mercredi 13 juin 2018

demande de crédit


Il y a des moments où l'on n'a vraiment pas le temps d'écrire des billets sur les livres qu'on lit et c'est dommage quand ils le méritent. Trouver les mots pour rendre compte c'est pas un truc de rigolo qui prend les choses à la légère. Dire de quoi ça parle ça non car quand ça parle c'est que précisément ça parle aussi d'autre chose. Je pourrais toujours recopier un passage, ça pourrait donner une idée de ce à quoi ça ressemble mais il n'y a pas deux passages pareils alors forcément l'idée serait fausse. C'est un livre sans échantillon fourni. Alors il ne vous reste plus qu'à me faire crédit. C'est un livre fort. Lisez-le. Suites. De Bruno Fern. Aux éditions Louise Bottu.

lundi 11 juin 2018

Il faut le dire quand la nuit tombe.


Voilà. Il y a un moment où il faut bien l'admettre. Un nouveau roman va paraître. Oui, dans le Lot, à l'automne dernier, à la Maison De Pure Fiction, c'était à ça que je travaillais. Il s'appelle Seule la nuit tombe dans ses bras. Non, ce n'est pas très annocquien comme titre. C'est sans doute parce que le roman n'est pas tout à fait de moi. Mais quel est le livre dont on peut dire en toute assurance qu'il est tout à fait de soi ?
Il paraîtra quand même chez Quidam, en tout cas, et à la rentrée dite littéraire qui plus est, le 23 août pour être précis. Il n'est peut-être pas à mettre entre toutes les mains. Mais dans les vôtres, assurément si.


vendredi 8 juin 2018

Double arcane


En attendant des nouvelles davantage de ce monde je pose ici ce Double arcane, dont je n'ai pas envie pour le moment de dire d'où ça sort.



samedi 2 juin 2018

Embauchez plutôt des tardigrades !

« Cent ans ? Une peccadille pour eux. Dessiqués, ils pourraient patienter sans compter jusqu'à ce que les conditions favorables leur donnent le feu vert pour se gorger d'eau et reprendre leur vie active comme si de rien n'était, un sommeil de Belle au bois dormant, le simple baiser d'un matin plus brumisé que les autres, plus appuyé aussi : vingt-quatre heures de mouillette avant de pouvoir reprendre leurs esprits.
Nos entreprises, plutôt que de jeter leurs employés et leurs ouvriers dans les filets du chômage verraient là une occasion en or. Vidangé de son eau, le personnel ne prendrait plus trop de place et ne demanderait pas de soins particuliers si ce n'est de veiller à l'hygrométrie du débarras où il serait remisé. Lorsque la conjoncture s'améliorerait, il suffirait d'organiser un apéritif dînatoire, d'offrir un drink à tout ce petit monde sec pour le remettre d'aplomb avant de l'engager à nouveau, et de conclure le tout par une poignée de main humide. »


… écrit Christine Van Acker dans la Bête à bon dos, récemment paru dans la collection Biophilia des éditions José Corti, et découverte à l'occasion de mon récent séjour en Chapitre Nature. Le tardigrade n'est qu'un des multiples protagonistes de ce bestiaire savant et joueur, et s'il parade en couverture c'est qu'il est à coup sûr, n'en doutez pas, l'avenir de l'homme.


mercredi 30 mai 2018

Nouvelles très brèves (11)


Pierre Andrieux fut embauché aux PTT dès sa sortie de l'école puis il prit sa retraite d'Orange.


dimanche 27 mai 2018

que la route se courbe comme une tige


« Il y a, dit-elle, quelque chose de difficile qui se fait jour. Mes échanges avec cet homme prennent un tour belliqueux. C'est qu'il est fait d'un métal dur ou qu'il a besoin de se garder des chocs, je ne sais pas, en tout cas il faut sans cesse qu'il affirme une suprématie, qu'il pose de l'implacable. C'est comme si on avait usé l'été jusqu'à la corde. Dans quel désert a-t-il relégué la tendresse ? Pourquoi se plaît-il dans ces coupes acérées, ces coupes sombres qu'il opère et dans cette atmosphère raréfiée ? Comprenez-moi, je n'aime pas quand l'accès est trop aisé, quand on me précède sur la route et qu'on m'ouvre grand les chambres et les paradoxes intimes. Mais j'aime que l'alliage se fasse, fluide, évident, et qu'il en résulte des étincelles. Or lui, il barre la route à l'évidence, il semble fait d'un métal pas même rare mais qui n'existe pas ailleurs sur terre. Je m'élance, il répond et soudain quelque chose dans sa réponse fait de moi une silhouette stoppée net. Il m'adresse des mots, en quantité, et de menus cadeaux mais je ne sais pas où il est ni où il me situe. Je ne sais pas si je suis une partenaire, une adversaire, une participante, un jeu ou un enjeu. Suis-je, posée sur sa vie, une plume, volatile, sans poids et sans nécessité ? J'aimerais parfois que la route se courbe comme une tige, comme le dos des enfants dont vous vous occupez.

Que peut-elle savoir des enfants ? Des enfants de Verre ? »

C'est un passage que je viens de découper dans On a brûlé les ruches blanches, de Bénédicte Heim, qui vient de paraître aux éditions Et le bruit de ses talons.



mercredi 16 mai 2018

Chapitre Nature


Nature est le dénominateur commun au festival du Blanc et à mes récentes Notes sur les noms de la nature, qui me valent le plaisir d'être invité à l'édition 2018 dudit festival, Chapitre Nature donc, où je serai présent dès vendredi en fin d'après-midi et tout le week-end, avec lecture de ma pomme le samedi après-midi. Mettez-vous donc au vert ! (Pour se mettre au courant, c'est ici.)

lundi 14 mai 2018

Grève de la faim est-il préférable à Désir d'être en pension ?


Le duo Monomère & Maxiplace appartient à la catégorie des Minizup et Matouvu, petits maigres, gros ventres, clown qui appuie sur le nez de son camarade, tire sur l'élastique de son chapeau.

Quand les dépareillés se démodent (Patron/Secrétaire, Prof/Étudiante), il faut explorer d'autres séductions, une maîtresse récente plus jolie que l'ancienne, un peu plus riche, un amant à qui ne manque aucune dent. La jupe short ne tient pas, même chez les bourgeois monospaces des Yvelines, dont la morale catholique exclut la monoparentalité.



