jeudi 27 février 2020

Écrire et publier ou pas (18) (septembre 2002 – mars 2003)


Entre le 15 septembre 2002 et le 18 mars 2003, aucune note dans le vieux Carnet vert. C’est tout à fait inhabituel. Je recopie la note du 15 septembre.


« Dimanche 15 septembre 2002

Ce qui relie tous mes textes : une variation sur le thème (ou la forme) de la personne, et de la finitude.
Débuts possibles de Centrifuge (le 7 septembre) et de Liquide (le 10). »


Par temps clair est inspiré par la théorie de l’évolution, et plus largement par la biologie. J’ai besoin de passer à la physique – même si j’y suis beaucoup plus ignorant. Centrifuge n’ira pas plus loin. Liquide deviendra Liquide. Je me souvenais que tout avait été resserré dans le temps (je parle de l’écriture), entre 2001 et 2003. Mais à ce point, quand même pas. Et si je recopie la note du 18 mars, c’est pire. (Bien sûr que je la recopie, la facilité a sa place ici. Et puis ça dit clairement à quoi je passe mon temps.)


« Mardi 18 mars 2003

Ma recherche autour de la personne m’amène à la supprimer : Liquide est ce roman à la personne zéro, qui n’en reste pas moins au point de vue interne de ce personnage sans personne. Il me faut justifier cette absence de personne grammaticale : elle ne peut tenir qu’à l’inconsistance de l’être, à son état liquide, enclin à prendre la forme du récipient dans lequel il se coule. L’inconsistance, ou l’inconséquence – presque la non-existence ; n’est-ce pas ce qui nous définit le mieux ?
Monsieur le Comte au pied de la lettre a été entamé le 14 novembre, Seul à voir le 21 décembre. »


Je commence enfin à savoir ce que je fais quand j’écris, à relire ce que je dis de Liquide.
Liquide paraîtra en 2009, trois ans après Par temps clair, un an avant Monsieur Le Comte au pied de la lettre (la majuscule à Le n’était pas encore décidée, visiblement). Seul à voir paraîtra, j’espère. Tout ce temps.
Tout ce temps. Entre le 1er janvier et le 31 décembre 2002, j’ai fini Par temps clair, j’ai écrit Chroniques imaginaires de la mort vive, j’ai écrit quelques passages de Mémoires des failles (dont je n’ai pas encore le titre), j’ai commencé Liquide, j’ai commencé Monsieur Le Comte au pied de la lettre – ces cinq-là sont aujourd’hui publiés. J’ai écrit aussi Non sec – là il n’est plus question de publication mais c’était bien aussi de l’écrire, je lui dois sans aucun doute Monsieur Le Comte – et j’ai commencé Seul à voir, auquel je crois toujours.
Voilà ce que ça m’a fait, que le Seuil publie Une Affaire de regard. Et qu’il refuse Par temps clair. Publier, ne pas publier : deux moteurs. Écrire restera ma seule réaction.



mardi 25 février 2020

Écrire et publier ou pas (17) (printemps-été 2002)


Qu’est-ce que ça fait à mon écriture ? Car être publié, et ne plus l’être, ça n’est pas anodin comme ça devrait l’être. Pourquoi écris-je ce récit étrange, Chroniques imaginaires de la mort vive ? Une histoire de mort et de mystère, un récit d’atmosphère, dans une langue loin, très loin d’Une affaire de regard, et sans humour aussi, pas une once, délibérément ? J’ai été catalogué : écriture blanche (comme le sont les auteurs des éditions de Minuit), humour à froid… L’étiquette me gratte avant même la déconvenue de Par temps clair, encore plus après peut-être ; plus ou moins consciemment je fais tout pour l’arracher. L’humour n’est pas obligatoire. Rien n’est obligatoire. Il y a toujours un autre chemin. Bien sûr j’aime faire rire mais l’humour chez moi n’est que consécutif à autre chose, et j’aime faire rire comme faire pleurer, ou intriguer, ou faire peur, ou exciter, simplement parce que je le fais avec des mots, c’est fou ce qu’on fait avec des mots quand même. J’écris, comme s’il n’y avait que ça. Le 12 juillet, Chroniques est terminé. Quoi faire ? Ce n’est pas la bonne saison pour envoyer un manuscrit. Alors le lendemain ou le surlendemain je me lance dans autre chose, toujours autre chose, loin loin de ce que je viens de terminer, comme Chroniques est loin de Par temps clair. Une bouffonnerie azimutée que j’intitule Non sec, titre inspiré d’un post-it que j’ai vu collé sur des manuscrits refusés sans commentaires. Fin août, il est fini aussi. D’accord, ce ne sont pas des textes très longs. Sous sa forme livresque, Chroniques ne dépassera pas 110 pages. Non sec aurait été du même format. J’ai l’impression de faire du vélo en pente. C’est la vitesse qui fait mon équilibre. Si je m’arrête, je ne sais pas ce qui va m’arriver.



