samedi 4 avril 2020

Écrire et publier ou pas (30) (2008)


Tiens puisque ça fait 30 je vais peut-être m’arrêter là, au moins pour le moment. Ce qui suit est trop contemporain pour être raconté. Et puis vous verrez, ça a un sens de s’arrêter là.
En janvier j’envoie Mémoires des failles à Philippe Garnier, qui à l’époque est directeur éditorial chez Denoël. Ce n’est pas que je croie à une possible publication de ce texte, surtout celui-là, chez Denoël, mais j’ai la conviction que Philippe Garnier, lui, peut l’aimer – et aussi qu’il a une chance de connaître déjà mon travail puisque lui aussi a publié chez Melville. Mon père s’est perdu au fond du couloir, un petit livre étrange que j’ai vraiment beaucoup aimé. En effet, le surlendemain ou quelque chose comme ça de mon envoi, il m’écrit que Mémoires des failles le passionne, mais qu’il n’est pas sûr du tout que Denoël puisse quelque chose pour ce texte. Ça se soldera en effet par un repas à deux au restau ; Olivier Rubinstein, qui dirige Denoël à ce moment-là, n’est pas favorable. J’ai du mal avec les patrons, décidément. Mais bon, ça fait plaisir quand même.
C’est l’époque où, roulant sur la Nationale 10 – justement je vais faire reproduire le manuscrit de Liquide – en écoutant France Culture je tombe sur les Mardis littéraires de Pascale Casanova. L’invité n’est pas un auteur mais un éditeur, Pascal Arnaud. Il présente l’Ami Butler de Jérôme Lafargue, qu’il publie chez Quidam. Quidam, je ne connais que de nom. Le gars a l’air passionné. Je me dis que peut-être, je devrais lui envoyer quelque chose. La lecture de l’Ami Butler me le confirme. C’est Monsieur Le Comte au pied de la lettre que je lui envoie. Ce n’est pas un texte facile à publier, mais je ris toujours en le relisant. Et il me ressemble beaucoup. Je ne prends pas garde que le récit fait allusion, vers les premières pages, à « de peu scrupuleux quidams ». Très vite je reçois un clin d’œil de l’éditeur : « N’ayez crainte : le Quidam vous lira très scrupuleusement. » C’est engageant. J’attends un avis ; il ne vient pas.
Je continue, mais assez lentement l’écriture du roman qui à cette époque s’appelle encore juste Liev. Je lis beaucoup. L’idée d’un blog me tente. J’en lis plusieurs très quotidiennement. Le premier, ça a sans doute été les Lignes de fuite de Christine Genin ; j’y ai trouvé beaucoup d’idées de lecture. Didier da Silva et ses Idées heureuses m’y pousse un peu aussi. Bien sûr je lis aussi l’Autofictif de Chevillard, depuis le premier jour. J’ai envie d’y mettre un peu de tout. Aussi bien des avis de lecture, des billets d’humeur, des feuilletons littéraires. C’est pour Hublots, dès 2008, que je commence à concevoir Vie des hauts plateaux, qui plus tard deviendra un livre chez Louise Bottu.
Sans nouvelles de Quidam, je le relance, par acquit de conscience ; je crois que c’est mort. Pas du tout. Il me dit que Monsieur Le Comte lui plaît beaucoup, et qu’il est sûr que j’ai autre chose à lui proposer. Pas fou. Je lui envoie Liquide. Il prend tout, et la suite. On se voit, on discute. Je me souviens que très vite, on parle de littérature, de Raymond Federman, de Céline Minard : des livres que je n’ai pas écrits, qu’il n’a pas publiés.





Nouvelles très brèves (34) (et très à chute)


C’était peut-être le premier qu’il perdait. Ce ne serait pas le dernier, se dit-il en caressant son crâne.




vendredi 3 avril 2020

Nouvelles très brèves (33) (et très à chute)


Elle ne tenait plus vraiment à lui, et tout jeune qu’il fût, il le sentait bien. Il ne cessait de la taquiner pour accélérer les choses, il se sentait grandir.
Une petite souris officialisa leur séparation.


Day after day


Day after day, day after day,
We stuck, nor breath nor motion ;
As idle as a painted ship
Upon a painted ocean.

Les jours suivaient les jours en une vaine attente.
L’immobile bateau demeurait là, cloué,
Tel une sombre estampe accrochée, permanente,
Un portrait de vaisseau sur la mer englué.

Coleridge 1797, Annocque 1986.

J’en profite pour rappeler que ma relation au poète anglais fait l’objet d’un texte dont la première partie est parue récemment dans la revue Catastrophes, cliquez donc.



jeudi 2 avril 2020

Écrire et publier ou pas (29) (2007)


Il me reste à trouver un nouvel éditeur puisque Melville n’existe plus mais je me souviens que ça me tracasse moins. Je lis beaucoup, et notamment mes contemporains. J’ai noté (notamment) dans le Carnet vert Il y a de de Gabriel Bergounioux (donc j’avais déjà lu Il y a un), Pas Billy the Kid de Julien d’Abrigeon, Océan Pacifique de Hubert Mingarelli, Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir de Pascale Petit, Bleu horizon de Danielle Auby, Déplacements de Marie Cosnay, Faits II de Marcel Cohen, Maîtres et serviteurs de Pierre Michon, Tryphon Tournesol et Isidore Isou d’Emmanuel Rabu, Hoffmann à Tokyo de Didier da Silva… Il n’y a pas là-dedans un livre qui ne soit pas au moins très bon. Le paysage littéraire est mal balisé, c’est vrai, mais le lecteur vraiment curieux peut quand même s’y retrouver.
J’en profite aussi pour réécrire le début de Monsieur Le Comte au pied de la lettre, pour modifier la temporalité dans Liquide, pour écrire un nouveau début à Mémoires des failles. Tant qu’un livre n’est pas publié, il n’est pas terminé. J’écris aussi une nouvelle, une fois n’est pas coutume : Révolution. On peut la lire dans l’édition 2015 de la revue The Black Herald, en français et en anglais, dans la traduction de Rosemary Lloyd. Et puis je termine le premier jet du livre qui devrait ne pas être le prochain à paraître chez Quidam, mais le suivant. Oui, la temporalité est une chose compliquée.






Nouvelles très brèves (32) (et très à chute)


Il était glacé. Il sentait qu’il n’avait plus sa place. Dans une dernière et collective précipitation, il s’écrasa sur mon pare-brise.




samedi 28 mars 2020

un homme sans histoire


C’était un homme sans histoire. C’était sûrement un homme qui ne voulait pas avoir d’histoire puisqu’il a tout fait pour ne pas en avoir alors que l’Histoire même, celle de l’Algérie, s’est invitée dans sa vie. Sa vie c’est celle de Mohamed Bellahouel dont ce n’est pas le nom, dirait-il s’il savait, s’il savait que Marie Cosnay a entrepris d’écrire son histoire dont on ne sait rien sauf que ça quand même, ne rien savoir à ce point-là du grand-père de son propre fils, c’est forcément savoir quelque chose.

« J’ai été plongée dans le silence Bellahouel. (…) Ordinaire et, toujours cette fameuse ambivalence Bellahouel, extraordinaire. Rien ne se passait avec lui comme on lit que se passent les choses. Ni résistant ni nationaliste ni harki ni européen ni indigène ni musulman ni catholique. Ni de mère ni de père.

