Je n’ai pas trouvé le temps d’écrire un billet sur la Marchande d’oublies, de Pierre Jourde, mais comme il est paru à la rentrée littéraire d’automne, vous n’aurez pas de mal à trouver de vrais comptes rendus. Or moi qui ne suis pas tant désireux de lire des histoires, j’aime la fiction chez Jourde. Car la fiction, chez lui, est non seulement la chair même de son œuvre, mais elle en est aussi le sujet : c’est une sorte de fiction au carré, ou de fiction en abyme. En cela la Marchande d’oublies rejoint une autre grande histoire de fiction, de fictions : le Maréchal absolu – avec lequel, remarquez-le, elle partage nombres de phonèmes. La Marchande d’oublies, le Maréchal absolu. C’est sans doute une coïncidence ; certainement, même. N’empêche : difficile en lisant la Marchande d’oublies de ne pas repenser aussi bien à la clownerie macabre de la Cantatrice avariée qu’à la descente dans la tombe de Pays perdu, à la peur de la Présence qu’à la dérangeante étrangeté de Dans mon chien. Si je ne dirai pas qu’on retrouve tout Jourde dans l’habit cousu d’horreurs magnifiques de la Marchande d’oublies, c’est juste parce qu’on n’a pas encore lu tout Jourde.
mardi 17 février 2026
vendredi 16 janvier 2026
ils se sont progressivement effacés
Une page de la Marchande d’oublies, de Pierre Jourde, que je suis en train de lire : « … et leur mort, en parachevant leur vie, les a fait devenir enfin pleinement eux-mêmes, c’est-à-dire rien. »
jeudi 27 février 2025
« Pierre Michon » écrit l’Iliade
« Pierre Michon. » En deux mots, tout était dit. Rien que son prénom le prédestinait à la statufication. Quand je voudrai être statufié, je me prénommerai Pierre (sans blague). Mais Michon n’est pas dupe. Estimant avoir suffisamment joué le jeu, le voici qui joue avec. De la statufication à la statufiction, il n’y a qu’une lettre à retirer. Et voici notre auteur vénéré des lettres qui se retire de ces dernières. Iconoclaste de soi-même. Il se réinvente en voyou, en Homère, et c’est peut-être la même chose.
Il avait bien ri de Mon petit direlicon (mon petit dictionnaire des idées reçues sur la littérature contemporaine mais quand même un peu à la manière de Flaubert), et sans doute de l’entrée « Vocabulaire : C’est bien d’en avoir à condition de ne pas en abuser. Parce que Michon j’ai essayé c’est peut-être bien mais on n’y comprend rien ». Les colporteurs d’idées reçues qui m’ont inspiré en resteront pour leurs frais avec ce Michon-là : tout est immédiat.
La question de la « qualité » littéraire (qui m’est une récurrente cause d’éternuements) est évacuée sans ménagements. Homère, Borges ne sont là que parce qu’il ne saurait en être autrement. De Vie de Joseph Roulin à Abbés, de Corps du roi aux Onze (et j’en passe) j’ai admiré tout ce que j’ai lu de Pierre Michon. J’écris l’Iliade m’a passionné.
vendredi 16 août 2024
Saint Glinglin
(Lectures de l’été)
Je n’avais pas lu Saint Glinglin, de Raymond Queneau ; c’est chose faite. Je ne sais pas trop pourquoi j’ai aimé ce livre et, cherchant ici et là, je me suis rendu compte que peu de lecteurs se sont mouillés à en dire quelque chose. « Mouillés » en est d’ailleurs peut-être une des raisons, car c’est un roman où tout finit mouillé. C’est à cause de Pierre, le fils du maire de la Ville Natale, qui tenait à faire son discours sur les poissons (qui lui avaient appris le sens de la vie lors de son séjour dans la Ville étrangère dont il n’a jamais su apprendre la langue) et que son père a humilié au point que le fils a souhaité la mort du père, lequel s’est retrouvé statufié après sa chute dans la fontaine pétrifiante. Oui : on est en plein dans le mythe – et en même temps – fréquentation quotidienne de Franquin oblige –, je ne peux m’empêcher de voir dans ce maire et sa Ville Natale une préfiguration de Champignac et de son maire si glorieusement statufié : les personnages y sont à peu près aussi ridicules, juste peut-être un plus délicieusement antipathiques encore. Ou bien alors c’est à cause de l’enlèvement par l’auteur d’une star hollywoodienne à la réalité, Alice Faye, qui devenue Alice Phaye tombe dans les bras de Paul (évidemment le frère de Pierre et de Jean), parce que celui-ci était tombé dans les pommes en la voyant non plus sur l’écran mais en chair et en os (sans doute plus en chair qu’en os). Bref, voilà pourquoi je ne saurais pas trop vous dire pourquoi j’ai aimé Saint Glinglin – du moins me suis-je quand même un peu mouillé moi aussi.