En 2016, la famille Fillon retrouve une France déboussolée, provinciale, en loden. La messe du dimanche ne figure pas dans mon jeu, ni la tête blonde des petits garçons (oreilles dégagées). Les jupettes bleu marine, non plus.

La famille Citoyenne a dispersé ses enfants dans la masse des électeurs : rejetons récalcitrants, filles de la semaine et fils du samedi (la valise dans l'entrée).

Pourquoi le vocabulaire lié au divorce est-il militaire ?

Garde alternée, garde à vue, pension alimentaire...

Grève de la faim est-il préférable à Désir d'être en pension ?

Véronique Pittolo, Monomère & Maxiplace, éditions de l'Attente, 2018.



dimanche 13 mai 2018

Histoires de personnes


Catégorie du verbe. Première deuxième troisième personnes du singulier et du pluriel c'est un peu court.
Potentiellement il existe (vite fait)
- celle qui précède l'existence, celle de personne, celle du verbe quand il est à l'infinitif
- celle de l'univers, celle d'avant la conscience de soi, celle de toutes les tournures verbales dites im- ou plutôt uni-personnelles (ces deux-là que pour simplifier j'appelle « personne zéro » quand je parle de mon roman Liquide)
- celle de la prise de conscience de soi que le français appelle je. Se penser avant de pouvoir se dire car ce je ne prends sens que par confrontation à
- celle de la prise de conscience de l'autre que tu aimes appeler tu. Les deux aussitôt s'additionnent pour former une bulle :
- celle que faute de mieux le français appelle nous mais qu'il ne faut pas confondre avec l'autre nous qui n'est pas encore là, on n'en est encore qu'à l'addition de toi + moi mais c'est déjà beaucoup se disent les amoureux
- celle aussi d'une autre addition : toi + un autre toi + un autre toi... : tout ce vous qui m'entourez mais qu'il ne faut pas confondre avec l'autre vous qui n'est pas encore là car d'abord il faut
- celle qui dit l'autre, celui qui n'est pas dans mon échange, ce troisième à qui il suffit de mettre un s car la langue parfois fait bien les choses et c'est clair qu'il est souvent ils
- celle donc que je viens de dire qu'on appelle la troisième du pluriel et qui est ainsi la seule à peu près convenablement nommée
- celle que le français appelle nous mais qui n'est que l'addition de je + il
- celle que le français appelle nous mais qui n'est que l'addition de je + ils
- celle que le français appelle vous mais qui n'est que l'addition de tu + il
- celle que le français appelle vous mais qui n'est que l'addition de tu + ils
Ce qui nous fait non pas six mais douze. Douze personnes à penser pour penser un peu mieux.

samedi 12 mai 2018

Nouvelles très brèves (8)


Il y en eut un pour émettre l'hypothèse de la présence de pétrole puis un autre pour jeter son gobelet en plastique. (L'instant d'avant une libellule survolait cette forêt du carbonifère.)



vendredi 11 mai 2018

Bienvenue à Clonck

Après Tardigrade à l'Arbre vengeur, rappelez-vous, Clonck et ses dysfonctionnements est le deuxième livre de Pierre Barrault, et je l'aime encore un peu plus que le premier. L'auteur cette fois assume la forme romanesque, pour un propos poussé encore davantage vers le non-sens. Or le roman est un genre qui aime le sens. Le lecteur s'y attend à y lire une histoire, une histoire qu'on ne lit que dans un seul sens car elle est supposée n'en avoir qu'un – parfois le lecteur en voit plusieurs, et alors il se réjouit que le roman soit riche. La déception le guette à Clonck, mais je lui souhaite de savoir jouir de ses déceptions. Car s'il y a bel et bien une histoire dans Clonck – celle d'Aughrim et Podostrog en mission dans la ville de Clonck, chargés d'y retrouver un certain Perstorp –, le sens s'y dérobe. En effet la ville dysfonctionne – on ne pourra pas cette fois reprocher à l'auteur un titre trompeur – et l'histoire est aussi celle de ces dysfonctionnements. Ce sont ces dysfonctionnements, sortes de bugs poétiques cocasses et variés, qui font la matière essentielle de ce livre. Et ce faisant – faisant mine de ne rien dire – ils disent vraiment l'essentiel : l'incapacité du sujet à appréhender le monde. Notre lot commun, en somme.
On attend avec impatience le troisième livre de Pierre Barrault. En attendant, on relit Clonck et ses dysfonctionnements, qui vient de paraître, illustré par Claire Morel, aux éditions Louise Bottu.

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mardi 8 mai 2018

dimanche 6 mai 2018

Nouvelles très brèves (6)


Camille Ducast n'eut pas le temps de s'entendre appeler ainsi car malgré les efforts de ses parents il n'y eut pas fécondation.


vendredi 4 mai 2018

"C'est lui, l'inventeur du poème carré."


Je n'ai pas du tout le temps de rédiger un billet mais lisez donc ça, ça parle tout seul. Ce sont deux des 49 poèmes carrés dont un triangulaire d'Emmanuel Venet et c'est publié à La fosse aux ours.


jeudi 3 mai 2018

Nouvelles très brèves (5)


Madame Bertinier a amené la petite Pauline le matin à l'école maternelle des Lutins mais elle n'est pas revenue la chercher à la sortie de l'Ecole Polytechnique.



mercredi 2 mai 2018

Nouvelles très brèves (4)


Band et Brown furent les premiers à atteindre la cime du Kangchenjunga qui n'est pas tellement connu du grand public bien qu'il soit ou parce qu'il n'est que le troisième sommet du monde, et puis ils en redescendirent.



mardi 1 mai 2018

Berlin on/off


Berlin on/off de Julien Syrac est trois fois le monologue intérieur d'un jeune aspirant artiste – trois car il y a trois parties, trois nouvelles si vous voulez, intitulées chacune par leur incipit (« En attendant la poétesse israélienne », « Debout sur le podium », « Le marteau à la main » ; tiens, ça aurait pu en faire un autre, d'incipit, en les collant bout à bout) ; trois fois le monologue intérieur d'un jeune aspirant artiste disais-je qui n'est pas forcément le même, ou peut-être que si peu importe, lequel vasouille dans les milieux underground et berlinois de l'art, poétique ou plastique même combat, à faire l'accompagnateur de poètes, le modèle nu (qui n'avait pas prévu de le faire devant sa colocataire) ou l'apprenti sculpteur (dont l'un des buts et non le moindre est de sortir vivant de cette aventure). Ecrit dans une langue toute bouclée (vous n'êtes pas sûr de comprendre ce que je veux dire ; c'est exprès, pour que vous alliez vérifier par vous-même), sans paragraphes mais bien en bouche (tentez donc la lecture à haute voix, c'est quasi fait pour) ; très caustique et même un peu méchant mais plus tendre en final qu'il n'y paraît de prime abord ; Berlin on/off est aussi le livre le plus drôle que j'ai lu ces derniers mois, ce qui n'est pas la moindre des qualités.