L’aîné de ses fils disait : mon père était protestant.
Quant à moi, je n’aurais réussi qu’à trouver des négations. »

Je coupe exprès quand Marie en dit un peu plus, c’est elle qu’il faut laisser dire ce qui peut être dit. If est un château, bien sûr, un château de roman de Dumas ; If est aussi l’hypothèse d’une biographie.



vendredi 27 mars 2020

Écrire et publier ou pas (29) (janvier 1996 à janvier 2006 – en attendant octobre 2015)


Si je n’avais pas noté ce qui suit dans mon vieux Carnet vert, j’aurais juré que tout ce que je vais recopier maintenant est beaucoup plus récent. Ce sont plusieurs notes, espacées dans le temps mais de moins en moins, et qui annoncent ce que peut-être j’ai fait de mieux (je préférerais dire : ce qui s’est fait de mieux par mon intermédiaire car c’est comme ça que je vis les choses).

Vendredi 12 janvier 1996
Pourquoi ne pas écrire une pièce de théâtre autour d’un personnage qui se croirait engagé comme précepteur dans une famille riche, mais que l’absence de l’enfant ou des enfants obligerait à assumer la fonction en principe temporaire de sous-intendant. Il pourrait y avoir, comme personnages, les parents, un fils presque adulte et apparemment amical, une fille qui lui ferait des avances qu’il repousserait ou feindrait de repousser par crainte – elle pourrait d’ailleurs être fiancée à un propriétaire du coin passionné pour la chasse –, un intendant, son chef, qui réclamerait le titre de gestionnaire, une servante en bas de l’échelle qu’il séduirait, d’autres domestiques, des invités à une partie de campagne ; le tout dans une atmosphère parfois assez proche du Château de Kafka.

Mardi 12 septembre 2006
Dans l’histoire du précepteur-intendant : ce qui compte pour lui, c’est la considération. Il aura, à un moment, le sentiment d’avoir été considéré, puis de ne plus l’être : d’être déconsidéré.

Mardi 9 janvier 2007
Dans un récit en point de vue interne (histoire du précepteur), celui-ci pourrait au préalable aller au cinéma, avant de se rendre là où l’attend son emploi. La fin du film serait muette. Un spectateur parlerait de remboursement mais on ne saurait pas s’il est sérieux ou non.
Plus tard, le précepteur doutera de l’existence des enfants.
Plus tard, il pourrait imaginer qu’ils sont morts, qu’ils ont été tués. On n’en saura jamais rien.

Mercredi 10 janvier 2007
Hier, puis à l’instant, jeté premières lignes d’un récit de ce genre. (De « Quand il sortit de la gare... » à « … Liev a pris un billet. »

Voilà, avec la dernière note même le nom du héros y est. Mais tout y était déjà presque, en tout cas la distribution des personnages, dès janvier 96 (alors que j’écrivais le début d’Une affaire de regard), pour un roman sur lequel je travaillerai jusqu’en 2015. Tout y est sauf l’essentiel, car l’essentiel n’est arrivé qu’au moment même où je l’écrivais vraiment, en direct. Mais c’est trop tôt pour en parler.
Le chapitre introductif avec le cinéma n’est plus dans le roman, il n’y servait à rien. Mais ça a été un bon lanceur. On peut encore le lire ici même, en un, deux, trois, quatre, cinq épisodes.
Et il n’est pas bien difficile a posteriori d’appliquer à l’auteur le commentaire du 12 septembre 2006, juste après la déception de la publication de Par temps clair.



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jeudi 26 mars 2020

Une origine du déni ?


Je ne m’étonnais guère de l’attitude du Président Américain face au COVID-19, et voici que je tombe sur ceci. Je vous laisse lire :

« Frederick Trump, né Friedrich Trumpf le 14 mars 1869 à Kallstadt (royaume de Bavière) et mort le 27 mai 1918 à New York, est un homme d'affaires américain d'origine allemande. Il fait fortune dans les villes champignons de la ruée vers l'or de l'Alaska, en gérant et en faisant construire restaurants et petits hôtels.
Il est le père de Fred Trump et de John George Trump et le grand-père de Donald Trump, 45e président des États-Unis.
Il meurt brutalement de la grippe espagnole en 1918 à l’âge de 49 ans. »


Frederick Friedrich Trump 2.jpg

mercredi 25 mars 2020

Billard à trois bandes (ou l'importance de la balistique dans la parole politique)

J'ai toujours eu tendance à considérer les ministres de l'Education Nationale comme des meubles (un peu encombrants certes pour ceux dont l'enseignement est le métier). Il arrive toutefois de temps en temps de réjouissants rebonds.

L’image contient peut-être : texte

Nouvelles très brèves (31)

Comme c'était devenu la mode pour les écrivains de tenir un journal de confinement, Philippe Annocque fit une petite poussée de fièvre à 38°1, par souci de crédibilité. Le lendemain, la fièvre était retombée : ça n'était pas une bonne idée.


dimanche 22 mars 2020

à propos


Je vous remercie de ne m’avoir pas demandé ce que j’en pense, ça m’aurait obligé à me demander ce que j’en pense.




samedi 21 mars 2020

Écrire et publier ou pas (28) (2006)


Rapidement, la fin de l’aventure Melville. La publication de Chroniques imaginaires de la mort vive, juste un an avant, ça reste un bon souvenir. Celle de Par temps clair, non. Déjà, la correction des épreuves est très pénible. Ça n’est jamais une partie de plaisir mais jusque-là (et par la suite non plus) ça ne m’avait jamais fait cet effet-là. Le texte fait l’objet d’un dégraissage systématique dont je ne vois pas bien le sens. Dégraisser, c’est souvent utile ; mais Par temps clair, je le vois comme une sorte de cancer de la pensée – je renvoie ses rares lecteurs à l’explicit (les deux mots de la fin), particulièrement explicite à cet égard. Alors pourquoi dégraisser à ce point ? Le vocabulaire de la biologie, délibérément amplifié, y est aussi bien réduit. Cela dit le texte n’est pas non plus dénaturé et il faudrait que je relise les deux versions pour vérifier laquelle est la meilleure, je n’en sais rien. Ce que je sens, c’est que la communication avec Séverine Weiss, très bonne l’année précédente, est devenue difficile. Le livre paraît en mai, ce qui n’est pas la meilleure période. Pas de réunion avec les représentants comme pour Chroniques. Aucune réaction, ni de la presse, ni des libraires. C’est comme si le livre n’avait pas été publié – sauf qu’il l’est, donc c’est pire : il aurait mieux valu qu’il ne le soit pas. A l’automne, un petit mot très bref de Séverine m’annonce son départ de Melville. Je devine que ça a dû être très compliqué pour elle, je regrette un peu qu’elle ne m’en ait pas dit un peu plus, ça aurait dissipé mon brouillard ; je ne lui en tiens pas rigueur non plus, tout ça n’a rien d’évident, surtout quand l’éditeur est salarié et qu’il a des comptes à rendre, sans parler de tout ce que je ne sais pas puisque je ne le sais pas – en l’occurrence à l’époque déjà le grand patron ne m’inspire aucune confiance. Par temps clair reste donc un livre publié mais sans existence. Sans la lecture d’un autre patron (Claude Cherki), il serait paru au Seuil, en 2002 ou 2003. Mais alors je n’aurais pas écrit Chroniques, j’en suis sûr, qui a été écrit notamment pour arracher l’étiquette. Et j’aurais sans doute été plus contraint dans mon écriture, par la suite, pour rester au Seuil. Plus contraint encore. On est toujours contraint, mais au moins on a le choix des contraintes.
Chez Léo Scheer par la suite, quand par acquit de conscience je proposerai Liquide, c’est comme si on ne savait pas qui j’étais.
A la date du 21 octobre, je lis dans mon vieux carnet vert (à la suite de l’annonce du départ de Séverine) : « Réaction habituelle : écrire plus. » Et le 10 décembre je finis le premier jet d’un livre que vous lirez peut-être un jour – celui qui depuis un certain temps déjà ne s’appelle plus Premier roman.