lundi 24 février 2020

Écrire et publier ou pas (16) (printemps 2002)


Bertrand Visage est déçu aussi. Pour lui, Par temps clair mérite la publication. Il m’engage à le proposer ailleurs. Mais comment fait-on pour être publié ? Je n’en ai aucune idée : je n’ai jamais eu à me donner du mal pour chercher un éditeur et je ne connais personne dans le milieu. Il faut préciser que pour Une affaire de regard je n’ai pas fait la moindre apparition, même pas en librairie. Je n’y connais toujours rien, guère plus qu’un an avant, quand le Seuil avait accepté mon manuscrit. Je demande son avis à Bertrand Visage. Il me conseille de proposer mon texte à Paul Otchakovsky-Laurens (POL) et à Jean-Marie Laclavetine, chez Gallimard. Je l’envoie aussi à Irène Lindon, chez Minuit. Ailleurs ? J’avoue que je me souviens plus, je n’ai pas noté tout ça, ça ne m’intéresse pas vraiment. Si, je me souviens juste que je l’ai aussi envoyé chez Verticales, qui à l’époque appartient au Seuil. Je ne crois pas l’avoir envoyé à l’Olivier. Bref.
Pendant ce temps je continue à écrire Chroniques imaginaires de la mort vive. Je me rappelle que l’ambition première (mais alors toute première, hein, elle n’a pas fait long feu), c’était d’écrire un récit pour la jeunesse. Je voulais du sang, aussi. C’était l’humeur du moment. J’écris aussi de plus en plus de fictions oniriques. J’appelle ça Affleurements, depuis 1999, si j’en crois le carnet vert.
La lettre-type des éditions de Minuit ne se fait pas attendre. Jamais cette maison ne m’a répondu autrement que par une lettre-type (je ferai encore une tentative par la suite). Je reçois aussi un autre refus de Gallimard, mais argumenté celui-là, et signé par Laclavetine. J’en retiens surtout que Par temps clair lui paraît « inspiré » d’Un homme qui dort, de Perec, que je n’ai pas lu (que je n’ai toujours pas lu, d’ailleurs ; on a plusieurs fois rapproché certains de mes livres de ceux de Perec, c’est peut-être pour ça que je ne le lis pas pour le moment). Cela dit, à part l’emploi de la deuxième personne, qui n’est plus vraiment une nouveauté au vingt-et-unième siècle (d’ailleurs j’écris aussi Chroniques à la deuxième personne), je ne suis pas certain qu’il y ait une vraie parenté. Pas de nouvelles de POL. J’ose un appel, on me répond qu’il l’a lu une première fois, qu’il le garde sous le coude.



dimanche 23 février 2020

Écrire et publier ou pas (15) (mars 2002)


Par temps clair est plus abouti qu’Une affaire de regard, c’est aussi l’avis de Bertrand Visage. Il précise même que, s’il avait su que j’étais capable de ça, il m’aurait probablement demandé des retouches à Une affaire de regard. Je me rends bien compte a posteriori d’une des difficultés du métier d’éditeur dont on ne parle pas tellement. Un auteur, qui n’a pas encore publié, on le découvre par un texte ; et on s’en fait une idée à partir de ce seul texte. C’est forcément très réducteur. Par temps clair est plus abouti, mais il est aussi plus « autarcique ». Ce n’est pas un point positif, même si je ne peux m’empêcher de penser à l’idéal flaubertien d’un « livre sans attache extérieure qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air » (j’ai beaucoup pensé à Flaubert en écrivant Une affaire de regard). La suite le confirmera. Alors que d’habitude au Seuil il suffit d’un comité de lecture pour accepter ou refuser un manuscrit, Par temps clair en nécessitera trois. Bertrand Visage veut le faire passer, mais pas contre l’avis du comité de lecture. La première impression étant plutôt réservée, il sollicite Olivier Cohen, dont l’avis aussi est positif ; on est près de la publication mais il y a encore une hésitation ; un troisième comité devrait entériner la publication. Claude Cherki, qui est alors le PDG du Seuil et qui d’habitude ne lit aucun manuscrit veut savoir de quoi il retourne ; à l’issue du troisième comité de lecture ce sera non. Deux ans plus tard il donnera sa démission avec un procès sur le dos après avoir participé dans des conditions discutables à la vente du Seuil à la Martinière ; ça me fera une belle jambe.