dimanche 29 avril 2018

vendredi 27 avril 2018

père repère


Débarqué est le nouveau livre de Jacques Josse qui vient de paraître aux éditions de la Contre Allée. « Débarqué » dit en un mot l'état de cet homme qui, pour raison de santé, n'a jamais pu s'embarquer comme son capitaine de père, breton bien sûr, et qui n'a pu voyager que dans ses rêves et dans les livres. Cela quand il ne n'était pas occupé à gagner sa vie et celle de sa famille en remettant le courant à ses voisins qui le perdait sans cesse – électricien qu'il était devenu dans le hameau un peu perdu qu'ils habitaient. De ce hameau on croise aussi les habitants qui, eux, trop souvent, croisent la mort. La mort bien sûr parce que le temps passe, on sent grandir le jeune Jacques, oui c'est lui qui raconte, Jacques Josse, qui évoque plutôt qu'il ne raconte la figure paternelle ; mais quand même la mort est là un peu plus présente qu'ailleurs, c'est comme ça quand les vies ne sont pas faciles. Celle du père non plus ne l'est pas, mince et frêle silhouette de héros hanté par le haut mal, régulièrement terrassé par ses crises et s'accrochant à la terre, solidaire de tous malgré tout, solide quand même en fait, on s'en rend compte peu à peu, car il dure, droit comme un phare dans la tempête, comme le repère qu'il ne cesse d'être même quand il a cessé d'être.



jeudi 26 avril 2018

Nouvelles très brèves (1)


Comme elle était en retard de dix minutes à notre rendez-vous, pendant que je l'attendais j'ai écrit un recueil de nouvelles très brèves. Celle-ci est la première.



vendredi 20 avril 2018

Abiographie d'un auteur effacé : la Dissipation, par Nicolas Richard


Parler de son sujet ce n'est vraiment pas parler du livre, me dis-je en refermant ce livre-ci qui, si j'en résumais son contenu en trois mots, pourrait faire penser à ce livre-là, alors qu'il n'y a pas plus éloigné, non il n'y a pas plus éloigné de Toutes les pierres de Didier da Silva que la Dissipation de Nicolas Richard ; même si les deux évoquent des figures d'écrivains, vraiment j'insiste : rien à voir – sauf à dire le plaisir que chacun très différemment m'a procuré ; foin de l'apparent sujet, je suis le seul point commun (c'est le lot du lecteur).
La Dissipation en revanche ne cache pas sa référence à la Disparition, un sipa y remplace un pari ; Nicolas Richard en effet en fait un autre. Car c'est moins la lettre que l'être qui dans la Dissipation non pas disparaît mais en effet se dissipe, au point que du nom l'écrivain ne reste que l'initiale, de l'être demeure la lettre, bien sûr que c'est un P, bien sûr que non ce n'est pas Perec ; l'auteur de ce livre est aussi traducteur, je vous laisse chercher qui se dissipe, c'est facile. Car le traducteur ne veut pas trop en dire, je parle à présent de celui qui dans ce livre parle, c'est aussi l'un des personnages, traducteur de P soucieux de préserver l'effacement de son auteur, en correspondance avec une étudiante en thèse, mais l'est-elle vraiment ? Roman d'espionnage est-il précisé sous le titre et à la lire c'en est un, tous les ingrédients y sont. D'autres voix font rumeur autour de P, dont celle de « celui qui va trop loin », par les yeux duquel le roman d'espionnage le redevient au pied de la lettre.
La figure de l'écrivain est un trou noir, jusqu'à quel point P en joue nul ne peut le dire. Il y a aux Etats-Unis une mise en scène de l'écrivain à laquelle certains sont tentés de résister, comme on les comprend ; en Europe aussi sans doute mais la mesure y est moindre. Ce P qui refuse d'apparaître n'en devient que davantage un centre de gravité des fantasmes ; le plus anodin détail, la plus banale anecdote s'y pare soudain de l'aura des mythes, résonne comme un oracle sibyllin. L'abiographie de l'auteur effacé devient l'un de ses plus fameux roman : son traducteur Nicolas Richard l'a traduit.


jeudi 12 avril 2018

Relis-toi.


J'ai écrit ça, je croyais que c'était bon mais à la relecture c'était mauvais. Alors j'ai laissé reposer et puis je l'ai réécrit et là j'avais vraiment l'impression que c'était bon mais à la relecture, eh bien c'était mauvais. Donc j'ai laissé reposé, et puis j'ai tout remis à plat et puis je l'ai réécrit mais alors complètement différemment et alors là j'avais vraiment l'impression que c'était bon, mais quand je l'ai relu le lendemain en fait c'était quand même mauvais. Je crois que je vais le laisser reposer un peu et puis j'essaierai de le réécrire.

mardi 10 avril 2018

vivre de soi-même




Je poste ça là, bien que ça n'ait a priori aucun rapport avec la littérature – plutôt avec la botanique, une autre littérature pour moi. C'est une photo, prise à l'instant, d'une grosse branche de saule, de Salix erythroflexuosa pour être précis, en début de feuillaison. Ce serait parfaitement compréhensible en cette saison si cette branche, je ne l'avais pas sciée moi-même, à la fin de l'été dernier, et laissée dans le jardin où, je précise, elle ne s'est pas enracinée (je l'ai déplacée moi-même il y a un mois et demi à peu près). Elle vit donc encore, toute seule ; elle vit d'elle-même.

samedi 7 avril 2018

Vers Quélen


Dominique Quélen est le récent auteur de deux livres qui pour ne pas être parus chez le même éditeur (le premier l'est chez mes chères éditions Louise Bottu, qui confirment leur bon goût, l'autre dans la précieuse collection Poésie des éditions Flammarion) n'en sont pas moins jumeaux, comme leurs titres, Avers pour l'un, Revers pour l'autre, ne le cachent pas. Évidemment « jumeaux » ne veut pas dire « mêmes », vous en connaissez sans doute chez les humains, chez les livres c'est pareil. Mais il y a entre eux une affinité intérieure, de page à page. Par exemple, comme à la page 46 d'Avers je lis ceci

j'ouvre Revers à sa page jumelle, 46 aussi donc, pour y lire cela

Mais ne vous y trompez pas. Ce que je vous dis là n'est qu'une piste, et la lecture de l'un ou de l'autre peut suffire à sa lecture, si ce n'est que celle-ci ne sera pas la lecture des deux – voire des trois, car je lis en quatrième de couverture de Revers que celui-ci achève ce que, peut-être abusivement, j'appellerai un cycle non de deux, mais de trois, car il me manque le premier, Basses contraintes, paru celui-là aux éditions Théâtre Typographique.

