dimanche 10 décembre 2017

Demande un peu à mon surchien

Mais mon surchien m'empêche de dire trop fort ce que j'en pense.



Alain Finkielkraut sur l'hommage à Johnny: «Les non-souchiens brillaient par leur absence»

vendredi 8 décembre 2017

A tous airs joués par Vanderhaegue

Je viens de finir à l'instant la lecture d'A tous les airs, le roman de Stéphane Vanderhaeghe paru cet automne chez Quidam. Du même auteur, comme on aime à dire, j'avais déjà lu et aimé Charognards. Pendant la lecture j'ai eu pourtant l'impression de lire complètement autre chose : quelle ressemblance entre cette histoire drôlatique de vieille(s) femme(s) mystérieuse(s) croisée(s) dans un cimetière où enquête un drôle de gendarme passionné de poésie et cet homme seul écrivant son journal cloîtré dans sa maison cernée par les corbeaux de Charognards ? Et puis, à peine le livre refermé, le soupçon subit qu'on m'aurait en réalité fait lire le même roman, mais déguisé sous d'autres atours. Non, pas le même roman : les deux romans sont vraiment très différents ; mais plutôt : le même livre. Le livre sous le roman. Le livre qui donne toute sa valeur au roman qu'il feint d'être. Je dirais : quelque chose sur l'illusion de l'existence. Quelque chose en tout cas qui donne à la présence de Stéphane Vanderhaeghe au catalogue de Quidam une belle signification en profondeur.

mercredi 6 décembre 2017

Toutes les questions sont bonnes.

C'était aujourd'hui le lancement du Prix littéraire des Lycéens, apprentis et stagiaires d'Ile-de-France. Elise et Lise fait partie de la sélection, aux côtés de Vie de ma voisine de Geneviève Brisac, Les gueules rouges de Jean-Michel Dupont et Eddy Vaccaro, Limite d'Antoine Emaz, Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon, face à un public de cinq classes des Yvelines. C'était au Théâtre Montansier à Versailles. C'était sympathique et chaleureux. En fait je me rends compte que j'aime répondre aux questions, notamment les questions des jeunes (mais pas que des jeunes, hein). Toutes les questions sont bonnes. Toutes les questions questionnent vraiment.

mardi 28 novembre 2017

à propos (notamment), de l'écriture inclusive

Et puis aussi, à propos de notre façon de nous exprimer, l'écriture inclusive. Personnellement je suis pour tout ce qui est inclusif et mon audace va même au-delà : je suis contre toute forme d'exclusion.
Vous me direz si je me trompe, mais il me semble que tout part d'une bête règle de grammaire : « Le masculin l'emporte sur le féminin. » Je la revois écrite dans mon livre de grammaire de quelle classe ? CE2 ? CM1 ? Ma mémoire ne va pas jusque-là mais je me rappelle très bien l'illustration : un jeu de tir à la corde remporté par une équipe composée d'une fille, d'un garçon, d'un bébé et d'un chien contre toute une bande de filles. Que reproche-t-on à cette règle ? Son machisme. Il est évident. Il y a fort à parier qu'elle a été rédigée par un grammairien mâle. Mais personnellement je trouve dommage qu'on s'arrête là, car le principal défaut de cette règle, aux yeux du passionné de la langue que je suis n'est pas qu'elle soit machiste, mais qu'elle soit fausse.
En effet, c'est une règle de grammaire. Or la grammaire, qu'est-ce que c'est ? C'est un discours, souvent normatif, parfois simplement descriptif, tenu par les hommes sur leur langue. Eh bien sûr, comme tout discours tenu par les hommes, il peut être faux. Il l'est même toujours. Tout grammairien sérieux vous le dira : en réalité, toute la grammaire est fausse. La grammaire est un discours qui essaie de rendre compte de la langue et qui ne le fait que par approximations plus ou moins acceptables – car la réalité de la langue est trop complexe pour être parfaitement décrite.
Les langues sont des systèmes vivants, qui à un instant T, en synchronie comme on dit, présente des pleins et des creux. Des trous, si vous voulez. Par exemple, quand il compare le système temporel de l'anglais avec celui du français, l'élève se rend compte tout de suite que chouette, il n'a que deux temps simples à apprendre alors qu'en français il y en a cinq (à l'indicatif). Est-ce à dire qu'on ne peut pas exprimer autant de subtilités temporelles en anglais qu'en français ? Je n'irais pas l'affirmer pour autant. La langue trouve d'autres biais.
Mais le français aussi a des trous. Par exemple, vous avez sans doute remarqué que les terminaisons du présent de l'indicatif sont plus courtes que celles des autres temps simples. Pourquoi sont-elles plus courtes ? Tout simplement parce qu'elles n'existent pas : au présent on n'a que des terminaisons de personnes ; on n'a pas ce ai ou ce i qui marque l'imparfait, ni ce r qui signale le futur ; on n'a rien non plus qui marque un hypothétique présent. Ce que, par commodité, on n'appelle le présent de l'indicatif n'est tout simplement pas un temps. C'est juste de l'indicatif atemporel, qui va nous servir, à l'occasion, aussi bien à désigner une action présente qu'une vérité générale.
Le genre et le nombre aussi ont des trous en français. Le pluriel est marqué par le s, hérité de l'accusatif pluriel latin, qui s'oppose juste à une simple absence de marque. Or cette absence de marque peut renvoyer aussi bien à un authentique singulier qu'à un nom indénombrable (devant lequel on emploie l'article partitif), c'est-à-dire un nom étranger à la catégorie du nombre – ce qui n'a strictement rien à voir avec le singulier. L'absence de s à la fin d'un substantif en français ne signifie pas que ce nom est au singulier, il signifie juste qu'il n'est pas au pluriel ; et cette absence de marque, au lieu d'être appelée singulier, ce qui prête à confusion en recouvrant deux effets de sens clairement différents, gagnerait à être appelée non-pluriel.
Vous m'avez deviné : c'est exactement la même chose pour le masculin. Le féminin existe, marqué par le e, mais le masculin, en français, n'existe pas. Il n'a pas de marque. Mais il faut un biais pour l'exprimer – alors là encore on utilise la forme non marquée. Cette forme non marquée, je viens de l'utiliser en écrivant « il faut un biais » : le pronom il, qui ici ne représente rien, n'a rien de masculin. Il n'est pas anodin qu'on emploie ce genre non marqué pour représenter quelque chose qui n'existe pas : on est clairement dans le neutre. Je lis parfois que le masculin a souvent valeur de neutre en français. C'est faux. Il n'y a pas de masculin en français, et c'est le neutre, lequel existe vraiment par l'absence de toute marque, qui à l'occasion prend valeur de masculin parce que le concept « masculin » existe et qu'il faut bien trouver un biais pour l'exprimer. Mais il était difficile pour des grammairiens mâles et tout nourris de grammaire latine (le masculin existe en latin) d'admettre que le masculin n'existât pas en français.
Reformulons donc la règle, puisque évidemment l'inexistant masculin ne saurait l'emporter sur le féminin. Voici ce que je propose :

Quand il n'y a pas lieu de préciser le genre, on emploie en français la forme dépourvue de marque de genre.

