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mardi 17 février 2026

Tout Jourde

Je n’ai pas trouvé le temps d’écrire un billet sur la Marchande d’oublies, de Pierre Jourde, mais comme il est paru à la rentrée littéraire d’automne, vous n’aurez pas de mal à trouver de vrais comptes rendus. Or moi qui ne suis pas tant désireux de lire des histoires, j’aime la fiction chez Jourde. Car la fiction, chez lui, est non seulement la chair même de son œuvre, mais elle en est aussi le sujet : c’est une sorte de fiction au carré, ou de fiction en abyme. En cela la Marchande d’oublies rejoint une autre grande histoire de fiction, de fictions : le Maréchal absolu – avec lequel, remarquez-le, elle partage nombres de phonèmes. La Marchande d’oublies, le Maréchal absolu. C’est sans doute une coïncidence ; certainement, même. N’empêche : difficile en lisant la Marchande d’oublies de ne pas repenser aussi bien à la clownerie macabre de la Cantatrice avariée qu’à la descente dans la tombe de Pays perdu, à la peur de la Présence qu’à la dérangeante étrangeté de Dans mon chien. Si je ne dirai pas qu’on retrouve tout Jourde dans l’habit cousu d’horreurs magnifiques de la Marchande d’oublies, c’est juste parce qu’on n’a pas encore lu tout Jourde.



vendredi 16 janvier 2026

ils se sont progressivement effacés

Une page de la Marchande d’oublies, de Pierre Jourde, que je suis en train de lire : « … et leur mort, en parachevant leur vie, les a fait devenir enfin pleinement eux-mêmes, c’est-à-dire rien. »



jeudi 27 février 2025

« Pierre Michon » écrit l’Iliade

« Pierre Michon. » En deux mots, tout était dit. Rien que son prénom le prédestinait à la statufication. Quand je voudrai être statufié, je me prénommerai Pierre (sans blague). Mais Michon n’est pas dupe. Estimant avoir suffisamment joué le jeu, le voici qui joue avec. De la statufication à la statufiction, il n’y a qu’une lettre à retirer. Et voici notre auteur vénéré des lettres qui se retire de ces dernières. Iconoclaste de soi-même. Il se réinvente en voyou, en Homère, et c’est peut-être la même chose.

Il avait bien ri de Mon petit direlicon (mon petit dictionnaire des idées reçues sur la littérature contemporaine mais quand même un peu à la manière de Flaubert), et sans doute de l’entrée « Vocabulaire : C’est bien d’en avoir à condition de ne pas en abuser. Parce que Michon j’ai essayé c’est peut-être bien mais on n’y comprend rien ». Les colporteurs d’idées reçues qui m’ont inspiré en resteront pour leurs frais avec ce Michon-là : tout est immédiat.

La question de la « qualité » littéraire (qui m’est une récurrente cause d’éternuements) est évacuée sans ménagements. Homère, Borges ne sont là que parce qu’il ne saurait en être autrement. De Vie de Joseph Roulin à Abbés, de Corps du roi aux Onze (et j’en passe) j’ai admiré tout ce que j’ai lu de Pierre Michon. J’écris l’Iliade m’a passionné.



vendredi 16 août 2024

Saint Glinglin

(Lectures de l’été)


Je n’avais pas lu Saint Glinglin, de Raymond Queneau ; c’est chose faite. Je ne sais pas trop pourquoi j’ai aimé ce livre et, cherchant ici et là, je me suis rendu compte que peu de lecteurs se sont mouillés à en dire quelque chose. « Mouillés » en est d’ailleurs peut-être une des raisons, car c’est un roman où tout finit mouillé. C’est à cause de Pierre, le fils du maire de la Ville Natale, qui tenait à faire son discours sur les poissons (qui lui avaient appris le sens de la vie lors de son séjour dans la Ville étrangère dont il n’a jamais su apprendre la langue) et que son père a humilié au point que le fils a souhaité la mort du père, lequel s’est retrouvé statufié après sa chute dans la fontaine pétrifiante. Oui : on est en plein dans le mythe – et en même temps – fréquentation quotidienne de Franquin oblige –, je ne peux m’empêcher de voir dans ce maire et sa Ville Natale une préfiguration de Champignac et de son maire si glorieusement statufié : les personnages y sont à peu près aussi ridicules, juste peut-être un plus délicieusement antipathiques encore. Ou bien alors c’est à cause de l’enlèvement par l’auteur d’une star hollywoodienne à la réalité, Alice Faye, qui devenue Alice Phaye tombe dans les bras de Paul (évidemment le frère de Pierre et de Jean), parce que celui-ci était tombé dans les pommes en la voyant non plus sur l’écran mais en chair et en os (sans doute plus en chair qu’en os). Bref, voilà pourquoi je ne saurais pas trop vous dire pourquoi j’ai aimé Saint Glinglin – du moins me suis-je quand même un peu mouillé moi aussi.



lundi 4 septembre 2023

Pennac au Terminus

Pennac en a donc fini avec la saga Malaussène ; le titre du dernier opus nous l’annonce d’emblée : Terminus Malaussène – même si, les habitués s’en doutent, le titre risque d’être à double-fond. Ça m’a donné envie d’aller voir Malaussène pour me rendre comment il s’en tirait avec sa fin, Pennac. C’est très joli, Malaussène, d’ailleurs, si jamais vous passez dans le coin ; ça ne m’étonne pas que le divisionnaire Coudrier y ait pris sa retraite (non : cette information n’est pas à proprement parler un spoil). Ça m’a donné envie aussi de lire Terminus Malaussène, même si je suis loin d’avoir lu tout le reste de la série ; je n’ai même pas lu le Cas Malaussène, dont Terminus Malaussène est la suite directe. Mais j’ai un souvenir très net de la Fée Carabine, pour l’avoir étudié naguère et même jadis avec mes 3e – souvenir qui m’a permis de deviner très vite qui – mais brisons-là, je risquerais d’en dire trop et ce n’est pas non plus mon propos. J’ai retrouvé le même plaisir à l’intrigue too much ; moi qui n’aime pas les intrigues, autant que l’auteur y aille franchement. De même avec cette voix narrative flottante au gré du récit : on passe sans ambages d’un narrateur extérieur omniscient au je de Benjamin Malaussène, lequel laisse parfois la place à un autre je, celui de Pennac en personne, qui nous met ses amis de la vraie vie dans son roman, comme un signe à distance.

