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lundi 31 décembre 2018

Dernière sensation de calme avant le tournant de l'an


Un dernier livre avant la fin de l'année, c'est Une immense sensation de calme, le premier roman de Laurine Roux paru aux éditions du Sonneur au mois de mars si je ne me trompe pas, si bien que ce billet tombe un peu comme un cheveu sous la soupe : tout le monde a déjà dit la beauté de ce roman – un conte au moins autant qu'un roman – et, une fois n'est pas coutume, tout le monde a raison. Ne comptez pas sur moi pour vous raconter quoi que ce soit de l'histoire, ce serait trop facile : un conte, ça raconte, et celui-ci en effet conte et enchante. Trop facile mais complètement inutile, car à raconter, on ne dit pas ce qu'il y a dire vraiment, ce qui se joue dans le rapport à la vie, à la mort, à la nature. Quelque chose d'essentiel et de trop souvent perdu de vue, que l'on découvre peu à peu, avec l'héroïne, également narratrice, double de Laurine Roux qui très certainement, elle aussi, au cours de cette écriture, a découvert quelque chose, d'intime et d'universel. Si vous voulez en savoir davantage, dans quelle sorte de Sibérie sauvage et rêvée se déplacent ses personnages (il y a là notamment un discret retour à la vie nomade qui me touche), vous pouvez bien sûr chercher sur Internet, mais le mieux c'est encore de lire ce très beau premier roman.



lundi 29 mai 2017

Un souffle sauvage

J'ai lu Un souffle sauvage, de Jérôme Lafargue. Ce n'est pas un roman – car Jérôme Lafargue, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, est un formidable romancier – c'est un récit autobiographique, plus autobiographique que narratif, d'ailleurs. Il est aussi court que l'auteur est secret. Et quand je l'ai refermé, je me suis rendu compte que je l'avais déjà lu. Je l'avais déjà lu entre les lignes de ses romans. Je l'avais déjà lue entre les lignes de ses romans, cette figure du père enracinée parmi les pins des Landes. Mais là, en lisant les lignes écrites entre les lignes, c'était bon de les avoir pour de vrai sous les yeux, les lignes entre les lignes, et ça m'a fait comme une tape discrète sur l'épaule. Et en effet je lisais assis sur un banc, sous un vieux catalpa, qui venait de laisser choir une gousse sèche sur mon épaule pour me faire signe. Et je me suis dit : on n'est jamais seul.


Cette photo, c'est le tronc du vieux catalpa. Je l'ai prise avant de m'asseoir sur le banc. Quant à Un souffle sauvage, il vient de paraître aux éditions du Sonneur.

dimanche 14 avril 2013

un vieux c’est la mort


Toujours est-il que, à les entendre, un vieux, c’était d’abord un papi ou une mamie. Son identité, qu’ils appelaient ça. Jusque là tout va bien : des siècles et des siècles que ça contentait tout le monde aux quatre coins de la planète. Mais soudainement ça a déplu à nos sommités. Qui se sont mises à expliquer qu’un papi ou une mamie, pour un gosse, ça avait tout d’une tragédie, rapport que ça tourmentait les générations et qu’on ne devait pas laisser un gamin faire gouzi-gouzi avec un ancêtre. Que c’était de mauvaise influence et qu’on ne pouvait pas faire un grand d’un petit s’il s’attachait à des vétérans tout ridés. Que le pays avait bien à perdre à regarder le passé. En un mot comme en cent, ce qui était beau était devant, pas derrière. A la fin de l’envoi, en vérité, ce qu’ils disaient, c’est qu’un vieux c’est la mort, et que la chose ne se montre point à un mioche. Qu’il vaut mieux lui faire des menteries dès le début de la vie et jouer à cache-cache avec ce qui nous attend tous, et eux avec.
 
Marc Villemain,  Ils marchent le regard fier, éditions du Sonneur, 2013, p. 28-29.
http://www.editionsdusonneur.com/wp-content/uploads/2013/03/220_____Couv-Ils-marchent-le-regard-fier1re_103.jpg

 

