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lundi 27 avril 2026

Le Sentiment général de Frédéric Forte

Commençons par citer, quasi au hasard :


c’est moi qui regarde sous la table

ou bien toi peu importe / la forme

de ta main est environ la mienne

et c’est comme cela que le temps

s’évapore / voilà maintenant

il y en a partout sous la table

tu dis – peut-être qu’il essayait

d’être hors de / de déborder de –

jusqu’à pouvoir s’écrire lui-même


C’est à la page 72 du Sentiment général de Frédéric Forte, qui vient de paraître chez POL (il sera d’ailleurs bientôt à la Maison de la Poésie, allez-y donc).

Je vous laisse relire.

Et pendant que tu te demandes si ce sentiment général ne serait pas l’amour, je te laisse à ton interprétation, je ne veux pas inférer dans tes sentiments. Je vous fais juste remarquer que ce poème est composé de neuf vers, chacun de neuf syllabes. Chaque poème de cette deuxième partie du livre, intitulée « Sentiments particuliers », compte autant de vers par poème que de syllabes par vers. Et cette deuxième partie, « Sentiments particuliers », compte quatorze parties, quatorze parties, chacune composée de quatorze poèmes. Le poème que j’ai recopié ci-dessus, par exemple, est le onzième poème de la sixième partie. Quatorze, bien sûr, c’est le nombre de vers que compte un sonnet. C’est que, nous avoue le poète à la fin du recueil, chacun des poèmes des « Sentiments particuliers » est écrit à partir d’un vers de chacun des sonnets qui composent la première partie, « le Sentiment général ». Le poème que vous venez de lire, extrait de « Sentiments particuliers » est donc l’extension du onzième vers du sixième sonnet du « Sentiment général », que je vous recopie à son tour :


sous la main comme s’il essayait d’écrire


Vous remarquerez que ce vers compte neuf mots. Chacun de ces mots est repris dans le poème, parfois dans un sens différent, mais dans le même ordre que dans le poème. Chaque mot est comme un pli ; déplié, c’est un vers. Chaque poème contient donc, potentiellement, d’autres poèmes. Qu’est-ce qui relève de la contrainte, qu’est-ce qui relève de la sensibilité du poète, de celle du lecteur ? Le poète a choisi sa contrainte, il l’a choisie librement et sans contrainte, et voici.

La première partie, « le sentiment général », est « une ronde de sonnets », nous informe le poète. En effet, chaque dernier vers est le premier du sonnet suivant, et le dernier vers du quatorzième sonnet est le premier du premier. Ce sont des vers blancs ; ils ne riment pas. Forcément, ils ne comptent chacun que onze syllabes. Mais ces dernière remarques, je me les étais déjà faites : cette ronde de sonnets avait été publiée il y a quelques années dans la revue Catastrophes, juste avant (ou juste après, je ne sais plus) mes Trois ductions de Koubla Khan. Et voici aujourd’hui le Sentiment général amplifié dans ce très beau livre.




vendredi 3 avril 2026

« Les cahiers c’est trop beau. »

L’ex-ex note tout sur des feuilles. Ou plutôt des post-it. Il a des post-it de toutes les couleurs. Il se sert peu de ses cahiers. Les cahiers c’est trop beau. Si on loupe la première page, c’est foutu. Si on écrit et qu’on rate, on peut plus écrire derrière, c’est trop pris, dit-il. Ou si on écrit un texte et que plus tard on veut en écrire un autre, l’écrit trop vieux fera de l’ombre au nouveau. Il lui cassera son allant. L’écriture mourra dans l’œuf, voilà ce que pense l’ex. On peut pas écrire dans un cahier, ou alors il faut le remplir d’une traite et passer à autre chose, un cahier tout neuf. Alors qu’avec les post-it c’est pratique, on peut écrire un mot et passer au suivant. Il a même écrit à la boîte 3M, pour leur parler de son projet. 3M c’est l’entreprise qui fait les post-it. Il leur écrit pour leur dire qu’il veut publier sur post-it. Il veut offrir des post-it aux amis, ou alors les vendre à des gens. Des gens viendraient dans des boutiques et ils prendraient des paquets de post-it déjà remplis. Des post-it avec plein d’écriture. Avec des aphorismes, des poèmes. Il lui faut l’aide de l’entreprise pour remettre ses post-it remplis d’écritures sous plastique. L’ex a ainsi écrit une belle lettre et 3M lui a répondu que ça n’était pas possible. Les gens veulent des papiers encore vierges, et puis la boîte n’a pas de contacts avec des éditeurs, ou des imprimeurs. 3M a toutefois envoyé une grosse enveloppe à l’ex pour qu’il s’essaie à différents post-it. Il peut publier lui-même sur post-it. Il veut aussi écrire sur du papier toilette. Des rouleaux entiers de PQ. Ça fera des proses plus longues.