Ça me paraît beaucoup plus conforme à la réalité de la langue – car la langue n'est pas machiste, ce sont les hommes qui le sont.

Maintenant quid de l'usage du e et de la mise au féminin de ce qui ne l'était pas auparavant ? J'avoue que ça me paraît socialement plutôt contre-productif. En effet la marque du féminin, comme celle du pluriel, en s'opposant à une forme simplement non marquée, fonctionne comme un discriminant (au sens neutre du terme). Mais précisément, dans une société où il reste tant à faire pour l'égalité entre les sexes, est-il bien judicieux de marquer une différence entre un ingénieur et une ingénieure ? Je ne trouve pas. (On me fera remarquer que pour les métiers socialement moins considérés, la mise au féminin ne pose pas de problème : infirmier / infirmière. Ça me paraît discutable. Dans l'imaginaire traditionnel et phallocrate, la boulangère ne pétrit pas, elle reste la femme du boulanger ; elle se contente de tenir la caisse – quand elle ne va pas ronronner dans les fourrés.) Et pour revenir enfin à ce qu'on appelle l'écriture inclusive, il me semble que marquer la différence des sexes est nettement moins inclusif que la suppression de toute marque de genre – à la condition que la règle ci-dessus soit correctement expliquée et bien comprise par tous. Mais là encore il reste du travail.  

lundi 27 novembre 2017

maquillage sur la langue

Il ne faudrait plus dire « nègre », mais « prête-plume ». Il ne faut plus dire ceci, mais plutôt cela. L'euphémisme est la figure royale de notre époque – depuis un certain temps déjà. J'ai toujours eu du mal avec ces euphémisations. « Non voyant » au lieu d'« aveugle », par exemple, qui me paraît un pire pour un mieux : non seulement aveugle mais en plus non voyant, comme si un organe qui ne fonctionne pas pouvait empêcher toute manière de voir – on ne me fera pas croire ça. Avec « nègre » c'est autre chose. Évidemment, même par métaphore interposée, ce mot est chargé d'un passé colonial et esclavagiste. Il est comme une cicatrice sur le corps vivant de la langue. Mais la langue, précisément, est vivante, c'est-à-dire qu'elle n'obéit pas aux injonctions de ses dépositaires : on ne tire pas un trait sur un mot pour le faire disparaître. « Prête-plume » n'a que l'élégance d'un maquillage.
Je ne suis sûrement pas objectif : j'ai des nègres – dans mes ancêtres. Et je suis certain que, en secret, ils écrivent aussi pour moi.


Remarque : Beef pour ox, pork pour pig, mutton pour sheep ; tous ces noms d'origine française désignant dans l'assiette du seigneur normand la viande de l'animal qui, tant qu'il est vivant, garde le nom que lui donnait son éleveur saxon, sont aussi le souvenir d'un passé colonial. La langue est porteuse d'une mémoire qu'il nous revient de ranimer.

dimanche 26 novembre 2017

visite à mon corps mort

Tout à l'heure je suis allé rendre visite à mon corps mort. J'en avais un autre pour l'occasion mais c'est de mon corps mort que je me souciais. Je me suis montré très enjoué, j'avais à cœur d'être de bonne compagnie. Mon corps mort m'a d'ailleurs trouvé très sympathique, je lui ai vraiment fait bonne impression. Je le sais parce que bien sûr mon corps mort, c'était moi aussi ; peut-être après tout n'était-il pas complètement mort. Nous avons passé un bon moment ensemble, lui et moi.

mercredi 22 novembre 2017

rencontre sous le chapeau

Il y a à Figeac, patrie de Jean-François Champollion et de Charles Boyer située à quelque cinquante minutes d'hélicoptère de la Maison de Pure Fiction, une belle librairie, le Livre en Fête, dans les rayons desquelles on a pu me voir flâner, et où j'ai appris que Peter Handke, avec lequel je me trouve quelques affinités qui vont au-delà d'une vague paronymie patronymique – mon Pas Liev à mon sens doit moins au Château de Kafka qu'à l'Angoisse du gardien de but au moment du penalty –, j'ai appris disais-je que Peter Handke venait sans m'en informer de faire paraître un essai sur ma personne, car comment lire autrement un livre intitulé Essai sur le fou de champignons ? Or voici qu'en défaisant mes bagages j'ouvre le livre au hasard et que j'en ai quasi l'immédiate confirmation :

« Sa première époque de folie de champignons fut suivie d'une moitié de vie où le monde des champignons n'eut plus guère d'importance pour lui. Et si oui, ce fut plutôt dans un sens défavorable : après l'acquisition d'une maison en ville – qui bizarrement se trouvait isolée, bien loin des autres habitations de son quartier et ressemblait plutôt à une ruine quand il y entra – proliféra dans l'un des murs des fondations, très peu de temps après son installation avec sa femme et son enfant, ce que l'on appelle la mérule pleureuse, qui s'incruste dans le bois et le mortier, descelle même les pierres de granit, et contre laquelle il n'y eut rien à faire – il fallut abattre le mur (ce qui ne fit d'ailleurs pas de mal à l'intérieur de la maison). » (p. 31, traduction par Pierre Deshusses)

Je me souviens parfaitement de cette immense champignon (il devait bien mesurer 1m50 de haut sur 1 m de large, que nous découvrîmes, ma femme et moi, derrière notre armoire au moment non pas d'emménager mais de quitter notre appartement pantinois (ce n'était pas une maison) ; il y avait un gros problème d'infiltration dans le mur de la salle d'eau. Est-ce une réminiscence ? je l'ignore – mais la mérule pleureuse revint, Serpula lacrymans, hanter mes pensées au point de devenir l'un des acteurs principaux de Monsieur Le Comte au pied de la lettre dont le dernier chapitre, ce n'est pas vraiment spoiler que de le révéler, s'intitule précisément « Les larmes de la Mérule », et de faire un retour discret dans mes toutes récentes Notes sur les noms de la nature :

Mérule pleureuse
est le nom qu’on trouve dans les livres
pour désigner
leur ennemi naturel.