Tiens, presque dans le même ordre d’idée mais pas tout à fait, un petit passage qui m’a amusé. C’est la reine Zabo qui parle, l’éditrice pour laquelle travaille Benjamin Malaussène, à propos du manuscrit d’un de ses auteurs :


« Je lui ai commandé la suite de son premier roman, un point c’est tout. Et sur le même ton ! Quand on capture un si nombreux lectorat avec un premier roman, on ne le déstabilise pas dès le deuxième. On attend au moins dix bouquins pour changer de ton. Alceste veut perdre la moitié de ses lecteurs, ou quoi ? Je ne publierai pas ça. »


Je vous assure que quand le lecteur est auteur lui-même, ça lui parle. Et Pennac qui écrit ça tout en appliquant studieusement les règles éditoriales basiques énoncées par la reine Zabo dans son nouveau Malaussène, cuisiné à la même bonne sauce Malaussène qui a fait ses preuves depuis plus de trente ans ; ça croustille. On compte sur lui pour faire quelques faux pas éditoriaux (c’était déjà un peu le cas avec le Journal d’un corps) ; il a bien de plus de dix titres à succès derrière lui. Avis aux auteurs qui en ont moins. D’autant plus que, on le verra par la suite, intrigue oblige, les propos de la reine Zabo ne sont pas à prendre au pied de la lettre.

Et la fin – car je voulais savoir comment Pennac allait finir. Bien sûr je ne peux pas vous la raconter. Ce que j’aime, c’est que, quelle que soit la façon dont on l’interprète, elle rend toute poursuite du récit impossible. Ou alors, il faudrait vraiment, mais alors vraiment changer de ton, et comment réagiraient les reines Zabo de la réalité ?




L’illustration est non contractuelle.

mercredi 18 janvier 2023

Lire la deuxième épée, une histoire de mai de Peter Handke

Je viens de rentrer à l’instant – heureusement que je n’écris pas ceci à la main : j’ai encore les doigts tout engourdis par le froid – on n’est pas en mai ; je viens de rentrer à l’instant et je voudrais évoquer (plus, je ne saurais pas) ma lecture de la deuxième épée, de Peter Handke, que je viens de terminer à l’instant. Je savais en effet, en prenant le chemin du retour vers mon domicile, que la durée du trajet, trajet qu’évidemment je connais par cœur, coïnciderait avec le nombre de pages qui me restaient à lire, et j’avais envie renouer avec cette pratique ancienne : lire en marchant. Ou plutôt, la lecture de la deuxième épée m’a donné l’envie de renouer avec cette pratique ancienne. Le narrateur pourtant ne fait pas qu’y marcher ; d’ailleurs il faut attendre la deuxième partie du récit pour qu’il parte – souvent chez Handke le protagoniste part. Il a un but, c’est le sien, qui donne au livre son titre un peu mystérieux, sur lequel personnellement je ne m’étendrai pas ; je ne vois pas de qui ou de quoi venger ma mère (ou bien je ne le vois plus depuis ce livre-là, vous savez). Car peut-être suffit-il de partir, de prêter une attention véritable à qui nous entoure, que ce soient des personnes ou des animaux, des plantes ou des paysages, pour s’entendre raconter sa propre histoire, son épopée intérieure. (Les lieux ? Presque ceux que je parcours régulièrement ; vingt ou trente kilomètres nous séparent.) J’ai pensé quelque chose comme ça ce matin, en traversant la cour vide et gelée du collège : je me concentrais sur le paysage sonore, essentiellement des oiseaux – notamment des mésanges – dont les « chants », dont le langage inconnu résonnait, réverbéré par les bâtiments. Ça me dit quelque chose sur ma vie. Quand je lis Handke, quand je lis la deuxième épée, ça me dit quelque chose sur ma vie.



vendredi 26 mars 2021

Marcel Cohen dans les détails

Qu’il évoque une exposition de photos d’anciens champs de bataille, ou bien la condition des marins philippins sur les porte-containers de toute nationalité, ou bien les considérations sur la chasse au gros gibier d’un officier de l’armée des Indes néerlandaises, ou bien l’exploitation touristique des sites des camps de concentration, ou bien l’inconfort de se voir désigné sans l’avoir voulu spécialiste en dératisation, ou bien encore tout autre sujet apparemment sans rapport évident, Marcel Cohen porte sur le monde et sur soi – qu’il n’appelle jamais « moi » mais « un homme » – la même attention, aussi objective que possible. Et cette attention, c’est la qualité essentielle, la seule qui vaille vraiment, chez un écrivain.

Détails, II Suite et fin est paru tout récemment aux éditions Gallimard.



lundi 24 septembre 2018

créer un vide

« Un auteur admiré écrivant sur un écrivain qu'il aime crée un vide. Ne pas lire le second, c'est ne pas comprendre tout à fait le premier. L'adolescent sentait bien que les livres appellent les livres dans une fuite en avant sans fin. Autour de lui, personne ne semblait deviner que le lecteur reste toujours en arrière, de plus en plus dépendant, avec une conscience de plus en plus aiguë de ses propres lacunes, et seul au milieu de ces absents illustres. »
Marcel Cohen lui ne nomme pas d'écrivains, du moins pas en tant qu'objets d'admiration, et moi je lui sais gré de ne pas créer trop de vide, trop de vides autour de moi – manière aussi de dire la mienne (admiration). J'achève seulement maintenant la lecture de Détails paru pourtant l'an dernier, mais où est donc passé le temps. Je ne cacherai pas que l'ambition de ce billet est clairement de créer un vide, pour ceux qui n'auraient pas encore lu Marcel Cohen. Son audace immense est quasi invisible. Il écrit sans tout le fatras qui d'ordinaire fait la littérature – même la bonne (de la construction du récit à la métaphore, en passant par tout ce qu'on l'on met trop facilement sous l'adjectif littéraire). Et à chaque instant de ma lecture, je me dis qu'il touche à l'essentiel.
La quatrième de couverture de la collection blanche de Gallimard où sont parus ses Détails le présentent comme l'auteur de « textes brefs, (...) d'une trilogie (...) » etc., suivent les titres concernés (d'ailleurs évoqués ici, cliquez donc). Une présentation somme toute factuelle, comme ses textes revendiquent de l'être. Une présentation qui ne dit pas que Marcel Cohen est peut-être l'écrivain d'aujourd'hui le plus important publié dans ladite collection. Il ne faudrait pas que ça se sache.


dimanche 7 janvier 2018

en sortant d'Enigma

« Nous sommes des fictions créées par notre ego. T'es-tu déjà demandé pourquoi nous mourons alors que les personnages de romans ne meurent jamais vraiment ? »

̶E̶n̶r̶i̶q̶u̶e̶ ̶V̶i̶l̶l̶a̶-̶M̶a̶t̶a̶s̶ Antoni Casas Ros, Enigma, p. 232

(Oui : Villa-Matas est un personnage, dans Enigma. et même si c'est à Joaquim, authentique personnage si j'ose dire, qu'il s'adresse, Casas Ros aussi en est un, au fond.) (Oui, je viens seulement de lire Enigma, qui est paru en 2009. Le temps n'existe pas. Si ?)
C'est une vraie question, la propriété intellectuelle, en littérature. Nous (nous qui écrivons) y sommes viscéralement attachés, au point de souhaiter la mort de qui nierait la nôtre. Et pourtant la littérature est aussi un organisme vivant, où les individualités – qui aiment à s'appeler elles-mêmes écrivains  écrivais-je l'autre jour – sont moins évidentes qu'on ne veut bien le dire. L'auteur est-il complètement l'auteur de ce qui paraît sous son nom ? Le passant qui ne jette pas un œil à la vitrine de la librairie n'est-il pas en partie responsable de ce qui s'y vend ?
(Précaution d'usage : Je ne pense jamais vraiment ce que je dis. Je le dis pour le penser.)

