Un dernier livre avant la
fin de l'année, c'est Une immense sensation de calme, le
premier roman de Laurine Roux paru aux éditions du Sonneur au mois
de mars si je ne me trompe pas, si bien que ce billet tombe un peu
comme un cheveu sous la soupe : tout le monde a déjà dit la
beauté de ce roman – un conte au moins autant qu'un roman – et,
une fois n'est pas coutume, tout le monde a raison. Ne comptez pas
sur moi pour vous raconter quoi que ce soit de l'histoire, ce serait
trop facile : un conte, ça raconte, et celui-ci en effet conte
et enchante. Trop facile mais complètement inutile, car à raconter,
on ne dit pas ce qu'il y a dire vraiment, ce qui se joue dans le
rapport à la vie, à la mort, à la nature. Quelque chose
d'essentiel et de trop souvent perdu de vue, que l'on découvre peu à
peu, avec l'héroïne, également narratrice, double de Laurine Roux
qui très certainement, elle aussi, au cours de cette écriture, a
découvert quelque chose, d'intime et d'universel. Si vous voulez en
savoir davantage, dans quelle sorte de Sibérie sauvage et rêvée se
déplacent ses personnages (il y a là notamment un discret retour à
la vie nomade qui me touche), vous pouvez bien sûr chercher sur
Internet, mais le mieux c'est encore de lire ce très beau premier
roman.
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lundi 31 décembre 2018
lundi 29 mai 2017
Un souffle sauvage
J'ai lu Un souffle
sauvage, de Jérôme Lafargue. Ce n'est pas un roman – car
Jérôme Lafargue, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, est
un formidable romancier – c'est un récit autobiographique, plus
autobiographique que narratif, d'ailleurs. Il est aussi court que
l'auteur est secret. Et quand je l'ai refermé, je me suis rendu
compte que je l'avais déjà lu. Je l'avais déjà lu entre les
lignes de ses romans. Je l'avais déjà lue entre les lignes de ses
romans, cette figure du père enracinée parmi les pins des Landes.
Mais là, en lisant les lignes écrites entre les lignes, c'était
bon de les avoir pour de vrai sous les yeux, les lignes entre les lignes,
et ça m'a fait comme une tape discrète sur l'épaule. Et en effet
je lisais assis sur un banc, sous un vieux catalpa, qui venait de
laisser choir une gousse sèche sur mon épaule pour me faire signe.
Et je me suis dit : on n'est jamais seul.
Cette photo, c'est le
tronc du vieux catalpa. Je l'ai prise avant de m'asseoir sur le banc.
Quant à Un souffle sauvage, il vient de paraître aux
éditions du Sonneur.
dimanche 14 avril 2013
un vieux c’est la mort
Toujours
est-il que, à les entendre, un vieux, c’était d’abord un papi ou une
mamie. Son identité, qu’ils appelaient ça. Jusque
là tout va bien : des siècles et des siècles que ça contentait tout
le monde aux quatre coins de la planète. Mais soudainement ça a déplu à
nos sommités. Qui se sont mises à expliquer qu’un
papi ou une mamie, pour un gosse, ça avait tout d’une tragédie,
rapport que ça tourmentait les générations et qu’on ne devait pas
laisser un gamin faire gouzi-gouzi avec un ancêtre. Que c’était
de mauvaise influence et qu’on ne pouvait pas faire un grand d’un
petit s’il s’attachait à des vétérans tout ridés. Que le pays avait bien
à perdre à regarder le passé. En un mot comme en cent,
ce qui était beau était devant, pas derrière. A la fin de l’envoi,
en vérité, ce qu’ils disaient, c’est qu’un vieux c’est la mort, et que
la chose ne se montre point à un mioche. Qu’il vaut mieux
lui faire des menteries dès le début de la vie et jouer à
cache-cache avec ce qui nous attend tous, et eux avec.
Marc Villemain, Ils marchent le regard fier, éditions du Sonneur, 2013, p. 28-29.

Commentaires
samedi 21 avril 2012
Anaïs ou les Gravières, de Lionel-Edouard Martin.
