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vendredi 26 juin 2026

Poème flottant de Sandra Moussempès

Poème flottant


Le livre se noie

le livre a oublié d’être un livre

il parle et se recroqueville sur le lac


un moine voit le livre qui lui ouvre ses ailes

se remet peu à peu d’une question

sur les lacs et les étangs médisants


vous pouvez être japonaise

vous pouvez être une jeune fille morte

vous pouvez voir ses yeux en forme de papillons

vous pouvez vous reposer à côté d’elle


Vous pouvez aussi rebrousser chemin

sur un nénuphar rose



Voilà. Je viens de vous recopier le dernier poème – inédits : il flotte sur la dernière section, « Installations fantômes », de Chambre Obscura, l’anthologie augmentée de Sandra Moussempès récemment parue aux éditions MF, où l’on retrouve aussi, mais diversement placés – ils résonnent autrement – des extraits de ses autres livres (que je n’ai pas tous, pas encore).



mardi 11 novembre 2025

Quatre Socrates : Satie, Cage, Feldman, da Silva

Ce n’est pas d’hier qu’Erik Satie visite l’œuvre de Didier da Silva. Bien sûr il y avait déjà un voisinage dans son récent Musique adorable (paru chez MF aussi, en 2023), consacré à Emmanuel Chabrier, mais bien avant déjà, en sortant de la lecture de l’Ironie du sort (publié aux éditions de l’Arbre Vengeur en 2014) écrivais-je « il est clair que cette tentative de faire tenir l’infini en cent cinquante pages doit tout en réalité aux Vexations d’Erik Satie », lequel était déjà l’une mais non la moindre des multiples figures qui peuplaient cet opus aux dimensions apparemment modestes mais dont on n’a pas fini, pour notre bonheur, de lire les prolongements : nul doute que ces Trois Socrates Satie, Cage, Feldman en sont un, que dis-je, en sont trois, voire en sont six car la marque du pluriel du titre double à mes yeux tout du moins les Socrates : certes il s’agit d’abord des adaptations, des lectures que fit du Socrate de Satie, une œuvre de la fin de sa vie que j’avoue, je ne connaissais pas, ignorant que je suis, John Cage, Cheap imitation, écoutez donc ça, imitation reprise par Morton Feldman.

« Poète et musicologue », lis-je dans le Monde sous la plume de Tiphaine Samoyault à propos de Didier da Silva ; il est les deux assurément, et même un peu plus que ça ; supprimons la coordination : Didier da Silva est poète musicologue, et poète musicien. Je suis moi-même loin d’être musicologue, et même, je le disais, très ignorant en la matière. Pourtant, je me rappelle avoir pensé, à la lecture d’un de ses livres antérieurs à l’Ironie du sort (car oui, je les ai tous lus) avoir déjà pensé à Satie, alors même qu’il n’en était aucunement question dans le texte, mais à la simple écoute de la phrase da silvienne (que les blogueurs n’aillent pas croire que les Danses de travers y furent pour quelque chose, on était encore à l’époque des Idées heureuses). Erik Satie est là depuis longtemps. Trois Socrates est un livre intime.




mardi 18 juin 2024

le sens des mots des gens

Il se retourna et vit que Silbano désignait un point diffus sur le mur – un autre point, pas le même – et que, de l’autre bras, il semblait lui demander quelque chose avec insistance. Le détective commença par ne pas comprendre ce qu’il voulait. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu’il lui demandait la loupe. Mais il ne l’avait plus. Il essaya de lui dire qu’elle se trouvait sur une brique à ses pieds, c’est-à-dire aux siens et à ceux de l’assistant, puisqu’ils étaient très proches l’un de l’autre, mais Silbano ne l’écoutait pas, il était trop occupé à marmonner des mots en désordre qui se percutaient comme des auto-tamponneuses avant même de former l’esquisse d’une phrase. Le détective pensa alors au sens des mots des gens et se dit que le donner pour acquis était peut-être une erreur. Parfois, le sens des mots des gens n’avait pas de sens. Ou alors si, il en avait, mais uniquement pour celui qui parlait, ce qu’il trouva triste. Il se mit alors à désigner de la main la brique où se trouvait la loupe, mais son geste dut manquer de l’emphase suffisante, car son assistant ne se sentit pas concerné.