(Un coup d’œil sur la page de gauche (du livre de Handke) me ramène à des formes mycologiques plus traditionnelles et moins inquiétantes, « répondant au nom de "lépiotes élevées" ou "coulemelles" », j'imagine qu'en allemand aussi il change selon la sorte d'intérêt qu'on porte à la chose, ici clairement gastronomique, encore une fois je confirme : c'est bien « panés et frits à la poêle comme des escalopes » que les chapeaux de coulemelle doivent se déguster.)

lundi 20 novembre 2017

retour de Pure Fiction

Voilà, la Maison de Pure Fiction, c'est terminé ; retour à la réalité. Tout de même, quelques images pour vous montrer combien cette résidence d'écrivain est bien nommée, toutes prises dans les abords immédiats. En effet j'ai évidemment passé l'essentiel de mon temps à écrire, on en reparlera, et à lire aussi, notamment Tanguy Viel, que je découvre seulement avec son Article 353 du Code Pénal, émouvant et a posteriori troublant justement parce qu'émouvant ; Marie Cosnay avec son très beau Aquerò qui revisite la grotte où la fille l'a vue, et Isabelle Desesquelles, qui sait terminer son roman d'amour juste avant qu'il ne commence, car Un jour on fera l'amour, c'est beau comme un film d'hier ou de demain.







mercredi 18 octobre 2017

dernières nouvelles avant départ en pure fiction

Plusieurs choses. Je suis très heureux de la prochaine parution de mes Notes sur les noms de la nature, que j'évoquais dans le billet précédent, et qui va paraître incessamment aux éditions des Grands Champs, au catalogue desquelles j'aurai si je ne me trompe l'honneur d'être le premier auteur vivant.
Avec un peu de chance, il ne sera peut-être pas impossible de voir le livre, l'auteur vivant et son illustratrice Florence Lelièvre au Salon de l'Autre Livre (Espace des Blancs Manteaux, 48 rue Vieille du Temple à Paris), si je peux y être ce sera le samedi 18 novembre, car le dimanche 19 je serai au Salon des Essarts-le-Roi, rue du 11 novembre, avec j'espère lesdites Notes, en tout cas avec Elise et Lise, Pas Liev et quelques autres. Ces Notes sur les noms de la nature ne tromperont pas leur lecteur : il y s'agira bien des noms qu'on donne à ce qui vit. J'aime à penser que ce sera mon premier livre de poésie assumé.

En attendant je vais disparaître un peu en pure fiction, car tel est le nom de la maison qui m'accueille en résidence d'écrivain pour les semaines à venir, j'ai maille à partir avec un projet de roman qui me résiste un peu et je dois bien le reconnaître : j'ai besoin d'un peu de tranquillité pour écrire.

samedi 14 octobre 2017

Mon 13 novembre

Je suis en train de lire le livre d'Erwan Larher, Le Livre que je ne voulais pas écrire que je ne voulais pas lire. Ça me prend du temps parce que je n'arrête pas de penser. Alors quand même je vais peut-être raconter deux ou trois choses ici, pour m'arrêter de penser un peu, si c'est possible.
Erwan, d'abord. On ne se connaît pas très bien mais sur Internet depuis un bout de temps quand même ; vers 2009-2010 on allait faire les justiciers sur le blog de Wrath, il y avait aussi Philippe Jaenada ; quelques blogueurs doivent s'en souvenir ; je ne sais pas trop pourquoi on faisait ça ; moi c'est parce que j'aime bien les gens qui ont tort, ça leur donne un surcroît d'humanité. Et puis on s'est lus, lui Liquide moi Qu'avez-vous fait de moi ?, je crois bien que c'est par moi que tu as connu Quidam Erwan, et lu Jérôme Lafargue suite à un billet sur ce blog ; tu me diras si je me trompe ; finalement c'est bien les blogs. Et rencontrés aussi, à la Fête de l'Huma et peut-être ailleurs aussi. Et puis on s'est perdus un peu de vue, et de temps en temps un livre d'Erwan sortait et je me disais qu'il faudrait que je le lise, j'avais trouvé le premier drôle et intelligent, et puis le temps passait et puis voilà.
Et puis on est arrivé au 13 novembre 2015. Moi je savais depuis la veille que ce jour-là il allait se passer une chose incroyable, une chose qui allait changer le monde. C'est un peu montrer ses fesses que de raconter ça mais tant pis. J'avais réussi à écrire Pas Liev et c'était le grand livre de ma vie même s'il n'est pas très long, bien plus grand que moi tellement que j'avais peur (j'ai toujours peur) de l'après. Et il y avait des gens qui avaient l'air d'être d'accord. J'attendais un article dans Libé notamment et ailleurs aussi et le 13 novembre je savais depuis la veille que j'en attendais un très spécial. Pas très spécial seulement parce que c'était dans le Monde et que je n'avais encore jamais eu d'article dans le Monde mais parce qu'il serait signé Eric Chevillard et Chevillard je l'aime comme un frère inconnu dont j'aurais été séparé à la naissance (c'est par lui que je suis revenu à la lecture en 2001, j'ai déjà raconté ça, bref).
Alors le 13 novembre c'était forcément le plus beau jour de l'année 2015. J'étais à Paris ce jour-là, notamment au Salon de l'Autre Livre, j'y avais vu notamment mes éditrices des Grands Champs (oui, vous avez bien lu « mes » : un petit livre de poésie scientifique illustrée intitulé Notes sur les noms de la nature va paraître incessamment). Et puis je suis rentré, je ne me souviens plus, je me souviens juste que le soir je suis allé faire un tour sur Facebook et j'ai compris qu'il se passait quelque chose. Tout était étrange, étrange. Chez moi tout le monde était couché, personne à qui parler. J'ai envoyé quelques messages pour prendre des nouvelles, je n'en ai reçu que de rassurantes. Est-ce que je me suis dit que personne ne lirait le bel article de Chevillard ? Sûrement, mais je ne m'en souviens plus. Plus tard je me suis rappelé que quelques jours après la sortie de mon premier roman au Seuil, deux avions percutaient les tours du World Trade Center. Oui, j'étais sûrement encore plein de moi-même.
Le lendemain matin, je m'inquiétais de ne pas avoir de nouvelles de ma sœur. J'ai réussi à avoir mon frère. C'est lui qui m'a dit. Il m'a dit que Frédéric était au Bataclan et qu'il s'était pris une balle dans la mâchoire.
C'est un homme, il a trente ans, il est grand et mince, sportif, il a une compagne, un métier.
C'est, avec sa sœur, le premier bébé dont j'ai changé les couches. C'est lui qui m'a appris quelle étonnante quantité de caca un petit bébé est capable de produire. C'est peut-être à ce moment-là que je suis devenu adulte.
Il était pas loin d'eux, il les a vus avant. Ils étaient comme tout le monde. Lui aussi, il a cru à des pétards. A un moment où ils se sont arrêtés de tirer pour recharger, il en a profité pour s'enfuir par l'autre côté, la petite rue, pour s'éloigner le plus possible. En tenant sa mâchoire à la main car elle ne tenait plus. Il s'est retrouvé dehors et il s'est passé du temps, longtemps avant que dans un café il ne trouve de l'aide. On n'aide pas facilement un gars qui a la gueule en sang et qui ne peut pas parler. C'est un couple, des gens de son âge, qui se sont occupés de lui, et qui n'ont pas osé monter dans le camion des pompiers parce qu'ils ne le connaissaient pas vraiment. Et qui ne savaient pas s'il avait survécu jusqu'à ce qu'il les retrouve pour les remercier et les rassurer. Car cette histoire se finit bien – à la manière dont les histoires se terminent bien dans la réalité.
Car pendant un temps, on ne savait pas s'il pourrait reparler. On ne savait pas s'il pourrait sourire.
C'est peut-être parce que pendant un temps on lui a ôté la parole que j'ose parler de ça aujourd'hui.
Sa mère, sa sœur et sa compagne (l'ordre est juste celui dont moi j'ai fait leur connaissance) ont été avec lui tout le temps ; mais c'est lui aussi, lui d'abord qui, en se sauvant – en se sauvant la vie – a sauvé la leur, et a sauvé la nôtre. Merci à tous ceux qui ont survécu.
J'ai écrit un truc comme ça, sur Facebook, juste ça, en quelques mots. Je pensais que les gens ne comprendraient pas, souvent on ne comprend pas tout ce que je dis, c'est normal. Mais tout le monde a compris.
Et Erwan, pendant ce temps, j'ai appris qu'il était à l'hôpital (mais pas le même que Frédéric, du coup je n'ai pas eu le courage d'aller le voir), j'ai appris à peu près en même temps qu'il publiait chez Quidam, Marguerite n'aime pas ses fesses ; c'était bizarre d'apprendre ça en même temps, et j'ai vu tout le monde autour de lui, et qu'il allait s'en sortir alors je l'avoue, je n'ai pas tellement pensé à lui. Le chagrin est un sentiment égoïste. N'empêche, c'est un peu tard mais je l'embrasse.

