jeudi 6 février 2020

Écrire et publier ou pas (3) (1977-1980)


Une fois, je n’en peux déjà plus et je ne réussis pas à renoncer. Le roman, de science-fiction comme d’habitude, est encore plus mauvais que les autres. Mais il n’est plus possible de s’arrêter, il faut que je continue. (Aujourd’hui encore, quand je lis des textes mauvais, ou faibles, écrits par des gens que je ne connais pas, il m’arrive de les aimer. Il faut aimer ce qui est insuffisant. On ne sait pas ce qu’il y a derrière, on ne sait pas d’où ça vient. On ne sait pas ce qu’il y aura après.)
Je grandis. Je suis à un âge où l’on grandit vite. Mon esprit critique grandit plus vite que mes capacités à écrire quelque chose de valable. J’écris ce roman, toujours le même, qui se défigure sous mes yeux, tout en restant différemment illisible. Je commence à écrire des poèmes, aussi. À cet âge-là, on écrit forcément des poèmes. J’en retire plus de satisfaction. De courts textes en prose, aussi. Bref.
Et puis, à dix-sept ans, mon professeur de français me fait lire Beckett.
(Elle mérite bien une parenthèse, mon professeur de français. Et même un paragraphe. C’est la première personne à qui je fais lire un texte, ce qui pour moi à l’époque est à peu près inimaginable. Il faut dire que les conditions sont exceptionnelles : nous sommes neuf élèves en classe. Elle lance un club théâtre. Je découvre que j’aime ça. J’en ferai pendant vingt ans – j’arrêterai au moment de la première publication. Sur son conseil aussi, je lis Kafka, Flaubert. Elle s’appelle Danielle Auby. Interrogez Google si son nom ne vous dit rien. Elle a publié quelques très beaux livres chez Flammarion, chez Champ Vallon, à la Chambre d’écho. Mais cela, je ne le découvrirai qu’après avoir moi-même publié plusieurs livres.)
Donc j’ai dix-sept ans et je découvre Beckett. Et je découvre Beckett précisément au moment où je commence tout seul à prendre conscience que mon insuffisance, je peux en faire quelque chose. Que c’est précisément l’incapacité de dire qui peut, qui doit devenir le moteur paradoxal de mon écriture. Mon roman, mon si mauvais roman que je traîne comme une honte depuis déjà trois ans, il faut que je le continue.



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