lundi 2 avril 2018

Traversée d'océan, de chevaux et de taureaux ; moutons sur l'Atlantique


Traversée est à ma connaissance le premier livre de Francis Tabouret, récemment paru aux éditions POL. C'est un livre qui ne raconte presque pas. Un peu quand même : la traversée de l'Atlantique, d'un homme chargé de convoyer des chevaux, des taureaux, des moutons, de la métropole aux Antilles, sur un porte-container, équipage mi-français mi-philippin ; le Fort-Saint-Pierre. Entre les deux, l'océan. Il ne se passe rien que ce qui doit se passer. Pas de rebondissements, pas d'intrigue : les professionnels connaissent leur métier. Une fois le bateau parti, il n'y a plus comme événement que l'unique et rituelle ouverture de la « cave » : chacun y fait ses achats. Ça se passe donc comme ça doit se passer. Et tout cela est dit sans esbroufes. C'est un journal, il y a les dates, les lieux, du 24 septembre au terminal à containers Moulineaux de Rouen, jusqu'au 8 octobre, à la Pointe des Grives à Fort-de-France. La langue est plutôt élégante mais factuelle. Même pour dire ce qui est ressenti, elle s'emploie à dire ce que sont les choses – occurrences nombreuses du verbe être, notamment en début de fragments : « La mer est une plaine », « Le bateau est un monde de ponctualité et de routine » et en approchant de la côte – de la fin « La perte de l'horizon est un deuil ». Et c'est là, peut-être, au moment de le refermer, qu'on prend conscience de ce qui fait la force de ce livre discret : on y serait volontiers resté encore, on est un peu triste qu'il soit fini. On s'y était attaché, aux taureaux, aux chevaux, même aux moutons. D'ailleurs c'est vrai, en fait, tout au long de la lecture, on ne l'a pas lâché un instant, ce livre.
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mardi 27 mars 2018

au point du jour


J'ai pris gîte en ce monastère délabré.
Un lumignon près duquel j'ai le cœur transi.

Mon habit de voyageur qui le séchera ?
En versifiant, je retrouve un peu de mon calme.

Le bruit de la pluie longuement se fait entendre.
Encore attentif, me voici au point du jour.


Ryôkan, Poèmes de l'ermitage, traduction par Alain-Louis Colas, éditions Le Bruit du Temps, 2017.

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dimanche 25 mars 2018

A vous qui avant nous vivez


A vous qui avant nous vivez, un titre comme le vent qui soufflerait d'une galerie rouverte après 36000 ans et nous rappelle que d'autres hommes en effet ont vécu là avant nous et se sont émerveillés des œuvres de quelques-uns des leurs, hommes comme nous mais que nous disons Aurignaciens, car tout ici nous parle d'un lieu, redécouvert en 1994 seulement : la grotte Chauvet. Ce nouveau livre de Nathalie Léger-Cresson (rappelez-vous Hélice à deux, chez les même éditions des femmes Antoinette Fouque) n'est pas une visite, pardon, si, est une visite de la grotte Chauvet mais autrement : si la table des matières correspond en effet, pour sa plus longue partie, à la liste des salles, chaque chapitre, donnons-leur ce nom faute de mieux, fait la part belle à l'imagination, plus qu'il ne décrit la salle – ce qui, en fait, est une autre manière de décrire ce lieu voué à l'image. Déjà à la fin de l'introduction deux hommes et une femmes, doubles gravettiens des trois inventeurs de 1994, redécouvrent après 2500 ans la grotte oubliée de leurs ancêtres aurignaciens (car avant le grand oubli de 30000 ans il y en avait déjà eu un de 2500) :
« Oui mes familles ! Les Ancêtres qui chantaient les oiseaux, grandissaient les arbres, sifflaient les vents et couraient les animaux, ils ont tracé là tous les Esprits-Souffles. A la rivière Serpent Bleu. Pas juste un bison, pas juste un cheval, pas juste un lion : tous, tous les Esprits-Souffles ! Comme nos Vieux-Vieux-Vieux parlaient, avaient oublié où. »
Puis chaque salle est l'objet d'une évocation imaginaire, consanguine et communicative, à l'issue de laquelle je me suis rendu compte avec surprise que non, ce n'était pas de la grotte Chauvet que je sortais mais juste du livre de Nathalie Léger-Cresson, avec une furieuse envie d'y aller voir, au moins en reconstitution puisqu'on préserve la grotte pour nos descendants qui viendront 30000 ans après nous – on peut rêver, et on ne s'en prive pas après une telle lecture.