Voilà, pour une fois j'ai été un peu long mais je crois qu'il me fallait bien ça pour pouvoir continuer tranquillement ma lecture.

mercredi 11 octobre 2017

Cette défense qui est en fait une attaque qui est en fait une défense

Je suis fier comme Artaban : je ne suis pas cité dans le dernier livre d'Eric Chevillard. J'ai nommé : Défense de Prosper Brouillon.
Rappelez-vous : pendant six ans, six années merveilleuses, Chevillard a tenu sa chronique littéraire au Monde des Livres. Et puis, il y a peu, il a jeté l'éponge. Désespoir dans les foyers. Heureusement Claro a pris la suite, on peut lui faire confiance.
Et l'on peut comprendre Chevillard. Il a dû s'en farcir, des horreurs. Mais dans un souci très clairement écologique, voici qu'il nous en sort Défense de Prosper Brouillon ! Soucieux de ne rien laisser perdre, Chevillard fait bien mieux qu'y recycler ses propres chroniques (comme aurait fait par exemple un Patrick Besson) ; ce qu'il nous ressert, ce sont les phrases les plus ridicules de nos plus ridicules auteurs à succès du moment et qui, attribuées à ce Prosper Brouillon qui les incarne tous et toutes, trouvent soudain un éclat inespéré. Garanties authentiques, elles sont pourtant méconnaissables. Des phrases telles que « On n'entendait pas siffler le passage du temps », « Le visage de la jeune femme se précisa et lui empoigna l'âme » ou dans la même veine néo-romantique « Une fille, ça s'ouvre et ça se ferme : le problème est de trouver le bon mot de passe » deviennent les clés de voûte d'une authentique œuvre littéraire ; on ne pouvait pas trouver à de telles perles meilleur défenseur que le narrateur de Défense de Prosper Brouillon. Les voici enfin dans un livre qui vaut vraiment quelque chose ; et il y a au fond une sorte de paradoxe dans cette attaque déguisé en défense : les auteurs sont (anonymement, on n'est pas cruel) condamnés mais au moins leurs pires phrases sont sauvées.

Défense de Prosper Brouillon est illustré par Jean-François Martin qui illustrait la chronique d'Eric Chevillard au Monde des Livres et publié par les éditions Notabilia.

dimanche 8 octobre 2017

Mon ami Paillard fait son homme-orchestre.

Je viens de (re)découvrir, mais cette fois sur papier, le premier tome de Mon ami Terrier, de Jean-François Paillard, rappelez-vous, ah non, je ne vois rien sur ce blog, je dois perdre la tête, c'est parce que je le lisais sur son site, Territoire3, lequel se fait éditeur et y édite donc Les scandaleuses privautés de mon ami Terrier ; c'est le premier tome de l'homme-orchestre Paillard qui est aussi l'auteur des dessins, premier tome avalé ce matin en guise de petit déjeuner, il y en a trois comme le territoire, j'y reviendrai quand j'aurai lu les deux autres. De celui-ci je ne vous copie pas d'extrait, mieux : je vous mets le son, c'est interprété par Brigitte Guedj, écoutez :

mercredi 4 octobre 2017

Oui, Amazon, j'ai trouvé ce commentaire utile.

Tiens, en passant sur le site d'Amazon, je tombe sur ce commentaire à propos d'un livre que je n'ai pas lu mais d'un auteur dont j'ai vraiment beaucoup aimé un autre livre, et dont j'efface le nom car là n'est pas mon propos :

« J'ai beau chercher : à part les suggestions d'Amazon, je ne vois pas ce qui m'a poussé à acheter ce bouquin : pas de quatrième de couverture sur la fiche produit, pas de commentaire(s) de clients à ce moment là.. mystère. En tout cas, si c'est une suggestion du moteur Amazon, c'est complètement raté.
Dès la première page, on se dit que l'auteur a lu 'Acide sulfurique' d'Amélie Nothomb. On en déduit qu'il a aimé, et qu'il s'est dit 'pourquoi pas moi ?'.. C'est justement là le GROS problème : L'auteur n'est pas Nothomb, loin s'en faut. »


Il y a toujours sur Amazon une petite rubrique « Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? » C'est intéressant, tout compte fait ; car si évidemment j'ai d'abord trouvé ce commentaire idiot (l'idée que l'auteur ait pu vouloir imiter Nothomb au premier chef), je le trouve aussi finalement utile. Le commentateur se plaint à juste titre d'avoir été fourvoyé par les suggestions d'Amazon ; la plainte est on ne peut plus recevable. Un vrai libraire, un de ces êtres de chair et de sang qui ont pour vocation non seulement de vendre des livres mais aussi d'en faire découvrir, aurait su, avec le tact qui caractérise sa profession, lui faire sentir qu'on n'était pas avec ce livre dans de la littérature commerciale (laquelle n'est pas non plus forcément calamiteuse, là n'est pas non plus le propos) mais dans quelque chose de littérairement plus ambitieux. Il aurait pu soit aiguiller le lecteur vers autre chose ou encore, dans un monde idéal, simplement dégager l'horizon d'attente dudit lecteur, condition essentielle à toute bonne lecture, lequel au sortir de celle-ci, légèrement interloqué, aurait peut-être été traversé par la pensée qu'il était en train de découvrir quelque chose.

lundi 2 octobre 2017

La glace fond, lisez Baqué !