Ah, et aussi : du même auteur qu'Enigma (j'adore cette expression « du même auteur »), c'est l'Arpenteur des ténèbres, qui paraît ces jours-ci, aux éditions du Castor Astral.
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mercredi 27 décembre 2017

perdre les visages

« Il était sur le point, sous l'accumulation de formes de champignons à l'extérieur et à l'intérieur de sa tête, de perdre les visages des autres, des gens, des humains, ce qui autrefois avait été pour lui la chose suprême, le « tiers visible ». Sa femme, depuis longtemps séparée de lui, me raconta qu'elle l'avait rencontré une fois dans la forêt ; il avait d'abord regardé ce qu'elle tenait dans ses mains. – Et c'était ? – Une oronge, une amanite des Césars, une amanita caesara, couleur jaune d’œuf, impossible d'avoir un jaune plus lumineux dans une enveloppe immaculée comme un blanc d’œuf, un vrai délice des dieux. – Quoi ? Elle aussi était devenue folle ? – Oui, exceptionnellement, par jeu, pour peut-être reconquérir le fou en chef. – Et alors ? – Il leva les yeux de l'oronge pour la regarder bien en face, elle, sa femme. Mais il ne la reconnut pas, l'admirant seulement, comme étrangère, davantage à cause de ce qu'elle avait trouvé qu'en raison de sa beauté. »

C'est à la page 120 de l'Essai sur le fou de champignons, de Peter Handke. Je ne suis pas le fou de champignons. Je ne suis pas le fou de champignons. Je ne suis pas le fou de champignons. Je ne suis pas le fou de champignons. D'ailleurs nous n'avons pas les mêmes champignons. D'ailleurs souvent je ne reconnais pas ses champignons. Et mon histoire avec les champignons est complètement différente de la sienne. Il vient des forêts d'épineux, moi des forêts de feuillus. Rien à voir. D'ailleurs je n'ai jamais eu le projet d'écrire un livre sur les champignons, même s'il se trouve que je l'ai un peu fait quand même.
Des pensées comme ça, un peu stupides comme la plupart des pensées, m'ont traversé à la lecture de ce dernier Essai de Handke. Je n'ai pas lu tous les autres. Je n'ai lu que celui sur la fatigue. Mais c'est à Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille, que j'ai surtout pensé, par moments. D'ailleurs dans cet Essai sur le fou de champignons on croise le pharmacien de Taxham. Il connaît mieux les champignons que celui que je consultais autrefois. Mais c'est surtout à cause de cette impression de partir. Même si le fou de champignons ne part pas vraiment.

Cet Essai sur le fou de champignons, c'est un livre sur ce qu'on trouve, sur ce qu'on perd. Quoi d'autre ? Oui, lisez-le.

lundi 29 août 2016

Beckett écrit (2)

J'ai terminé hier le deuxième tome de la correspondance de Beckett. J'en ai fait durer la lecture. J'ai passé une partie de l'été en bonne compagnie. Je vous en mets un peu aujourd'hui, et j'en garde encore un peu pour une autre fois.

« Les nouvelles de France sont très déprimantes, en tout cas elles me dépriment. Tout ce qu'il ne faut pas faire, tout dans le mauvais sens. »

« L'erreur, la faiblesse tout au moins, c'est peut-être de vouloir savoir de quoi on parle. »

« J'irai vous serrer la main et vous souhaiter bon voyage et bon repos demain en fin d'après-midi, sauf contre-avis. Je dois maintenant m'atteler à la fastidieuse toilette de ma pièce qui s'appellerait probablement En attendant Godot. Il faut surtout bien dégager l'anus. »

« Hier nous avons surpris dans le bois de Meudon un énorme pivert vert et jaune (naturellement). Il s'est agrippé au tronc, l'a mis vivement entre lui et nous, puis est monté en courant, je le suppose, jusqu'aux branches supérieures. Une absurde joie m'a rempli. »

« J'ai fait une chose qu'il ne m'était jamais arrivé de faire, j'ai écrit la dernière page du livre en cours, alors que je n'en suis encore qu'à la 30e. Je n'en suis pas fier. Mais l'issue fait déjà si peu de doute, quels que soient les tortillements, ce dont je n'ai qu'une idée des plus vagues, qui m'en séparent. »

« J'ai signé un contrat avec les Éditions de Minuit pour tous travaux. Ils me font un contrat spécifiquement pour les trois "romans" déjà écrits. Le premier, Molloy, devrait sortir en janvier. Bordas, au bord de la faillite (pas entièrement ma faute), m'a laissé partir. »

mardi 23 août 2016

Beckett écrit (1)

Alors cet été, j'ai surtout lu la correspondance de Beckett, en fait.
J'ai recopié des citations que j'ai collées sur Facebook, je vais essayer de les retrouver pour en mettre ici aussi. Je n'ai noté ni les dates ni les destinataires. Pardon.
Tiens, ceci. Ce n'est pas de Beckett, c'est adressé à lui. C'est drôle.

« Mon cher Beckett,
Herbert Read et moi-même avons tous deux lu WATT, et je dois avouer que nous sommes tous les deux très partagés sur ce livre et dans une extrême perplexité. Pour être tout à fait franc, je crains qu'il ne soit le plus souvent trop extravagant et inintelligible pour avoir la moindre chance d'être publié avec succès ici pour le moment... »

J'ai lu Watt, bien sûr. Je l'ai même relu il y a un an ou deux. Ces deux éditeurs ont parfaitement raison : c'est bien « trop extravagant et inintelligible pour avoir la moindre chance d'être publié avec succès ici pour le moment... » Je suis sérieux, évidemment.