dimanche 18 mars 2018

Bientôt toutes les pierres


Je veux écrire un billet sur le nouveau roman de mon ami Didier da Silva. Qu'il soit un ami n'est pas tout à fait anodin, je parle de ma lecture, de comment je le lis après avoir lu tous ses autres livres, depuis le premier, Hoffmann à Tokyo, y compris tous ceux qu'un peu coquettement il renie, je le reconnais bien là ; et jusqu'à L'ironie du sort, il n'y a pas si longtemps, laquelle marque un tournant, j'y reviendrai.
Ma phrase n'est pas tout à fait aussi da silvesque que je la souhaiterais, elle filandre un peu, pardon Didier ; et puisque c'est moins ton livre que ta phrase que je veux évoquer, ou du moins lui à travers elle d'abord, j'ouvre celui-là au hasard, et y recopie celles-ci :
« Il avait beau tenir ces propos décousus dans un français parfait, elle [vous aurez reconnu l'armée française, note d'Annocque] ne songeait certainement pas à prendre à son service un jeune Prussien à l'air hagard, s'il vous plaît, monsieur, circulez, et c'est une faveur qu'on vous fait. La providence lui sauva la mise en mettant sur son chemin un jeune médecin-major croisé à Paris en 1801, à la faculté ; prenant le pouls de la situation, le brave garçon l'abrita chez lui, en qualité de domestique pour la galerie, avec défense expresse d'en sortir ; il avait eu une chance de damné en n'excitant pas davantage la méfiance des autorités, on en avait déjà fusillé pour moins que ça et récemment encore un de ses compatriotes, pris pour un espion russe, avait été passé par les armes. »
Les grammairiens n'auront pas manqué de remarquer la tendance de la phrase da silvienne à la parataxe, les stylisticiens parleront plutôt d'asyndète, va pour asyndète car c'est bien du style que je parle, c'est bien du style que je pars. Il y a dans ces phrases, telles qu'elle naissent sous la plume de l'auteur, un effacement de la subordination qui amène le lecteur à mettre tout ou presque sur un pied d'égalité. Or ce qui moi me fascine, c'est la parfaite cohérence, peut-être légèrement inconsciente mais je ne désespère pas, que dis-je, j'ambitionne carrément de faire découvrir à l'auteur quelque chose sur lui-même, la parfaite cohérence disais-je entre cette caractéristique de la phrase et l'ambition même du roman – sur le plan macro-structural, aurais-je osé proclamer il y a une trentaine d'années, quand ces vocables-là étaient encore à la mode. Car, de la même façon que nous avons dans la phrase de Didier une juxtaposition de propositions entre lesquelles le lecteur est invité (et non pas contraint) à restituer les rapports, Toutes les pierres (c'est son titre, il est magnifique et encore plus après lecture, vous comprendrez pourquoi je ne l'ai pas cité d'emblée) nous raconte conjointement la vie du poète Li Baï qui, citons sans vergogne la quatrième de couverture, « arpenta la Chine du VIIIe siècle », et celle du « terrible Heinrich von Kleist, mort très jeune en 1811 ». Et bien évidemment l'invitation précitée, à restituer les rapports entre les propositions de la phrase, vaut aussi bien au niveau supérieur des récits – car il y en a plusieurs, qui alternent, ou non, selon les changements de chapitre. En musicien qu'il est (et que je ne suis pas, vous me pardonnerez les approximations), Didier sait qu'un motif vaut par la confrontation avec un autre, les deux se répondent ; l'effacement relatif des patronymes pour un il commun facilite le passage de l'un à l'autre, Li Baï bien sûr n'est pas Kleist ni inversement, mais enfin chacun pourrait l'être, c'est là affaire de circonstances ; lisons-les. Li Baï et Kleist et pas qu'eux, car d'autres artistes, pas musiciens pour rien ceux-là, viennent faire résonner de leurs destins les destins des deux principaux protagonistes, suggérant par là même au lecteur, en tout cas à moi et après tout j'en suis un, une figuration de l'infini : en effet d'autres destins, une infinité à l'évidence, pourrait venir à leur tour faire écho et contrepoint à ceux déjà évoqués, et ça n'est sans doute pas pour rien que, malgré la mort au bout de la vie, le livre de Didier se refuse à finir, voici qu'après sa fin viennent des notes qui n'en sont pas et qui le poursuivent de l'intérieur, puis des « dettes » en guise de remerciements aux livres qui ont nourri le travail de mon érudit ami, on n'a pas fini de lire ; et je repense à l'Ironie du sort, dont je disais plus haut que c'était un virage, en effet, c'est le moment où Didier da Silva a décidé de ne parler non pas de tout ce qui existe, mais, moins modestement, de faire sa fête à l'infini.

PS : Je m'avise que Toutes les pierres ne paraîtra (sous une belle couverture de François Matton) aux éditions de l'Arbre vengeur que le 5 avril prochain. Vous êtes déjà sur les braises. Pardonnez-moi de m'en réjouir.


dimanche 11 mars 2018

Elise et Lise à Saint-Germain


Belle rencontre vendredi avec les élèves du Lycée Léonard de Vinci de Saint-Germain-en-Laye, merci à eux et à leurs professeurs, ainsi qu'à la médiathèque de Saint-Germain qui nous accueillait. C'était pour Elise et Lise, qui fait partie de la sélection du Prix Littéraire des Lycéens d'Ile-de-France. Car c'est à ça que servent (que doivent servir en tout cas) les prix : permettre de belles rencontres.


lundi 5 mars 2018

jeudi 1 mars 2018

La vérité diffamatoire est-elle un oxymore ?


On s'interroge sur le sens des mots et les mots à leur tour nous interrogent sur ce que nous en faisons. Ainsi du verbe diffamer et de sa famille diffamatoire et diffamation. Je lis sur un site jurifiable (c'est son nom) que la diffamation « est une infraction pénale passible de lourdes amendes – en particulier lorsque les propos diffamatoires sont proférés de manière publique » ainsi que la définition juridique suivante « La diffamation est une notion juridique qui désigne le fait de tenir des propos attentatoires à l’honneur et à la dignité d’une personne de manière intentionnelle », ce qui est assez conforme à la définition du lexicographe, puisque le TLF me confirme que diffamer consiste à « chercher à porter atteinte à la réputation ou à l'honneur de quelqu'un par des écrits ou des paroles ».
Très honnêtement si j'avais lu ces définitions sans idée préalable, rien là-dedans ne m'aurait choqué. Mais il se trouve que j'avais à l'esprit la question du mensonge, et qu'il me semblait qu'il y avait nécessairement, dans la diffamation, du mensonge. Vous remarquerez que non. Si vous dites la vérité sur une personne mais que cette vérité est attentatoire à son honneur et à sa dignité, ça relève quand même de la diffamation. N'allez pas signaler à la police votre voisin dont vous savez très bien qu'il bat femme et enfants dès lors qu'il a un peu bu : même vrai ça pourrait rester de la diffamation. Mais à regarder nos puissants on comprend qu'un tel flou puisse être utile.
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lundi 26 février 2018

cet homme si souvent entré ! si souvent sorti !

Le père se proposa d'extraire du couloir de l'entrée quelques caisses afin de faciliter et Eugen lui demanda de quelles caisses il voulait parler et le père dit par exemple les dix premières celles qui bloquent la porte et Eugen demanda de quelle porte il voulait parler et le père répondit sans aucun doute la porte d'entrée et Eugen questionna de quelle entrée il était question et le père dit celle qui mène au-dehors alors Eugen répliqua c'est pas plutôt une porte de sortie qu'il faudrait dire et le père le lui accorda donc Eugen conclut en proposant pour sa part d'avaler le trousseau de clés. Le père soupira, s'esquiva. Sa façon d'entrer ! Sa façon de ressortir ! Eugen ne manquait jamais d'admiration pour cet homme si souvent entré ! si souvent sorti ! et rentré ! et ressorti ! revenu ! reparti ! et encore ! et toujours !