Nuage, Ciel, Ciel Nuageux, Couvert, Gris, Dépression

samedi 22 février 2020

Écrire et publier ou pas (14) (janvier-février 2002)


La publication, ça te change un peu. Tu veux y revenir. Édition = addiction. Heureusement, enfin, peut-être pas, celle de l’écriture est encore bien plus forte ; ça fait déjà plus de vingt-cinq ans que j’écris tous les jours. Et Par temps clair, c’est tous les jours. Je ne laisse plus traîner comme je le faisais avant. Et comme je ne veux pas avoir à tout retaper à l’ordinateur à la fin, j’écris encore à la main mais je recopie aussitôt à l’ordinateur, avant de me coucher. Je n’ose pas encore écrire directement – j’y viendrai très vite. Je note le début et la fin de chaque passage sur le Carnet vert, pour plus tard (pour aujourd’hui, par exemple). J’ai aussi un fichier à idées, sur l’ordinateur. Il y a des parentés avec Une affaire de regard, notamment l’inflation de la pensée, qui va plus loin encore. En revanche le personnage est un quadragénaire. Je me souviens que dans mon esprit, un quadragénaire, c’est un type nettement plus vieux que moi. La durée de l’histoire aussi est resserrée : neuf mois pour Une affaire de regard, une semaine seulement pour Par temps clair. Surtout, le passage à la deuxième personne : c’est l’histoire d’un homme qui ne se reconnaît pas, et qui s’entend se parler. Je conjugue à l’envers : troisième personne pour Une affaire de regard, deuxième pour Par temps clair et… regarde là, cette note dans mon Carnet vert, à la date du 13 janvier 2002 : « Pour Liquide, qui serait écrit à la personne zéro... » Liquide, déjà ! Alors que Par temps clair n’est même pas terminé.
Mais il l’est presque : le 31 janvier, il est en lecture au Seuil. A ce moment-là, j’ai la conviction, acquise au fil de l’écriture, que c’est ce que j’ai fait de mieux. Le 17 février, alors que je n’ai pas encore la réponse pour Par temps clair, je commence, directement à l’ordinateur, non, pas Liquide : Souvenirs imaginaires de la mort vive qui, quatre jours plus tard, devient Chroniques imaginaires de la mort vive.


vendredi 21 février 2020

Écrire et publier ou pas (13) (août à décembre 2001)