Beckett lui-même écrit par exemple ceci :

« Je suis fatigué, probablement d'avoir trop écrit. Un livre de nouvelles, deux "romans" et une pièce en moins de deux ans. Ils surgissent dans le vide habituel et je n'en entends plus beaucoup parler. »

Ça rassure.
Ah oui, ceci aussi :

« Molloy est un livre long, l'avant-dernier de la série commencée avec Murphy, si on peut dire que c'est une série. »
Voilà. J'aimerais qu'on arrête de parler de la "trilogie" de Beckett. Six livres, et peut-être même plus, ça ne fait pas une trilogie.
Bon, c'est vrai que par la suite, au moment où il écrit l'Innommable, Beckett parle de ses trois derniers livres (Molloy, Malone meurt, L'Innommable) comme formant un tout, un seul livre en fait.
Mais il n'emploie pas le mot de trilogie, et l'Innommable fait explicitement référence aussi à Murphy, Watt et Mercier et Camier.

J'aime beaucoup celle-ci :

« Pardonne tous ces détails sur mes ouvrages. Ma vie semble ne pas être grand-chose d'autre. »


J'ai d'autres citations mais c'est encore les vacances alors je les garde pour demain ou un autre jour.


mardi 12 avril 2016

un type dans la tête duquel on n'est pas

Terrier se fit monter une bouteille de J & B, de la glace et un pack de ginger ale, ainsi qu'un annuaire du département. Il se versa un verre, prit le téléphone et appela Anne.
— Anne Schrader à l'appareil, dit-elle, j'écoute.
— C'est Martin, dit Terrier.
— Allô ? Quel numéro demandez-vous ?
— Anne, c'est Martin Terrier. Je suis en ville.
— Il y a erreur, dit la voix neutre, et Anne coupa la communication.
Terrier poussa un soupir léger. Après un instant d'immobilité, il consulta l'annuaire à la rubrique professionnelle, trouva le numéro de l'entreprise Freux de matériel électrique. (Il s'agissait en fait d'une petite usine utilisant exclusivement de la main-d’œuvre féminine pour monter des électrophones à partir de platines fabriquées ailleurs.) Il appela et demanda Félix Schrader. On lui demanda de la part de qui. Il se nomma. On lui passa Félix.
— Tintin ! s'exclama Félix Schrader. Martin Terrier ! C'est vraiment toi ? Où es-tu ? (Sa voix était mal placée. Il essayait de jouer les barytons et dérapait vers la haute-contre à la fin de chacune de ses exclamations.)
En ville. Je suis revenu.
— Revenu ? Pour de bon ?
— Je ne sais pas encore.
— Formidable ! (Félix paraissait vraiment content.) On se boit un pot ? Attends ! (Terrier attendit.) Ça te dirait de venir bouffer à la maison ? demanda Félix après un instant.
— Je crains d'abuser.
Félix dit à Terrier que pas du tout, pas du tout, faut venir, ce soir-même.
— Dis-donc, demanda-t-il, tu sais que j'ai épousé Anne Freux ?
— On m'a dit. Compliments.
— Pas de quoi. Je vais te donner l'adresse. Huit heures ce soir, d'accord ? Terrier dit que c'était d'accord, nota l'adresse. Il s'étendit sur le lit, son verre à portée de la main, ses mains sous sa nuque. Plus tard il s'éveilla brusquement, baigné de sueur et la bouche pâteuse.


Jean-Patrick Manchette, La position du tireur couché, Gallimard, 1981.


Raconter toute une histoire du point de vue d'un type dans la tête duquel on n'est pas. Comme au cinéma. Ça me dépayse.

vendredi 18 septembre 2015

Relier les contraires : Biblique des derniers gestes, de Patrick Chamoiseau



Avant d’ouvrir ces Hublots, il m’est arrivé d’essayer d’écrire des articles sur des livres. Ça valait ce que ça valait, hein. Mais si en ressortir un de temps en temps permet de se rappeler quelques bons livres, alors pourquoi pas. Là, c’était Biblique des derniers gestes, de mon demi-compatriote Patrick Chamoiseau. Un sacré truc.


Relier les contraires

Ecartelé entre le destin d’un seul homme né dans presque rien et celui des peuples et des leaders du monde entier qui luttèrent contre le colonialisme sur tous les continents, entre le récit resserré des derniers moments d’une agonie et celui d’une vie entière, entre l’Histoire du minuscule pays de Martinique et celle des résistances sur tous les continents, entre l’univers fabuleux des conteurs d’autrefois et l’aujourd’hui dérisoire d’un département d’Outre-mer sous transfusion, Bibliques des derniers gestes est un monument baroque qui s’étend sur près de huit cent pages. Pour le sujet, renvoyons à la quatrième de couverture, que je crois de la main de l’auteur lui-même :

« Jadis, au-delà de l'aurore et du crépuscule, les bois symbolisaient la demeure de la divinité, et ainsi de la Martinique. Mais les dieux sont partis laissant derrière eux, dans l'obscurité des siècles, des esprits qui enflamment toujours les racines des forêts, tandis que le temps poursuit sa route.
Balthazar Bodule-Jules était né, disait-il, il y a de cela quinze milliards d'années et néanmoins, en toutes époques, en toutes terres dominées et sous toutes oppressions. Alors que, désenchanté, il décide de mourir, il se souvient tout à coup des sept cent vingt-sept femmes qu'il avait tant aimées... Ces créatures mémorielles le ramènent au long cours de sa vie sur les rives de la Terre, parmi le fracas de ses guerres auprès du Che en Bolivie, de Hô Chi Minh au Vietnam, de Lumumba au Congo, de Frantz Fanon en Algérie...
Dans ce vrac de mémoire, le vieux rebelle découvre la dimension initiatique de son enfance soumise à la grandiose autorité d'une femme des bois, Man L'Oubliée, seule capable de s'opposer aux damnations de la diablesse. Il prend la mesure des enseignements d'une ardente communiste que l'on croit être un homme ; puis il élucide enfin l'étrange douceur de celle qui lui paraissait la plus fragile de toutes : la céleste Sarah-Anaïs-Alicia...
Le narrateur (Marqueur de paroles et en final Guerrier) s'identifie insensiblement à ce rebelle qui l'emplit d'une connaissance littéraire des temps anciens et des temps à venir. Car, au terme d'une vie dont il ne pensait retenir que l'échec, l'agonisant accède à une autre conscience : à ce deuxième monde qu'il avait cru longtemps inatteignable, cet amour-grand seul capable de relier les contraires... »