Inplicit Joël Baqué, la fonte des glaces :
« Louis prend la tasse de café et remercie Alice devant le corps raidi. »
Pour ceux qui auraient oublié la règle de ce petit jeu littéraire que j'ai inauguré il ya quelques mois : je prends les premiers mots de l'incipit auxquels je colle les derniers mots de l'explicit. Ça colle particulièrement bien ici, on a presque l'impression que la phrase va de soi. Ça colle même, oserais-je le dire ? improbablement bien.
Des quatre romans publiés par Joël Baqué (je les ai tous lus, vérifiez par vous-même, et même un peu aussi sa poésie), la fonte des glaces est le plus improbable : l'histoire d'un charcutier retraité et déprimé qui devient sans le vouloir une icône de la cause écologique. Il y a quelque chose là qui tient de l'effet papillon et qui signe à la fois une conception de la littérature et une vision de la relation de l'homme au monde. Joël (oui j'avoue c'est un copain) laisse à la littérature la chance du hasard et le destin de son charcutier sur la banquise n'est pas plus invraisemblable au fond que celui du policier poète que l'auteur est aussi. Il peut faire mourir un personnage sous le pied d'un éléphant (le père du héros) sans qu'on se dise « c'est un peu gros » : le ton y est qui rend tout possible et la couleur trop voyante (un orange récurrent de père en fils) lui va bien.
Du point de vue du lecteur que nous sommes vous et moi, attendez-vous clairement à du cocasse, mais la loufoquerie est douce et nous parle de l'homme et du monde en en disant au fond la même chose que le très beau et quand même assez triste La mer c'est rien du tout du même Baqué de l'an dernier. Il y a quelque chose sur quoi clairement on n'a pas prise mais on va faire quand même. La chance au hasard que l'auteur donne à son écriture aboutit à des romans à chaque fois bien singuliers, l'écriture elle-même n'y est pas même ; il y a de l'aventure dans cette façon de la pratiquer, elle n'attend plus que vous.
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dimanche 1 octobre 2017

cata

Le négativisme, c’est-à-dire l'opposition à toute proposition, défini par Henri Ey comme le « refus de tout contact avec autrui et avec le réel », est un des symptômes de la catatonie. Le catafalque n'est pas loin, la catastrophe non plus. Voire le cataclysme.

vendredi 29 septembre 2017

Un auteur sur Facebook

Facebook est le lieu de l'ambiguïté, notamment pour qui s'y est inscrit pour des raisons d'abord autopromotionnelles. La pratique de la littérature telle que je la conçois repose sur une telle nécessité de l'effacement de soi que je peine à dire « je » et paradoxalement je le fais, et voici qu'en circonstance aggravante je le fais sur le lieu a priori dédié à l'exposition de soi-même. Mais qui donc est ce « je » qui ici s'exprime sinon le malin que j'y fais ? Car l'auteur qui se montre forcément fait son malin et son malin n'est qu'un double plutôt dégradé de lui-même. Heureusement que faire le malin est idiot, et que j'aime l'idiotie dans tout ce qu'elle a d'humain. Ce « je » n'est qu'un jeu (de mots éculé) qui joue avec d'autres jeux derrière lesquels se cachent d'autres « je » qui se montrent moins que parfois leur photo de profil n'ont l'air de le faire : être sur Facebook reste possible et possiblement un plaisir parce et tant que personne n'est dupe.
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lundi 25 septembre 2017

25 ans d'Attente

Demain soir à la Maison de la Poésie de Paris, les éditions de l'Attente fêtent leurs vingt-cinq ans ! Il y aura bien sûr les éditeurs et trois de leurs auteurs et si vous venez vous aurez droit à un peu de Mémoires des failles susurré dans le creux de l'oreille par l'auteur desdites failles, me suis-je laissé dire. Tout le détail de la soirée est ici.
« Les 25 ans des éditions de l’Attente »

mercredi 20 septembre 2017

Elise et Lise et d'autres Quidam à Belfort

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Les vendredis se suivent et se ressemblent comme se ressemblent Elise et Lise : vraiment et pas du tout. Après-demain c'est à Belfort que les libraires du Chat Borgne (36 faubourg de Montbéliard à Belfort) me font le plaisir de m'accueillir pour parler d'Elise et Lise et de quelques autres Quidam, y compris parmi ceux que je n'ai pas commis. Elles seront là elles-mêmes d'ailleurs, à ce que dit la rumeur ; venez donc vérifier par vous-mêmes !
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mercredi 13 septembre 2017

Annocque à la Lanterne

Vendredi 15 septembre à 20h45, La Lanterne, pôle culturel de Rambouillet, 5 rue Gautherin, me fait le plaisir de m'inviter pour un entretien animé par Gérald Roubaud autour de mon travail d'auteur. Christophe Brault lira des extraits choisis par ses soins et rien que pour ça il faut venir !
(Et on pourra aussi se procurer les livres.)

lundi 11 septembre 2017

le nom des lespédèzes

La rosée blanche
ne tombe pas des lespédèzes
ondulant au vent

Bashō, traduit par Joan Titus-Carmel, chez Verdier

Car j'aime retrouver à l'autre bout du monde le nom des lespédèzes qui vont bientôt fleurir dans mon jardin.

dimanche 10 septembre 2017

Black Bassmann

« Le public avait boudé. Parler de bouderie était un euphémisme. Le premier soir, alors que le monologue avait déjà débuté, trois grands brûlés s'étaient affalés sur les sièges du dernier rang, peut-être ayant cru que l'édifice dans lequel ils venaient de pénétrer, et qui étaient un des seuls à tenir encore debout dans la ville, avait une vocation médicale. Sans avoir eu le temps de mesurer l'ampleur de leur méprise, ils avaient émis quelques râles, puis ils avaient observé un silence quasi sépulcral. Sous l'unique lampe, à l'autre bout du dépôt, un homme censé représenter l'ensemble des victimes de la consternante crapulerie humaine, vêtu de lambeaux et portant justement un masque de grand brûlé, déversait en direction de son comparse sa longue amertume, sa désespérance et sa philosophie du vide. Ce soir-là, Gavadjiyev avait entendu l'entrée et l'installation de ces trois spectateurs, et, durant toute la durée de la représentation, il avait spéculé avec plaisir sur les effets du bouche-à-oreille qui ne manquerait pas d'attirer bientôt vers le théâtre de nouveaux amateurs. Il avait apprécié le fait que ces trois hommes fussent restés sans bouger, faisant preuve d'une belle qualité d'écoute. Toutefois, à la fin de la séance, il avait été un peu refroidi par l'absence d'applaudissements, et, une fois les lampes de la salle rallumées, il avait dû accepter la réalité : le public n'avait pas survécu. »

C'est un extrait de Black Village, de Lutz Bassmann, qui vient de paraître chez Verdier. Si vous n'êtes pas encore familier de l'humour du désastre, en voici un bel exemple. Malgré la couleur du village, rien à voir avec l'humour noir : les livres de Bassmann sont tous pleins d'une tendresse désespérée pour l'humanité – et même un peu au-delà de l'humanité. Eh bien sûr un peu au-delà de l'au-delà.