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vendredi 20 mars 2020

Écrire et publier ou pas (27) (deuxième semestre 2005)


Sans mon vieux Carnet vert je n’aurais pas grand-chose à dire de cette période – et même avec, d’ailleurs. Je lis beaucoup. En septembre je fais lire Par temps clair et Mémoires des failles à Séverine Weiss, pour Melville ; son avis est positif. « Elle souhaite, dans un premier temps, publier Par temps clair. » (Oui, je recopie le Carnet.) Je continue à écrire Seul à voir, qui prend de l’épaisseur. Je note plusieurs plusieurs idées de romans dont je ne conserve aucun souvenir (j’ai même un peu de mal à comprendre a posteriori en quoi elles consistaient vraiment, pour certaines). Léo Scheer me propose un contrat avec des droits d’auteur inférieurs à ceux de Chroniques, Séverine me dit de ne pas signer. Elle m’obtient les droits initiaux. La parution de Par temps clair est prévue pour mai 2006. A la suite d’une présentation de mon travail que je fais à la médiathèque de Rambouillet, je fais la connaissance de Monique Rivet qui me donne à lire son Cahier d’Alberto. « Comment un tel texte peut-il ne pas avoir trouvé d’éditeur ? », noté-je à la date du 26 décembre. Il en a un désormais, c’est Quidam ; lisez-le, vous ne serez pas déçu. (Mais n’allez pas imaginer pour autant que j’aie quelque influence sur les choix dudit Quidam, ce n’est pas le cas et c’est très bien.)



mardi 17 mars 2020

Sonotobio


Obéissant à l’injonction présidentielle, « lisez ! (je le veux) », je me suis lancé illico dans la lecture de Monotobio, le Chevillard nouveau, avec le soutien du coronavirus qui n’existe que pour ça, sachez-le : nous replonger dans nos livres, vous aussi mes chers élèves si vous passez par-là ne faites pas ceux qui ne sont pas concernés – le président l’a dit, obéissez à votre professeur.
On voit comme tout est clair, comme tout est limpide, quand fallacieusement l’on remet des liens de cause à effet entre nos actions en racontant sa vie. Alors qu’en réalité, je l’avoue, les choses ne se sont pas passées comme cela mais plutôt comme ceci : comme j’avais cassé le bracelet de ma montre en raccrochant le téléphone, je suis passé à la librairie acheter Monotobio dont j’ai sur-le-champ entamé la lecture ; c’est pourquoi Emmanuel Macron a jugé bon de déclarer le confinement national et que je n’ai pas retrouvé le sèche-cheveux, puisqu’il était rangé à sa place à côté du sac à charbon.
Oui, c’est bien plutôt ainsi, telles que racontées dans le paragraphe juste ci-dessus que les choses se sont passées ; je n’ai que ma bonne foi pour vous en assurer mais c’est ainsi.
Car dans Monotobio c’est bien son autobio que nous fait Chevillard, du moins les dix dernières années ou un peu plus mais à peine. Or comme il faut tout de même moins de temps à la lire (et l’on soupçonne l’auteur lui-même d’avoir passé une partie de ces mêmes dix années à faire autre chose que l’écrire), il n’a pu y mettre qu’un événement par jour environ, et pourquoi choisir celui-ci plutôt que celui-là ? L’autobiographie est un genre arbitraire qui pose plus qu’un autre la question du sujet : privilégier un événement sur un autre est suspect. Un auteur honnête ne peut en avoir qu’une conscience aiguë, c’est pourquoi celui de Monotobio enfile ses actions comme un collier fantaisie, rajoutant parfois facétieusement ici et là un lien logique qui aurait pu nous échapper. En résulte une autobiographie à la fois intime et vraiment expérimentale, une réflexion sur le choix essentiel qu’on fait de dire ou de taire, et une belle acceptation, souvent émouvante, de l’absurdité de notre destin, auquel on ne saurait toutefois faire la grimace quand il nous adresse deux sourires de fillettes.



lundi 16 mars 2020

Écrire et publier ou pas (27) (printemps 2005 et 2020 en même temps)


Tout va bien, tout va toujours bien à la sortie d’un nouveau livre. Tout va bien, sauf que je vis désormais dans un décalage, un décalage entre écrire et publier, autre sorte de grand écart encore moins volontaire, qui ne se résorbera jamais – si j’en crois l’auteur 2020. Au printemps 2005, quand paraît Chroniques, j’ai déjà terminé bien sûr Par temps clair (qui paraîtra en 2006), mais aussi Liquide (qui paraîtra en 2009), Monsieur Le Comte au pied de la lettre (en 2010) et Mémoires des failles (en 2015). Écrire a-t-il encore un sens quand il y a déjà tant de manuscrits en attente ? Cet embouteillage est un véritable empêchement. C’est toujours vrai au moment où, toujours sous la pression de l’expression, j’écris ces lignes, dont le but très conscient est d’occuper mon écriture à quelque chose qui, ouf, n’a pas vocation à être publié ; pardon si le style et l’intérêt s’en ressentent. (Et voilà qu’un virus me surprend en plein effort de non-écriture et me confine, seul ou presque avec mon clavier. Je vais faire une petite pause lecture avant de reprendre, pour la peine.)



dimanche 15 mars 2020

Écrire et publier ou pas (26) (printemps 2005)


Chroniques imaginaires de la mort vive paraît donc en avril 2005 chez Melville. C’est mon deuxième livre publié et désormais l’arc est tendu autant qu’il pouvait l’être. On est tellement loin d’Une affaire de regard qu’il faut une véritable attention – même de ma part – pour sentir ce que ces textes ont en commun dans leur dit malgré leurs si différentes manières de le dire. Avec Par temps clair l’écart aurait été moins grand. Séverine Weiss, qui est et restera ma seule interlocutrice chez Melville (je n’aurai jamais de preuve tangible de l’existence réelle de Léo Scheer mais je veux bien faire confiance à ceux qui, comme elle, l’ont rencontré), parle d’un même objet autour duquel je trace une orbite excentrique. Ça me paraît (ça me paraît toujours) profondément juste. L’accueil critique est limité mais tout de même, le livre me vaut une double-page d’interview par Lise Beninca dans le Matricule des Anges. Il y a déjà quelque temps que je suis abonné à ce journal, j’ai l’impression d’être reconnu par des pairs – c’est nouveau pour moi, et c’est agréable, surtout au moment où je le reçois, comme tous les mois (ou tous les deux mois à l’époque ? je ne sais plus), dans ma boîte aux lettres.
Si je regarde dans le Carnet vert, il n’y a pas grand-chose de noté, pour cette période. Surtout des lectures : Mingarelli, Calvino, Sabato, Ibsen, Queneau, Hesse, Chevillard, Nabokov, Woolf, Mishima, Lucot, Malaparte, Danielle Auby (mon professeur de lycée, voir l’épisode 3 du présent feuilleton), Amado. Je suis complètement guéri de ma dépression spécialisée. Ça va plutôt bien, quoi. Il n’y a rien de noté concernant ce que j’écris, sauf un projet de quatrième de couverture pour… Liquide ! (que je ne retiendrai pas). Écris-je ? Oui, sûrement. Je dois poursuivre ce livre d’abord intitulé Premier roman et dont je garde encore secret le titre définitif, et Seul à voir, aussi.



mardi 10 mars 2020

Écrire et publier ou pas (25) (automne hiver 2004-2005)