Avec Biblique des derniers gestes, c’est une sorte de roman total, que Patrick Chamoiseau nous offre. Fable initiatique, étude intimiste, fresque grandiose, conte merveilleux, réflexion sur l’engagement, alliance inédite d’une écriture marquée par l’oralité créole – l’accent m’en revenait presque à la lecture – et d’une modernité de la composition plus marquée que dans Texaco ou Chronique des sept misères : on y voit l’« auteur » à l’œuvre – notamment dans ses « Notes d’atelier et autres affres » – on y voit l’œuvre en train de se faire à partir de traces écrites qu’on prendrait pour authentiques, avant de comprendre qu’Isomène Calypso, « conteur à voix pas claire de la commune de Saint-Joseph », premier biographe de Balthazar Bodule-Jules, dont les citations émaillent le texte, Man l’Oubliée et ses « Apatoudi » listés en fin d’ouvrage ou même le protagoniste Balthazar Bodule-Jules rapportant le « Livret des Lieux du deuxième monde » ou le « Livre des Da contre la malédiction », sont autant d’hétéronymes possibles, ainsi d’ailleurs qu’un Ti-Cham narrateur à distinguer de Chamoiseau lui-même.
Essentiel bien sûr le rôle de la mémoire, comme dans tous les livres de Chamoiseau : c’est l’oubli, et ici l’oubli de l’esclavage, qui est à la source de la Malédiction, ces maux inexpliqués qui frappent le peuple. Que la mémoire soit rendue aux hommes, par un geste d’apaisement de Man l’Oubliée, et la vie de nouveau devient possible.
On retiendra aussi le rôle majeur joué par les différentes figures féminines – dont les quatre principales, la diablesse Yvonnette Cléoste, Man l’Oubliée, Déborah-Nicol et Sarah-Anaïs-Alicia sont au roman comme quatre points cardinaux – dans la construction du personnage masculin, ainsi que celui de la poésie où cohabitent à la fois le nègre et le béké, Césaire et Saint-John Perse, et le rapport à la nature, à tout ce qui pousse, à tout ce qui vit.


mercredi 4 mars 2015

il est maintenant fort douteux que j’existe



Vendredi 7 août 2009




Alors que le travail sur un livre futur (qui ne sera pas le prochain) me donne l’envie de découvrir ces « épisodes cliniques », expérience personnelle de Clément Rosset dont son psychiatre a eu la bonne idée (au moins pour moi) d’encourager la publication…

 

Je commence à comprendre que c’est précisé­ment dans la mesure où ils sont – normale­ment – « anodins » que ces rêves sont perçus comme angoissants, en tant qu’étrangers à moi. Tout se passe comme si la thèse de Freud qui relie le travail de rêve au travail du jour s’y annulait, comme si le matériel du rêve n’avait absolument rien à voir avec tout ce qui a pu m’occuper (ou me préoccuper) la veille. D’où cette angoisse : ce ne sont pas mes rêves, je n’en ai rien à cirer (pour m’exprimer vulgairement), et récuse donc la réalité qu’ils suggèrent car je n’en ai rien à faire puisque ce n’est pas ma réa­lité. Effet très angoissant, à la fois de déperson­nalisation et de déréalisation, provoqué par ces rêves (h 4) que je récuse l’un après l’autre sans tomber enfin sur un qui m’« aille », comme on dit d’un habit qu’il vous va, et à partir duquel je puisse me rendormir pour de bon.

Je pense (…) que ces rêves sont un retour en force d’une mystérieuse angoisse maîtrisée pendant le jour.

Bien difficile, au réveil, de refaire surface et de retrouver le contact avec soi et avec la réalité.

 

Clément Rosset, Route de nuit (Episodes cliniques), Gallimard, L’Infini, 1999, p. 33-34.

 

… j’y découvre (et cela je ne m’y attendais pas) ce que je ne peux m’empêcher de lire – égocentrique lecteur – autrement que comme un commentaire prémonitoire de mon récent Liquide :

 

Après une pénible sieste (vers 20 h 30) je m’interroge sur le caractère pénible de ce mi-sommeil et en reviens à ce sentiment de déréali­sation ou plutôt de dépersonnalisation dont j’ai parlé plus haut. On dirait que la blessure d’abandon (je veux dire le sentiment d’avoir été abandonné, qu’il s’agisse d’amour maternel ou de l’amour tout court qui prend le relais du premier ­et qui, s’il vient à défaillir, revient à un abandon de la mère même si celle-ci, pour sa part, vous a constamment aimé) entraîne une déconstruction de la personnalité, une sorte d’effacement du moi, – assez semblable, je le suppose, chez le licencié de quelque travail, qui fait souvent une dépression du même ordre : « on n’a plus besoin ­de vous » signifiant qu’« on ne vous aime plus ». C’est pourquoi « je » ne puis m’endormir tran­quille, puisqu’il est maintenant fort douteux que j’existe. Ce que j’expérimente va ainsi au-delà d’une simple « dépression » et pourrait plutôt ­être décrit comme « psychose lucide » : une destruction du moi minutieusement observée par ce qui reste de solide dans le moi. Il est d’ailleurs probable que c’est le sort de beaucoup de dépressions nerveuses que de flirter ainsi, parfois assez dangereusement, avec la psychose.

 

Idem, p. 90

 

(Du coup, et accessoirement, je me demande ce qu’aurait été ce roman si, au lieu de faire du protagoniste un homme quitté, j’en avais fait un licencié. Différence accessoire en effet, anecdotique, qui n’aurait changé que la surface du livre – et il est probable que pour bien des lecteurs pourtant cette différence aurait compté.)





Oui, c’est donc un vieux billet que j’avais oublié de remettre sur mes nouveaux Hublots et sur lequel je viens de tomber. J’en refais un neuf juste pour le plaisir, jugez plutôt : Clément Rosset qui dans un très beau livre écrit l’une des plus pertinentes présentations d’un livre qu’à l’époque je n’ai pas encore écrit (Liquide) dans cette Route de nuit que je lisais donc en 2009, tout en travaillant « sur un livre un livre futur (qui ne sera[it] pas le prochain) » mais qui l’est à présent puisqu’il s’agit de mes Mémoires des failles à paraître ce printemps aux éditions de l’Attente.

En prime je rajoute tous les commentaires de l’époque, avec notre cher Depluloin avant même l’ouverture de son blog et Didier da qui nous joue la Pièce brève et interminable rêvée par Clément Rosset et qui clôt cette Route de nuit.