Bassmann n'étant pas présent dans ce monde, la librairie Charybde a invité jeudi dernier son porte-parole Antoine Volodine. Vous avez peut-être raté ça. La vie est injuste. Mais il y aura sans doute un enregistrement.

mardi 5 septembre 2017

Elise et Lise en été

Et donc cet été Elise et Lise ont fait l'objet d'un bel article d'Alain Nicolas dans l'Humanité.fr, qui voit leur auteur comme un "virtuose de la désorientation", c'est ici ; et sur le blog l'avis textuel de Marie M qui me considère comme un "magicien des mots et des histoires, un diabolique conteur, c'est là.

lundi 4 septembre 2017

Bienvenue sur Terre

On voit les choses de là où l'on se trouve. En vadrouillant sur le Net je tombe sur un article de Purepeople (ça ne s'invente pas un titre pareil) où je lis que, enfin non je vous le recopie, c'est plus simple :

« Il y a quelques jours, Éric Naulleau a publiquement critiqué le recrutement de Christine Angot dans On n'est pas couché. Auprès de Paul Wermus pour VSD, le polémiste a déclaré : "Est-ce qu'une romancière parmi les plus médiocres de ces dernières années fera une bonne critique ?"
Samedi 2 septembre, quelques heures avant la grande première de l'écrivain de 58 ans dans ONPC, Laurent Ruquier a pris sa défense dans l'émission On refait la télé sur RTL. Et il n'y est pas allé de main morte avec son ex-collègue.
"Éric Naulleau a été un très bon chroniqueur mais, que je sache, il n'a pas pour l'instant vendu beaucoup de livres", a tout d'abord déclaré l'animateur avant de préciser que son ancien collaborateur a "mal digéré" son départ du programme après quatre ans d'antenne.
Puis, Laurent Ruquier a tenu à rappeler que c'est un peu grâce à lui si Éric Naulleau s'est fait un nom : "Je pense avoir aidé à le faire connaître, je ne suis pas sûr qu'on le connaissait beaucoup avant. Donc je pense qu'il pourrait au moins avoir ce petit souvenir et se dire, 'Allez, je laisse tranquille ceux qui me succèdent à ma place.' Ce serait élégant de sa part." Le message est clair ! »


Ce genre d'article me fascine, j'avoue. Je dois vivre sur une autre planète. Une planète où vendre « beaucoup de livres » ne fait pas un écrivain. Une planète où « se faire un nom » n'est tellement pas la priorité que personnellement j'ai connu Naulleau avant Ruquier, comme chroniqueur au Matricule des Anges et surtout par sa maison d'édition L'Esprit des Péninsules. C'est parce que je l'ai vu par hasard à la télé que parfois, je l'avoue, j'ai regardé cette émission, On n'est pas couché, et que j'ai mis un visage sur le nom de Laurent Ruquier. Et si vous voulez savoir ce que j'en pense, eh bien l'Esprit des Péninsules, c'était bien.
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vendredi 1 septembre 2017

Les hommes manquent mais heureusement le livre est pauvre.

Et pourquoi pas une rentrée littéraire plastique ? A l'opposé de la marchandisation de la littérature et de son apogée saisonnier, voici qu'avec Philippe Agostini je me livre à la pratique du livre pauvre. Il y en a quatre conçus et peints par ses soins et écrits par les miens qui sont en fait chacun un exemplaire unique, et dont aucun ne dit exactement la même chose, sauf l'essentiel, à savoir que
les hommes manquent.





jeudi 31 août 2017

le livre que je ne voulais pas

Je ne parlerai pas tellement de la rentrée littéraire qu'on pourrait aussi bien appeler hareng très téméraire tant ce concept est saugrenu. Il n'empêche qu'il y paraîtra, qu'il y paraît, qu'il y est déjà paru des livres que je lirai, ou que je lirais bien, ou que je regretterai de n'avoir pas lu mais il ne sera jamais trop tard – sauf un jour peut-être parce qu'il paraît que tout a une fin. Précisément. A ce sujet ou justement non il y en a un qui s'intitule Le livre que je ne voulais pas écrire et à propos duquel je vais faire mon Pierre Bayard en attendant de le lire. Il faut dire que pour moi c'est un peu le livre que je n'aurais pas voulu lire, et que sûrement je lirai quand même (même si peut-être pas tout de suite, ou peut-être que si, tout de suite ; on verra). Je n'aurais pas voulu le lire – comme son auteur, Erwan Larher, n'aurait pas voulu l'écrire. Mais s'il l'a écrit, s'il a pu l'écrire et s'il a senti qu'il pouvait et qu'il devait l'écrire, si le livre s'est imposé à lui comme je crois qu'il s'est imposé, alors je le lirai. Je vais sûrement pleurer un peu – je ne vais pas tout dire pourquoi mais j'en ai dit déjà un peu ici, vous pouvez cliquer – mais connaissant Erwan je vais sûrement rire aussi. Et penser. Panser, peut-être. Connaissant Erwan depuis son tout premier, Qu'avez-vous fait de moi ?, je sais aussi qu'il ne fera pas de la littérature une simple matière à sujet. Il s'est trouvé qu'il a rejoint Quidam, mon éditeur. Il s'est trouvé que comme tant d'autres personnes il est allé à un concert le 13 novembre. Il s'est trouvé que quand il était à l'hôpital je n'ai pas tellement pensé à lui tout simplement parce que je pensais à quelqu'un d'autre qui y était aussi (pas le même hôpital mais le même concert oui), je lui fais la bise pour ça aussi. Alors du coup ça mérite bien tous mes vœux à son livre, avant même que je ne le lise.

lundi 28 août 2017

conseils d'écriture

La recherche de l'incompréhension est un procédé réaliste. Il ne faut toutefois pas en abuser. Mais c'est un procédé réaliste. A manipuler avec modération, mais réaliste.
La répétition aussi est un procédé réaliste. De celui-là non plus il ne faut pas abuser. Mais il est réaliste. Très très réaliste. Réaliste. La répétition.
On peut utiliser la répétition pour favoriser l'incompréhension. C'est très réaliste. Peut-être que c'est encore plus réaliste. Mais il ne faut pas en abuser. Il ne faut pas.  