(C’est dans l’Ecriventure, de Charles Pennequin, chez POL, à la page 149-150. Et comme je n’ai pas assez de temps et trop de paresse pour écrire un article moi-même, je vous renvoie à celui d’Eric Loret qui fait ça très bien dans Libération ; il vous expliquera notamment l’ex, l’ex-ex et les post-it.)



vendredi 6 mars 2026

Les livres de mars

C’est bien connu, demandez donc à Alice : le livre de mars est fou. De ces quatre-ci, je n’en ai à proprement parler lu aucun. Comme il y a toujours de la raison dans la folie, je les ai classés rationnellement : par ordre chronologique. L’Écriventure, signé, ou signée, Charles Pennequin, pousse la folie jusqu’à être paru en février, alors que c’est assurément un livre de mars, où le narrateur – je n’ai pas pu m’empêcher de lire le début – cherche une « sorte d’homme » à l’intérieur, et pour ce faire, cherche préalablement le « bon mot ». Aucun doute : ce livre a été écrit pour moi – et aurait dû paraître en mars.

Cela fait des années maintenant qu’Eric Chevillard, à son corps défendant, écrit tous ses livres pour moi ; nulle raison que Jaune soleil fasse exception à la règle – d’ailleurs il est bien paru en mars. D’autant plus qu’il commence par une taupe, laquelle, bifurquant « soudain, ouvrit une galerie verticale, repoussant avec énergie la terre devant elle, et risqua une tête à la surface pour vérifier enfin la persistante rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus » et grâce à quoi j’ai pu pour ma part vérifier encore une fois avant-hier dans mon jardin qu’il existe bel et bien tout un monde en-dessous, merci Monsieur Chevillard de me rappeler tout ce que je dois à Samuel Beckett : mes taupes.

Les Abécédaires du dimanche sont signés d’un obscur homonyme qui a proposé aux éditions Louise Bottu une série de cinquante-deux abécédaires précédemment publiés sur mon propre blog Hublots ; cet individu ne manque pas d’air – ni des vingt-cinq autres lettres non plus : car un abécédaire, selon la définition oulipienne, ne doit compter que vingt-six mots, dont les initiales suivent l’ordre alphabétique ; allez donc écrire un texte cohérent avec ça. Que dis-je ? Non pas un texte, mais cinquante-deux, si j’en crois la quatrième de couverture. Le livre sera disponible le 10.

Enfin, last but not least, les éditions DO, après avoir publié en 2024 un livres avec deux titres, deux couvertures mais sans nom d’auteur, en annoncent un, cette fois d’un certain Pierre de Valévoux : N’est-ce pas le livre en question ? La question en effet ne se pose-t-elle pas ? N’a-t-elle pas davantage d’importance que l’existence même de l’auteur ? N’êtes-vous pas vous-même le sujet du livre en question ? N’êtes-vous pas vous-même le livre en question ? N’est-ce pas vous-même que vous tiendrez entre les mains quand, le 20 mars prochain, vous croirez tenir N’est-ce pas le livre en question ?



vendredi 25 avril 2025

Pierre Alferi l’imprudent

Pierre Alferi fait partie de ces talents protéiformes à l’égard desquels je nourris naturellement une affection particulière. Son dernier livre – puisqu’il faut bien parler de dernier, une note en fin d’ouvrage nous informe que « l’imprudent est un texte inédit de Pierre Alferi établi par Suzanne Doppelt à partir du tapuscrit qu’il lui confie en juillet 2023 en vue d’une publication. Pierre Alferi est mort le 16 août 2023 » –, son dernier livre donc, l’imprudent donc, ne manquera de surprendre ceux qui n’auraient lu que Hors sol, par exemple, ou les Jumelles – un peu moins ceux qui en ont lu davantage. L’imprudent s’appelle Tram. Il s’appelle Tram quand il ne s’appelle pas Trom, selon « la volonté de l’auteur », nous avertit-on. Il vaut d’ailleurs mieux pour Tram qu’il s’appelle Tram plutôt que Trom, remarque-t-on bientôt, d’autant plus après avoir fait la connaissance de Mart, l’amie de Tram, quand ce n’est pas sa compagne. Car le sort de Trom, pardon, de Tram, lequel souffre souvent de ce qu’avec délicatesse il appelle « une petite fatigue », n’est pas toujours enviable. Ses aventures – au sens de ce qui advient – sont narrées en de brefs fragments qu’on qualifiera vite fait d’absurdes, tous intitulés (on pense un instant au Plume de Michaux – mais le nom du protagoniste, Tram ou Trom, n’apparaît dans aucun titre de fragment, alors on n’y pense plus), fragments eux-mêmes rassemblés en six parties clairement thématiques : « Débuts », « Les voyages », « Les travaux », « Les amours », « Visions de Mart », « Les épreuves ».

J’aime à distinguer la vie de l’œuvre. D’ailleurs je ne sais à peu près rien de la vie de Pierre Alferi en dehors de ce que tout le monde sait, et aussi qu’un jour de début d’été il a été abordé à une terrasse de café par un type de son âge avec qui il a parlé de narration sans progression temporelle et de natation. N’empêche. Je vous recopie juste l’avant-dernière page de l’imprudent (quelle imprudence, vivre!)