Commentaires

Ah, c'est très bien, Route de nuit.
Du coup je l'ai rouverte et je me suis dit que ce devait être frustrant de ne pas pouvoir entendre la Pièce brève et interminable qui la clôt, alors ni une ni deux je te l'ai enregistrée. C'est ici.
Commentaire n°1 posté par Didier da le 07/08/2009 à 16h22

Oh ça c'est formidable Didier, Merci !
Commentaire n°2 posté par PhA le 07/08/2009 à 16h28

J'ai conservé un très bon souvenir de Route de nuit, mais aucun de la mention de cette Pièce brève et interminable. C'est magnifique. Merci à vous deux.
Commentaire n°3 posté par François Matton le 07/08/2009 à 17h10

Elle est issue d'un rêve de l'auteur, accompagnée des paroles sans fin "tu seras mon amour". Rosset dit lui-même - ça nous parlera à tous les trois, je crois - que cette musique résonne pour lui "de manière aussi funèbre que celle qui annonce à l'avance la mort*, par piqûre empoisonnée, des maharadjahs qui luttent contre les trafiquants de drogue, dans les Cigares du Pharaon de Hergé."
* C'est l'occasion de signaler que chez Hergé cette musique n'annonce pas la mort, mais la folie.
Commentaire n°4 posté par PhA le 07/08/2009 à 18h24

C'est dingue !
Commentaire n°5 posté par Didier da le 07/08/2009 à 18h31

ou un célibataire - croire qu'assez nombreux finalement sont ceux qui connaisse cela est une façon un peu dérisoire de se donner un poids, une existence même si toute solidarité est exclue
Commentaire n°6 posté par brigetoun le 07/08/2009 à 18h56

Je vous croyais parti jusqu'en septembre, grave erreur. Les vacances sont-elles donc finies pour vous ? Pour moi elles débutent aujourd'hui.
Commentaire n°7 posté par Frédérique M le 07/08/2009 à 23h32

C'est connu : nous sommes les plus mauvais interprètes de nos rêves. Et il est toujours surprenant de voir comment certains esprits réputés brillants peuvent patauger ou se noyer dans un verre d'eau - ce qui n'est pas le cas de Rosset. Mais Ionesco par exemple, sur la fin de sa vie, ne comprenant rien ou presque à des rêves qui semblent pourtant les fantomes même de ses œuvres. Pour sa défense, on sait que le rêve "utile" à la recherche de la névrose se détériore avec l'âge - et l'alcool. En résumé : n'ayons pas peur de nos rêves, ils ne mordent pas.
Commentaire n°8 posté par Depluloin le 08/08/2009 à 19h55

Pour ma part, que ferais-je sans eux !
(@ Frédérique : Bonnes vacances !)
Commentaire n°9 posté par PhA le 08/08/2009 à 20h46

Je me suis mal exprimé - cette peur d'envahir le blog. Le rêve ne mord pas : c'est la morsure qui mord. Et qui crée le reste. Si un écrivain n'avait pas de rêves, de ces rêves qui minent au moins la journée - peu importe l'interprétation possible, véritable ou non, on s'en fiche. Ça n'est pas ce que je voulais dire. Je voulais dire ceci : le rêve n'est pas immédiatement, brûtalement, véritablement; il est comme les greniers de nos enfances, source de curiosités, de terreurs, et de découvertes secrètes. Et aussi un repos, une évasion. Sans le rêve, si terrifiant soit-il, il n'y aurait point de réel.
Ah mon cher PhA, comme je vous crée du souci.
(Pensez à un correcteur automatique, je suis trop fatigué.)
Commentaire n°10 posté par Depluloin le 09/08/2009 à 01h55

Aucun souci, cher Depluloin ; ces Hublots ne redoutent pas votre invasion !
Commentaire n°11 posté par PhA le 09/08/2009 à 09h47

J'ai eu la bonne idée de cliquer sur Cl. Rosset que j'ai eu l'occasion d'entendre dans les NCC, et que j'admire mais pas autant que R. Enthoven qui lui, le vénère. Pour ce qui est de l'expérience en psychiatrie d'un auteur,  Artaud est aussi une étude passionnante.
Ce blog est une mine de renseignements fort intéressants.
(et je m'en vais poursuivre ma soirée avec votre "regard").
J'attendrai d'avoir lu les trois livres pour vous donner mes impressions.
Je devrai recevoir Liquide lundi.
Commentaire n°12 posté par Ambre le 26/12/2009 à 23h38

Bonne lecture et merci !
Réponse de PhA le 27/12/2009 à 12h48

lundi 20 octobre 2014

si nous avions eu un enfant



Il est sorti de la pièce, et je t’ai dit : « Ce n’est pas vraiment la peine, n’est-ce pas ? »
– Qu’est-ce que tu veux dire ? as-tu répliqué, tournant brusquement la tête de mon côté, et baissant tout aussi vite les yeux vers le sol.
– Que je vienne vous voir, ai-je dit.
– Je ne vois pas ce que tu veux dire », as-tu répondu.
Puisque tu ne voulais pas aborder le sujet, que pouvais-je dire de plus ? J’ai essayé d’en parler avec lui quand il m’a raccompagnée.
Je suis restée sans rien dire pendant un long moment, regardant par la fenêtre, écoutant dans une semi-inconscience le bruit de son crayon sur le papier. J’ai fini par dire :
« Je vais partie maintenant. »
Il a levé les yeux de son dessin. « Déjà ?
– Oui, ai-je répondu. Il faut que je rentre.
– Eh bien », dit-il.
Il a posé son crayon et son carnet de croquis et s’est levé.
« Ne te dérange pas, dis-je. Je peux quitter la maison toute seule. »
Mais il m’attendait déjà, debout près de la porte. Je me suis penchée pour t’embrasser rapidement, mais tu as à peine réagi, tu as levé la main vers ma joue et tu l’as laissée retomber.

Gabriel Josipovici, Contre-Jour, Gallimard, 1989, p. 52-53.


Je t’en supplie, reviens. Viens nous voir. Je ne te demanderai pas de rester.
Ta présence nous permettra de combler le fossé qui nous sépare. Avec toi il nous sera possible de nous parler à nouveau.
Quand j’essaie de lui parler c’est toujours au travers de ton ombre absente.
« Si elle était ici, tout serait différent.
– Mais non, me dit-il. Il ne faut pas dire des choses pareilles. »
Je lui dis : « Si nous avions eu un enfant tout aurait été différent. »

Gabriel Josipovici, Contre-Jour, p. 129.

