samedi 29 février 2020

Écrire et publier ou pas (19) (fin 2002 début 2003)


L’attente de la réponse de POL est trop longue (je ne sais pas encore que les éditeurs ont des pratiques différentes) ; au bout de neuf mois, je lui envoie aussi Chroniques imaginaires de la mort vive. C’est une maladresse, je ne m’en rendrai compte qu’a posteriori. Chroniques est trop loin des goûts qui apparaissent quand on connaît un peu le catalogue POL (mais à l’époque je ne le connais pour ainsi dire pas) pour séduire d’emblée l’éditeur. Par temps clair avait peut-être encore ses chances, je ne sais pas ; s’il les avait, il les perd. Le refus vaut pour les deux manuscrits ; il est aimable, argumenté ; l’éditeur reste trop extérieur au texte, il ne saurait bien se l’approprier, il n’y a rien d’autre à dire. Je l’adresse – autre bourde – à Christian Bourgois, qui me transmet avec beaucoup d’honnêteté le rapport qu’en a fait l’un des lecteurs de la maison. Il n’a pas été intéressé du tout. Je ne me rappelle plus vraiment les arguments, je me souviens juste que je les trouve parfaitement recevables. Ça me fait penser à l’effet que produisaient mes copies sur les professeurs, depuis le collège jusqu’à l’université : tantôt un enthousiasme affirmé, tantôt un ennui dubitatif. Clairement, ce que j’écris n’est pas fait pour plaire à tout le monde. Il faut que je trouve à qui ça plaît. Ça n’est pas évident. C’est presque une enquête. Comme j’ai un peu mal à Par temps clair, à force de refus, je pense de plus en plus à essayer de publier plutôt Chroniques imaginaires de la mort vive.



jeudi 27 février 2020

Écrire et publier ou pas (18) (septembre 2002 – mars 2003)


Entre le 15 septembre 2002 et le 18 mars 2003, aucune note dans le vieux Carnet vert. C’est tout à fait inhabituel. Je recopie la note du 15 septembre.


« Dimanche 15 septembre 2002

Ce qui relie tous mes textes : une variation sur le thème (ou la forme) de la personne, et de la finitude.
Débuts possibles de Centrifuge (le 7 septembre) et de Liquide (le 10). »


Par temps clair est inspiré par la théorie de l’évolution, et plus largement par la biologie. J’ai besoin de passer à la physique – même si j’y suis beaucoup plus ignorant. Centrifuge n’ira pas plus loin. Liquide deviendra Liquide. Je me souvenais que tout avait été resserré dans le temps (je parle de l’écriture), entre 2001 et 2003. Mais à ce point, quand même pas. Et si je recopie la note du 18 mars, c’est pire. (Bien sûr que je la recopie, la facilité a sa place ici. Et puis ça dit clairement à quoi je passe mon temps.)


« Mardi 18 mars 2003

Ma recherche autour de la personne m’amène à la supprimer : Liquide est ce roman à la personne zéro, qui n’en reste pas moins au point de vue interne de ce personnage sans personne. Il me faut justifier cette absence de personne grammaticale : elle ne peut tenir qu’à l’inconsistance de l’être, à son état liquide, enclin à prendre la forme du récipient dans lequel il se coule. L’inconsistance, ou l’inconséquence – presque la non-existence ; n’est-ce pas ce qui nous définit le mieux ?
Monsieur le Comte au pied de la lettre a été entamé le 14 novembre, Seul à voir le 21 décembre. »


Je commence enfin à savoir ce que je fais quand j’écris, à relire ce que je dis de Liquide.
Liquide paraîtra en 2009, trois ans après Par temps clair, un an avant Monsieur Le Comte au pied de la lettre (la majuscule à Le n’était pas encore décidée, visiblement). Seul à voir paraîtra, j’espère. Tout ce temps.
Tout ce temps. Entre le 1er janvier et le 31 décembre 2002, j’ai fini Par temps clair, j’ai écrit Chroniques imaginaires de la mort vive, j’ai écrit quelques passages de Mémoires des failles (dont je n’ai pas encore le titre), j’ai commencé Liquide, j’ai commencé Monsieur Le Comte au pied de la lettre – ces cinq-là sont aujourd’hui publiés. J’ai écrit aussi Non sec – là il n’est plus question de publication mais c’était bien aussi de l’écrire, je lui dois sans aucun doute Monsieur Le Comte – et j’ai commencé Seul à voir, auquel je crois toujours.
Voilà ce que ça m’a fait, que le Seuil publie Une Affaire de regard. Et qu’il refuse Par temps clair. Publier, ne pas publier : deux moteurs. Écrire restera ma seule réaction.