L’agonie


Tram a vieilli prématurément. Il est vieux. Très vite il est très vieux, et très très vite extrêmement vieux. Ça dégénère, ça s’accélère, pourtant ça dure. Il est plus qu’un peu fatigué, aussi fatigué qu’il peut l’être pour affronter l’épreuve qui, manque de chance, est justement d’être encore un peu plus fatigué.



jeudi 27 mars 2025

Fais gaffe

Je n’ai pas beaucoup de temps pour lire en ce moment. Et le très beau livre que je lis en ce moment n’est pas et ne sera pas publié, car la publication n’est qu’un des deux termes d’une alternative qui ne se réduit pas à une question d’acceptation ou de refus : on peut aussi ne pas vouloir, ou ne plus vouloir (en l’occurrence) la publication. Peu de temps donc, mais comment résister au nouveau livre que Pierre Alferi nous envoie depuis son au-delà trop tôt rejoint ? Je ne l’ai pas encore ouvert (je viens d’aller le chercher à la toute nouvelle librairie des Essarts-le-roi), mais je vous en recopie quand même la quatrième :


Revenons un instant en arrière : Tram va naître, il est prêt, son genou et ses doigts touchent à peine le sol, il relève la tête, le coup retentit, il s’élance, non, il a enfreint sans le savoir le règlement, il se remet en position, on recommence. Ce flash-back explique bien des choses.



(Moi aussi je me suis souvent demandé si la naissance n’était pas un faux départ.)

lundi 18 décembre 2023

Transformation du nouveau livre de Frédéric Forte en un sonnet dont les vers sont des notes

Transformation de la condition humaine dans toutes les branches de l’activité est le titre du nouveau livre de Frédéric Forte paru le 7 décembre 2023 aux éditions POL et dont le Général de Gaulle, dont on ne vantera jamais assez l’esprit visionnaire, avait annoncé la parution le 4 octobre 1962 ; vous pouvez le vérifier à 7’52 de la vidéo sous le lien. C’est un livre d’une ambition totale, qui multiplie par 14 la forme 99 notes préparatoires (


à la reconstruction d’Okinawa

à l’impossible

au Renard, série policière

au Pays des Merveilles


à un cabinet de curiosités

à la société des Ambianceurs et des personnes élégantes

au commerce de proximité

à l’idée du Nord


aux 99 notes préparatoires

à un livre de poésie contemporaine

à un objet de mon bureau


à une trahison

à moi (en vrai)

au vert


) dont je donne ci-dessus la matière, laquelle, ainsi recopiée, vous n’aurez pas manquer de reconnaître pour celle d’un sonnet ; la forme du sonnet ne manque non plus d’une ambition totale ; sonnet que, en citant scrupuleusement le poète, je pourrais par exemple résumer de la sorte :


1. Il nous faut regarder le monde avec les yeux de Seijin Noborikawa.

2. Un mur, une barrière à franchir.

3. Dans la brasserie de la gare des Bénédictins à Limoges, un poste de télévision diffuse un épisode du Renard.

4. Changer de taille, c’est changer de point de vue.


5. Constituer un cabinet de curiosités au Bazar de l’Hôtel de Ville.

6. « La sape, c’est l’extrapolation de la mode. »

7. En France, en 2014, on dénombre 2059 hypermarchés.

8. Peut-on saisir l’idée du Nord en jouant aux boules sur la Canebière ?


9. D’une certaine manière, chaque oulipien est une note préparatoire.

10. Un texte et une disposition très surprenants.

11. Une main droite gantée de blanc, index tendu, devient un sablier.


12. Ou alors la trahison c’est de ne pas y penser.

13. Dans la vie, j’essaye toujours de ménager la chèvre et les choux.

14. Cette fois-ci c’est certain.


mais que je pourrais tout aussi bien résumer de quantité d’autres façons, quantité de préférence égale, cela va de soi, à un multiple de 14 et de 99.





mardi 8 février 2022

Où pisser.

Les jours suivants s’écoulèrent dans une morosité partiellement enrayée par un nouveau jeu de chiffres, mal délayée dans de longues marches. Il les terminait souvent au Plateau des Poètes, un parc où quelques sentes poussiéreuses s’entortillent autour d’une grosse flaque noirâtre que seul le palmage machinal de canards dépressifs empêche de coaguler. Une météorite temporairement exposée, couverte de fientes, semblait s’appesantir sur son incroyable déchéance : traverser l’espace pour finir dans l’Hérault ! Elle se savait la risée du cosmos. René contempla pensivement ce gros caillou jusqu’à ce qu’un homme titubant vienne pisser contre le corps céleste. Un autre le rejoignit qui préféra pisser à côté, dans une plate-bande de rosiers où il creusa un petit cratère débordant d’une écume jaunâtre. Son œuvre sembla lui plaire, lui donner un soupçon de fierté, un peu comme s’il caressait le poil d’un fauve mort mais tiède encore.