Commentaires

C'est un livre que je lirai.
J'avais lu le précédent, de Marc Villemain, "Et que morts s'ensuivent".
Commentaire n°1 posté par Michèle P le 14/04/2013 à 18h53
Et il y en a eu un autre entre les deux, sur un autre ton, drôle et grinçant : le Pourceau, le diable et la putain.
Réponse de PhA le 14/04/2013 à 21h32
Ah oui c'est vrai, comme je ne l'ai pas lu j'avais oublié mais je sentais bien que quelque chose n'allait pas. J'ai eu la flemme de vérifier :)
Commentaire n°2 posté par Michèle P le 14/04/2013 à 22h49
Il vaut le coup aussi.
Réponse de PhA le 14/04/2013 à 22h56
L'extrait proposé donne l'impression d'une sorte de littérature landaise, montée sur des échasses. Il est aussi possible que je sois victime d'un effet d'optique : le hublot ferait loupe et agrandirait l'écriture du berger ? 
Commentaire n°3 posté par David Marsac le 15/04/2013 à 02h55
Un des 2 livres les plus bouleversants lus cette annee.
Commentaire n°4 posté par chris le 14/12/2013 à 04h01
Oui, et juste en poussant à peine le réel.
Réponse de PhA le 16/12/2013 à 20h59
Oh!Oui, helas et c'est bien la raison d'un si intense bouleversement: un vrai ko-chaos.
Il faut beaucoup, beaucoup de temps avant de pouvoir s'en relever pour continuer.
Au-dela du talent.
Commentaire n°5 posté par chris le 03/01/2014 à 07h47
Et il vaut mieux se relever sans sa canne-épée.
Réponse de PhA le 04/01/2014 à 19h13

samedi 21 avril 2012

Anaïs ou les Gravières, de Lionel-Edouard Martin.


Je viens de terminer Anaïs ou les Gravières, le roman de Lionel-Edouard Martin tout récemment paru aux éditions du Sonneur et je me disais deux ou trois choses. Je pensais au récit poétique, et au Récit poétique, cet essai de Jean-Yves Tadié que j’ai lu il y a bien trop longtemps pour en dire encore quelque chose de pertinent mais quand même, quand même : cette envie d’en rapprocher cette Anaïs, et aussi cette réflexion que le roman ne me fatigue pas quand il prend cette forme (puisque le roman, monopoliste lexical, prend toutes les formes). Je me disais d’autres choses en vrac, vous trouverez vous-même les rapports entre elles s’il y en a, je ne vais quand même pas faire tout le travail pour vous. Qu’au fond il est difficile de raconter une histoire qui ne soit pas d’une certaine manière une enquête, moi-même en essayant de faire à chaque fois autre chose je n’ai jamais fait que ça, et qu’alors c’est pas plus mal d’assumer la chose : le narrateur d’Anaïs est clairement un enquêteur. (Evidemment on a tôt fait de virer l’en-.) Si les enquêteurs professionnels pratiquent l’identification, c’est une pratique qu’ils ont en commun avec les gens qui écrivent : le narrateur d’Anaïs est clairement les deux. Anaïs, jeune fille assassinée d’un fait divers, n’est donc pas seulement Anaïs, se superpose à la propre histoire intime du narrateur en deuil, tandis que celui-ci recherche le père absent de la victime, disparu depuis des lustres, et que dans son imagination pour un temps il incarne : même haute stature, et malgré ses cheveux que contrairement à l’autre il a bruns et ras – histoire que le lecteur aussi s’identifie : tous les livres ont été écrits pour moi. Car cette histoire est aussi histoire d’imagination : le narrateur, tout journaliste (à l’Echo du Poitou) qu’il est supposé être, laisse au fil des pages une place croissante à l’imagination, au point qu’on ne sait plus si l’on doit prendre pour argent comptant ce qui est raconté. Et là bien sûr, l’amateur en moi de récits conjecturaux ne peut que se réjouir. Au point que je me demande parfois si l’avenir du roman n’est pas dans le récit conjectural. Si ce n’est pas là l’un des moyens de retrouver l’honnêteté perdue dans la fiction thétique. L’autre moyen honnête, c’est de faire en sorte que ce récit à la première personne soit vraiment écrit par le narrateur ; et il l’est : on le voit à l’œuvre, parfois en différé mais tout de même ; ce qu’on lit est ce que le narrateur avait besoin d’écrire, la présence du texte entre nos mais a un sens, la mise en abyme n’est pas là seulement pour décorer.
Je ne suis pas sûr de bien me faire comprendre. Le mieux c’est de lire le livre.
http://storage.canalblog.com/58/86/189369/74209409.jpg