Je regarde un peu dans mon vieux Carnet vert pour me souvenir. En réalité, pendant toute cette rentrée de la sortie d’Une affaire de regard, je ne mollis pas. J’écris comme jamais, plus que je ne l’ai jamais fait jusque-là – ce qui n’est pas peu dire. J’écris Par temps clair, surtout ; j’écris aussi des textes brefs qui viendront nourrir Mémoires des failles. Mais avant ça, avant la sortie d’Une affaire de regard, je finis le 13 août 2001 la version remaniée de Croissance. J’ai définitivement assumé son caractère autoréférentiel en m’en faisant l’éditeur, au sens qu’on donnait à ce terme à l’époque classique. C’est devenu plus clairement encore le livre en train de s’écrire que je voulais, on y voit le roman, sur les dix ans de son écriture, en train de faire d’un jeune garçon de treize ans son auteur, un auteur, en même temps qu’il se fait lui-même, le livre, et son auteur qui n’est rien d’autre que l’œuvre de son œuvre ; voilà, c’est ça que je voulais. Je le tiens. En octobre, les articles sur Une affaire de regard ont déjà commencé à s’espacer ; je fais lire Croissance à Bertrand Visage. Je ne me le dis pas aussi clairement mais en réalité, c’est pour ça que j’ai écrit Une affaire de regard, pour qu’il soit publié et pour pouvoir publier Croissance. Et pour pouvoir publier ce que je veux ensuite. Il me dit que c’est très intéressant, il a sans doute d’autres mots, peut-être même plus élogieux mais je ne me souviens plus bien ; c’est très intéressant mais à titre personnel seulement, selon lui c’est strictement impubliable. Il me déconseille même de le proposer ailleurs. Encore maintenant, je suis incapable de dire si cela a un rapport avec la clause de préférence qui me lie au Seuil pour mes livres suivants. Mais je le crois, il est éditeur. A posteriori – on ne peut pas rester toujours strictement chronologique –, a posteriori je me rends bien compte à quel point ce texte, dans le contexte éditorial actuel, est difficile à publier. Est-ce à dire qu’il est « impubliable » ? C’est la raison pour laquelle ce devrait être les maisons les plus solides, financièrement parlant, qui devraient, de temps en temps, prendre ces risques. Mais ce n’est pour ainsi dire jamais le cas. Alors je me concentre sur Par temps clair. J’y crois, à ce roman. Comment on se retrouve à ne plus être du tout celui qu’on a été. Un truc vraiment darwinien. J’y crois de plus en plus.



jeudi 20 février 2020

j’ai effacé le début de cette phrase


Aujourd’hui j’ai reçu un petit livre, qui ne m’aide en rien à affronter une personne cruelle

Il y a une description méticuleuse d’un homme en train de plonger dans une piscine, d’une femme qui fabrique ses masques de beauté, ils n’habitent nulle part

Deux sœurs vivent l’une pour l’autre, on se fiche de savoir où

Ensuite, la photographie d’une plage qui vient servir de décor symbolique, peut-être le Havre ou Dunkerque

Certaines femmes se crispent à l’idée de tenir un journal intime

Il y aura toujours quelqu’un pour le lire un jour, lui donner une apparence provocante

Les deux sœurs ont décidé de retirer leur vernis à ongle avec du dissolvant, j’ai effacé le début de cette phrase à cause d’une répétition malvenue

Pour moi, la soirée se résume à essayer d’être moi-même, dans une jubilation intérieure, cette histoire de sœurs n’est qu’une diversion

Rien ne se passe comme prévu, j’ignore ce qui s’est produit au cours du voyage, la musique et la lumière s’éteignaient ponctuellement, on me disait qu’il fallait être « cool », pourtant j’étais la seule à danser dans cette fête

Il se passe plusieurs mois avant que je me remémore les grandes lignes du quotidien entre moi et mon âme jumelle, c’est une source intarissable de tristesse

Les deux sœurs doivent ressentir elles aussi des vagues de nostalgie


Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect, éditions de l’Attente, 2020, p. 34-35



Écrire et publier ou pas (12) (fin d’été automne 2001)


Et puis fin août (puisque la rentrée littéraire de septembre commence fin août) le livre paraît. A la rentrée littéraire, il y a une attention particulière portée aux premiers romans. Le Seuil n’en avait qu’un à proposer ; Une affaire de regard sera l’autre. Le premier premier roman de la rentrée, c’est Putain, de Nelly Arcan. Je la vois invitée à l’émission Durand la nuit de Guillaume Durand, ce présentateur qui ponctue ses propos par « N’oublions que nous sommes dans une émission littéraire. » Il est évident que le potentiel commercial d’Une affaire de regard est inférieur, et que son auteur aurait été nettement moins télégénique. Pourtant le roman obtient quand même un accueil favorable de la presse. Une page dans les Inrockuptibles, notamment, qui ignoreront par la suite tout ce que mes éditeurs suivants pourront leur envoyer. Parmi tous les journalistes qui se sont intéressés à mon premier roman, deux seulement continueront à suivre mon travail chez d’autres éditeurs que le Seuil (pourquoi ne pas les nommer ? Alain Nicolas, de l’Humanité, et Isabelle Rüf, du quotidien suisse le Temps). Ça dit quelque chose du travail de la presse. Bien sûr je ne me souviens pas de tous ces articles, mais j’en garde une impression générale qui fait contraste avec ceux que j’ai eus depuis, chez d’autres éditeurs : j’ai du mal à reconnaître mon roman. Un auteur renommé (a-t-il déjà ou aura-t-il bientôt le Goncourt ? je ne sais plus) écrit à son propos un article très élogieux et tout à fait hors sujet, à se demander s’il l’a lu. J’ai l’impression très étrange qu’on me prend pour un auteur branché. Et puis les articles s’espacent, je reçois encore une invitation à devenir membre d’un club littéraire parisien, j’ai vraiment oublié le nom de la dame qui l’organise, il paraît qu’on a le droit d’y fumer ; Nicolas Rey (il a dix ans de moins que moi à l’époque, bien sûr comme c’était il y a vingt ans c’est logique qu’aujourd’hui ce soit moi qui en aie dix de moins que lui) en est la coqueluche ; je crains la contagion, je me garde bien de répondre. L’automne se termine, les dernières feuilles tombent ; un peu hébété je comprends qu’il est temps de passer à autre chose.