mardi 25 février 2020

Écrire et publier ou pas (17) (printemps-été 2002)


Qu’est-ce que ça fait à mon écriture ? Car être publié, et ne plus l’être, ça n’est pas anodin comme ça devrait l’être. Pourquoi écris-je ce récit étrange, Chroniques imaginaires de la mort vive ? Une histoire de mort et de mystère, un récit d’atmosphère, dans une langue loin, très loin d’Une affaire de regard, et sans humour aussi, pas une once, délibérément ? J’ai été catalogué : écriture blanche (comme le sont les auteurs des éditions de Minuit), humour à froid… L’étiquette me gratte avant même la déconvenue de Par temps clair, encore plus après peut-être ; plus ou moins consciemment je fais tout pour l’arracher. L’humour n’est pas obligatoire. Rien n’est obligatoire. Il y a toujours un autre chemin. Bien sûr j’aime faire rire mais l’humour chez moi n’est que consécutif à autre chose, et j’aime faire rire comme faire pleurer, ou intriguer, ou faire peur, ou exciter, simplement parce que je le fais avec des mots, c’est fou ce qu’on fait avec des mots quand même. J’écris, comme s’il n’y avait que ça. Le 12 juillet, Chroniques est terminé. Quoi faire ? Ce n’est pas la bonne saison pour envoyer un manuscrit. Alors le lendemain ou le surlendemain je me lance dans autre chose, toujours autre chose, loin loin de ce que je viens de terminer, comme Chroniques est loin de Par temps clair. Une bouffonnerie azimutée que j’intitule Non sec, titre inspiré d’un post-it que j’ai vu collé sur des manuscrits refusés sans commentaires. Fin août, il est fini aussi. D’accord, ce ne sont pas des textes très longs. Sous sa forme livresque, Chroniques ne dépassera pas 110 pages. Non sec aurait été du même format. J’ai l’impression de faire du vélo en pente. C’est la vitesse qui fait mon équilibre. Si je m’arrête, je ne sais pas ce qui va m’arriver.



lundi 24 février 2020

Écrire et publier ou pas (16) (printemps 2002)


Bertrand Visage est déçu aussi. Pour lui, Par temps clair mérite la publication. Il m’engage à le proposer ailleurs. Mais comment fait-on pour être publié ? Je n’en ai aucune idée : je n’ai jamais eu à me donner du mal pour chercher un éditeur et je ne connais personne dans le milieu. Il faut préciser que pour Une affaire de regard je n’ai pas fait la moindre apparition, même pas en librairie. Je n’y connais toujours rien, guère plus qu’un an avant, quand le Seuil avait accepté mon manuscrit. Je demande son avis à Bertrand Visage. Il me conseille de proposer mon texte à Paul Otchakovsky-Laurens (POL) et à Jean-Marie Laclavetine, chez Gallimard. Je l’envoie aussi à Irène Lindon, chez Minuit. Ailleurs ? J’avoue que je me souviens plus, je n’ai pas noté tout ça, ça ne m’intéresse pas vraiment. Si, je me souviens juste que je l’ai aussi envoyé chez Verticales, qui à l’époque appartient au Seuil. Je ne crois pas l’avoir envoyé à l’Olivier. Bref.
Pendant ce temps je continue à écrire Chroniques imaginaires de la mort vive. Je me rappelle que l’ambition première (mais alors toute première, hein, elle n’a pas fait long feu), c’était d’écrire un récit pour la jeunesse. Je voulais du sang, aussi. C’était l’humeur du moment. J’écris aussi de plus en plus de fictions oniriques. J’appelle ça Affleurements, depuis 1999, si j’en crois le carnet vert.
La lettre-type des éditions de Minuit ne se fait pas attendre. Jamais cette maison ne m’a répondu autrement que par une lettre-type (je ferai encore une tentative par la suite). Je reçois aussi un autre refus de Gallimard, mais argumenté celui-là, et signé par Laclavetine. J’en retiens surtout que Par temps clair lui paraît « inspiré » d’Un homme qui dort, de Perec, que je n’ai pas lu (que je n’ai toujours pas lu, d’ailleurs ; on a plusieurs fois rapproché certains de mes livres de ceux de Perec, c’est peut-être pour ça que je ne le lis pas pour le moment). Cela dit, à part l’emploi de la deuxième personne, qui n’est plus vraiment une nouveauté au vingt-et-unième siècle (d’ailleurs j’écris aussi Chroniques à la deuxième personne), je ne suis pas certain qu’il y ait une vraie parenté. Pas de nouvelles de POL. J’ose un appel, on me répond qu’il l’a lu une première fois, qu’il le garde sous le coude.