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samedi 26 août 2017

nouvelle

Une fois, nous avons trouvé un restaurant, dans un quartier où nous n'allons pas très souvent. Nous avons pris le même plat, à base de viande de mouton et de petits pois. Il y avait sûrement d'autres choses dedans. Nous nous sommes régalés. Du coup, par la suite, lorsque nous repassions dans ce quartier, nous retournions dans ce restaurant, et nous prenions le même plat. Comme c'était un quartier où nous n'allions pas souvent, nous ne sommes retournés que deux ou trois fois dans ce restaurant, peut-être même moins. Mais à chaque fois, nous nous régalions. Et puis une fois, nous sommes retournés dans ce quartier et dans ce restaurant, et nous avons pris le même plat. Mais nous ne sommes pas régalés. Le plat paraissait tout à fait quelconque, et même légèrement écœurant. Pourtant il était identique à l’œil, et aucun des ingrédients ne paraissait avarié. Pourtant nous n'avions pas eu l'occasion de nous en lasser, à y goûter une ou deux fois par an. Mais quelque chose avait changé. C'était peut-être lui. C'était peut-être nous. On ne peut pas savoir. Nous nous sommes posé la question. C'était une question intéressante. Nous ne sommes pas retournés dans ce restaurant, alors nous n'avons pas su la réponse.

vendredi 25 août 2017

Style de Philippe

"Philippe peine à trouver son style", clame-t-on sur tous les médias - alors que je ne fais rien d'autre que tenter de lui échapper.

jeudi 24 août 2017

La fin du Monde est remise à une date ultérieure.

Tout à l'heure je suis tombé sur un article dans un hebdomadaire culturel. Le sujet m'intéressait, alors j'ai lu l'article avec intérêt. Quand j'ai terminé ma lecture, j'ai compris que c'était une critique littéraire : il y avait un titre, un nom d'auteur et un nom d'éditeur. Il y a quand même un problème. (Pour être clair – je n'aime pas être clair, mais c'est parfois utile – l'article ne parlait pas du livre, mais de son sujet.)
Dans le même ordre d'idée, j'avoue que quand j'ai lu qu'Eric Chevillard arrêtait sa chronique au Monde, celui-ci a failli s'écrouler. Mais voici que j'apprends l'arrivée dans ce même Monde de Claro et de Céline Minard. La fin du Monde est donc remise à une date ultérieure, comme dirait Tintin (dans l'Etoile mystérieuse), on va quand même pouvoir rentrer.

vendredi 18 août 2017

en attendant la fin de l'été-machine

La rentrée littéraire, c'est sûrement l'occasion de parler de l'Eté-machine de John Crowley, ce roman paru en 1979 et traduit par Rémi Oliska, repris en 2006 par les Moutons électriques et qu'on peut lire aujourd'hui dans la collection Points. C'est un roman post-apocalyptique et merveilleux, qu'on lit comme une formule magique. On y suit Roseau Qui Parle, ce jeune parleur véridique qui veut retrouver les choses perdues après la grande tempête provoquées par les anges, les hommes d'autrefois qui volaient dans d'étranges machines. On n'est jamais sûr de tout comprendre tant l'univers qu'on découvre avec le narrateur nous est étranger – étranger mais pas nécessairement hostile comme le veut une certaine tradition du récit apocalyptique. Il y a au contraire chez tous les personnages, si différents soient-ils, une sorte de bienveillance qui interroge. Roseau Qui Parle est le narrateur, animé à la fois par un amour perdu puis retrouvé puis perdu de nouveau et par une quête qui dépasse et même met en jeu sa simple personne. Le destinataire n'est pas le lecteur mais un ange (au sens que ce mot a dans le roman) ; narrateur et destinataire n'appartenant pas au même monde ont de séculaires raisons de ne se comprendre que par bribes, et c'est aussi la situation dans laquelle se retrouve le lecteur. Du coup, la lecture est très contemplative, et en effet c'est beau. Tiens, j'ouvre le livre au hasard :

« C'est en tout cas par un jour rempli d'odeurs et de petites choses pâles qui éclataient partout dans la forêt qu'avril fit son entrée. Et bien qu'il ait déjà plu à d'autres reprises, la Liste attendit ce jour-là pour sortir ses parapluies.
Je les regardai, de l'autre côté du Mur-Passage, déambuler avec leurs parapluies ouverts, sur la grande place de pierre. Il y en avait avec des pois, d'autres avec ou sans baleines ; certains étaient mal ouverts, d'autres carrément à l'envers. Capuchon était parmi eux, avec un parapluie plus large que tous les autres et une poignée étrangement sculptée. Il me sourit comme s'il pouvait me voir aussi bien que je les voyais. »


Et merci à Hugues Robert de la librairie Charybde de m'avoir mis ce livre entre les mains.

lundi 14 août 2017

tentative de désécriture d'un sonnet commis dans les années 80 du siècle dernier

Nue la nue
Nue
allongée au loin
qui dores
qui dors
et t’étires Au soleil
au soleil déclinant
déclinant tes vaporeux appas
Tu t’éloignes
encor
des lieux
des lieux que tu trompas
De ton ombre
diffuse
ton ombre diffuse
ton ombre diffuse et féconde
et féconde
en délires

Seul
dorénavant moi
sur le sol trop fangeux
Seul dorénavant moi sur le sol
trop fangeux
trop fangeux parmi tous les mortels
Parmi tous les mortels abandonnés
du rêve
J’ai connu
le plaisir
j'ai connu le plaisir
J'ai connu le plaisir de la vie qui s’élève
le plaisir de la vie qui s'élève
Au-delà
Au-delà des sommets éthérés
et neigeux

J’ai nagé
et neigeux j'ai nagé
dans les cieux de ton évanescence
J'ai nagé dans les cieux
Bien plus haut que ces dieux
tristes
ces dieux tristes dont la naissance
Est marquée par
le poids
le poids de la réalité

Et si
tendant les bras aux cimes
aux cimes désirables
aux cimes des érables
roué
Mon être
à naître
Mon être
n’atteint plus
les joies impondérables
Mes désirs
mes désirs à buste d'hommes
mes désirs
à corps chevalins
Mes désirs
débridés
cavalent galopent fuient
fuient

loin de la cité

samedi 12 août 2017

Je ne sais pas pourquoi je me souviens.