Si vous cherchez où lire, voici un extrait du Zoo des absents, le nouveau roman de Joël Baqué, qui vient de paraître chez POL. Les amateurs de la Fonte des glaces retrouveront l’humour de l’auteur, et le basculement du personnage, de nouveau retraité mais plus fraîchement cette fois, dans un milieu qui n’avait rien pour l’attirer a priori (cette fois un courant anti-spéciste radical), et vers un destin qu’il n’aurait jamais imaginé – et nous non plus.





vendredi 9 juillet 2021

On devrait tous écrire un autoportrait à la manière d’Édouard Levé.

Enfant, je ne croyais pas que j’atteindrais l’adolescence, je ne m’imaginais pas vivre au-delà de douze ans. Je n’ai jamais passé plus de deux mois d’affilé hors de l’Île-de-France de toute ma vie. J’ai peut-être parlé sans le savoir avec quelqu’un qui a tué quelqu’un. Je suis souvent un peu dérangé quand on m’appelle par mon nom, mais je le serais encore plus si on m’appelait par un autre. Je suis lent à comprendre ce qu’on me veut, j’ai du mal à imaginer qu’on me veuille quelque chose. Je n’ai jamais croisé de près, jusqu’à un âge avancé, une personne qui ait la moindre notoriété. La compétition ne me stimule pas. Je ne crois pas être devenu réactionnaire en prenant de l’âge, j’ai plutôt l’impression du contraire. Quand quelqu’un pousse un cri et que je suis surpris, j’ai mal aux tendons derrière les genoux. En lisant Autoportrait d’Édouard Levé, je me suis dit qu’on devrait tous écrire un autoportrait à la manière d’Édouard Levé, quitte à recopier textuellement certaines de ses phrases si elles sont valables pour soi, et à s’en démarquer quand elles ne le sont pas.



mercredi 30 juin 2021

Nous allons perdre deux minutes de lumière

c’est incroyable tout ce qu’on peut faire entrer dans un poème. en gare de Bordeauxles graffs semblent flotter au-dessus du ballast. odeur de saucisson. je saisis au vol un fragment de conversation. ne t’inquiète pas pour nous. plus loin des grumes débardées sur un chargeoir. c’est beau. des arbres partout. qu’y a-t-il de plus proche de l’idée de nous qu’une vraie forêt. je suis caché dedans. et toi. et toi aussi. même si cela ne se voit pas nous changeons de département. le ciel est bleu les maisons sans ascenseur. et il y a les montagnes. geste gracieux de la main. une cloche d’ici sonne pile 19 heures. j’écoute le bruit blanc en contrebas du torrent permanent. c’est la différence entre je et nous. comment peut-on penser ensemble. comment peut-on ne pas. même un ange passe. et pour m’aider à terminer le premier chant de ce poème je reçois des SMS de mes deux garçons. A. m’écrit j’ai bien joué au théâtre j’étais Lucky Luke et Camille Pikachu. gros bisous. M. me dit je me sens mieux. hier j’ai pris un bain d’avoine c’était confortable. gros bisous.

Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière, POL, 2021.



mardi 21 janvier 2020

L'arbre de Joël


Écrire la vie d’un homme qui écrit la vie d’un homme.
Écrire la vie d’un homme qui voudrait vivre la vie d’un homme mais qui, par lucidité, par humilité, y renonce et l’écrit.
Le nouveau roman de Joël Baqué se présente comme une vie de Théodoret de Cyr, biographe de Syméon. La biographie d’un biographe. Hagiographe même puisque Syméon est saint.
Théodoret dit je et son nom n’apparaît presque jamais. Théodoret s’efface. C’est une autre façon, plus humble encore de s’effacer, puisqu’elle se fonde sur sa propre faiblesse, que de s’effacer au désert comme, à l’exemple de Syméon, il est tenté de le faire.
Bien sûr, écrivant moi-même ce billet sur le livre d’un écrivain écrivant sur un autre, je ne peux m’empêcher de penser que la littérature, cette chose vers quoi l’on tend en sachant ne pouvoir l’atteindre pleinement, est au cœur même du sujet.
L’arbre d’obéissance, de Joël Baqué, est paru à la rentrée dernière aux éditions POL.