dimanche 23 février 2020

Écrire et publier ou pas (15) (mars 2002)


Par temps clair est plus abouti qu’Une affaire de regard, c’est aussi l’avis de Bertrand Visage. Il précise même que, s’il avait su que j’étais capable de ça, il m’aurait probablement demandé des retouches à Une affaire de regard. Je me rends bien compte a posteriori d’une des difficultés du métier d’éditeur dont on ne parle pas tellement. Un auteur, qui n’a pas encore publié, on le découvre par un texte ; et on s’en fait une idée à partir de ce seul texte. C’est forcément très réducteur. Par temps clair est plus abouti, mais il est aussi plus « autarcique ». Ce n’est pas un point positif, même si je ne peux m’empêcher de penser à l’idéal flaubertien d’un « livre sans attache extérieure qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air » (j’ai beaucoup pensé à Flaubert en écrivant Une affaire de regard). La suite le confirmera. Alors que d’habitude au Seuil il suffit d’un comité de lecture pour accepter ou refuser un manuscrit, Par temps clair en nécessitera trois. Bertrand Visage veut le faire passer, mais pas contre l’avis du comité de lecture. La première impression étant plutôt réservée, il sollicite Olivier Cohen, dont l’avis aussi est positif ; on est près de la publication mais il y a encore une hésitation ; un troisième comité devrait entériner la publication. Claude Cherki, qui est alors le PDG du Seuil et qui d’habitude ne lit aucun manuscrit veut savoir de quoi il retourne ; à l’issue du troisième comité de lecture ce sera non. Deux ans plus tard il donnera sa démission avec un procès sur le dos après avoir participé dans des conditions discutables à la vente du Seuil à la Martinière ; ça me fera une belle jambe.


Nuage, Ciel, Ciel Nuageux, Couvert, Gris, Dépression

samedi 22 février 2020

Écrire et publier ou pas (14) (janvier-février 2002)


La publication, ça te change un peu. Tu veux y revenir. Édition = addiction. Heureusement, enfin, peut-être pas, celle de l’écriture est encore bien plus forte ; ça fait déjà plus de vingt-cinq ans que j’écris tous les jours. Et Par temps clair, c’est tous les jours. Je ne laisse plus traîner comme je le faisais avant. Et comme je ne veux pas avoir à tout retaper à l’ordinateur à la fin, j’écris encore à la main mais je recopie aussitôt à l’ordinateur, avant de me coucher. Je n’ose pas encore écrire directement – j’y viendrai très vite. Je note le début et la fin de chaque passage sur le Carnet vert, pour plus tard (pour aujourd’hui, par exemple). J’ai aussi un fichier à idées, sur l’ordinateur. Il y a des parentés avec Une affaire de regard, notamment l’inflation de la pensée, qui va plus loin encore. En revanche le personnage est un quadragénaire. Je me souviens que dans mon esprit, un quadragénaire, c’est un type nettement plus vieux que moi. La durée de l’histoire aussi est resserrée : neuf mois pour Une affaire de regard, une semaine seulement pour Par temps clair. Surtout, le passage à la deuxième personne : c’est l’histoire d’un homme qui ne se reconnaît pas, et qui s’entend se parler. Je conjugue à l’envers : troisième personne pour Une affaire de regard, deuxième pour Par temps clair et… regarde là, cette note dans mon Carnet vert, à la date du 13 janvier 2002 : « Pour Liquide, qui serait écrit à la personne zéro... » Liquide, déjà ! Alors que Par temps clair n’est même pas terminé.
Mais il l’est presque : le 31 janvier, il est en lecture au Seuil. A ce moment-là, j’ai la conviction, acquise au fil de l’écriture, que c’est ce que j’ai fait de mieux. Le 17 février, alors que je n’ai pas encore la réponse pour Par temps clair, je commence, directement à l’ordinateur, non, pas Liquide : Souvenirs imaginaires de la mort vive qui, quatre jours plus tard, devient Chroniques imaginaires de la mort vive.