Au téléphone, un collaborateur de Sabine Wespieser me dit avoir beaucoup aimé Par temps clair, plus encore que Chroniques imaginaires de la mort vive. Mais quelques jours plus tard, celle-ci m’annonce qu’elle renonce. Elle peine à cerner l’auteur. Elle a peur que je sois une sorte de « surdoué », et que mes livres soient des « exercices de style », « à la manière de » sans qu’on puisse dire de qui, reconnaît-elle. C’est vrai que ce besoin de changer, ça peut faire donner cette impression. Mais « surdoué », franchement, avec toutes ces années passées à écrire, encore heureux que j’en ai tiré quelque chose. Et l’écriture de Croissance m’a appris que précisément, ce n’est pas dans la virtuosité stylistique que je veux réaliser ce qui me pousse. Cela dit, en tant qu’éditrice, elle a parfaitement raison : mon travail n’est pas dans la ligne de sa maison, il ne fait que croiser cette ligne. Mon orbite décidément me pose bien des problèmes.
Le 13 janvier, je suis contacté par les éditions Melville. On me dit que Léo Scheer est d’accord pour publier Chroniques. J’ai lu dans la presse littéraire qu’il y avait eu une brouille entre Alain Veinstein (à l’attention duquel j’avais déposé mon manuscrit et que du coup je n’ai jamais rencontré, Melville a continué – un peu – sans lui) et Léo Scheer (qui ne s’est pas brouillé avec Léo Scheer?). N’empêche, c’est un sacré soulagement. Le 18 je remets le fichier, sur disquette (je n’ai pas encore Internet !) Je garde la fin que j’ai réécrite après les remarques de Sabine Wespieser ; elle est meilleure que la première, indiscutablement. Le 23 janvier, le contrat est signé.



La Revue Catastrophes me fait le plaisir et l’honneur de publier un texte dont le premier épisode est en ligne, cliquez donc, et dont la teneur n’est pas sans rapport avec l’épisode 6 du présent feuilleton.

dimanche 8 mars 2020

Écrire et publier ou pas (24) (été / automne 2004)


Les refus de Corti et de Verdier m’ont redonné du courage. Je trouverai un éditeur pour Chroniques imaginaires de la mort vive, j’en suis sûr. Je décide de joindre ces refus à mes prochains envois. C’est une drôle d’idée, ça peut avoir l’effet contraire à celui désiré, mais pas forcément. Un éditeur peut aimer un texte et se trouver mal placé pour le publier, son avis peut intéresser quelqu’un d’autre. Et que faire de ces refus ? Si Bobillier s’est donné le mal de m’écrire cette lettre (citée dans l’épisode précédent), ce n’est pas juste pour me prouver qu’il a lu mon texte, c’est pour que j’en fasse quelque chose. Je crois de plus en plus en la solidarité chez les gens qui aiment vraiment la littérature.
Pendant l’été, un nouveau projet prend forme dans mon esprit. A partir de textes jusque-là éparpillés de manière incohérente (ou rassemblés de manière trop peu cohérentes dans Affleurements), je conçois une première version de mes Mémoires des failles. Le titre apparaît pour la première fois. C’est à mes yeux un de mes textes les plus importants, mais je me rends bien compte que ce ne sera pas le plus facile à publier (de fait il ne le sera qu’une bonne dizaine d’années plus tard grâce aux éditions de l’Attente, qui ne savent pas à quel point elles sont bien nommées concernant ce livre).
Dès septembre, je reçois un coup de téléphone de Sabine Wespieser. Elle n’en est pas encore à décider la publication de Chroniques imaginaires de la mort vive, mais elle souhaite me rencontrer pour en parler. Je me rends compte que décider de me publier n’est vraiment pas une décision facile. Car c’est l’auteur entier qui l’intéresse – ou pas. C’est le cas pour la plupart des éditeurs. A propos de Chroniques, elle trouve que la fin manque trop de clarté. A la relecture, elle a raison, indiscutablement. Il y a beaucoup de non-dit dans ce récit, c’est là-dessus qu’il fonctionne, mais je me rends compte que j’en ai abusé à la fin. Je réécris la fin. Un mois a passé. Elle trouve la nouvelle fin meilleure, mais réserve encore sa réponse ; elle attend un texte « plus costaud » (plus long, peut-être ? Chroniques est un livre court). Je lui envoie Par temps clair mais l’espoir est passé. Au même moment, Frédéric Joly prend contact avec moi, pour les éditions Climats. Il lui faut encore convaincre le directeur de la maison (je ne sais pas à ce moment-là qu’elle ne va pas tarder à être absorbée par Flammarion, si je me souviens bien). Le manuscrit est encore en attente chez Melville, une maison qu’Alain Veinstein a fondée avec Léo Scheer. Elle est récente, c’est peut-être une bonne idée.




jeudi 5 mars 2020

Écrire et publier ou pas (23) (printemps 2004)


Je commence peut-être à savoir à qui envoyer mes textes. Le problème, c’est que les éditeurs veulent l’auteur, et le bougre est difficile à cerner. Colette Lambrichs avait aimé Chroniques et demandé à voir un autre texte, Liquide ne l’a pas convaincue (j’avais oublié ça) ; après lecture de Par temps clair et Une affaire de regard, elle finit par renoncer. Bertrand Fillaudeau, des éditions José Corti, m’écrit à la main un refus très encourageant, qui me réchauffe le cœur. Je crois que c’est lui qui me parle, lorsque je passe récupérer le manuscrit (c’est cher, ces trucs) et qu’on discute un peu, de la réticence des éditeurs indépendants à publier un auteur qui a déjà été publié chez un gros ; ils préfèrent faire leurs propres découvertes. Je comprends ça très bien. Ma publication au Seuil est devenue plutôt un obstacle, je ne fais plus envie. Ce n’est pas moi qui devrais faire envie, ce devrait être mes textes ; mais on vend les auteurs avec les textes. C’est un peu la faute du public aussi, les gens aiment (ou n’aiment pas) la personne de l’auteur. Alors que quand il s’agit juste de lire, on devrait s’en foutre. Bref, ça me rend difficile à publier, indépendamment même de ce que j’écris. Gérard Bobillier, pour Verdier, m’envoie le refus le plus étonnant de toute ma collection ; j’en suis presque aussi fier que s’il l’avait pris ; lisez plutôt :

« Paris, mercredi 14 avril 2004

Cher Monsieur,

Nous avons lu avec intérêt Chroniques imaginaires de la mort vive, le chant de cet homme de retour en son village d’enfance, Moustier, que sépare de Vauvert un bois. C’est un lieu minuscule que l’imaginaire de l’enfant rendait infini : les hommes visibles, la Bête invisible et la princesse inaccessible. Le lieu que retrouve l’adulte est tout aussi insaisissable : les morts se succèdent et face à ces morts, le silence de la meute des hommes. Ils ont perdu le pouvoir de dire. Les mots, vidés de leur substance, se murmurent comme des litanies. Le narrateur lui-même ignore ce qui le rend désormais étranger à ces gens et à lui-même, sans nom propre. Il s’interroge sur ce qui meut la langue : « La mort de Marie avait fait taire Vauvert, celle de François lui avait rendu la parole. » L’ennemi commun surgit sous le nom du Malin dans la bouche des femmes ou du loup, selon la nécessité du langage commun.
Derrière le silence, il y a les soldats inconnus sans sépulture et derrière encore, la mort de Dieu, dont la lumière chue nappe indifféremment les objets. La mort du maître, du roi, livre les hommes à la « volonté lubrique et rigolarde de leur membre », en toute impunité.
Et derrière la princesse inaccessible, il y a l’étreinte du corps de Mina aux mains sales, la desservante d’Hécate. Cette étreinte n’abolit pas la différence sociale qui, fixée dans son inaccessible origine, est éternelle. La goutte visqueuse luit du mystère éternel de « l’origine de la vie dans l’ombre », la semence de trop, que l’on essuie. La mort de Mina replace l’homme à la tête de la meute des chiens, à charge de nommer.