On lit, et après on oublie. Quand on lit beaucoup, c'est pire. Quand on vieillit aussi, c'est pire. Pour m'assurer un souvenir suffisant (et encore), il faut que je lise le livre trois fois. Deux, c'est insuffisant. La vie est insuffisante, autant dire. Les livres dont on se souvient le mieux, souvent, sont ceux qu'on a lus dans notre jeunesse. Parfois on s'en souvient bien alors même qu'on a oublié le titre et le nom de l'auteur. Toutefois, parmi ceux-là, il y en a dont je me souviens beaucoup mieux que d'autres. Ça veut peut-être dire qu'ils étaient meilleurs que d'autres. (Pour moi, hein, oui, pour moi ; mais ne chipotons pas.) Ou alors, peut-être que je les ai lus trois fois et que c'est pour ça que je m'en souviens mieux. Mais si je les ai lus trois fois, ce qui est possible après tout, ça veut peut-être dire qu'ils étaient meilleurs que d'autres. De ma période science-fiction, entre dix et quatorze ans environ, je me rends compte que je me souviens beaucoup mieux du Monde vert et de Croisière sans escale de Brian W. Aldiss que des trois premiers Fondation d'Asimov et de la plupart des Van Vogt. Bon, ça ne veut peut-être rien dire, sauf que je devrais peut-être les racheter, tiens, ces deux-là.

jeudi 13 juillet 2017

physique du sens

Il y a de la gravité dans tout énoncé. Tu écris quelque chose, et tout de suite, le sens ; le sens lui tombe dessus. C'est la loi de la gravité. Dans certains énoncés, la gravité est telle que la quantité de sens qui tombe est insoupçonnée. Et sous le sens : rien que le mot. Rien ne tombe sous le sens que le mot. Rien n'est vide. Rien n'est évident.
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mercredi 12 juillet 2017

Petra, Piera, Pierrette, Perrine

Ce jour-là un nuage d'ébène monta des profondeurs du ciel, répandit ses ténèbres.
Sautez

C'est l'inplicit (l'incipit suivi de l'explicit, quoi) de l'Apparition, de Perrine Le Querrec, paru aux éditions Lunatique. Je n'ai pas le temps d'en dire plus mais ça peut suffire pour donner envie, je trouve. C'est le cœur des hommes encore, à travers une apparition à trois petites filles d'autrefois, plus tout à fait petites, dans un village reculé qui devient le carrefour de toutes les croyances, les incrédulités, les curiosités. Trois petites filles aux noms de pierre : Petra, Piera, Pierrette. (Et le lecteur évidemment rajoute : Perrine.)
Et c'est un poème – aussi.

samedi 8 juillet 2017

une révélation

En France, il n'y a pas si longtemps, on coupait la tête des coupables ; et en effet cela fonctionnait comme une preuve irréfutable : si la tête était coupable, il y a fort à parier que le reste de l'individu l'était aussi.

jeudi 6 juillet 2017

addict aux champignons

La revue web Addict Culture m'a invité, et je l'en remercie, à leur offrir une madeleine ; les miennes évidemment poussent dans les bois et sont lisibles ici, cliquez donc.

dimanche 2 juillet 2017

inplicit

Hier j'ai inventé un nouveau jeu. C'est rigolo. J'ai appelé ça l'inplicit parce que ça consiste à prendre l'incipit et l'explicit d'un livre et à les coller l'un à l'autre. Ça nous fait l'économie de la lecture de tout le reste et c'est souvent très révélateur. J'ai commencé avec la Recherche et évidemment je suis tombé sur le très joli
« Longtemps, je me suis couché dans le Temps. »
Comme ça me disait quelque chose, j'ai fait une recherche et je me suis rendu compte que Genette l'avait déjà trouvé ; c'est dans Palimpsestes mais je n'ai pas relu tout le passage, j'ai envie de refaire mes petites trouvailles tout seul si vous voulez bien.
L'inplicit rendant le contenu du livre implicite son nom lui va bien je trouve. A notre époque du tout économique on a tout à y gagner, la Recherche en huit mots est vite lue et somme toute, qui sait, il reste l'essentiel. D'ailleurs taire est une tendance de la littérature, mon système a du bon.
Dans la foulée, j'ai inplicité quelques classiques que vous reconnaîtrez sans peine :

« Nous étions à l'Étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait la croix d'honneur. »

« Le 15 mai 1796, le Général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur : Ernest V adoré de ses sujets qui comparaient son gouvernement à celui des grands-ducs de Toscane. »

« Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui changeait pour lui l'aspect de la société. »

« Le rêve est une seconde descente aux Enfers. »

« Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l'université des remords aux regrets et des fautes aux souffrances. »
(De qui est celui-ci, hein ? On fait moins les malins.)

« C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.
Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour avoir touché au manteau de Tanit. »
(L'une des difficultés, pour certains romans, consiste à ne pas trop remonter l'explicit si celui-ci a le malheur de dire explicitement quelque chose du dénouement, afin de ne pas gâcher le plaisir des lecteurs qui auraient encore l'idée incongrue de lire le roman dans son intégralité.)

J'ai même essayé avec un recueil de poèmes (illustre) :
« La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau ! »
(Un inplicit qui me parle de ma sottise à trouver du nouveau dans l'inconnu – en l'occurrence ce jeu de l'inplicit : on est toujours renvoyé à ce qu'on fait.)

Puis je suis revenu au XXe siècle :

« Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit, qu'on n'en parle plus. »
« Nous voici encore seuls, mon oncle. »
(Oui, c'est le même auteur.)

« C'est le moment de croire que j'entends des pas dans le corridor », se dit Bernard. « Je suis bien curieux de connaître Caloub. »
(Facile, je le reconnais.)

« Aujourd'hui, maman est morte avec des cris de haine. »
(Mais hier, non. Demain non plus. Il n'y aura pas d'histoire. Pas de meurtre. Ou, s'il y a meurtre, il n'y aura pas de procès.)

Evidemment, cet auteur-ci ne pouvait échapper :
« Le voyage de Mercier et Camier, je peux le raconter si je veux, car l'ombre se parfait. »
« Je serai quand même bientôt tout à fait plus rien »
« Où maintenant continuer. »
(Remarquez comme ces trois derniers mots résument bien le problème qui se pose à Beckett après avoir terminé l'Innommable – car évidemment c'est lui.)

« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre et vous quittez le compartiment. »

« Il tenait une lettre à la main, abandonnée, inutilisable, livrée à l'incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps. »
(Un de mes inplicits préférés. C'est la Route des Flandres de Claude Simon – et c'est aussi la littérature.)

Comme mon ami Didier da Silva me disait le bien qu'il pensait de ce jeu (c'était sur Facebook, au fait – un terrain de jeu, quoi), je lui ai répondu :
« C'est à peine s'il somnole doucement dans le vent. », et vous, lisez donc Hoffmann à Tokyo si ça n'est pas déjà fait, à quoi il m'a répondu :
« Une autre brindille encore apparaît, au moins comme ça enfin c'est fini. »
J'avoue que cédant au narcissisme propre à la profession, j'avais déjà inplicité :
« C'était en plein milieu des champs. Il n'y avait pas de relief à la surface du monde. »

D'ailleurs j'avais bien envie de faire un sort aussi aux auteurs contemporains, par exemple à Pascale Petit :
« J'aime quand elle me dit On retrouvera nos corps recouverts de suçons et deux cents tonnes de cailloux inconnus sur Terre. »
C'est l'inplicit de Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir, un inplicit assez explicite je trouve ; quelque chose comme le faisceau minuscule et circonscrit d'une lampe torche dans la pénombre.

(Bon, ceux qui chercheraient des réponses peuvent regarder dans les libellés au pied de ce billet.)