Je viens de terminer Anaïs ou les
Gravières, le roman de Lionel-Edouard Martin tout récemment paru aux éditions du Sonneur et je me disais deux ou trois choses. Je
pensais au récit poétique, et au Récit poétique, cet essai
de Jean-Yves Tadié que j’ai lu il y a bien trop longtemps pour en dire
encore quelque chose de pertinent mais quand même, quand
même : cette envie d’en rapprocher cette Anaïs, et aussi
cette réflexion que le roman ne me fatigue pas quand il prend cette
forme (puisque le roman, monopoliste lexical, prend
toutes les formes). Je me disais d’autres choses en vrac, vous
trouverez vous-même les rapports entre elles s’il y en a, je ne vais
quand même pas faire tout le travail pour vous. Qu’au fond il
est difficile de raconter une histoire qui ne soit pas d’une
certaine manière une enquête, moi-même en essayant de faire à chaque
fois autre chose je n’ai jamais fait que ça, et qu’alors c’est
pas plus mal d’assumer la chose : le narrateur d’Anaïs est clairement un enquêteur. (Evidemment on a tôt fait de virer l’en-.) Si les enquêteurs professionnels pratiquent
l’identification, c’est une pratique qu’ils ont en commun avec les gens qui écrivent : le narrateur d’Anaïs
est clairement les deux. Anaïs, jeune fille assassinée d’un fait
divers,
n’est donc pas seulement Anaïs, se superpose à la propre histoire
intime du narrateur en deuil, tandis que celui-ci recherche le père
absent de la victime, disparu depuis des lustres, et que dans
son imagination pour un temps il incarne : même haute stature, et
malgré ses cheveux que contrairement à l’autre il a bruns et ras –
histoire que le lecteur aussi s’identifie : tous les
livres ont été écrits pour moi. Car cette histoire est aussi
histoire d’imagination : le narrateur, tout journaliste (à l’Echo du
Poitou) qu’il est supposé être, laisse au fil des pages une
place croissante à l’imagination, au point qu’on ne sait plus si
l’on doit prendre pour argent comptant ce qui est raconté. Et là bien
sûr, l’amateur en moi de récits conjecturaux ne peut que se
réjouir. Au point que je me demande parfois si l’avenir du roman
n’est pas dans le récit conjectural. Si ce n’est pas là l’un des moyens
de retrouver l’honnêteté perdue dans la fiction thétique.
L’autre moyen honnête, c’est de faire en sorte que ce récit à la
première personne soit vraiment écrit par le narrateur ; et il
l’est : on le voit à l’œuvre, parfois en différé
mais tout de même ; ce qu’on lit est ce que le narrateur avait
besoin d’écrire, la présence du texte entre nos mais a un sens, la mise
en abyme n’est pas là seulement pour décorer.
Je ne suis pas sûr de bien me faire comprendre. Le mieux c’est de lire le livre.

Commentaires
Mais si, c'est très clair. Même si l'enquête doit demeurer irrésolue.
Commentaire n°1
posté par
Dominique Hasselmann
le 22/04/2012 à 07h31
Irrésolue mais lue.
Réponse de
PhA
le 22/04/2012 à 16h10
je l'ai, depuis peu, tout près de moi, il s'approche s'approche - je
viens de finir le voleur de morphine de Sandoval et c'est
extraordinaire, j'en suis retournée. Je finis Manuel Villas et
Triptyque de Claude Simon, commencé, jamais lu avant - puis Anaïs,
j'ai hâte
merci !
merci !
Commentaire n°2
posté par
marie cosnay
le 24/04/2012 à 15h27
Pour moi, brièvement : un livre bouleversant, qui dit tout à partir de trois fois rien par la magie de l'écriture...
Commentaire n°3
posté par
Anonyme
le 11/05/2012 à 08h58
mardi 9 août 2011
Par le hublot (ou) La condition de l’homme marié
Parfois j’ai l’impression que Karel Čapek
est l’un des lecteurs de ce blog. (Que ceux qui veulent se rafraîchir la mémoire le fassent par le hublot pour quoi ? pour
rien (à lire en commençant par le bas, de préférence.)