dimanche 20 janvier 2019

Hors sol, le roman arrêté de Pierre Alferi


Je viens seulement de terminer la lecture de Hors sol, le roman de Pierre Alferi. C'est un roman arrêté. Comment vous dire. C'est un roman arrêté parce qu'il aurait aussi bien pu être plus long, ou plus court, mais qu'à un moment il faut bien s'arrêter – ce qui ne signifie pas du tout qu'il n'y a pas de fin, oh non pas du tout – d'ailleurs le roman entier est une fin. C'est un roman arrêté comme les personnages qui y sont arrêtés car le Navire Amiral qui emmenait prétendument sur Mars ces gagnants du grand concours qui permettait de ne pas cuire irrémédiablement sur la Terre trop réchauffée en 2063 (année du grand Ravissement – entendez l'envol desdits lauréats vers des cieux plus cléments), le Navire Amiral disais-je s'est arrêté lui-aussi, en panne à quelques encablures seulement de la Terre, depuis une quarantaine d'années, tandis que ses habitants ont été répartis dans le Calice, une couronne de 130 satellites tournant à 30000 km d'altitude et surtout dans la Corolle, une autre couronne de 360 vaisseaux de sauvetage suspendus à 13 km seulement de la surface (la température y est agréable même si la promenade sur la coursive rend nécessaire le port du masque à oxygène) et plus gracieusement rebaptisés « nacelles » – car tout est euphémisme encore dans cet avenir proche –, ce qui vaut à leurs occupants, répartis en petits groupes d'une dizaine de personnes en fonction de leurs hobbys, le délicieux nom de « Corollaires ». Et surtout c'est un roman arrêté car le temps n'y avance pas ; si jamais un spécialiste de narratologie passe par ici, qu'il s'arrête lui aussi sur cette curiosité : oui, voici un roman, indiscutablement romanesque et même assez traditionnellement plutôt épistolaire, où paradoxalement le temps ne passe pas. En effet, à l'occasion d'un bug, c'est tout un état des publications à une même date précise sur la MER (Mise En Relation électronique, rejeton céleste de notre Internet) qui nous est donné à lire. Je ne vais pas en dire beaucoup plus car il me faudrait développer et le développement n'est pas mon fort, ni mon goût, et il n'est pas tellement de mise d'occuper trop d'espace à soi seul dans une nacelle de quelques mètres de long. Je m'arrêterai juste après avoir précisé ceci : que cette narration arrêtée est à l'image d'un monde, un mini-monde plutôt, qui ne doit sa survie, ici décrite, qu'à son propre arrêt, à tourner autour d'une planète morte (pour l'homme, nul doute que certains invertébrés continueront à y prospérer), une survie qui vous l'aurez compris ne fait pas vraiment envie, sauf à lire.


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lundi 2 avril 2018

Traversée d'océan, de chevaux et de taureaux ; moutons sur l'Atlantique


Traversée est à ma connaissance le premier livre de Francis Tabouret, récemment paru aux éditions POL. C'est un livre qui ne raconte presque pas. Un peu quand même : la traversée de l'Atlantique, d'un homme chargé de convoyer des chevaux, des taureaux, des moutons, de la métropole aux Antilles, sur un porte-container, équipage mi-français mi-philippin ; le Fort-Saint-Pierre. Entre les deux, l'océan. Il ne se passe rien que ce qui doit se passer. Pas de rebondissements, pas d'intrigue : les professionnels connaissent leur métier. Une fois le bateau parti, il n'y a plus comme événement que l'unique et rituelle ouverture de la « cave » : chacun y fait ses achats. Ça se passe donc comme ça doit se passer. Et tout cela est dit sans esbroufes. C'est un journal, il y a les dates, les lieux, du 24 septembre au terminal à containers Moulineaux de Rouen, jusqu'au 8 octobre, à la Pointe des Grives à Fort-de-France. La langue est plutôt élégante mais factuelle. Même pour dire ce qui est ressenti, elle s'emploie à dire ce que sont les choses – occurrences nombreuses du verbe être, notamment en début de fragments : « La mer est une plaine », « Le bateau est un monde de ponctualité et de routine » et en approchant de la côte – de la fin « La perte de l'horizon est un deuil ». Et c'est là, peut-être, au moment de le refermer, qu'on prend conscience de ce qui fait la force de ce livre discret : on y serait volontiers resté encore, on est un peu triste qu'il soit fini. On s'y était attaché, aux taureaux, aux chevaux, même aux moutons. D'ailleurs c'est vrai, en fait, tout au long de la lecture, on ne l'a pas lâché un instant, ce livre.
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lundi 2 octobre 2017

La glace fond, lisez Baqué !

Inplicit Joël Baqué, la fonte des glaces :
« Louis prend la tasse de café et remercie Alice devant le corps raidi. »
Pour ceux qui auraient oublié la règle de ce petit jeu littéraire que j'ai inauguré il ya quelques mois : je prends les premiers mots de l'incipit auxquels je colle les derniers mots de l'explicit. Ça colle particulièrement bien ici, on a presque l'impression que la phrase va de soi. Ça colle même, oserais-je le dire ? improbablement bien.
Des quatre romans publiés par Joël Baqué (je les ai tous lus, vérifiez par vous-même, et même un peu aussi sa poésie), la fonte des glaces est le plus improbable : l'histoire d'un charcutier retraité et déprimé qui devient sans le vouloir une icône de la cause écologique. Il y a quelque chose là qui tient de l'effet papillon et qui signe à la fois une conception de la littérature et une vision de la relation de l'homme au monde. Joël (oui j'avoue c'est un copain) laisse à la littérature la chance du hasard et le destin de son charcutier sur la banquise n'est pas plus invraisemblable au fond que celui du policier poète que l'auteur est aussi. Il peut faire mourir un personnage sous le pied d'un éléphant (le père du héros) sans qu'on se dise « c'est un peu gros » : le ton y est qui rend tout possible et la couleur trop voyante (un orange récurrent de père en fils) lui va bien.
Du point de vue du lecteur que nous sommes vous et moi, attendez-vous clairement à du cocasse, mais la loufoquerie est douce et nous parle de l'homme et du monde en en disant au fond la même chose que le très beau et quand même assez triste La mer c'est rien du tout du même Baqué de l'an dernier. Il y a quelque chose sur quoi clairement on n'a pas prise mais on va faire quand même. La chance au hasard que l'auteur donne à son écriture aboutit à des romans à chaque fois bien singuliers, l'écriture elle-même n'y est pas même ; il y a de l'aventure dans cette façon de la pratiquer, elle n'attend plus que vous.
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dimanche 19 mars 2017

Ce n'est que bien plus tard qu'on peut l'aimer, mais alors ce n'est plus.