C'est un extrait de la Ritournelle, de Perrine Le Querrec, paru aux éditions Lunatique à la toute fin 2017 et même si se contenter d'un extrait est une facilité trompeuse celui-ci devrait suffire pour vous dire à quel ce livre est fort, sans doute mon préféré de son auteur avec le Plancher qui reparaît en avril prochain aux éditions Le Festin.

dimanche 18 février 2018

Le retour (34 ans en arrière)

Je suis retombé là-dessus. C'est un truc que j'ai écrit en avril 84, j'avais vingt ans. On me reconnaît bien, je trouve.

Le retour

C’était ça. Cette idée fixe, cette perturbation. Je l’avais marquée pourtant, c’est moi-même qui l’avais marquée, au dos du ticket, à côté de l’heure du départ à l’aller, l’heure du retour. Maintenant encore, j’ai envie de dire 10 h 30. C’était là, inscrit dans mes rouages. Pourtant, au dos du ticket, c’est 10 h que j’avais écrit. Probable que ça ne me satisfaisait pas. Pas pour l’heure, oh non, mais… c’était une question d’esthétique, probable. D’ailleurs quand madame B m’a demandé à quelle heure partait le bateau, 10 h 30, que j’ai dit, j’en étais sûr. Heureusement, enfin, pas vraiment heureusement, je n’aime pas avoir l’air sûr, alors j’ai dit que j’allais vérifier. J’ai vérifié, et j’ai constaté avec surprise que c’était 10 h. Mais ça ne s’est pas inscrit dans mes rouages. Au fond, c’est resté 10 h 30.

Je suis passé à la gare, alors, pour vérifier les horaires des trains, et j’en ai choisi un, pour 10 h, qui, j’étais sûr, devait convenir. J’ai imprimé l’heure du train dans ma tête, mais l’heure du bateau, elle, s’était effacée, j’en étais revenu à 10 h 30. Sûr que plusieurs personnes m’ont demandé à quelle heure il partait, sûr que je leur ai dit à 10 h 30. Si ç’avait été 11 h, ç’aurait pas été grave. Tout ça, c’est parce que les chiffres après la virgule, enfin, c’est des chiffres en plus, c’est pas des chiffres en moins, ou à peu près, en tout cas, quoi, ce qui reste, c’est juste le début. Si ç’avait été 11 h, j’aurais jamais dit que c’était 10 h 30. J’aurais sûrement dit 11 h 30.

Mais l’heure du train, elle, du bon train, elle était restée. Et voilà que Monsieur B me propose de m’accompagner à la gare, à condition d’y aller vingt minutes plus tôt. Je me dis, j’aurai le train d’avant, pour le changement, c’est plus sûr. Mon train en effet était à 8 h 32, et je constate arrivé à la gare qu’il y en a un à 8 h 17. L’avantage n’était pas énorme, surtout que le train de 8 h 32 était plus rapide que celui de 8 h 17, mais enfin. Je demande à un employé, il me dit que c’est au bout de ce quai-ci. J’y vais, je m’installe sur un banc. A 8 h 16 à ma montre qui, je le sais, avance un peu, un train arrive, s’arrête. Je me dis, c’est celui-là, mais comme il est particulièrement court, je remonte un peu vers la gare et monte dans le dernier wagon de seconde classe. Là, je sors mon livre, en attendant que le train parte.

Mais à l’attitude des voyageurs, je soupçonne quelque chose. Je leur demande s’il y a un autre train sur la voie derrière le nôtre, ils me répondent que oui. Je me précipite à la porte, pour le voir partir. Je retourne à ma place, je leur demande si le train va bien où je vais, ils me répondent qu’ils pensent que oui. Je reste encore un peu. Je mûris la question, et finalement je descends du train et demande à un employé s’il va bien là où je crois qu’il va. Il me répond que non, que c’est celui-là, là-bas, qui y va. Je regarde ma montre, je comprends que j’ai raté le train de 8 h 17, qu’à cela ne tienne, je prendrais celui de 8 h 32, que j’avais prévu de prendre. De toutes manières, avec le changement, ça ne changera sûrement rien.

Je sors mon livre, le train part, je lis quelques pages, enfin je constate que l’on va bientôt arriver à la gare de correspondance. Je reconnais la ville, le train s’arrête, je descends. D’après mes souvenirs, c’est sur la dernière voie que sera le train que je dois prendre. Il y a un train sur cette voie, je demande à un employé s’il va bien où je veux aller, il me répond que non, mais que le prochain sûrement. Je m’assois sur un banc. Puis je retourne lire le panneau, qui me confirme dans mes opinions, quand l’employé vient vers moi et me montre sur le tableau de quel train il s’agit, que j’ai déjà repéré, il me montre le chiffre de la voie, et comme je ne réagis pas, il me dit que ce n’est pas cette voie-là, c’est l’autre là-bas. Je le remercie et vais à la voie indiquée.

En effet il y a là une jeune fille avec un sac à dos. Un train arrive, je monte dedans, je constate qu’elle reste sur le quai. Le train part, je vois alors un employé qui change les panneaux que je n’avais pas lus, j’ai un doute, je demande à un passager, il me répond juste que non. Je me mords les doigts. Je pense descendre à la prochaine station. Le passager vient vers moi, me conseille de descendre à la prochaine station, de prendre un train en sens inverse. Le train s’arrête, je descends, passe la passerelle, arrive sur l’autre quai, c’est une toute petite gare, il n’y a personne, juste deux gars qui peuvent passer pour des employés. Je leur demande à quelle heure est le prochain train, ils me répondent à 9 h 22. Il est 9 h 15, c’est bientôt. A 9 h 30, aucun train ne s’est arrêté, je leur demande à nouveau, un des deux va vérifier, c’est 10 h 22. La gare n’est pas importante, les trains ne s’arrêtent que toutes les deux heures.