lundi 4 septembre 2023
Pennac au Terminus
Pennac en a donc fini avec la saga Malaussène ; le titre du dernier opus nous l’annonce d’emblée : Terminus Malaussène – même si, les habitués s’en doutent, le titre risque d’être à double-fond. Ça m’a donné envie d’aller voir Malaussène pour me rendre comment il s’en tirait avec sa fin, Pennac. C’est très joli, Malaussène, d’ailleurs, si jamais vous passez dans le coin ; ça ne m’étonne pas que le divisionnaire Coudrier y ait pris sa retraite (non : cette information n’est pas à proprement parler un spoil). Ça m’a donné envie aussi de lire Terminus Malaussène, même si je suis loin d’avoir lu tout le reste de la série ; je n’ai même pas lu le Cas Malaussène, dont Terminus Malaussène est la suite directe. Mais j’ai un souvenir très net de la Fée Carabine, pour l’avoir étudié naguère et même jadis avec mes 3e – souvenir qui m’a permis de deviner très vite qui – mais brisons-là, je risquerais d’en dire trop et ce n’est pas non plus mon propos. J’ai retrouvé le même plaisir à l’intrigue too much ; moi qui n’aime pas les intrigues, autant que l’auteur y aille franchement. De même avec cette voix narrative flottante au gré du récit : on passe sans ambages d’un narrateur extérieur omniscient au je de Benjamin Malaussène, lequel laisse parfois la place à un autre je, celui de Pennac en personne, qui nous met ses amis de la vraie vie dans son roman, comme un signe à distance.
Tiens, presque dans le même ordre d’idée mais pas tout à fait, un petit passage qui m’a amusé. C’est la reine Zabo qui parle, l’éditrice pour laquelle travaille Benjamin Malaussène, à propos du manuscrit d’un de ses auteurs :
« Je lui ai commandé la suite de son premier roman, un point c’est tout. Et sur le même ton ! Quand on capture un si nombreux lectorat avec un premier roman, on ne le déstabilise pas dès le deuxième. On attend au moins dix bouquins pour changer de ton. Alceste veut perdre la moitié de ses lecteurs, ou quoi ? Je ne publierai pas ça. »
Je vous assure que quand le lecteur est auteur lui-même, ça lui parle. Et Pennac qui écrit ça tout en appliquant studieusement les règles éditoriales basiques énoncées par la reine Zabo dans son nouveau Malaussène, cuisiné à la même bonne sauce Malaussène qui a fait ses preuves depuis plus de trente ans ; ça croustille. On compte sur lui pour faire quelques faux pas éditoriaux (c’était déjà un peu le cas avec le Journal d’un corps) ; il a bien de plus de dix titres à succès derrière lui. Avis aux auteurs qui en ont moins. D’autant plus que, on le verra par la suite, intrigue oblige, les propos de la reine Zabo ne sont pas à prendre au pied de la lettre.
Et la fin – car je voulais savoir comment Pennac allait finir. Bien sûr je ne peux pas vous la raconter. Ce que j’aime, c’est que, quelle que soit la façon dont on l’interprète, elle rend toute poursuite du récit impossible. Ou alors, il faudrait vraiment, mais alors vraiment changer de ton, et comment réagiraient les reines Zabo de la réalité ?