mercredi 19 février 2020

Écrire et publier ou pas (11) (printemps été 2001)


Le Seuil m’envoie une photographe à domicile. Les photos pourront servir pour la presse, et pour la quatrième de couverture. Elles serviront aussi pour le bandeau. J’emploie le pluriel parce que je crois qu’il y en a deux qui ont servi, alors qu’on y a passé tout une après-midi. Dans le parc de Rambouillet, notamment. On a beau être au mois de mai, il fait un froid de canard. Non mais il neige, carrément ! Est-ce pour ça que je ressemble tellement à Gérard Jugnot ?
Ça y est, le livre est imprimé. Ça doit faire quelque chose, d’avoir son livre imprimé entre les mains. Je ne m’en souviens pas. Je crois que ça m’a juste fait m’étonner de ne pas ressentir grand-chose. C’est juste un objet, il n’est même pas encore en librairie.
Je suis convié à venir dédicacer les exemplaires envoyés en service de presse. Les SP, quoi. Ça ne se passe pas au 27 rue Jacob mais dans un autre immeuble un peu plus loin, dans une pièce au sous-sol. Les auteurs de la rentrée littéraire, ceux qui sont dans la région en tout cas, ont devant eux des piles énormes à dédicacer. J’ai la mienne. On doit être six ou sept, sur onze. Je me souviens d’une femme venue avec son lézard sur l’épaule, un gros lézard exotique. J’ai la liste des noms des dédicataires. Pour la plupart, je ne les connais pas. C’est un peu étrange, de dédicacer des bouquins à des gens qu’on ne connaît pas, qui ne sont pas là, et qui pour la plupart n’ouvriront même pas le livre. Mais ça se fait. C’est bizarre aussi de dédicacer un bouquin à Bernard Pivot. C’est encore plus bizarre d’en dédicacer à Alain Robbe-Grillet. Bien sûr à cette époque il est toujours vivant, mais si je lui en dédicaçais un maintenant, je ne pense pas que ça me paraîtrait plus bizarre. Je mets la même chose à tout le monde. C’est Bertrand Visage qui me dit quoi mettre, et où l’écrire ; je ne sais pas dédicacer. J’abats la besogne, je finis le premier.
En juin, je crois que c’est en juin, il y a un cocktail organisé sur une péniche ; quelque part vers Bercy. On y va en taxi, depuis le Seuil, avec Bertrand Visage et Régine Detambel, dont le roman paraît aussi à la rentrée. Des libraires importants ont été invités, venus de toute la France. De tous les noms de personnes qu’on me présente, je n’en retiens aucun. Je ne sais pas trop ce que je fais là, sauf qu’à un moment chaque auteur est amené à parler de son livre. Mais comment fait-on pour parler de son livre à des gens qui ne l’ont pas lu ? Quand les gens l’ont lu, c’est facile. C’est même agréable, même s’ils ne l’ont pas aimé. Mais quand ils ne l’ont pas lu, et qu’il faut leur donner l’envie de le vendre ? Face à eux, je réponds aux questions de mon éditeur d’une voix monocorde que je ne reconnais pas, qui n’est pas la mienne lorsque je parle en public, encore maintenant. C’est idiot, mais la timidité de l’auteur est un handicap. C’est idiot parce que c’est le livre, qu’il faut vendre, pas l’auteur. Oui mais non. On vend les deux. C’est comme ça. Le repas est bon, la promenade est belle. Je m’échappe un moment dans les jardins de Bercy.
L’été, il ne se passe rien. J’ai acheté un téléphone portable, quand même. (J’ai oublié de dire que le fichier de texte pour mon roman, je l’ai envoyé sur disquette !) A Concarneau, je reçois un appel de « mon » attachée de presse. Pour une enquête du Figaro, il faudrait que je nomme deux ou trois de mes auteurs contemporains préférés. Voilà ce que c’est de ne plus lire depuis presque dix ans. Heureusement Julien Gracq n’est pas mort. Et je cite Edmond Baudouin, aussi. Bien sûr c’est un auteur de BD, et alors ? Il est vraiment vivant.