Ce sont deux extraits – deux détails, plutôt – de Contre-Jour, de Josipovici décidément, détails puisque le roman est sous-titré « Triptyque d’après Pierre Bonnard ». Et décidément, parce qu’on a rarement aussi bien parlé du sentiment de l’inexistence – qui est aussi mon seul sujet, si j’en ai un. Deux extraits des deux premières parties : la voix de la fille, puis celle de la mère. Le père est presque muet puisqu’il est peintre, et sa lettre trop courte pour que je puisse la citer.
Rappelons que cet automne a vu la parution chez Quidam de Goldberg : Variations.



jeudi 31 juillet 2014

facultatif


Cooldrinagh
Foxrock
18 oct. 32
 
 
Mon cher Tom,
Savoir que tu aimes mon poème me fait chaud au cœur. Sincèrement mon impression était qu’il ne valait pas grand-chose car il ne représentait pas une nécessité. Je veux dire que d’une certaine façon il était « facultatif » et que je ne m’en serais pas plus mal porté si je ne l’avais pas écrit. Est-ce là une façon très insipide de parler de la poésie ? Quoi qu’il en soit je trouve qu’il est impossible d’abandonner cette vision des choses. Sincèrement à nouveau mon sentiment est, de plus en plus, que la plus grande partie de ma poésie, bien qu’elle puisse être raisonnablement heureuse dans son choix des termes, échoue précisément parce qu’elle est facultative.
(…)
Sam
 
On aura reconnu Samuel Beckett (et dans la foulée son ami Thomas McGreevy), dans cet extrait de la correspondance récemment parue chez Gallimard. « Facultatif » est en français dans le texte, comme pour me parler à distance. C’est bien d’avoir des amis capables de signaler que tel texte est moins facultatif qu’on ne le craignait, merci à eux.
 
Ces récents billets n’étaient qu’une pause dans la pause, qui reprend derechef.
cadeaux de juin 2014 002

Commentaires

Il me semble que le terme "facultatif" ne s'oppose pas à "nécessité" mais plutôt à "obligatoire", puisqu'il s'applique à ce que l'on peut faire ou non. D'accord, c'est ergoter...
Commentaire n°1 posté par jc legros le 01/08/2014 à 06h36
Trêve de mots, cette lecture s'impose à moi et me devient incontournable.
Commentaire n°2 posté par Michèle le 01/08/2014 à 08h09

mardi 17 juin 2014

l’auteur en question


L’artiste est-il maître de son œuvre ? demandait-on hier matin en philo aux élèves de Terminale scientifique. Nul doute que le Carnet d’or de samedi était à l’origine du sujet. J’y reviens encore une fois à propos de Mariana, Portugaise, le livre de Guy Goffette, réédité lui aussi mais de dix ans plus ancien que le mien puisque paru pour la première fois en 1991 aux éditions Le Temps qu’il fait – saluons au passage le beau travail de cet éditeur.
Un extrait pour commencer :
 
O grand cinéma de la componction.
Petite Marie-Madeleine au bordel battant sa coulpe ô tendre lupin des lupanars baisant de larmes et chaude salive les pieds du christ en bois, répandant l’avaricieux parfum du capitaine Judas, la chevelure de feu épongeant la dalle avant que tombent les douces paroles du pardon, les douze coups de trahison. C’est matines qu’on entend hélas, et c’est le glas dans la vallée, à Mértola ; c’est la relève qui sonne là-bas sur la mer : la Campagne du Portugal s’achève. Au jardin, les oliviers s’éveillent. Vide est le champ du potier, vides les yeux de Mariana, l’encrier vide et l’avenir fermé.
 
Guy Goffette, Mariana, Portugaise, Gallimard, p. 52.
 
Ni glose ni paragraphe des Lettres de la religieuse portugaise sommes-nous prévenus, Mariana, Portugaise est une sorte de palimpseste amoureux des lettres de l’amoureuse abandonnée, poème d’amour en prose qui reprend la structure pentagrammatique du best-seller naguère anonyme, dont du coup j’ai voulu relire les cinq lettres : mince, impossible de mettre la main dessus. D’un saut à la librairie j’en fais l’acquisition, sans trop me poser la question de l’édition ; ça sera Garnier-Flammarion. Et là, voici que le nom de Guilleragues (je m’avise à l’instant que je n’avais jamais vraiment pris la peine de le retenir) me saute aux yeux d’une manière désagréable : il est écrit en plus gros caractères que le titre. C’est une chose qui me choque toujours comme une incongruité : rendre le nom de l’auteur plus visible que le titre. C’est d’autant plus frappant quand le nom de l’auteur est bien moins connu que le livre lui-même. J’avais bien senti à ma lecture de Mariana, Portugaise et des commentaires dont Guy Goffette accompagne le texte de sa nouvelle édition que l’attribution tardive (on en parlait encore quand j’étais étudiant) des Lettres portugaises à Guilleragues lui déplaît. J’avais l’impression que pour ma part elle me laissait indifférent. Peut-être pas tant que ça. Enfin, ça n’est peut-être pas tant Guilleragues lui-même ; il faut bien après tout qu’un texte ait un auteur, et l’on sait bien que celui-ci ressemble rarement à la voix qu’il fait résonner dans son œuvre, mais tout de même : lorsque celui-ci a le bon goût de s’effacer lors de la publication – car c’est bien intentionnellement que les Lettres portugaises sont d’abord parues sans nom d’auteur – n’est-ce pas un peu trahir le texte que de lui coller ainsi le nom de ce « courtisan-diplomate gascon », ainsi que le résume Guy Goffette ? On comprend qu’il soit importuné : ce nom de Guilleragues sur la couverture est un inutile tue-l’amour entre Mariana et son lecteur – car Guy Goffette, à n’en pas douter, est amoureux.
http://www.gallimard.fr/var/storage/images/product/8f8/product_9782070145775_195x320.jpg