C’est un extrait de Palais mental, de Guillaume Contré, paru l’an dernier aux belles éditions MF. C’est un très beau palais ; on s’y sent comme chez soi : dans la plus parfaite incompréhension de chaque chose – mais l’enquête continue.



lundi 8 janvier 2024

Chabrier malgré lui, Mavel avec nous

Et tandis qu’en cette rentrée d’hiver Claro publie un manuel pour échouer mieux, ça donne envie, Didier da Silva évoque, ou plutôt convoque la figure d’un qui bien avant l’auteur de Worstward ho sut merveilleusement échouer même s’il n’était pas écrivain : Emmanuel Chabrier, compositeur aussi connu que méconnu, qui dut composer avec la chance et surtout la malchance, pour nous laisser une Musique adorable, selon les mots du jeune Edmond Rostand (ce sont les premiers d’une cantate écrite pour Chabrier), qui sont aussi ceux que Didier da Silva a fait apparaître sur la couverture diaphane de son livre, un objet délicat publié aux éditions MF et qui paraît le 11 janvier – je vous prête mon stylo pour noter cette date fameuse et imminente. Moins musicien – c’est une litote – que mon ami Didier (cliquez pour l’écouter jouer la Habanera de Chabrier), j’avoue que je connaissais mal Emmanuel Chabrier, et encore moins Mavel, puisque c’est ainsi que, avec Nanine (sa mère de substitution), l’auteur a choisi de nommer notre héros. Et de fait, rares sont les défunts qu’on a su ramener à une aussi vivante vie – certes Didier da Silva n’en est pas à sa première réanimation ; et Chabrier était tellement plein de vie de son vivant qu’il lui en est resté après sa mort, à écouter sa musique c’est juste une évidence. Une vie heureuse et catastrophique, nous dit la quatrième ; on ne saurait mieux dire : les deux sont vrais en même temps. Didier da Silva est un artiste du sort, c’est là son ironie ; et sa lecture console ceux qui dans ce monde s’y trouvent malchanceux.




jeudi 26 août 2010

au-dessus-il-hop-après-fluence-luna

 
Quand je disais (« quand » c’était hier en fait) que la langue infinitive d’Emmanuel Fournier croisait les préoccupations de l’écrivain, je ne parlais pas que pour moi :
 
Dancart avait dormi dix heures, il s’était douché puis avait commandé un petit-déjeuner consistant à la domotique de bord qui avait adjoint d’elle-même une dose de THC à sa caféine. Il se sentait en pleine forme et quand il rejoignit le Streck dans le techno-labo, il comprit immédiatement qu’il y avait du plaisir dans le vapo du jour.
– Bonjour capitaine. Le digidisc a confirmé certaines choses dont je me doutais. La structure de cette langue est vraiment particulière, voyez vous-même, je vous l’envoie au central.
Dancart se pencha sur l’écran soixante pouces du gros terminal et observa les signes hertziens transcrits en idéogrammes Mi-Ho et en alphabet cyrillique.
– Ah oui c’est étonnant. Il n’y a pas de substantif, c’est ça ?
– Exactement. Aucun substantif, que des verbes impersonnels qualifiés par les préfixes et suffixes que j’avais vaguement repérés hier, ou une accumulation d’adjectifs qualifiants. Regardez, pour lune ils disent : « aérien-clair-sur-rond-obscur. »
– Oui oui oui. Je vois. Donc la phrase d’hier concernait bien le lever de lune, votre déduction contextuelle était correcte.
– A peu près. L’individu qui a parlé devant le fleuve a dit quelque chose qu’on pourrait traduire par « au-dessus-il-hop-après-fluence-luna ».
– Ce qui signifie en clair que la lune apparaissait sur le fleuve en mouvement.
– C’est ça.
Dancart réfléchissait. En tant que psychocogniteur, il savait que la langue est à la fois le reflet et le mode de production de la pensée du groupe qui l’utilise et il se demandait ce que pouvait entraîner ou révéler l’absence de substantif en termes de conception ou de perception du monde.
– Peut-être que tout est mouvement autour d’eux.
Le Streck jaunit d’excitation et envoya un petit se baigne pas deux fois dans le même fleuve par la voie télépathe. On y va ?
– Allez !
 
Céline Minard, La manadologie, éditions MF, 2005, p. 77-78.
 
Ce voyage délicieusement scientifico-fictionnel, discrètement borgésien et dix-huitièmement philosophique (je pense à ce siècle de récits d’explorations et de découvertes, bien sûr) en compagnie du capitaine René Dancart et de son ami le Streck Maine est l’occasion de visiter une nouvelle fois le talent extraordinairement protéiforme comme une monade une manade de Céline Minard, que j’avais déjà évoqué ici et . (Et la diversité des formes chez un même auteur, moi, forcément…) Laure Limongi vous en dit plus


Commentaires

Cette structure linguistique a déjà été repérée à plusieurs reprises. Je me permets de rappeler l'exemple fameux de Pifou, le fils de Pif le chien, qui, dans un langage binaire un peu pauvre au demeurant, exprime les deux états constitutifs de toute entité vivante par glop-glop (satisfaction) et conséquemment, par pas glop-pas glop (insatisfaction).
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna le 26/08/2010 à 09h57
Au fait, qui est la mère de Pifou ?
Réponse de PhA le 26/08/2010 à 12h27
Il y a aussi la démonstration de Gaston Lagaffe : les Papous papas à poux papas et les Papous pas papas à poux pas papas etc.
En général j'aime bien les textes où la logique de la langue est bouleversée.
 