vendredi 21 février 2020

Écrire et publier ou pas (13) (août à décembre 2001)


Je regarde un peu dans mon vieux Carnet vert pour me souvenir. En réalité, pendant toute cette rentrée de la sortie d’Une affaire de regard, je ne mollis pas. J’écris comme jamais, plus que je ne l’ai jamais fait jusque-là – ce qui n’est pas peu dire. J’écris Par temps clair, surtout ; j’écris aussi des textes brefs qui viendront nourrir Mémoires des failles. Mais avant ça, avant la sortie d’Une affaire de regard, je finis le 13 août 2001 la version remaniée de Croissance. J’ai définitivement assumé son caractère autoréférentiel en m’en faisant l’éditeur, au sens qu’on donnait à ce terme à l’époque classique. C’est devenu plus clairement encore le livre en train de s’écrire que je voulais, on y voit le roman, sur les dix ans de son écriture, en train de faire d’un jeune garçon de treize ans son auteur, un auteur, en même temps qu’il se fait lui-même, le livre, et son auteur qui n’est rien d’autre que l’œuvre de son œuvre ; voilà, c’est ça que je voulais. Je le tiens. En octobre, les articles sur Une affaire de regard ont déjà commencé à s’espacer ; je fais lire Croissance à Bertrand Visage. Je ne me le dis pas aussi clairement mais en réalité, c’est pour ça que j’ai écrit Une affaire de regard, pour qu’il soit publié et pour pouvoir publier Croissance. Et pour pouvoir publier ce que je veux ensuite. Il me dit que c’est très intéressant, il a sans doute d’autres mots, peut-être même plus élogieux mais je ne me souviens plus bien ; c’est très intéressant mais à titre personnel seulement, selon lui c’est strictement impubliable. Il me déconseille même de le proposer ailleurs. Encore maintenant, je suis incapable de dire si cela a un rapport avec la clause de préférence qui me lie au Seuil pour mes livres suivants. Mais je le crois, il est éditeur. A posteriori – on ne peut pas rester toujours strictement chronologique –, a posteriori je me rends bien compte à quel point ce texte, dans le contexte éditorial actuel, est difficile à publier. Est-ce à dire qu’il est « impubliable » ? C’est la raison pour laquelle ce devrait être les maisons les plus solides, financièrement parlant, qui devraient, de temps en temps, prendre ces risques. Mais ce n’est pour ainsi dire jamais le cas. Alors je me concentre sur Par temps clair. J’y crois, à ce roman. Comment on se retrouve à ne plus être du tout celui qu’on a été. Un truc vraiment darwinien. J’y crois de plus en plus.



jeudi 20 février 2020

j’ai effacé le début de cette phrase


Aujourd’hui j’ai reçu un petit livre, qui ne m’aide en rien à affronter une personne cruelle

Il y a une description méticuleuse d’un homme en train de plonger dans une piscine, d’une femme qui fabrique ses masques de beauté, ils n’habitent nulle part

Deux sœurs vivent l’une pour l’autre, on se fiche de savoir où

Ensuite, la photographie d’une plage qui vient servir de décor symbolique, peut-être le Havre ou Dunkerque