Commentaires

Mais si, c'est très clair. Même si l'enquête doit demeurer irrésolue.
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 22/04/2012 à 07h31
Irrésolue mais lue.
Réponse de PhA le 22/04/2012 à 16h10
je l'ai, depuis peu, tout près de moi, il s'approche s'approche - je viens de finir le voleur de morphine de Sandoval et c'est extraordinaire, j'en suis retournée. Je finis Manuel Villas et Triptyque de Claude Simon, commencé, jamais lu avant - puis Anaïs, j'ai hâte
merci !
Commentaire n°2 posté par marie cosnay le 24/04/2012 à 15h27
Pour moi, brièvement : un livre bouleversant, qui dit tout à partir de trois fois rien par la magie de l'écriture...
Commentaire n°3 posté par Anonyme le 11/05/2012 à 08h58

mardi 9 août 2011

Par le hublot (ou) La condition de l’homme marié

Parfois j’ai l’impression que Karel Čapek est l’un des lecteurs de ce blog. (Que ceux qui veulent se rafraîchir la mémoire le fassent par le hublot pour quoi ? pour rien (à lire en commençant par le bas, de préférence.)
 
« Réveille-toi ! Tu entends, réveille-toi ! »
« Que se passe-t-il ? »
« De l’eau entre dans la cabine ! »
« Mais non. »
« Mais si ! On prend l’eau par le hublot ! »
« Mmh. »
« Quoi ? »
« Rien. Je dis mmh. »
« Bon, alors, fais quelque chose, s’il te plaît ! »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’on prend l’eau ! On va se noyer ! »
« Mmh. »
« Nom d’un chien, ne te rendors pas ! »
« Je ne dors pas. » L’homme marié s’assied et cherche à tâtons l’interrupteur. « Que se passe-t-il ? »
« De l’eau entre dans la cabine ! Par le hublot ! »
« Par le hublot ? Mmh. Eh bien, il n’y a qu’à le fermer. »
(…)
« Diable » grogne l’homme marié.
« Qu’y a-t-il ? »
« Il y a que de l’eau entre par le hublot ! »
« Mmh. »
« J’ai été aspergé. »
« Il n’y a qu’à fermer le hublot ! »
L’homme marié jure tout bas, et tente de fermer le hublot ; mais, pour serrer ces boulons-là, il faudrait une clef anglaise.
« Saperlipopette ! »
« Quoi ? »
« Je suis trempé ! »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’on prend l’eau !
« Mais non. »
« Mais si ! Par le hublot ! »
« Mmh. »
Les vis du hublot sont enfin serrées ; à vrai dire, il a failli y laisser les doigts et est trempé comme une soupe. Vite, sous les draps, et se glisser la bouée de sauvetage sous la tête.
Un gémissement d’agonisant.
« Qu’y a-t-il ? »
« Ça tangue ! »
« Mmh. »
« Je vais avoir le mal de mer ! »
« Mais non. »
« Mais puisque je te dis que ça tangue ! »
« Mais non. »
« Ça tangue horriblement ! »
« Mmh. »
« Tu ne le sens pas ? »
« Pas du tout. » A vrai dire, ça tangue vraiment, mais une femme ne doit pas tout savoir. Et puis, c’est presque agréable ; on est soulevé à bonne hauteur, puis il y a un instant d’hésitation, le bateau grince et on redescend en planant ; et maintenant, voilà qu’on a la tête qui remonte.
« Tu ne sens toujours pas ? »
« Absolument pas. » C’est étrange de voir tout à coup ses propres pieds plus haut que sa tête ; ils prennent alors un air inhabituel.
« On ne va pas se noyer ? »
« Ne-e-ei. »
« S’il te plaît, ouvre le hublot ou je vais étouffer ! »
L’homme marié redescend de sa planche à repasser et ouvre le hublot.
 
Karel Čapek, Voyage vers le Nord, éditions du Sonneur, 2010, p. 127 à 129.
 
Mais tout cela n’empêche pas – au contraire : tout cela permet de mettre en relief le regard de Čapek sur les beautés de la côte norvégienne, notamment après le franchissement du cercle polaire arctique. Quand il n’y met pas les mots, il y met le dessin. Une belle lecture, merci à la prescriptrice (c’est comme ça qu’on dit ?).
  