« Réveille-toi ! Tu entends, réveille-toi ! »
« Que se passe-t-il ? »
« De l’eau entre dans la cabine ! »
« Mais non. »
« Mais si ! On prend l’eau par le hublot ! »
« Mmh. »
« Quoi ? »
« Rien. Je dis mmh. »
« Bon, alors, fais quelque chose, s’il te plaît ! »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’on prend l’eau ! On va se noyer ! »
« Mmh. »
« Nom d’un chien, ne te rendors pas ! »
« Je ne dors pas. » L’homme marié s’assied et cherche à tâtons l’interrupteur. « Que se
passe-t-il ? »
« De l’eau entre dans la cabine ! Par le hublot ! »
« Par le hublot ? Mmh. Eh bien, il n’y a qu’à le fermer. »
(…)
« Diable » grogne l’homme marié.
« Qu’y a-t-il ? »
« Il y a que de l’eau entre par le hublot ! »
« Mmh. »
« J’ai été aspergé. »
« Il n’y a qu’à fermer le hublot ! »
L’homme marié jure tout bas, et tente de fermer le hublot ; mais, pour serrer ces boulons-là, il faudrait une clef
anglaise.
« Saperlipopette ! »
« Quoi ? »
« Je suis trempé ! »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’on prend l’eau !
« Mais non. »
« Mais si ! Par le hublot ! »
« Mmh. »
Les vis du hublot sont enfin serrées ; à vrai dire, il a failli y laisser les doigts et est trempé comme une soupe. Vite,
sous les draps, et se glisser la bouée de sauvetage sous la tête.
Un gémissement d’agonisant.
« Qu’y a-t-il ? »
« Ça tangue ! »
« Mmh. »
« Je vais avoir le mal de mer ! »
« Mais non. »
« Mais puisque je te dis que ça tangue ! »
« Mais non. »
« Ça tangue horriblement ! »
« Mmh. »
« Tu ne le sens pas ? »
« Pas
du tout. » A vrai dire, ça tangue vraiment, mais une femme ne doit pas
tout savoir. Et puis, c’est presque
agréable ; on est soulevé à bonne hauteur, puis il y a un instant
d’hésitation, le bateau grince et on redescend en planant ; et
maintenant, voilà qu’on a la tête qui remonte.
« Tu ne sens toujours pas ? »
« Absolument pas. » C’est étrange de voir tout à coup ses propres pieds plus haut que sa tête ; ils prennent
alors un air inhabituel.
« On ne va pas se noyer ? »
« Ne-e-ei. »
« S’il te plaît, ouvre le hublot ou je vais étouffer ! »
L’homme marié redescend de sa planche à repasser et ouvre le hublot.
Karel Čapek, Voyage vers le Nord, éditions du Sonneur, 2010, p. 127 à 129.
Mais
tout cela n’empêche pas – au contraire : tout cela permet de mettre en
relief le regard de Čapek sur les beautés de la
côte norvégienne, notamment après le franchissement du cercle
polaire arctique. Quand il n’y met pas les mots, il y met le dessin. Une
belle lecture, merci à la prescriptrice (c’est comme ça
qu’on dit ?).
Commentaires
Je l'ai repéré aussi, ce livre, pas encore acheté mais je le lirai. Tu te souviens de L'année du jardinier, lu à voix haute en duo dans une jardinerie il ya quelques années (sourire) ?
Commentaire n°1
posté par
Pascale
le 09/08/2011 à 21h11
Mais oui ! (Et à propos de l'autre lectrice, je viens juste de trouver chez elle un beau petit livre noir et carré.)
Réponse de
PhA
le 09/08/2011 à 21h14
Merci ! Je le trouve très beau itou...
Commentaire n°2
posté par
Pascale
le 09/08/2011 à 21h17
Prendre l'eau par le hublot comme on prend le diable par la queue.
Commentaire n°3
posté par
Gilbert Pinna
le 10/08/2011 à 07h39
Diable ! On ne le tire plus ?