Certaines femmes se crispent à l’idée de tenir un journal intime

Il y aura toujours quelqu’un pour le lire un jour, lui donner une apparence provocante

Les deux sœurs ont décidé de retirer leur vernis à ongle avec du dissolvant, j’ai effacé le début de cette phrase à cause d’une répétition malvenue

Pour moi, la soirée se résume à essayer d’être moi-même, dans une jubilation intérieure, cette histoire de sœurs n’est qu’une diversion

Rien ne se passe comme prévu, j’ignore ce qui s’est produit au cours du voyage, la musique et la lumière s’éteignaient ponctuellement, on me disait qu’il fallait être « cool », pourtant j’étais la seule à danser dans cette fête

Il se passe plusieurs mois avant que je me remémore les grandes lignes du quotidien entre moi et mon âme jumelle, c’est une source intarissable de tristesse

Les deux sœurs doivent ressentir elles aussi des vagues de nostalgie


Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect, éditions de l’Attente, 2020, p. 34-35



Écrire et publier ou pas (12) (fin d’été automne 2001)


Et puis fin août (puisque la rentrée littéraire de septembre commence fin août) le livre paraît. A la rentrée littéraire, il y a une attention particulière portée aux premiers romans. Le Seuil n’en avait qu’un à proposer ; Une affaire de regard sera l’autre. Le premier premier roman de la rentrée, c’est Putain, de Nelly Arcan. Je la vois invitée à l’émission Durand la nuit de Guillaume Durand, ce présentateur qui ponctue ses propos par « N’oublions que nous sommes dans une émission littéraire. » Il est évident que le potentiel commercial d’Une affaire de regard est inférieur, et que son auteur aurait été nettement moins télégénique. Pourtant le roman obtient quand même un accueil favorable de la presse. Une page dans les Inrockuptibles, notamment, qui ignoreront par la suite tout ce que mes éditeurs suivants pourront leur envoyer. Parmi tous les journalistes qui se sont intéressés à mon premier roman, deux seulement continueront à suivre mon travail chez d’autres éditeurs que le Seuil (pourquoi ne pas les nommer ? Alain Nicolas, de l’Humanité, et Isabelle Rüf, du quotidien suisse le Temps). Ça dit quelque chose du travail de la presse. Bien sûr je ne me souviens pas de tous ces articles, mais j’en garde une impression générale qui fait contraste avec ceux que j’ai eus depuis, chez d’autres éditeurs : j’ai du mal à reconnaître mon roman. Un auteur renommé (a-t-il déjà ou aura-t-il bientôt le Goncourt ? je ne sais plus) écrit à son propos un article très élogieux et tout à fait hors sujet, à se demander s’il l’a lu. J’ai l’impression très étrange qu’on me prend pour un auteur branché. Et puis les articles s’espacent, je reçois encore une invitation à devenir membre d’un club littéraire parisien, j’ai vraiment oublié le nom de la dame qui l’organise, il paraît qu’on a le droit d’y fumer ; Nicolas Rey (il a dix ans de moins que moi à l’époque, bien sûr comme c’était il y a vingt ans c’est logique qu’aujourd’hui ce soit moi qui en aie dix de moins que lui) en est la coqueluche ; je crains la contagion, je me garde bien de répondre. L’automne se termine, les dernières feuilles tombent ; un peu hébété je comprends qu’il est temps de passer à autre chose.




mercredi 19 février 2020

Écrire et publier ou pas (11) (printemps été 2001)