Commentaire n°2 posté par Zoë le 26/08/2010 à 10h08
Celle-là, je la connais par coeur !
Réponse de PhA le 26/08/2010 à 12h28

Au cinoche, c'est pareil : entre Straub et JLG...
Commentaire n°3 posté par espace-holbein le 26/08/2010 à 10h27
Ils se sont reconvertis dans les motoculteurs pour que la culture vive de nos mots ?
Réponse de PhA le 26/08/2010 à 12h33
Je viens de lire votre billet sur Denis Grozdanovitch "le champion , c'était moi". J'apprend ainsi que vous appréciez cet auteur. J'ai lu presque tous ses livres (il a beaucoup joué au tennis avant d'écrire, donc peu publié) et j'avais lu cette histoire de champion assez facinante. J'aime la cocasserie et l'extrème indulgence qui émanent de ses textes et il y a en effet une similitude dans votre ton, de distance ironique avec les grandes choses sans importance. Ca m'a également amusée, parce que vous rangiez votre bibliothèque, épreuve dont je sors à peine et encore parce que j'ai volontairement limité mes efforts à une seule catégorie. Pardon, c'est hors sujet ici, mais on me pardonnera mes interventions brouillonnes, j'espère.
Commentaire n°4 posté par Zoë le 26/08/2010 à 12h49
("le futur champion...") Oui, et ce texte-là, comme je le disais dans ce billet-là, était particulièrement plein de résonnances, pour moi. (Et le rangement de ma bibliothèque... est entièrement à refaire !)
Réponse de PhA le 26/08/2010 à 14h26
Pour vous répondre Philippe...  il se murmure que Daisy, la fiancée de Donald Duck, aurait eu une liaison fulgurante avec Pif, juste après la Libération... mais, bon, ce que j'en dis...
Commentaire n°5 posté par Gilbert Pinna le 26/08/2010 à 13h58
Ce qui expliquerait le traumatisme langagier de leur progéniture. Est-il seulement au courant de ses origines, ce malheureux Pifou ?
Réponse de PhA le 26/08/2010 à 14h27
Et que penser, alors, de la disparition du subjonctif, du passé simple, de la confusion du futur et du conditionnel, de la versatilité des terminaisons du présent de l'indicatif? ça m'intéresse, car figurez-vous que je fréquente un peuple de cette espèce là, assez régulièrement et... j'aimerais parfois entrer en communication avec lui... or je (nous) risque(ons) de les revoir bientôt... donc...
Pouvez-vous poster votre réponse au central, s'il vous plaît? (au bar central, bien entendu) Merci!
 
Commentaire n°6 posté par Aléna le 26/08/2010 à 14h11
Quelques bons coups sur la nuque et ils ne parleront plus qu'au subjonctif plus-que-parfait.
Réponse de PhA le 26/08/2010 à 17h52
Je n'ai pour l'instant lu que l'Olimpia de Minard qui m'avait beaucoup impressionnée. Je lui suis également très reconnaissante d'avoir écrit une page sur la géniale Hélène Bessette dans le dossier du dernier numéro du magazine littéraire.  J'avais (modestement) chroniqué un livre de Bessette ici : http://lepandemoniumlitteraire.blogspot.com/2010/03/ida-ou-le-delire-de-helene-bessette-leo.html
et celui de Minard là : http://lepandemoniumlitteraire.blogspot.com/2010/03/olimpia-de-celine-minard-denoel.html
 
Commentaire n°7 posté par Marianne Desroziers le 26/08/2010 à 16h45
Olimpia est d'une grande maîtrise - mais a posteriori je crois que j'ai un faible pour Bastard battle, et aussi pour la manadologie. Mais c'est dans l'ensemble un talent formidable.
De Bessette, MaternA m'avait enchanté.
Réponse de PhA le 26/08/2010 à 18h00
(Sans faire trop long, je crois savoir que le petit Pifou a pris conscience très tôt de ses difficultés et que du coup, il a décidé de s'installer dans cette phase archaïque, pulsionnelle et régressive de son développement linguistique.)
Commentaire n°8 posté par Gilbert Pinna le 26/08/2010 à 18h57