« Les feux de feuilles avaient une odeur délicieusement âcre. Comment savoir si on aime ou pas ce genre d'odeur au moment où on la sent ? Ce n'est que bien plus tard qu'on peut l'aimer, mais alors ce n'est plus une odeur. »
J'ai relevé ça exprès pour vous à la page 52 de La mer c'est rien du tout, le très beau nouveau livre de Joël Baqué paru en novembre dernier chez POL. J'ai relevé ce passage parce que ça ne dit rien du contenu que fait mine de résumer la 4e de couverture (Vivre une enfance languedocienne, devenir le plus jeune gendarme de France puis maître-nageur-sauveteur des CRS, découvrir la littérature et le plaisir d'écrire.), ça ne dit rien du contenu qu'on pourrait appeler de surface mais ça en dit beaucoup sur celui qui compte, en profondeur : Ce n'est que bien plus tard qu'on peut l'aimer, mais alors ce n'est plus.
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mercredi 9 mars 2016

Il est mort.

(...) enfui du magasin de jouets le petit soldat en plastique intrépide et discret reprend imperceptiblement haleine au fond de la poche en symbole séminal des figures futures tant dérobées que dissimulées ; lissée d'une caresse interrogative la couverture du livre s'ouvre en réponse sur la chambre abritant son volume dans sa densité et les recueillant dans une dimension universelle se refermant sur le sommeil ; longuement consultée la clé retirée de la serrure résistant à la sollicitation de la main inexpérimentée finit par suggérer l'utilisation inverse ouvrant aux rues à la ville et au monde proscrits par le foyer ; (…)


Marc Cholodenko, Il est mort ?, POL 2016, p. 72-73



samedi 28 novembre 2015

Mais que se passe-t-il par ailleurs ?



ANASTASIE.



Et pendant ce temps-là, que se passe-t-il de l’autre côté de la rivière Mobassa ?



L’ACTEUR FUYANT AUTRUI.



Regagnant leur territoire, les forces transitoires des insurgés Galistres, alliées aux forces multicolores réducticéphales, viennent de mettre fin à la honteuse domination des Peuploditacés dans le bourg de Vilinice-Caramban où le bruit court déjà que s’est répandue la rumeur qu’en vain et en vain ! les forces Naninoïdes viennent de se porter au secours des malheureux habitants des faubourgs ouest de Burthro.



LE VALET DE CARREAU.



Il est huit heures trente-deux : la COGI-FRANCE vient d’établir un contrat de soixante-dix mille Valousiat-or avec le CREPICAPAD ouest-ouest ; dans la nouvelle capitale de Lomaniarev-Pablanta, les énucléés se comptent désormais malheureusement hélas par dizaine de milliers ; à l’occasion des fêtes annuelles de la Bobancrassserie, plusieurs Mam’loubouchi se sont tranchés à la gorge puis pelés au couteau – et ils se comptent par plusieurs centaines de mille dont les cinq mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit pour cent des dix-huit doigts rescapés ont été méthodiquement arrachés ; il est quatre-vingt-dix heures vingt et une vingt-quatre : les indicateurs de l’indice POULAMBOT-DUCHENE viennent enfin d’obtenir la parité avec l’indice des laboratoires PANACOTAL.



LA FEMME PANTAGONIQUE.



Mais que se passe-t-il par ailleurs ?





Valère Novarina, L’opérette imaginaire, POL, 1998, p. 36-37.