L’illustration est non contractuelle.
mercredi 18 janvier 2023
Lire la deuxième épée, une histoire de mai de Peter Handke
Je viens de rentrer à l’instant – heureusement que je n’écris pas ceci à la main : j’ai encore les doigts tout engourdis par le froid – on n’est pas en mai ; je viens de rentrer à l’instant et je voudrais évoquer (plus, je ne saurais pas) ma lecture de la deuxième épée, de Peter Handke, que je viens de terminer à l’instant. Je savais en effet, en prenant le chemin du retour vers mon domicile, que la durée du trajet, trajet qu’évidemment je connais par cœur, coïnciderait avec le nombre de pages qui me restaient à lire, et j’avais envie renouer avec cette pratique ancienne : lire en marchant. Ou plutôt, la lecture de la deuxième épée m’a donné l’envie de renouer avec cette pratique ancienne. Le narrateur pourtant ne fait pas qu’y marcher ; d’ailleurs il faut attendre la deuxième partie du récit pour qu’il parte – souvent chez Handke le protagoniste part. Il a un but, c’est le sien, qui donne au livre son titre un peu mystérieux, sur lequel personnellement je ne m’étendrai pas ; je ne vois pas de qui ou de quoi venger ma mère (ou bien je ne le vois plus depuis ce livre-là, vous savez). Car peut-être suffit-il de partir, de prêter une attention véritable à qui nous entoure, que ce soient des personnes ou des animaux, des plantes ou des paysages, pour s’entendre raconter sa propre histoire, son épopée intérieure. (Les lieux ? Presque ceux que je parcours régulièrement ; vingt ou trente kilomètres nous séparent.) J’ai pensé quelque chose comme ça ce matin, en traversant la cour vide et gelée du collège : je me concentrais sur le paysage sonore, essentiellement des oiseaux – notamment des mésanges – dont les « chants », dont le langage inconnu résonnait, réverbéré par les bâtiments. Ça me dit quelque chose sur ma vie. Quand je lis Handke, quand je lis la deuxième épée, ça me dit quelque chose sur ma vie.
vendredi 26 mars 2021
Marcel Cohen dans les détails
Qu’il évoque une exposition de photos d’anciens champs de bataille, ou bien la condition des marins philippins sur les porte-containers de toute nationalité, ou bien les considérations sur la chasse au gros gibier d’un officier de l’armée des Indes néerlandaises, ou bien l’exploitation touristique des sites des camps de concentration, ou bien l’inconfort de se voir désigné sans l’avoir voulu spécialiste en dératisation, ou bien encore tout autre sujet apparemment sans rapport évident, Marcel Cohen porte sur le monde et sur soi – qu’il n’appelle jamais « moi » mais « un homme » – la même attention, aussi objective que possible. Et cette attention, c’est la qualité essentielle, la seule qui vaille vraiment, chez un écrivain.
Détails, II Suite et fin est paru tout récemment aux éditions Gallimard.
lundi 24 septembre 2018
créer un vide
dimanche 7 janvier 2018
en sortant d'Enigma
mercredi 27 décembre 2017
perdre les visages
lundi 29 août 2016
Beckett écrit (2)
mardi 23 août 2016
Beckett écrit (1)
mardi 12 avril 2016
un type dans la tête duquel on n'est pas

vendredi 18 septembre 2015
Relier les contraires : Biblique des derniers gestes, de Patrick Chamoiseau
mercredi 4 mars 2015
il est maintenant fort douteux que j’existe
Commentaires
Du coup je l'ai rouverte et je me suis dit que ce devait être frustrant de ne pas pouvoir entendre la Pièce brève et interminable qui la clôt, alors ni une ni deux je te l'ai enregistrée. C'est ici.
* C'est l'occasion de signaler que chez Hergé cette musique n'annonce pas la mort, mais la folie.
(@ Frédérique : Bonnes vacances !)
Ah mon cher PhA, comme je vous crée du souci.
(Pensez à un correcteur automatique, je suis trop fatigué.)
Ce blog est une mine de renseignements fort intéressants.
(et je m'en vais poursuivre ma soirée avec votre "regard").
J'attendrai d'avoir lu les trois livres pour vous donner mes impressions.
Je devrai recevoir Liquide lundi.
lundi 20 octobre 2014
si nous avions eu un enfant
jeudi 31 juillet 2014
facultatif
Mon cher Tom,

Commentaires
mardi 17 juin 2014
l’auteur en question
lundi 24 février 2014
comment, par un jour de pierre, les mots changent de sens

Commentaires
(j'exprime sans doute fort mal ce que j'ai ressenti très vivement à la lecture de ces 2 livres)
Tu pourras sûrement écouter le podcast de l'émission à un moment ou un autre.
(En aparté: pourquoi les sujets "philo" du bac sont-ils toujours et depuis lontemps, plus pssionnants, plus "ouverts" que cedux proposés aux L?)
On n'arrête plus le progrès



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