lundi 17 février 2020

Écrire et publier ou pas (10) (printemps 2001)


Savoir qu’on va être publié, ça fait quelque chose. Ça fait écrire, notamment. Ou écrire autrement. Je consulte le Carnet vert. Le 3 avril, Hors est donc accepté par les éditions du Seuil. Le 14, je projette d’arrêter l’écriture de Se voir se voir, qui rétrospectivement n’avait de sens que hors de toute publication, et d’arrêter aussi Par temps clair, de n’en garder que le titre pour un roman à la deuxième personne, dont l’idée survient semble-t-il d’un coup, sur la « verbalisation de la pensée ». Le 30 avril, j’en écris les premières lignes : « Tu es mort. » (C’est un message de jeu vidéo, déjà. Un message de partie perdue.) Le même jour, j’ai l’idée d’intégrer Croissance au sein du récit de sa relecture, des années plus tard. Je doute du résultat. Je m’y lance quand même.
Tiens, je vois que j’ai eu aussi un projet de remaniement de Se voir se voir, dans les jours qui ont suivi. J’avais complètement oublié. Je ne comprends même plus vraiment de quoi il s’agit, je n’ai pas envie de faire l’effort.
Et toujours des récits brefs et oniriques qui viendront nourrir Mémoires des failles.
Être publié, ça fait lire aussi. La même voix extérieure qui m’a poussé à la publication me fait remarquer que maintenant que je vais être publié, ce serait bien que je me remette à lire, notamment mes contemporains. C’est vrai que c’est un peu gonflé de prétendre être publié sans lire ses contemporains. Un jour, à Chartres, je vais à la librairie. Je regarde. Tous les livres présentés me tombent des mains avant d’être ouverts, ou presque. Et puis, dans les rayons, peu visible, je tombe sur les Absences du Capitaine Cook, d’Eric Chevillard. Je lis la première page. Je n’en reviens pas. C’est donc encore possible. (Je ne m’étale pas davantage, j’ai déjà raconté ça ailleurs.) Voilà, c’est comme ça que je me remets à lire. Très loin de ce que fait Chevillard, je ne tarderai pas à lire Hubert Mingarelli, dont une photo orne le mur du bureau de Bertrand Visage, au 27 rue Jacob. C’est bon aussi de lire un auteur aussi différent de soi. (En 2020, il vient de mourir. N’oubliez pas ses livres.)
La publication de Hors, devenu Une affaire de regard, est prévue pour la rentrée littéraire de septembre 2001. Je suis convié par mon éditeur à en parler devant les représentants chargés de la diffusion. Certains l’ont déjà lu. Apparemment j’ai su capter l’air du temps. Je me demande bien comment j’ai fait, il me semble pourtant que je ne vis pas du tout dans le temps. Certains aussi s’étonnent, avec insistance, que le roman n’ait pas été publié chez Minuit (le Seuil Diffusion diffuse aussi Minuit, les représentants connaissent parfaitement le catalogue). C’est vrai, pourquoi ? Comment se fait-il ? J’écoute mon éditeur parler du livre. C’est la même personne qui a parlé du même livre devant moi dans son bureau, mais les mots ne sont pas les mêmes. Il insiste beaucoup sur le sexe et sur l’humour, j’ai l’impression qu’il ne reste plus que ça. C’est vrai qu’il y a des scènes de sexe et qu’elles sont drôles, mais quand même. Je commence à deviner qu’éditer, c’est peut-être sélectionner un texte sur ses qualités essentielles, puis le vendre pour ce qui attirera a priori le lecteur. Bien sûr que c’est ça.