samedi 24 octobre 2015

François Matton, ses oreilles et son maître



Si vous avez lu le récent billet où l’ami Didier évoque Pas Liev, vous n’avez pas manqué de remarquer son voisin, le séduisant Oreilles Rouges et son maître de François Matton. Le soir où j’ai découvert ce billet (allez, une fois n’est pas coutume, je raconte un peu ma vie), je rentrais de Paris où je suis allé enregistrer les premières pages de Pas Liev pour l’émission les Bonnes Feuilles, sur France Culture (ça n’est pas tout de suite, on en reparlera en son temps). Et puisque j’étais à Paris, j’en ai profité pour faire un peu les boutiques, où j’ai justement acheté… devinez quoi ? Oreilles Rouges et son maître, je ne savais même pas qu’il était paru, qui est allé dans mon sac rejoindre mon exemplaire de Pas Liev (et de Booming, que j’étais en train de lire). Bref à mon retour je sors les livres de mon sac, je les pose sur le bureau, j’allume l’ordi, je vais danser de travers chez Didier da, et qu’est-ce que je vois ? Les deux mêmes livre que sur ma table. Voilà pour la petite histoire.
Donc : Oreilles Rouges et son maître.
François Matton a un maître. Ou plutôt non : François Matton a un disciple. Enfin bref François Matton a un maître et un disciple qui, comme tout bon maître et tout bon disciple, raisonnent sur le sens de la vie quand, par exemple, Oreilles Rouges s’ennuie : « En réalité, tu ne t’ennuies pas. De l’ennui apparaît, voilà tout. C’est un simple phénomène météorologique, qui ne te concerne pas plus que ne te concerne le fait que le vent se lève en fin de matinée » (p. 75). Mais le plus souvent, raisonner sur le sens de la vie, c’est surtout s’interroger sur le moyen de gagner cette dernière car les caisses sont vides – heureusement qu’il reste quelques noisettes. Comment faire pour gagner sa vie en effet quand on la passe à dessiner ce qu’on a en face de soi (Croquette – la chatte) ou ce qui passe par la tête ? Car Oreilles Rouges et son maître, en effet, dessinent. Et ils se montrent leurs dessins. Et ils nous montrent leurs dessins.

Par exemple. (Là par paresse j’ai recopié le dessin de la couverture mais il est aussi à la page 62. Même que c’est un dessin d’Oreilles Rouges, sévèrement jugé par le maître.)
Les dessins sont de François Matton (enfin, presque tous, j’ai un doute sur celui de la page 55, le maître aussi d’ailleurs, vous irez voir) car François Matton a beau écrire des livres, en général il les dessine (rappelez-vous 220 satoris mortels et autres J’ai tout mon temps ou Autant la mer) et l’écriture est la sienne. Je crois bien que c’est la première fois que j’en lis un de lui en caractères d’imprimerie. On dirait un vrai livre. Le vrai livre en question.
« – Vous ne voulez pas essayer d’écrire un livre cette fois ?
– Qu’est-ce que tu veux dire ? Mes précédents livres n’en étaient pas ?
– Si si, à leur façon, oui, bien sûr… Mais vous ne voudriez pas essayer d’écrire pour de bon, sans illustrations ?
– Misère. Si mon propre assistant n’a toujours pas compris que mes dessins ne sont pas des illustrations, je peux aller me pendre tout de suite, ça nous fera gagner du temps. » (p. 82)
On aura compris, le doute n’est plus permis sur les identités d’Oreilles Rouges et de son maître. Si un jour vous rencontrez un gars en train de se tirer les oreilles jusqu’à ce qu’elles soient bien rouges, demandez-lui donc de vous faire un dessin, vous ne serez pas déçu. Sauf si vous lui demandez une illustration.

La traditionnelle figure du maître et du disciple est régulièrement revisitée, et parfois, on le voit avec Oreilles Rouges et son maître, avec bonheur (pour le lecteur, hein). Très différents du livre de François Matton et très différents entre eux mais qui méritent aussi la visite, rappelons notamment Demande au muet d’Hervé Le Tellier et Une pluie d’écureuils de Francesco Pittau.

mardi 5 mai 2015

Mikki et le village miniature



Mikki et le village miniature est un livre dont le titre annonce franco le sujet, il n’y a pas à tortiller : ça parle de Mikki et du village miniature, et notamment de Mikki et le village miniature, autrement dit des relations qu’il y a ou qu’il n’y a pas entre Mikki et le village miniature.

La relation d’un titre au livre qu’il désigne, c’est intéressant aussi. Certains font mine de s’ignorer, de se tourner carrément le dos. A l’autre bout d’un entre-deux largement majoritaire, d’autres titres surjouent avec leurs livres l’évidente complicité. Ici, par exemple, c’est en effet l’histoire d’un type qui s’appelle Mikki et qui vient d’hériter du pavillon de ses parents récemment disparus dans un accident de téléférique dans la cave duquel (du pavillon, pas du téléférique) il découvre, derrière une porte soigneusement verrouillée, un village miniature, dont les habitants, on l’apprendra très vite, d’ailleurs c’est écrit en 4e de couverture, sont vivants. Et le roman ne parlera que de ça : de Mikki et de son village miniature.

Ou plutôt de Mikki et du village miniature, car il a beau en avoir hérité, ce village miniature n’est clairement pas à lui. Mikki a beau être à sa manière une sorte de grand gros enfant attardé dans le pire sens du terme (il doit glandouiller près de la trentaine) et être affublé d’un sobriquet mignon, et le village miniature a beau quant à lui ressembler au prime abord à un jouet merveilleux, ce n’est pas le sien, et d’ailleurs Mikki n’a jamais aimé les trains miniatures de feu son père, principal suspect de cette invraisemblable réalisation. Et ce village miniature est un drôle de jouet, quand on regarde de près ce qui s’y passe. Et Mikki et le village miniature est un drôle de roman, dont le titre mignon grince joliment à la lecture : non non, ne le rangez pas au rayon des livres pour enfants.