Le récit, maintenu par l’imparfait et le plus que parfait dans un temps quasiment immobile, se situe aux limites de l’indicible.
Ses qualités font qu’il devrait sans peine trouver son éditeur.

Bien à vous.

Bobillier »



mercredi 4 mars 2020

Écrire et publier ou pas (22) (automne-hiver 2003-2004)


Je me calme un peu. Pendant cette période, je n’écris pratiquement que Premier roman, commencé le 27 septembre (c’est souvent en septembre que je commence un nouveau livre, l’Education Nationale y est peut-être pour quelque chose) qui change de titre deux fois avant de prendre fin mars 2003 celui qu’il a toujours et que je préfère garder pour moi pour le moment, désolé. Bon, ce n’est pas tout à fait vrai : j’écris toujours Seul à voir (peut-être que j’écrirai toujours Seul à voir). Et en octobre j’écris Face à rien, aussi, mais c’est court. C’est plutôt dans la veine de Non sec et de Monsieur Le Comte ; je pense à les réunir.
Je poursuis aussi mes errements éditoriaux. Par acquit de conscience, je propose Liquide au Seuil ; Bertrand Visage ne me cache pas qu’il est réservé sur ce texte. Pour moi, cela signifie clairement que la rupture avec le Seuil est consommée. Sans doute n’avais-je pas ma place dans le Cadre Rouge – le fait est qu’en tant que lecteur je lis bien plus souvent la collection Fiction et Cie. Malgré son avis, je reste convaincu que Liquide est ce que j’ai fait de mieux ; c’est au-dessus d’Une affaire de regard et de Par temps clair, qu’il a aimés. Avec le recul, je le pense toujours. Je n’ai eu que de très beaux retours sur ce texte lors de sa publication, et nombreux, mais même sans ça, je le sais. Je commence à me rendre compte un peu de ce que ça vaut – je commence à ne plus voir mes textes comme MES textes (sans doute aussi pour mieux encaisser les refus). J’envoie Liquide chez Minuit, qui me répond par l’habituelle lettre-type ; y a-t-il quelqu’un là-bas pour ouvrir les manuscrits envoyés sans recommandation par la Poste ? Aujourd’hui peut-être (ça a dû être ma dernière tentative), à l’époque j’en doute. Un manuscrit de Chroniques imaginaires de la mort vive a été égaré chez Verdier, Gérard Bobillier me propose de le lui renvoyer. Je l’envoie aussi chez José Corti. En avril, Colette Lambrichs, pour les éditions de la Différence, me dit avoir aimé Chroniques ; elle aimerait que je lui envoie un autre manuscrit.



mardi 3 mars 2020

Écrire et publier ou pas (21) (fin 2002)


Je ne sais plus quand j’ai proposé Chroniques imaginaires de la mort vive au Seuil mais ça devait être avant la fin de l’année 2002. Ce dont je me souviens, c’est de l’air catastrophé de Bertrand Visage. Eh bien quoi, c’est si mauvais ? Je ne dois pas l’avoir demandé dans ces termes, mais au fond c’était ça. Et sa réponse, je ne me la rappelle plus textuellement mais quand même. Non, pas du tout (il y avait même des compliments, je ne sais plus lesquels), mais on ne me reconnaissait pas. « Vous allez perdre vos lecteurs. » De ça, je suis à peu près sûr. De fait, j’ai perdu mes lecteurs ; le texte a été refusé dès le premier comité de lecture, cette fois. Chroniques, c’est quand même le seul de mes livres qui m’ait valu une double page dans le Matricule des Anges, auquel je m’étais abonné depuis quelque temps (merci Rémy si tu passes par là de me l’avoir fait découvrir) après l’avoir d’abord acheté chez Carrefour (sic). A la décharge du Seuil et de Bertrand Visage, c’était mon premier grand écart, et il était assez spectaculaire (Lise Beninca le souligne aussi dans le Matricule). Et surtout : je ne savais pas encore moi-même à quel point c’était moi, ce grand écart. Je n’avais pas fini de me découvrir. C’était difficile de dire ce qui reliait en profondeur un roman réaliste et drolatique comme Une affaire de regard avec un cauchemar atemporel comme Chroniques. L’éditeur a besoin de dire la cohérence, il faut qu’il la voie. Je n’avais pas su la montrer.



lundi 2 mars 2020

Écrire et publier ou pas (20) (avril à septembre 2003)


C’est quand même pratique, ce vieux Carnet vert. Si vous avez peur d’oublier comment ça s’est passé pour vous, je vous conseille de le noter dans un vieux carnet vert.
Le 11 avril 2003, je note le début d’un roman intitulé les Attardés, que j’envisage d’écrire sous pseudo. Je m’y inspire de mes débuts dans l’Education nationale, dans des zones très sensibles. Ça racole un peu, ça m’amuse sur le moment ; j’ai dû en écrire une dizaine de pages et puis ça ne m’a plus amusé. Ça pouvait marcher mais ça n’avait pas de sens pour moi. Je note aussi l’idée d’un roman éventuellement intitulé Premier roman « alternant des passages de mon premier projet » (il s’agit du roman de 1975 que j’évoque dans les épisodes 1 et 2 du présent feuilleton) « (…) et des souvenirs de mon année de 6e, dernière année de l’enfance. » Celui-là est écrit, avec un autre titre ; il attend son heure. Il est patient.
Pendant ce temps, je collectionne les refus. Je fais des bêtises : j’envoie même Affleurements, un recueil qui ne tient pas vraiment ensemble, d’ailleurs c’est ce qu’on me répond à juste titre, et Non sec, qui n’est pas abouti – le refus du Dilettante est quand même plutôt sympa.
Il faut dire que je n’y réfléchis pas beaucoup. Publier n’est pas si important. Le plus clair de mon temps, je le passe à écrire de front Liquide, Monsieur le Comte au pied de la lettre et Seul à voir. Ça paraît déraisonnable mais avec le recul j’y vois un véritable équilibre. Ces trois textes représentent vraiment des facettes complémentaires de ce qui me parle en littérature : l’introspection hyperréaliste, le premier rôle dévolu au langage, l’attention à l’imaginaire le moins contrôlé possible ; ce genre de choses, c’est mal dit mais ici je ne prends pas le temps de bien dire. Liquide, sous sa première forme (qui n’est pas tellement éloignée de celle publiée chez Quidam), est fini à la mi-juin ; Monsieur Le Comte au pied de la lettre (la majuscule du « Le » apparaît enfin), à la mi-septembre.