Réponse de
PhA
le 11/08/2011 à 14h42
lundi 8 août 2011
les croisés s’amusent
Vrai,
c'était un joli bateau ; un bateau-poste flambant neuf avec tout le
confort qu’un cœur modeste peut souhaiter ;
le seul malheur tenait à sa cargaison, qu’il transportait vers le
nord. Je ne parle pas ici du chou, de la farine, ni de ce genre de
denrées que nous chargeâmes près de Bergenhus ; non, le
problème venait de la cargaison spirituelle : un groupe de
représentants d’une quelconque église américaine, d’une sorte de
congrégation chrétienne en voyage organisé vers le cap Nord ;
je n’osai pas leur demander qui ils étaient au juste, de peur qu’ils
ne me convertissent à leur foi.
Je ne sais donc pas exactement quelle doctrine prêche cette église américaine, mais, voilà ce que je peux en dire :
1.
ses membres lancent, dans un joyeux vacarme, des anneaux de corde sur
des piquets ou courent sur le pont après une sorte de
palet de bois qui vient se prendre dans les pieds des autres
passagers, opération qui assura d’ailleurs à cette sainte confrérie une
victoire éclatante dans la conquête du gaillard d’avant avant
même que nous ayons levé l’ancre ;
2.
ils engagent la conversation avec une affabilité extrême aussi bien
entre eux qu’avec les autres passagers, ce qui leur
permit d’occuper soudainement le gaillard d’arrière et tous ses
fauteuils et chaises longues, qu’ils couvrirent dans la foulée de leurs
châles, romans, bibles et sacs, histoire de s’en approprier
l’usufruit permanent et de marquer leur propriété inaliénable du
lieu ;
3. à table, ils entonnent des chants de guerre chrétiens, de sorte qu’ils nous boutèrent, nous autres faible minorité
désordonnée, hors de la salle à manger ;
4.
ils organisent sans cesse des jeux de société, des bals, des fêtes, des
chorales, des offices religieux et autres
réjouissances ; il est probable que ces gens cultivent une sorte de
joyeux christianisme et qu’ils cherchent sans relâche à répandre autour
d’eux l’esprit d’une jovialité innocente qui plaît
à Dieu ; je vous le dis franchement, c’était affreux ;
5.
ils pratiquent avec ferveur l’amour du prochain et l’exercent notamment
sur les gens souffrant du mal de mer, les chiens, les
jeunes mariés, les errants, les marins, les autochtones et les
étrangers, en les accostant et en les encourageant, en les apostrophant
chaudement, en les saluant, en leur souriant et, d’une façon
générale, en les accablant de toutes sortes de prévenances ; ainsi,
il ne nous restait plus qu’à nous barricader dans nos cabines pour y
blasphémer tout bas, avec acharnement. Que le Dieu de
miséricorde prenne nos âmes en pitié !
*
Que
c’est beau par ici ; vois donc ce fjord silencieux, plein de lumière,
pris entre les falaises du Nordhordland et les
côtes de granit des îles nues ; vois donc ce coucher de soleil
humide et rose, dilué dans le ciel tout entier, sur la vaste mer, entre
des montagnes d’un bleu indigo et brumeux ; et ce
bateau de pêche qui nous frôle tel un spectre, avec son petit fanal
rouge, mon Dieu, quelle beauté ! Et voilà que, dans ce soir divin, la
sainte confrérie se met à bêler un cantique.
Karel Čapek,
Voyage vers le Nord, éditions du
Sonneur, 2010, p.105 à 108.
Comme je
le disais l’autre jour, pendant ces vacances, j’ai beaucoup lu.
Et comme j’étais dans le Sud, j’en ai profité pour faire un voyage vers
le Nord (Danemark, Suède, Norvège), avec Karel Čapek,
grâce auquel la compagnie de cette sainte congrégation américaine
(sur une petite partie de son voyage, heureusement pour lui) est devenue
fort plaisante.
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J'avais lu le précédent, de Marc Villemain, "Et que morts s'ensuivent".
Il faut beaucoup, beaucoup de temps avant de pouvoir s'en relever pour continuer.
Au-dela du talent.