Commentaires

Je l'ai repéré aussi, ce livre, pas encore acheté mais je le lirai. Tu te souviens de L'année du jardinier, lu à voix haute en duo dans une jardinerie il ya quelques années (sourire) ?
Commentaire n°1 posté par Pascale le 09/08/2011 à 21h11
Mais oui ! (Et à propos de l'autre lectrice, je viens juste de trouver chez elle un beau petit livre noir et carré.)
Réponse de PhA le 09/08/2011 à 21h14
Merci ! Je le trouve très beau itou...
Commentaire n°2 posté par Pascale le 09/08/2011 à 21h17
Prendre l'eau par le hublot comme on prend le diable par la queue.
Commentaire n°3 posté par Gilbert Pinna le 10/08/2011 à 07h39
Diable ! On ne le tire plus ?
Réponse de PhA le 11/08/2011 à 14h42
Le plagiat est évident. J'alerte mon avocat. Ou bien préférez-vous le vôtre?
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 10/08/2011 à 11h10
Il me faudrait un avocat par anticipation.
Réponse de PhA le 11/08/2011 à 17h00

lundi 8 août 2011

les croisés s’amusent

Vrai, c'était un joli bateau ; un bateau-poste flambant neuf avec tout le confort qu’un cœur modeste peut souhaiter ; le seul malheur tenait à sa cargaison, qu’il transportait vers le nord. Je ne parle pas ici du chou, de la farine, ni de ce genre de denrées que nous chargeâmes près de Bergenhus ; non, le problème venait de la cargaison spirituelle : un groupe de représentants d’une quelconque église américaine, d’une sorte de congrégation chrétienne en voyage organisé vers le cap Nord ; je n’osai pas leur demander qui ils étaient au juste, de peur qu’ils ne me convertissent à leur foi.
Je ne sais donc pas exactement quelle doctrine prêche cette église américaine, mais, voilà ce que je peux en dire :
1. ses membres lancent, dans un joyeux vacarme, des anneaux de corde sur des piquets ou courent sur le pont après une sorte de palet de bois qui vient se prendre dans les pieds des autres passagers, opération qui assura d’ailleurs à cette sainte confrérie une victoire éclatante dans la conquête du gaillard d’avant avant même que nous ayons levé l’ancre ;
2. ils engagent la conversation avec une affabilité extrême aussi bien entre eux qu’avec les autres passagers, ce qui leur permit d’occuper soudainement le gaillard d’arrière et tous ses fauteuils et chaises longues, qu’ils couvrirent dans la foulée de leurs châles, romans, bibles et sacs, histoire de s’en approprier l’usufruit permanent et de marquer leur propriété inaliénable du lieu ;
3. à table, ils entonnent des chants de guerre chrétiens, de sorte qu’ils nous boutèrent, nous autres faible minorité désordonnée, hors de la salle à manger ;
4. ils organisent sans cesse des jeux de société, des bals, des fêtes, des chorales, des offices religieux et autres réjouissances ; il est probable que ces gens cultivent une sorte de joyeux christianisme et qu’ils cherchent sans relâche à répandre autour d’eux l’esprit d’une jovialité innocente qui plaît à Dieu ; je vous le dis franchement, c’était affreux ;
5. ils pratiquent avec ferveur l’amour du prochain et l’exercent notamment sur les gens souffrant du mal de mer, les chiens, les jeunes mariés, les errants, les marins, les autochtones et les étrangers, en les accostant et en les encourageant, en les apostrophant chaudement, en les saluant, en leur souriant et, d’une façon générale, en les accablant de toutes sortes de prévenances ; ainsi, il ne nous restait plus qu’à nous barricader dans nos cabines pour y blasphémer tout bas, avec acharnement. Que le Dieu de miséricorde prenne nos âmes en pitié !
 
*
Que c’est beau par ici ; vois donc ce fjord silencieux, plein de lumière, pris entre les falaises du Nordhordland et les côtes de granit des îles nues ; vois donc ce coucher de soleil humide et rose, dilué dans le ciel tout entier, sur la vaste mer, entre des montagnes d’un bleu indigo et brumeux ; et ce bateau de pêche qui nous frôle tel un spectre, avec son petit fanal rouge, mon Dieu, quelle beauté ! Et voilà que, dans ce soir divin, la sainte confrérie se met à bêler un cantique.
 
Karel Čapek, Voyage vers le Nord, éditions du Sonneur, 2010, p.105 à 108.
 
Comme je le disais l’autre jour, pendant ces vacances, j’ai beaucoup lu. Et comme j’étais dans le Sud, j’en ai profité pour faire un voyage vers le Nord (Danemark, Suède, Norvège), avec Karel Čapek, grâce auquel la compagnie de cette sainte congrégation américaine (sur une petite partie de son voyage, heureusement pour lui) est devenue fort plaisante.