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dimanche 1 mars 2020

Brassica


On méconnaît trop l’importance du genre Brassica. On lui doit les divers choux, je vous les laisse retrouver tout seul : ce sont tous en l’espèce des Brassica oleracea (donc une seule et même espèce) – à l’exception du chou de Chine, lequel est toutefois un Brassica rapa, à l’instar du navet de la même espèce qu’il ne faut pas confondre avec le rutabaga voisin, qui n’est autre qu’un Brassica napus tout comme le colza, voilà pour l’huile, il ne manque plus qu’un peu de Brassica nigra, vous aurez reconnu la moutarde, pour terminer l’assaisonnement.

samedi 29 février 2020

Écrire et publier ou pas (19) (fin 2002 début 2003)


L’attente de la réponse de POL est trop longue (je ne sais pas encore que les éditeurs ont des pratiques différentes) ; au bout de neuf mois, je lui envoie aussi Chroniques imaginaires de la mort vive. C’est une maladresse, je ne m’en rendrai compte qu’a posteriori. Chroniques est trop loin des goûts qui apparaissent quand on connaît un peu le catalogue POL (mais à l’époque je ne le connais pour ainsi dire pas) pour séduire d’emblée l’éditeur. Par temps clair avait peut-être encore ses chances, je ne sais pas ; s’il les avait, il les perd. Le refus vaut pour les deux manuscrits ; il est aimable, argumenté ; l’éditeur reste trop extérieur au texte, il ne saurait bien se l’approprier, il n’y a rien d’autre à dire. Je l’adresse – autre bourde – à Christian Bourgois, qui me transmet avec beaucoup d’honnêteté le rapport qu’en a fait l’un des lecteurs de la maison. Il n’a pas été intéressé du tout. Je ne me rappelle plus vraiment les arguments, je me souviens juste que je les trouve parfaitement recevables. Ça me fait penser à l’effet que produisaient mes copies sur les professeurs, depuis le collège jusqu’à l’université : tantôt un enthousiasme affirmé, tantôt un ennui dubitatif. Clairement, ce que j’écris n’est pas fait pour plaire à tout le monde. Il faut que je trouve à qui ça plaît. Ça n’est pas évident. C’est presque une enquête. Comme j’ai un peu mal à Par temps clair, à force de refus, je pense de plus en plus à essayer de publier plutôt Chroniques imaginaires de la mort vive.



jeudi 27 février 2020

Écrire et publier ou pas (18) (septembre 2002 – mars 2003)


Entre le 15 septembre 2002 et le 18 mars 2003, aucune note dans le vieux Carnet vert. C’est tout à fait inhabituel. Je recopie la note du 15 septembre.


« Dimanche 15 septembre 2002

Ce qui relie tous mes textes : une variation sur le thème (ou la forme) de la personne, et de la finitude.
Débuts possibles de Centrifuge (le 7 septembre) et de Liquide (le 10). »


Par temps clair est inspiré par la théorie de l’évolution, et plus largement par la biologie. J’ai besoin de passer à la physique – même si j’y suis beaucoup plus ignorant. Centrifuge n’ira pas plus loin. Liquide deviendra Liquide. Je me souvenais que tout avait été resserré dans le temps (je parle de l’écriture), entre 2001 et 2003. Mais à ce point, quand même pas. Et si je recopie la note du 18 mars, c’est pire. (Bien sûr que je la recopie, la facilité a sa place ici. Et puis ça dit clairement à quoi je passe mon temps.)


« Mardi 18 mars 2003

Ma recherche autour de la personne m’amène à la supprimer : Liquide est ce roman à la personne zéro, qui n’en reste pas moins au point de vue interne de ce personnage sans personne. Il me faut justifier cette absence de personne grammaticale : elle ne peut tenir qu’à l’inconsistance de l’être, à son état liquide, enclin à prendre la forme du récipient dans lequel il se coule. L’inconsistance, ou l’inconséquence – presque la non-existence ; n’est-ce pas ce qui nous définit le mieux ?
Monsieur le Comte au pied de la lettre a été entamé le 14 novembre, Seul à voir le 21 décembre. »


Je commence enfin à savoir ce que je fais quand j’écris, à relire ce que je dis de Liquide.
Liquide paraîtra en 2009, trois ans après Par temps clair, un an avant Monsieur Le Comte au pied de la lettre (la majuscule à Le n’était pas encore décidée, visiblement). Seul à voir paraîtra, j’espère. Tout ce temps.
Tout ce temps. Entre le 1er janvier et le 31 décembre 2002, j’ai fini Par temps clair, j’ai écrit Chroniques imaginaires de la mort vive, j’ai écrit quelques passages de Mémoires des failles (dont je n’ai pas encore le titre), j’ai commencé Liquide, j’ai commencé Monsieur Le Comte au pied de la lettre – ces cinq-là sont aujourd’hui publiés. J’ai écrit aussi Non sec – là il n’est plus question de publication mais c’était bien aussi de l’écrire, je lui dois sans aucun doute Monsieur Le Comte – et j’ai commencé Seul à voir, auquel je crois toujours.
Voilà ce que ça m’a fait, que le Seuil publie Une Affaire de regard. Et qu’il refuse Par temps clair. Publier, ne pas publier : deux moteurs. Écrire restera ma seule réaction.



mardi 25 février 2020

Écrire et publier ou pas (17) (printemps-été 2002)


Qu’est-ce que ça fait à mon écriture ? Car être publié, et ne plus l’être, ça n’est pas anodin comme ça devrait l’être. Pourquoi écris-je ce récit étrange, Chroniques imaginaires de la mort vive ? Une histoire de mort et de mystère, un récit d’atmosphère, dans une langue loin, très loin d’Une affaire de regard, et sans humour aussi, pas une once, délibérément ? J’ai été catalogué : écriture blanche (comme le sont les auteurs des éditions de Minuit), humour à froid… L’étiquette me gratte avant même la déconvenue de Par temps clair, encore plus après peut-être ; plus ou moins consciemment je fais tout pour l’arracher. L’humour n’est pas obligatoire. Rien n’est obligatoire. Il y a toujours un autre chemin. Bien sûr j’aime faire rire mais l’humour chez moi n’est que consécutif à autre chose, et j’aime faire rire comme faire pleurer, ou intriguer, ou faire peur, ou exciter, simplement parce que je le fais avec des mots, c’est fou ce qu’on fait avec des mots quand même. J’écris, comme s’il n’y avait que ça. Le 12 juillet, Chroniques est terminé. Quoi faire ? Ce n’est pas la bonne saison pour envoyer un manuscrit. Alors le lendemain ou le surlendemain je me lance dans autre chose, toujours autre chose, loin loin de ce que je viens de terminer, comme Chroniques est loin de Par temps clair. Une bouffonnerie azimutée que j’intitule Non sec, titre inspiré d’un post-it que j’ai vu collé sur des manuscrits refusés sans commentaires. Fin août, il est fini aussi. D’accord, ce ne sont pas des textes très longs. Sous sa forme livresque, Chroniques ne dépassera pas 110 pages. Non sec aurait été du même format. J’ai l’impression de faire du vélo en pente. C’est la vitesse qui fait mon équilibre. Si je m’arrête, je ne sais pas ce qui va m’arriver.



lundi 24 février 2020

Écrire et publier ou pas (16) (printemps 2002)


Bertrand Visage est déçu aussi. Pour lui, Par temps clair mérite la publication. Il m’engage à le proposer ailleurs. Mais comment fait-on pour être publié ? Je n’en ai aucune idée : je n’ai jamais eu à me donner du mal pour chercher un éditeur et je ne connais personne dans le milieu. Il faut préciser que pour Une affaire de regard je n’ai pas fait la moindre apparition, même pas en librairie. Je n’y connais toujours rien, guère plus qu’un an avant, quand le Seuil avait accepté mon manuscrit. Je demande son avis à Bertrand Visage. Il me conseille de proposer mon texte à Paul Otchakovsky-Laurens (POL) et à Jean-Marie Laclavetine, chez Gallimard. Je l’envoie aussi à Irène Lindon, chez Minuit. Ailleurs ? J’avoue que je me souviens plus, je n’ai pas noté tout ça, ça ne m’intéresse pas vraiment. Si, je me souviens juste que je l’ai aussi envoyé chez Verticales, qui à l’époque appartient au Seuil. Je ne crois pas l’avoir envoyé à l’Olivier. Bref.
Pendant ce temps je continue à écrire Chroniques imaginaires de la mort vive. Je me rappelle que l’ambition première (mais alors toute première, hein, elle n’a pas fait long feu), c’était d’écrire un récit pour la jeunesse. Je voulais du sang, aussi. C’était l’humeur du moment. J’écris aussi de plus en plus de fictions oniriques. J’appelle ça Affleurements, depuis 1999, si j’en crois le carnet vert.
La lettre-type des éditions de Minuit ne se fait pas attendre. Jamais cette maison ne m’a répondu autrement que par une lettre-type (je ferai encore une tentative par la suite). Je reçois aussi un autre refus de Gallimard, mais argumenté celui-là, et signé par Laclavetine. J’en retiens surtout que Par temps clair lui paraît « inspiré » d’Un homme qui dort, de Perec, que je n’ai pas lu (que je n’ai toujours pas lu, d’ailleurs ; on a plusieurs fois rapproché certains de mes livres de ceux de Perec, c’est peut-être pour ça que je ne le lis pas pour le moment). Cela dit, à part l’emploi de la deuxième personne, qui n’est plus vraiment une nouveauté au vingt-et-unième siècle (d’ailleurs j’écris aussi Chroniques à la deuxième personne), je ne suis pas certain qu’il y ait une vraie parenté. Pas de nouvelles de POL. J’ose un appel, on me répond qu’il l’a lu une première fois, qu’il le garde sous le coude.