Je dis que je n’ai plus qu’à faire du stop, ils m’indiquent la route à prendre. Sur la route, je redemande à une dame, elle confirme. Peu de temps a passé, une voiture s’arrête, le jeune homme veut bien me conduire à la gare de correspondance. Il ne connaît pas la ville, on la trouve quand même. Je le remercie, je rentre dans la gare, un employé me demande mon ticket, puis me dit qu’il y a un train à 10 h 06. Je retourne sur le quai, le même, en lisant bien tous les panneaux. Je calcule, je devrais arriver à l’heure. Le train arrive, je monte dedans. Je sors mon livre. Le train roule. On arrive au port. Je descends. Je remarque qu’il n’y a presque personne. Je connais l’endroit, je vais au service des douanes, c’est fermé. Il est 10 h 25 à ma montre, il devrait y avoir foule. Je reviens en arrière, je demande à une employée, elle me répond que le bateau est parti à 10 h. Je dis qu’on m’avait dit que c’était 10 h 30, je vais m’asseoir. Je sors mon ticket et au dos je lis « retour 10 h ».


mercredi 14 février 2018

Joyeuse Saint-Valentin à vous aussi !

Car elle avait regardé par la fenêtre, elle aussi, Magda. Elle avait même dit : « Mademoiselle Sonia est revenue à Kosko ».
Ou peut-être Magda ne regardait-elle plus par la fenêtre parce qu’elle était occupée. Elle était occupée par Liev, dont Magda comme si elle s’était ravisée venait prestement de dégrafer le pantalon qu’elle avait soigneusement boutonné quelques instants plus tôt, Liev qui maintenant était gros et dur à l’intérieur d’elle Magda, et qui par la fenêtre regardait Mademoiselle Sonia, Sonia, Mademoiselle Sonia qui venait juste de rentrer à Kosko après avoir terminé les préparatifs de ses noces, ses noces avec Liev ; c’était pour ça qu’en la regardant Liev était gros et dur à l’intérieur de Magda qui avait eu à cœur de s’occuper de Liev en l’absence de sa maîtresse ; c’était pour ça qu’elle était tout le temps si occupée, Magda, parce qu’en plus de tous les travaux ménagers dont elle avait la charge à Kosko il fallait aussi qu’elle s’occupe de Liev, surtout en l’absence de sa maîtresse ; c’était pour ça qu’encore maintenant, alors que Mademoiselle Sonia venait juste de rentrer à Kosko, Magda était encore tellement occupée par Liev ; elle ne cessait d’aller et venir autour de Liev tout droit et immobile, Liev qui était si gros et si dur à l’intérieur de Magda que c’était comme s’il occupait tout l’intérieur de Magda, et pourtant elle était grande, Magda, plus grande que Liev même, et son nez aussi était grand, et ses narines aussi au-dessus du visage de Liev étaient grandes, et Liev était tout entier à l’intérieur.


Pas Liev, Quidam éditeur.

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dimanche 11 février 2018

comme une ligne de fuite

Printemps 1907. Un gamin se sauve avec son chien dans la forêt, on ne sait pas pourquoi sauf qu'il n'est pas question pour lui de revenir. Il est recueilli par un homme, un homme étrange si on le regarde avec les yeux de la société, avant de repartir pour suivre la Caravane à Pépère. Sur cette ligne simple comme comme une ligne de fuite Thomas Vinau écrit avec la voix. Et c'est une voix collective, la voix de tous les laissés-pour-compte, qui résonne aujourd'hui avec celle des Roms et de ceux qu'on dit migrants. Je pourrais vous recopier un passage pour vous montrer le travail sur la voix mais ce ne serait qu'un passage, alors non. Je remarque en passant qu'il y a un peu deux livres successifs, dans ce livre. L'histoire singulière d'un garçon qui retourne à l'état de nature, et puis celle plurielle de la caravane à pépère où le garçon devient témoin d'une aventure collective. Ce n'est pas un défaut, non, pas du tout. D'ailleurs dans celui qui jusqu'à présent était resté mon Vinau préféré, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, c'était le cas aussi, deux livres : un en mouvement un autre arrêté. Avec le camp des autres, paru chez Alma au printemps 2017, je crois que j'ai un nouveau Vinau préféré.

mardi 6 février 2018

parler de Taqawan

Taqawan d'Eric Plamondon pour sa part possède plutôt un sujet de type « noyau » (pour qui se sentirait égaré par cette métaphore botanique, cliquez donc ici), qui présente qui plus est l'avantage de l'Histoire et de la géographie, et d'une Histoire et d'une géographie plutôt méconnue dans notre vieille France – celle du peuple Mi'gmaq aux confins du Québec et du Nouveau-Brunswick. Méconnue en France mais peut-être au Québec même, car dans cette histoire de violence faite à un peuple, la plus grande est sans doute l'effacement de la mémoire collective.
Faire semblant de parler de Taqawan consisterait donc à vous dire de quoi ça parle et cette fois vraiment ce serait facile, mais après mon billet de la dernière fois ce serait malvenu de ma part. Alors je préfère évoquer cette construction quasi musicale où l'intrigue principale (paritaire avec ses quatre héros : deux Amérindiens / deux Blancs ; deux femmes / deux hommes) tient lieu de motif principal auquel vient donner son relief des fragments alternés tantôt empruntés à la presse, tantôt à l'Histoire où légendes du peuple Mi'gmaq, voire à la cuisine – car pour l'anecdote j'ai été impromptu invité à lire en librairie la recette de la soupe aux huîtres, l'auteur lui-même n'avait pas trop l'air désireux d'y goûter, alors que moi, eh bien, pourquoi pas ?