Le Seuil m’envoie une photographe à domicile. Les photos pourront servir pour la presse, et pour la quatrième de couverture. Elles serviront aussi pour le bandeau. J’emploie le pluriel parce que je crois qu’il y en a deux qui ont servi, alors qu’on y a passé tout une après-midi. Dans le parc de Rambouillet, notamment. On a beau être au mois de mai, il fait un froid de canard. Non mais il neige, carrément ! Est-ce pour ça que je ressemble tellement à Gérard Jugnot ?
Ça y est, le livre est imprimé. Ça doit faire quelque chose, d’avoir son livre imprimé entre les mains. Je ne m’en souviens pas. Je crois que ça m’a juste fait m’étonner de ne pas ressentir grand-chose. C’est juste un objet, il n’est même pas encore en librairie.
Je suis convié à venir dédicacer les exemplaires envoyés en service de presse. Les SP, quoi. Ça ne se passe pas au 27 rue Jacob mais dans un autre immeuble un peu plus loin, dans une pièce au sous-sol. Les auteurs de la rentrée littéraire, ceux qui sont dans la région en tout cas, ont devant eux des piles énormes à dédicacer. J’ai la mienne. On doit être six ou sept, sur onze. Je me souviens d’une femme venue avec son lézard sur l’épaule, un gros lézard exotique. J’ai la liste des noms des dédicataires. Pour la plupart, je ne les connais pas. C’est un peu étrange, de dédicacer des bouquins à des gens qu’on ne connaît pas, qui ne sont pas là, et qui pour la plupart n’ouvriront même pas le livre. Mais ça se fait. C’est bizarre aussi de dédicacer un bouquin à Bernard Pivot. C’est encore plus bizarre d’en dédicacer à Alain Robbe-Grillet. Bien sûr à cette époque il est toujours vivant, mais si je lui en dédicaçais un maintenant, je ne pense pas que ça me paraîtrait plus bizarre. Je mets la même chose à tout le monde. C’est Bertrand Visage qui me dit quoi mettre, et où l’écrire ; je ne sais pas dédicacer. J’abats la besogne, je finis le premier.
En juin, je crois que c’est en juin, il y a un cocktail organisé sur une péniche ; quelque part vers Bercy. On y va en taxi, depuis le Seuil, avec Bertrand Visage et Régine Detambel, dont le roman paraît aussi à la rentrée. Des libraires importants ont été invités, venus de toute la France. De tous les noms de personnes qu’on me présente, je n’en retiens aucun. Je ne sais pas trop ce que je fais là, sauf qu’à un moment chaque auteur est amené à parler de son livre. Mais comment fait-on pour parler de son livre à des gens qui ne l’ont pas lu ? Quand les gens l’ont lu, c’est facile. C’est même agréable, même s’ils ne l’ont pas aimé. Mais quand ils ne l’ont pas lu, et qu’il faut leur donner l’envie de le vendre ? Face à eux, je réponds aux questions de mon éditeur d’une voix monocorde que je ne reconnais pas, qui n’est pas la mienne lorsque je parle en public, encore maintenant. C’est idiot, mais la timidité de l’auteur est un handicap. C’est idiot parce que c’est le livre, qu’il faut vendre, pas l’auteur. Oui mais non. On vend les deux. C’est comme ça. Le repas est bon, la promenade est belle. Je m’échappe un moment dans les jardins de Bercy.
L’été, il ne se passe rien. J’ai acheté un téléphone portable, quand même. (J’ai oublié de dire que le fichier de texte pour mon roman, je l’ai envoyé sur disquette !) A Concarneau, je reçois un appel de « mon » attachée de presse. Pour une enquête du Figaro, il faudrait que je nomme deux ou trois de mes auteurs contemporains préférés. Voilà ce que c’est de ne plus lire depuis presque dix ans. Heureusement Julien Gracq n’est pas mort. Et je cite Edmond Baudouin, aussi. Bien sûr c’est un auteur de BD, et alors ? Il est vraiment vivant.



lundi 17 février 2020

Écrire et publier ou pas (10) (printemps 2001)