dimanche 23 février 2020

Écrire et publier ou pas (15) (mars 2002)


Par temps clair est plus abouti qu’Une affaire de regard, c’est aussi l’avis de Bertrand Visage. Il précise même que, s’il avait su que j’étais capable de ça, il m’aurait probablement demandé des retouches à Une affaire de regard. Je me rends bien compte a posteriori d’une des difficultés du métier d’éditeur dont on ne parle pas tellement. Un auteur, qui n’a pas encore publié, on le découvre par un texte ; et on s’en fait une idée à partir de ce seul texte. C’est forcément très réducteur. Par temps clair est plus abouti, mais il est aussi plus « autarcique ». Ce n’est pas un point positif, même si je ne peux m’empêcher de penser à l’idéal flaubertien d’un « livre sans attache extérieure qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air » (j’ai beaucoup pensé à Flaubert en écrivant Une affaire de regard). La suite le confirmera. Alors que d’habitude au Seuil il suffit d’un comité de lecture pour accepter ou refuser un manuscrit, Par temps clair en nécessitera trois. Bertrand Visage veut le faire passer, mais pas contre l’avis du comité de lecture. La première impression étant plutôt réservée, il sollicite Olivier Cohen, dont l’avis aussi est positif ; on est près de la publication mais il y a encore une hésitation ; un troisième comité devrait entériner la publication. Claude Cherki, qui est alors le PDG du Seuil et qui d’habitude ne lit aucun manuscrit veut savoir de quoi il retourne ; à l’issue du troisième comité de lecture ce sera non. Deux ans plus tard il donnera sa démission avec un procès sur le dos après avoir participé dans des conditions discutables à la vente du Seuil à la Martinière ; ça me fera une belle jambe.


Nuage, Ciel, Ciel Nuageux, Couvert, Gris, Dépression

samedi 22 février 2020

Écrire et publier ou pas (14) (janvier-février 2002)


La publication, ça te change un peu. Tu veux y revenir. Édition = addiction. Heureusement, enfin, peut-être pas, celle de l’écriture est encore bien plus forte ; ça fait déjà plus de vingt-cinq ans que j’écris tous les jours. Et Par temps clair, c’est tous les jours. Je ne laisse plus traîner comme je le faisais avant. Et comme je ne veux pas avoir à tout retaper à l’ordinateur à la fin, j’écris encore à la main mais je recopie aussitôt à l’ordinateur, avant de me coucher. Je n’ose pas encore écrire directement – j’y viendrai très vite. Je note le début et la fin de chaque passage sur le Carnet vert, pour plus tard (pour aujourd’hui, par exemple). J’ai aussi un fichier à idées, sur l’ordinateur. Il y a des parentés avec Une affaire de regard, notamment l’inflation de la pensée, qui va plus loin encore. En revanche le personnage est un quadragénaire. Je me souviens que dans mon esprit, un quadragénaire, c’est un type nettement plus vieux que moi. La durée de l’histoire aussi est resserrée : neuf mois pour Une affaire de regard, une semaine seulement pour Par temps clair. Surtout, le passage à la deuxième personne : c’est l’histoire d’un homme qui ne se reconnaît pas, et qui s’entend se parler. Je conjugue à l’envers : troisième personne pour Une affaire de regard, deuxième pour Par temps clair et… regarde là, cette note dans mon Carnet vert, à la date du 13 janvier 2002 : « Pour Liquide, qui serait écrit à la personne zéro... » Liquide, déjà ! Alors que Par temps clair n’est même pas terminé.
Mais il l’est presque : le 31 janvier, il est en lecture au Seuil. A ce moment-là, j’ai la conviction, acquise au fil de l’écriture, que c’est ce que j’ai fait de mieux. Le 17 février, alors que je n’ai pas encore la réponse pour Par temps clair, je commence, directement à l’ordinateur, non, pas Liquide : Souvenirs imaginaires de la mort vive qui, quatre jours plus tard, devient Chroniques imaginaires de la mort vive.


vendredi 21 février 2020

Écrire et publier ou pas (13) (août à décembre 2001)


Je regarde un peu dans mon vieux Carnet vert pour me souvenir. En réalité, pendant toute cette rentrée de la sortie d’Une affaire de regard, je ne mollis pas. J’écris comme jamais, plus que je ne l’ai jamais fait jusque-là – ce qui n’est pas peu dire. J’écris Par temps clair, surtout ; j’écris aussi des textes brefs qui viendront nourrir Mémoires des failles. Mais avant ça, avant la sortie d’Une affaire de regard, je finis le 13 août 2001 la version remaniée de Croissance. J’ai définitivement assumé son caractère autoréférentiel en m’en faisant l’éditeur, au sens qu’on donnait à ce terme à l’époque classique. C’est devenu plus clairement encore le livre en train de s’écrire que je voulais, on y voit le roman, sur les dix ans de son écriture, en train de faire d’un jeune garçon de treize ans son auteur, un auteur, en même temps qu’il se fait lui-même, le livre, et son auteur qui n’est rien d’autre que l’œuvre de son œuvre ; voilà, c’est ça que je voulais. Je le tiens. En octobre, les articles sur Une affaire de regard ont déjà commencé à s’espacer ; je fais lire Croissance à Bertrand Visage. Je ne me le dis pas aussi clairement mais en réalité, c’est pour ça que j’ai écrit Une affaire de regard, pour qu’il soit publié et pour pouvoir publier Croissance. Et pour pouvoir publier ce que je veux ensuite. Il me dit que c’est très intéressant, il a sans doute d’autres mots, peut-être même plus élogieux mais je ne me souviens plus bien ; c’est très intéressant mais à titre personnel seulement, selon lui c’est strictement impubliable. Il me déconseille même de le proposer ailleurs. Encore maintenant, je suis incapable de dire si cela a un rapport avec la clause de préférence qui me lie au Seuil pour mes livres suivants. Mais je le crois, il est éditeur. A posteriori – on ne peut pas rester toujours strictement chronologique –, a posteriori je me rends bien compte à quel point ce texte, dans le contexte éditorial actuel, est difficile à publier. Est-ce à dire qu’il est « impubliable » ? C’est la raison pour laquelle ce devrait être les maisons les plus solides, financièrement parlant, qui devraient, de temps en temps, prendre ces risques. Mais ce n’est pour ainsi dire jamais le cas. Alors je me concentre sur Par temps clair. J’y crois, à ce roman. Comment on se retrouve à ne plus être du tout celui qu’on a été. Un truc vraiment darwinien. J’y crois de plus en plus.



jeudi 20 février 2020

j’ai effacé le début de cette phrase


Aujourd’hui j’ai reçu un petit livre, qui ne m’aide en rien à affronter une personne cruelle