dimanche 4 février 2018

De l'intérêt de ne pas trop s'attacher au sujet avant d'avoir lu le livre

Oui je reviens sur le sujet – car décidément c'en est un : le sujet. Il est au livre une sorte de noyau, qui sert au lecteur de critère de choix – c'est dommage. Car le sujet n'est pas le livre comme le noyau n'est pas le fruit. Mais le sujet présente à la presse l'avantage de lui en fournir un, lui-même, car la presse a besoin de sujets – quitte à ce que l'article, quand il est insuffisant, parle du sujet au lieu de parler du livre. Insuffisant mais l'illusion suffit : le titre est mentionné, le livre marche. Ainsi en est-il, vérifiez-le, de tous les livres qui marchent – même quand ils sont bons. Mais de même que dans la nature tous les fruits n'ont pas de noyaux à proprement parler, tous les livres n'ont pas pour sujet un noyau dur et compact, aussi facilement détachable et propre à l'observation que celui de l'abricot. Et de ceux-là il est naturellement – et je dirais même par nature – beaucoup plus difficile de parler. C'est sans doute la raison pour laquelle vous n'avez pas encore lu l'excellent A tous les airs, de Stéphane Vanderhaeghe, dont le premier roman Charognards avait été justement remarqué. L'apocalypse corviforme, rappelez-vous, y pouvait passer pour le sujet, un pseudo noyau comme en a la chayotte (car ce roman est bien autre chose encore), mais suffisant pour un pitch apéritif. A tous les airs est plutôt kiwi : on y mord sans s'y cogner les dents. J'ai moi-même éprouvé bien du mal à en parler, cliquez sur ma piètre présentation ; pourtant cette absence de sujet aussi n'est qu'un leurre, car après lecture l'imagination en est un, essentiel (un sujet, d'ailleurs le leurre aussi en est un) dans ce roman ; un sujet qui est également un moteur. Mais je pense aussi à Chaos, de Mathieu Brosseau, gauchement évoqué dans mon précédent billet. Il n'a de vraiment commun avec A tous les airs que l'éditeur (oui, c'est aussi le mien, et ce n'est pas seulement par solidarité éditoriale que j'en parle : Quidam ne recule pas devant des choix essentiels qui signent une conception de la littérature que je partage) et le statut de « deuxième roman » – une place difficile. Mais dans Chaos non plus le sujet ne se laisse pas saisir : la trame narrative, résumable en trois lignes, en est plutôt le squelette, et la folie de la Folle n'en est qu'un thème. Le livre se lit dans une sorte d'immédiateté sidérée, à la fois évidente et hypnotique – allez donc en sortant dire « de quoi ça parle » à vos amis, je vous en défie d'autant plus volontiers que pour le relever, il faut lire le livre, il faut lire les livres – et n'hésitez pas à venir râler auprès de votre serviteur si vous êtes déçu : même pas peur.

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dimanche 28 janvier 2018

être un peu interne en obstétrique

Chaos est le nouveau roman de Mathieu Brosseau qui paraîtra dans quatre jours chez Quidam. C'est l'histoire de la Folle. Ça va vous faire tout drôle à lire car « la Folle joue avec la langue, s'exprime de la même façon qu'en pensée, ça coule, syntaxe claire malgré l'hermétisme anguleux de son discours parfois désordonné, là est toute la force et l'autorité de sa voix, l'aplomb de sa conscience, elle hésite peu sinon par quelque effet de son humeur ; ce pouls du ton, la mesure de sa musique ». Ça ne va pas être facile pour moi d'écrire un billet dessus même si je fais partie des privilégiés qui ont eu la chance de le lire avant sa parution. Et pourtant ça me parle terriblement, cette histoire de d'une femme au pluriel, avec sa jumelle absente, sa mère homonyme et sa grand-mère... – mais stop, je risquerais de me mettre à raconter et ça n'est pas non plus le propos de ce billet. Si plutôt je vous dis que cette histoire d'une vie dure le temps d'un voyage en train, ou plutôt celui d'une bosse au front, et que tout y est surplombé d'un ciel rouge et organique, peut-être éprouverez-vous aussi l'envie d'être l'interne en obstétrique qui sort la Folle de l'hôpital et l'accompagne vers Aînée, la sœur de l'Autre Ville ? peut-être vous direz-vous qu'être lecteur, mais oui, c'est un peu être interne en obstétrique ?


Pour les Parisiens, le lancement de Chaos sera l'occasion d'une rencontre avec l'auteur à la librairie La Manœuvre, 58 rue de la Roquette, jeudi 1er février à 19h.

samedi 27 janvier 2018

Aucun écrivain (entre autres) ne mérite d'être célébré.

Ces polémiques récurrentes (sous le lien c'est faut-il célébrer Maurras, comme il y a quelque temps faut-il célébrer Céline) ne sont intéressantes qu'en ce qu'elles disent du rapport religieux que le public entretient avec la littérature (comme avec le football ou la politique, d'ailleurs, même combat). Car enfin, quel sens cela peut-il bien avoir, de fêter la date anniversaire de la naissance ou de la mort d'un écrivain ? La réponse à ces questions devrait s'imposer d'évidence : bien sûr que non, il ne faut célébrer ni Maurras ni Céline, mais Camus pas davantage. Ni même Proust. Personne. Aucune personne ne mérite d'être célébrée. On devrait avoir dépassé l'âge de l'idolâtrie. En revanche, on peut, pourquoi pas, rendre hommage à une œuvre, quand elle le mérite – car toute grande œuvre dépasse son auteur, qui n'est jamais, à lui seul, l'auteur de l'œuvre ; toute œuvre est l'œuvre de l'humanité entière par le truchement de son auteur. Et pour la littérature, si l'on tient à fêter des anniversaires, il se trouve que chaque livre est pourvu d'une date de parution. Fêter la naissance de l'auteur des Beaux Draps, sûrement pas ; mais fêter l'anniversaire de la parution de Voyage au bout de la nuit, pourquoi pas ? Et comme on ne va non plus multiplier les anniversaires, on en viendrait alors à se demander si, pour Camus, il vaut mieux par exemple célébrer l'anniversaire de l'Etranger ou de la Chute, considérant a posteriori que la Peste, finalement, c'est quand même assez laborieux par rapport au reste de son œuvre – au moins comme ça on en reviendrait à parler un peu de littérature.

dimanche 14 janvier 2018

Des nouvelles de Michel Arrivé

Michel Arrivé est mort le 3 avril dernier mais n'a pas dit son dernier mot – lui qui précisément attribuait à son personnage Adolphe Ripotois cette formule qui me parle terriblement : « Le mot, c'est la mort sans en avoir l'R ». En effet je viens d'avoir de ses nouvelles, tout juste parues aux éditions Black-out sous le titre Elle et lui, lui et elle. Elles sont dix, ses nouvelles, et ainsi préfacées par sa fille Sylvaine Arrivé qui, dans un louable souci de clarté, n'hésite pas à les classer dans un genre jusque-là trop méconnu : la littérature vieillesse, pendant de la florissante littérature jeunesse : « les auteurs seraient des vieux, qui mettraient en scène des personnages de vieux, pour toucher un public de vieux. Les thèmes de prédilection en seraient la vieillesse, la maladie, et bien entendu, la mort. » On ne saurait mieux dire : fidèle quant au fond, cette préface l'est aussi quant au ton ; on y reconnaît déjà celui de l'auteur de l'homme qui achetait les rêves et d'Une très vieille petite fille – on croise d'ailleurs dans ces nouvelles une autre Mme Briand-Lemercier qui est peut-être la même très vieille petite fille – littérature jeunesse et littérature vieillesse ne sont pas si éloignées l'une de l'autre. Entre les nouvelles s'intercalent des illustrations de Brito, qui a bien saisi le ton, jugez plutôt, et n'hésitez pas à découvrir le texte.