Les habitants de ce village miniature sont aussi des personnages du roman, au même titre que Mikki, et eux n’ont pas du tout le sentiment de faire partie d’un jeu (alors que, quand même…). Il y a un plaisir tout ludique à observer voire à essayer d’interagir, vous verrez bien si c’est possible ou non en lisant, avec ce petit monde, mais si c’est un jeu il est clairement pour adultes avertis. Car les quelques habitants des quatre ou cinq rues (ça fait peu d’habitants mais pas mal de personnages quand même, tous les romans ne sont pas des villages) vivent une vie qui, si elle est miniaturisée d’un strict point de vue dimensionnel, est au contraire assez clairement exagérée dans les horreurs et / ou les absurdités qu’elles nous révèlent. C’est aussi que, par-dessus l’épaule de Mikki, nous devenons nous-mêmes voyeurs – et même carrément équipés d’un endoscope pour mieux pénétrer dans l’intimité de chacun.

Ce village est donc bien une sorte de jeu absurde et cruel dont nous sommes moins les jouets que le Dieu, un Dieu un peu minable qui n’en comprend pas les règles et porteur d’un nom (un surnom plutôt ?) qui n’est pas sans évoquer le prénom infantilisé de l’auteur : on est aussi, à coup sûr, dans une méditation jubilatoire sur la fiction en littérature.

Mikki et le village miniature, de Mika Biermann, est paru récemment aux éditions POL.

vendredi 27 février 2015

Oui, vous aimez le Fric.



Vous êtes un trader de génie qui n’a pas de nom et que le narrateur vouvoie pour bien marquer la distance entre vous et le monde. Cette distance n’est pas un choix de votre part mais c’est comme ça : vous êtes à côté du monde, comme vous êtes à côté du monde invité à la fête où vous êtes vous aussi invité parce qu’on vous considère comme un ami mais où tout le monde a un nom et où vous êtes le seul à rester affalé dans le divan. Vous êtes à côté du monde et le monde vit autour de vous et pourtant les choix que vous ferez dans le seul domaine qui donne un sens à votre vie peuvent changer le monde ou au moins la vie.
La Salle est le deuxième roman de Joël Baqué qui nous avait déjà donné en 2011 Aire du mouton, où un professionnel d’une autre sorte puisqu’il était représentant en parfums mais professionnel aussi et tout du long du récit dans l’exercice de sa profession comme on dit vivait l’avortement d’une histoire d’amour, ou bien vivait une histoire d’amour qui n’avait pas lieu. Et cette histoire est aussi celle que Joël Baqué nous raconte encore sous une forme différente – car la Salle aussi est une histoire d’amour avorté, avec possiblement le sort du monde en jeu en valeur ajoutée. Un extrait :

Touché à vif, vous lui aviez rétorqué sur le même ton glacial que non, vous ne causez de tort à personne, bien au contraire vous créez de la plus-value pour votre employeur, pour ses clients et vous-même, c’est ce qu’on appelle être professionnel, et que non, vous ne disposez pas de manettes cachées pour provoquer séismes et tsunamis, pas plus que vous n’agitez une lanterne les nuits de tempête pour que des bateaux s’éventrent sur les rochers. Les catastrophes arrivent sans votre intervention, les gens meurent sans votre aide. Vous êtes un agent du réel, voilà tout. Vous assumez votre fonction sans cracher dans la soupe, contrairement à ceux qui ne refusent pas les dividendes dégagés par leurs SICAV minables, leurs petits plans d’épargne en actions, leurs pauvres assurances vie et leurs pathétiques complémentaires retraite. Les hypocrites, aviez-vous poursuivi, les bien-pensants de la mondialisation joyeuse, ne veulent pas savoir d’où viennent leurs dividendes, mêmes médiocres, ou, plutôt, ils font semblant de l’ignorer, ils veulent capter un peu de l’écume dorée du Grand Fleuve, mais pas voir ni sentir les cadavres qu’Il charrie. Ils veulent le confort au quotidien sans regarder dans les placards du système, et vous aviez terminé en hurlant que ce qui vous différencie des faux culs de son espèce à elle, c’est précisément votre absence d’hypocrisie et votre acceptation fondamentale. Oui, vous aimez le Fric, vous L’aimez comme on aime quelque chose d’infiniment plus grand que soi. Vous ne pouviez plus vous arrêter, criant que les gens de votre espèce à vous sont les derniers vrais marxistes, eux seuls savent que les petits week-ends à Florence et les escapades en bord de mer des femmes de son espèce à elle, leur lingerie fine tissée par des gamines de douze ans et leurs thés rares de chez Mariage Frères cueillis par les parents des premières, même leurs frottis vaginaux soigneusement examinés en laboratoire, leurs petites sécrétions intimes confiées aux bons soins de spécialistes bien formés, que tous ces petits riens sont quelques-unes des enviables superstructures de ce Fric sur quoi elle et les siens crachent tôt pour préserver leurs consciences délicates, et parce qu’ils sont infoutus d’en gagner davantage que pas beaucoup !

Joël Baqué, La Salle, POL, 2015, p. 32-33.