Il y a une description méticuleuse d’un homme en train de plonger dans une piscine, d’une femme qui fabrique ses masques de beauté, ils n’habitent nulle part

Deux sœurs vivent l’une pour l’autre, on se fiche de savoir où

Ensuite, la photographie d’une plage qui vient servir de décor symbolique, peut-être le Havre ou Dunkerque

Certaines femmes se crispent à l’idée de tenir un journal intime

Il y aura toujours quelqu’un pour le lire un jour, lui donner une apparence provocante

Les deux sœurs ont décidé de retirer leur vernis à ongle avec du dissolvant, j’ai effacé le début de cette phrase à cause d’une répétition malvenue

Pour moi, la soirée se résume à essayer d’être moi-même, dans une jubilation intérieure, cette histoire de sœurs n’est qu’une diversion

Rien ne se passe comme prévu, j’ignore ce qui s’est produit au cours du voyage, la musique et la lumière s’éteignaient ponctuellement, on me disait qu’il fallait être « cool », pourtant j’étais la seule à danser dans cette fête

Il se passe plusieurs mois avant que je me remémore les grandes lignes du quotidien entre moi et mon âme jumelle, c’est une source intarissable de tristesse

Les deux sœurs doivent ressentir elles aussi des vagues de nostalgie


Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect, éditions de l’Attente, 2020, p. 34-35



Écrire et publier ou pas (12) (fin d’été automne 2001)


Et puis fin août (puisque la rentrée littéraire de septembre commence fin août) le livre paraît. A la rentrée littéraire, il y a une attention particulière portée aux premiers romans. Le Seuil n’en avait qu’un à proposer ; Une affaire de regard sera l’autre. Le premier premier roman de la rentrée, c’est Putain, de Nelly Arcan. Je la vois invitée à l’émission Durand la nuit de Guillaume Durand, ce présentateur qui ponctue ses propos par « N’oublions que nous sommes dans une émission littéraire. » Il est évident que le potentiel commercial d’Une affaire de regard est inférieur, et que son auteur aurait été nettement moins télégénique. Pourtant le roman obtient quand même un accueil favorable de la presse. Une page dans les Inrockuptibles, notamment, qui ignoreront par la suite tout ce que mes éditeurs suivants pourront leur envoyer. Parmi tous les journalistes qui se sont intéressés à mon premier roman, deux seulement continueront à suivre mon travail chez d’autres éditeurs que le Seuil (pourquoi ne pas les nommer ? Alain Nicolas, de l’Humanité, et Isabelle Rüf, du quotidien suisse le Temps). Ça dit quelque chose du travail de la presse. Bien sûr je ne me souviens pas de tous ces articles, mais j’en garde une impression générale qui fait contraste avec ceux que j’ai eus depuis, chez d’autres éditeurs : j’ai du mal à reconnaître mon roman. Un auteur renommé (a-t-il déjà ou aura-t-il bientôt le Goncourt ? je ne sais plus) écrit à son propos un article très élogieux et tout à fait hors sujet, à se demander s’il l’a lu. J’ai l’impression très étrange qu’on me prend pour un auteur branché. Et puis les articles s’espacent, je reçois encore une invitation à devenir membre d’un club littéraire parisien, j’ai vraiment oublié le nom de la dame qui l’organise, il paraît qu’on a le droit d’y fumer ; Nicolas Rey (il a dix ans de moins que moi à l’époque, bien sûr comme c’était il y a vingt ans c’est logique qu’aujourd’hui ce soit moi qui en aie dix de moins que lui) en est la coqueluche ; je crains la contagion, je me garde bien de répondre. L’automne se termine, les dernières feuilles tombent ; un peu hébété je comprends qu’il est temps de passer à autre chose.




mercredi 19 février 2020

Écrire et publier ou pas (11) (printemps été 2001)


Le Seuil m’envoie une photographe à domicile. Les photos pourront servir pour la presse, et pour la quatrième de couverture. Elles serviront aussi pour le bandeau. J’emploie le pluriel parce que je crois qu’il y en a deux qui ont servi, alors qu’on y a passé tout une après-midi. Dans le parc de Rambouillet, notamment. On a beau être au mois de mai, il fait un froid de canard. Non mais il neige, carrément ! Est-ce pour ça que je ressemble tellement à Gérard Jugnot ?
Ça y est, le livre est imprimé. Ça doit faire quelque chose, d’avoir son livre imprimé entre les mains. Je ne m’en souviens pas. Je crois que ça m’a juste fait m’étonner de ne pas ressentir grand-chose. C’est juste un objet, il n’est même pas encore en librairie.
Je suis convié à venir dédicacer les exemplaires envoyés en service de presse. Les SP, quoi. Ça ne se passe pas au 27 rue Jacob mais dans un autre immeuble un peu plus loin, dans une pièce au sous-sol. Les auteurs de la rentrée littéraire, ceux qui sont dans la région en tout cas, ont devant eux des piles énormes à dédicacer. J’ai la mienne. On doit être six ou sept, sur onze. Je me souviens d’une femme venue avec son lézard sur l’épaule, un gros lézard exotique. J’ai la liste des noms des dédicataires. Pour la plupart, je ne les connais pas. C’est un peu étrange, de dédicacer des bouquins à des gens qu’on ne connaît pas, qui ne sont pas là, et qui pour la plupart n’ouvriront même pas le livre. Mais ça se fait. C’est bizarre aussi de dédicacer un bouquin à Bernard Pivot. C’est encore plus bizarre d’en dédicacer à Alain Robbe-Grillet. Bien sûr à cette époque il est toujours vivant, mais si je lui en dédicaçais un maintenant, je ne pense pas que ça me paraîtrait plus bizarre. Je mets la même chose à tout le monde. C’est Bertrand Visage qui me dit quoi mettre, et où l’écrire ; je ne sais pas dédicacer. J’abats la besogne, je finis le premier.
En juin, je crois que c’est en juin, il y a un cocktail organisé sur une péniche ; quelque part vers Bercy. On y va en taxi, depuis le Seuil, avec Bertrand Visage et Régine Detambel, dont le roman paraît aussi à la rentrée. Des libraires importants ont été invités, venus de toute la France. De tous les noms de personnes qu’on me présente, je n’en retiens aucun. Je ne sais pas trop ce que je fais là, sauf qu’à un moment chaque auteur est amené à parler de son livre. Mais comment fait-on pour parler de son livre à des gens qui ne l’ont pas lu ? Quand les gens l’ont lu, c’est facile. C’est même agréable, même s’ils ne l’ont pas aimé. Mais quand ils ne l’ont pas lu, et qu’il faut leur donner l’envie de le vendre ? Face à eux, je réponds aux questions de mon éditeur d’une voix monocorde que je ne reconnais pas, qui n’est pas la mienne lorsque je parle en public, encore maintenant. C’est idiot, mais la timidité de l’auteur est un handicap. C’est idiot parce que c’est le livre, qu’il faut vendre, pas l’auteur. Oui mais non. On vend les deux. C’est comme ça. Le repas est bon, la promenade est belle. Je m’échappe un moment dans les jardins de Bercy.
L’été, il ne se passe rien. J’ai acheté un téléphone portable, quand même. (J’ai oublié de dire que le fichier de texte pour mon roman, je l’ai envoyé sur disquette !) A Concarneau, je reçois un appel de « mon » attachée de presse. Pour une enquête du Figaro, il faudrait que je nomme deux ou trois de mes auteurs contemporains préférés. Voilà ce que c’est de ne plus lire depuis presque dix ans. Heureusement Julien Gracq n’est pas mort. Et je cite Edmond Baudouin, aussi. Bien sûr c’est un auteur de BD, et alors ? Il est vraiment vivant.