Savoir qu’on va être publié, ça fait quelque chose. Ça fait écrire, notamment. Ou écrire autrement. Je consulte le Carnet vert. Le 3 avril, Hors est donc accepté par les éditions du Seuil. Le 14, je projette d’arrêter l’écriture de Se voir se voir, qui rétrospectivement n’avait de sens que hors de toute publication, et d’arrêter aussi Par temps clair, de n’en garder que le titre pour un roman à la deuxième personne, dont l’idée survient semble-t-il d’un coup, sur la « verbalisation de la pensée ». Le 30 avril, j’en écris les premières lignes : « Tu es mort. » (C’est un message de jeu vidéo, déjà. Un message de partie perdue.) Le même jour, j’ai l’idée d’intégrer Croissance au sein du récit de sa relecture, des années plus tard. Je doute du résultat. Je m’y lance quand même.
Tiens, je vois que j’ai eu aussi un projet de remaniement de Se voir se voir, dans les jours qui ont suivi. J’avais complètement oublié. Je ne comprends même plus vraiment de quoi il s’agit, je n’ai pas envie de faire l’effort.
Et toujours des récits brefs et oniriques qui viendront nourrir Mémoires des failles.
Être publié, ça fait lire aussi. La même voix extérieure qui m’a poussé à la publication me fait remarquer que maintenant que je vais être publié, ce serait bien que je me remette à lire, notamment mes contemporains. C’est vrai que c’est un peu gonflé de prétendre être publié sans lire ses contemporains. Un jour, à Chartres, je vais à la librairie. Je regarde. Tous les livres présentés me tombent des mains avant d’être ouverts, ou presque. Et puis, dans les rayons, peu visible, je tombe sur les Absences du Capitaine Cook, d’Eric Chevillard. Je lis la première page. Je n’en reviens pas. C’est donc encore possible. (Je ne m’étale pas davantage, j’ai déjà raconté ça ailleurs.) Voilà, c’est comme ça que je me remets à lire. Très loin de ce que fait Chevillard, je ne tarderai pas à lire Hubert Mingarelli, dont une photo orne le mur du bureau de Bertrand Visage, au 27 rue Jacob. C’est bon aussi de lire un auteur aussi différent de soi. (En 2020, il vient de mourir. N’oubliez pas ses livres.)
La publication de Hors, devenu Une affaire de regard, est prévue pour la rentrée littéraire de septembre 2001. Je suis convié par mon éditeur à en parler devant les représentants chargés de la diffusion. Certains l’ont déjà lu. Apparemment j’ai su capter l’air du temps. Je me demande bien comment j’ai fait, il me semble pourtant que je ne vis pas du tout dans le temps. Certains aussi s’étonnent, avec insistance, que le roman n’ait pas été publié chez Minuit (le Seuil Diffusion diffuse aussi Minuit, les représentants connaissent parfaitement le catalogue). C’est vrai, pourquoi ? Comment se fait-il ? J’écoute mon éditeur parler du livre. C’est la même personne qui a parlé du même livre devant moi dans son bureau, mais les mots ne sont pas les mêmes. Il insiste beaucoup sur le sexe et sur l’humour, j’ai l’impression qu’il ne reste plus que ça. C’est vrai qu’il y a des scènes de sexe et qu’elles sont drôles, mais quand même. Je commence à deviner qu’éditer, c’est peut-être sélectionner un texte sur ses qualités essentielles, puis le vendre pour ce qui attirera a priori le lecteur. Bien sûr que c’est ça.



dimanche 16 février 2020

Le début d'une prise de conscience politique


Écrire et publier ou pas (9) (printemps 2001)