lundi 24 février 2014

comment, par un jour de pierre, les mots changent de sens


Je n’accorde aucune confiance aux mots. J’ai déjà dû l’écrire ailleurs mais je ne sais plus où : ils veulent déjà dire quelque chose sans moi, et cette volonté est toujours susceptible d’entrer en contradiction avec la mienne. Les mots que j’aurai écrits voudront toujours dire aussi autre chose que ce que j’aurai voulu dire.
Pour autant, je ne crois pas un instant que ça doive empêcher d’écrire. Je crois même au contraire que c’est ce qui rend possible la littérature.
Il y a une dizaine d’années j’ai lu, dès sa parution à l’Esprit des Péninsules, Pays perdu, de Pierre Jourde. J’étais curieux de lire ce qu’écrivait par ailleurs l’auteur de la Littérature sans estomac, paru peu de temps avant. Le seul auteur qu’il y évoquait et que j’avais déjà lu y était traité avec un enthousiasme qui ressemblait au mien lors de ma découverte des Absences du Capitaine Cook – puisqu’il s’agit bien sûr d’Eric Chevillard. C’est un peu hors sujet tout ça mais pas tellement : je veux dire que, tandis que Jourde apparaissait non sans raisons à d’autres comme une sorte de cogneur des lettres, j’ai d’abord vu en lui le lecteur enthousiaste et chaleureux. Subjectivité de toute lecture.
Et j’ai vraiment beaucoup aimé Pays perdu. Du coup j’ai lu d’autres livres du même auteur, comme on dit, et précisément ils n’avaient pas forcément l’air a priori du même auteur. Et bien sûr ça ne pouvait que me retenir.
Et puis j’ai appris cette affaire, je ne sais plus comment mais sans doute dès que la presse en a parlé – je parle bien sûr de celle à l’origine de la première pierre, le dernier livre de Pierre Jourde, que je viens tout juste de terminer (il est paru à la rentrée de septembre mais moi je lisais le Maréchal absolu, dont l’épaisseur explique sans doute en partie pourquoi la première pierre vient tant d’années après l’affaire mais ne doit pas vous faire reculer pour autant : c’est un vrai grand livre). J’ai appris cette affaire et j’ai fait partie de la catégorie des incrédules, Pierre Jourde en effet liste les différentes réactions ; ce livre à l’évidence était un hommage au pays et je ne voyais pas comment il pouvait être perçu autrement. Sauf que ce pays n’est pas le mien et qu’en plus je n’en ai pas. Mais même l’auteur lui-même n’imaginait rien de tel.
Nous devrions pourtant savoir, nous qui écrivons mais aussi lisons, comment la lecture s’approprie le texte et en écrit à chaque fois un nouveau. Si je mets plein de « je » partout dans ce billet c’est parce que je sais bien que je ne parle pas de la première pierre de Pierre Jourde mais de ce que la lecture de ce texte suscite en moi.
Pierre Jourde avait intitulé son livre Pays perdu. Je ne l’ai pas relu depuis sa parution. Mais je me rappelle comment dès les premières lignes le narrateur situe le pays au bout d’une route improbable, quelque chose de mythique et de merveilleux pour le lecteur étranger. C’est dans ce sens en effet que l’auteur avait écrit ces premières lignes ; mais comment ne pas voir, en se plaçant depuis ledit pays, qu’il s’agit aussi d’un pays paumé ? Moi qui n’habite qu’à une demi-heure de Paris par le train il m’arrive bien souvent de râler que c’est paumé, où je vis – et pourtant c’est presque touristique aussi. Dès le titre les lectures fatalement divergent, les esprits s’échauffent.
Et puis il y a l’événement. Et l’événement aussi change le sens des mots. Le livre vit sa propre vie avec les mots dont il est écrit et échappe à son auteur. Ce ne sont pas les personnages qui, selon le cliché habituel, échappent à leur auteur ; mais bien les mots eux-mêmes. Il a dit des choses qu’il n’avait pas le droit de dire. Les choses qu’on n’a pas le droit de dire sont souvent de très peu d’importance et connues de tous – même si elles sont dans le cas présent supposées être secrètes dans un pays où la configuration des lieux même rend le secret impossible. Je me souviens un peu de cette notion du « droit de dire » évoquée jadis dans un cours de linguistique, peut-être bien de logico-sémantique ; en fait je ne me souviens de presque rien sauf que le droit de dire est un préalable à toute parole. A fortiori écrite, circonstance aggravante. On ne se pose pas la question de savoir si celui qui a pris le droit de dire qu’il n’avait pas était bien conscient de son infraction : son Pays perdu va le prendre aux mots. Il y retournera quand même mais le pays désormais restera perdu pour lui. Il faudrait lui demander s’il avait pensé à Milton en donnant ce titre.
Mais ce n’est pas pour Pierre Jourde seulement que le Pays perdu a changé de sens : les lecteurs qui découvrent ce texte aujourd’hui, publié initialement chez un petit éditeur, ne pourront le faire qu’à travers le prisme des événements et surtout, dans ce cas souhaitons-le, celui de la lecture de la première pierre. Pour ma part, j’ai l’impression de l’avoir lu autrefois en toute innocence. Quand je le relirai ce sera un autre livre.
http://zone-critique.com/wp-content/uploads/2013/11/ob_c4eba373d4d6b592f06aac7541e0bd05_premiere-pierre-jourde.jpg

Commentaires

Ce qui est très étrange, c'est que ce n'est pas forcément une vraie lecture de Pays Perdu qui a provoqué les "événements", mais ainsi que Pierre Jourde le dit lui-même, ceux-ci n'ont été mis en marche que par l'ombre d'une lecture (mais en réalité n'étaient-ils pas en préparation bien avant?), des mots parfois isolés et seulement rapportés, des mots qui ont servi de disjoncteurs, certains des protagonistes ne l'ayant même pas lu du tout. Les mots ont été distordus, ce qui me fait songer aux prestidigitateurs qui, selon leurs dires, parviennent à tordre les petites cuillers rien qu'en les regardant.
Commentaire n°1 posté par Michèle le 24/02/2014 à 17h42
La lecture génère des fictions qui débordent de ce que l'auteur écrit.
Réponse de PhA le 26/02/2014 à 18h54
Bien que n'ayant pu vous écouter sur France Culture et, donc, ne sachant ce que P.Jourde aura pu dire à propos de son "Pays perdu", je confirme ce que j'avais écrit par ailleurs et que tu soulignes: lire tout d'abord "La première pierre" permet sans doute ensuite 2 "modes" de lecture de "Pays perdu", "l'oeuvre littéraire" d'une part et le "récit" plus personnel mais distancié d'un "monde" dont il parle avec profondeur, "intimité" mais qui pourrait "échapper" au lecteur s'il n'en connait pas la "conclusion".
(j'exprime sans doute fort mal ce que j'ai ressenti très vivement à la lecture de ces 2 livres)
Commentaire n°2 posté par chris le 16/06/2014 à 14h20
L'artiste est-il maître de son oeuvre ? demandait-on ce matin en philo ce matin.
Tu pourras sûrement écouter le podcast de l'émission à un moment ou un autre.
Réponse de PhA le 16/06/2014 à 18h29
A la question-sujet de bac S: je répondrais volontiers non sachant, bien entendu, que le sujet prête à débats;-)
(En aparté: pourquoi les sujets "philo" du bac sont-ils toujours et depuis lontemps, plus pssionnants, plus "ouverts" que cedux proposés aux L?)  
Commentaire n°3 posté par chris le 17/06/2014 à 11h51
(C'est vrai ? Ma foi je n'y ai pas regardé d'assez près.)
Réponse de PhA le 19/06/2014 à 16h40
(mille excuses pour ces "fautes" involontaires!)
Commentaire n°4 posté par chris le 17/06/2014 à 11h52
Du moment qu'elles ne sont pas sur une copie d'examen...
Réponse de PhA le 19/06/2014 à 16h41
Ah!La KKDémie autorise de rendre des copies dont les textes sont écrits sur smartphone?
On n'arrête plus le progrès
Commentaire n°5 posté par chris le 19/06/2014 à 18h18
Ah!!!Décidément!
"autorise A rendre..": j' "assassine" le français à mon tour mais c'est la séniliité qui s'avance.
Commentaire n°6 posté par chris le 19/06/2014 à 18h28