Ainsi passa une année à peu près,
celle qui sépare ma vingt-quatrième de ma vingt-cinquième, mon premier quart
siècle ici-bas, pour être un tantinet solennel et du coup un rien con. Il en
avait trente-quatre de plus, rapport à la naissance et en hauteur, un certain
nombre de centimètres. Combien ?, peux pas dire. Sans parler du reste. Mais
quand je réfléchissais à tout ce qui nous séparait, à mon ingénuité, à ma
petitesse, ma médiocrité, quel que soit l’écart, l’abîme, ce qui comptait c’était,
je m’en convainquais, que nous fussions très précisément contemporains. On
respirait le même air et au même instant. On était logés à la même enseigne et
auberge de l’heure, embarqués, marins en terre sur le même vaisseau, une croisière
dans l’espace, même si l’escalier où l’on voisinait à la brève ne montait pas
plus haut que vers l’aérien, direction pour moi la station Bel Air, pour lui je
n’en sais rien. Nous étions terriens ensemble, ce qui me procurait fierté et
jubilation. Je tirais de la satisfaction à coexister avec mon Instituteur, la même
que celle que j’éprouve lisant un livre ancien, d’être dans le même wagon, la 4
ou la 6, en compagnie de morts de papier pourtant plus vifs que des tas de
vivants bien en chair et pour cela promis à une péremption, décomposition
rapides.
Arthur Bernard, Gaby
et son maître, Champ vallon, 2013, p. 22-23.
Voilà, je précise bien le nom de
l’auteur : ce n’est pas moi. En effet, moi, pour les ans c’est
cinquante-sept de plus au lieu de trente-quatre et pour les centimètres j’imagine
en revanche guère plus de deux ou trois. Et puis le fait que je ne l’ai jamais
croisé dans l’escalier du métro aérien, ni à Glacière ni ailleurs, et n’ai
jamais eu à me poser la question de l’aborder. (Encore que, comme au narrateur
de Gaby et son maître, on m’a autrefois bien souvent soufflé de lui
écrire.) Car pour le reste, la relation de Gaby, double probable de l’auteur, à
son maître ou son instituteur, au choix, m’évoque terriblement celle que j’ai
eue avec le mien que je n’ai jamais appelé ainsi mais qui était bien le même :
Samuel Beckett. Un livre drôle et beau pour dire l’empêchement de dire quelque
chose à un auteur qui précisément n’a cessé d’œuvrer entre empêchement de dire
et empêchement de se taire.