La réalité est invraisemblable. J’ai au téléphone – au téléphone fixe, je n’ai même pas de portable – un éditeur du Seuil, qui est aussi un écrivain ; je connais son nom : Bertrand Visage. La première des choses qu’il veut savoir, c’est si je n’ai pas signé ailleurs, car ils ont tardé à réagir. Un texte de cette qualité ne peut pas laisser indifférent. Pourtant il a tout l’air d’avoir laissé indifférent Gallimard, Grasset et Minuit à qui je l’ai envoyé aussi et qui n’ont répondu que par des lettres-types.
Face à lui je m’étonne, non pas de l’indifférence des autres éditeurs, invraisemblable selon lui, mais que le Seuil ait pu retenir ce manuscrit arrivé de façon complètement anonyme, par la poste. Il m’assure que partout, chez tous les éditeurs sérieux, tous les manuscrits sont lus. Encore aujourd’hui, la chose me paraît tout à fait invraisemblable. Comment tous les manuscrits pourraient-ils être lus ? Est-ce matériellement possible ? D’ailleurs moi-même, je me rends bien compte que si j’étais éditeur, je pourrais parfaitement me faire un avis négatif au bout d’une page. Il m’assure aussi que ce qui m’arrive n’arrive qu’une fois sur 10000, peut-être. Je devrais me réjouir. Je sens bien que je devrais me réjouir davantage mais je n’y arrive pas vraiment, c’est comme ça. Peut-être que si ça avait été pour Croissance, quand j’avais vingt-trois ans, je me serais réjoui davantage. Mais c’est pour Hors, le roman que j’ai écrit « pour qu’il soit publié », et j’ai trente-sept ans, mine de rien.
Apparemment je dois ma chance à Patrick Grainville, que je n’ai jamais cherché à remercier directement ; tiens je le fais maintenant, presque vingt ans après. J’aime l’idée d’avoir à mon tour, parfois, donné un coup de pouce quand je le pouvais, sans rien attendre ; c’est aussi bien que de dire merci. Il a repéré le manuscrit, il a parlé de « tragédie gommée », ça paraît très juste à Bertrand Visage. Oui, je suis d’accord ; c’est tout à fait ça. D’ailleurs j’aime beaucoup tout ce que j’entends sur mon livre ; ça me paraît très vrai. A cette époque je suis très peu capable de mettre des mots sur mon travail. Il lui semble évident que j’ai du talent, de l’avenir en littérature. En fait c’est la première fois qu’on me le dit, ça me gêne un peu. Le texte, il n’y a rien à y revoir. Il sera publié en l’état, ou quasi. Tel que je l’ai écrit à la main, en fait ; j’ai encore le vrai manuscrit, il n’y a pour ainsi dire pas de ratures. Seul le titre, Hors, n’est pas bon ; ça risque de laisser le lecteur « hors », précisément. Mais si je veux vraiment le garder, c’est possible. Je propose Une affaire de regard ; oui, c’est bien. En fait non, ce n’est pas non plus un bon titre ; mais à ce moment-là ça me paraît bien. Je suis content, quand même.



samedi 15 février 2020

C’est ça l’amour


Mais il arrive un moment où trop de repos n’est pas bon. Il faut sinon agir du moins marcher car alors le monde tourne sa toupie. De l’autre côté du lac le marin de Poinsec s’est assis. Il nous regarde et de temps en temps, nous foliérise de sa main. Nous n’osons pas faire signe. Entre nous ce miroir gris, lumineux, hérissé de fleurs de nénuphars, notre cal, notre val, notre tal aboli où disparaître créerait des ombes, où s’enjurter couperait carrément le pays en deux. On le regarde il nous regarde et ça fait une douceur. On se secouerait bien comme de petits éléphants, de droite, de gauche, de droite, de gauche et à cause de l’hypnotésisme de la chose, on dévoguerait ou rassumerait. Il rit. Il est très condamine ce garçon d’autrefois. On rit, comme des joyeux de la crèche. Il suffit qu’il déploie son dran corps d’astrobèle pour qu’on ait le cœur enverté ; il se rassoit ? On pause un peu. Toutes les engeances de nos émossillons montent et descendent selon qu’il bruit ou réunit. Lève-t-il le bras ? On grince un dat. L’abaisse-t-il ? On purtile. Fait-il mine de se lever et alors nos cœurs c’est fou sont si embrasants qu’incendiés sur-le-champ, on pourrait être. C’est ça l’amour rudit Élem. Il semble s’amuser, notre infodèle amoureux. Jette un rai dans le lac ; on surdit. Prangue une verse à ses côtés ; on vurdit. Et quand ses yeux nous regardent on est des barques sur le lac. Aimer ainsi ne rend pas heureux comme l’amitié mais c’est ce qu’on attend depuis toujours. Être enfourné.

Anne Serre, Grande tiqueté, Champ vallon, 2020, p. 45-46.





Écrire et publier ou pas (8) (1995-2001)


Alors je m’y mets. Puisqu’il faut écrire quelque chose qui soit publié, je vais écrire quelque chose pour que ce soit publié. En y repensant, je me vois un peu comme un somnambule. En tout cas, je pense moins que d’habitude – alors que l’un des thèmes essentiels du roman est précisément l’excès de la pensée. Je prends un nouveau petit classeur, un paquet de feuilles à petits carreaux, et je commence. C’est un vrai début. D’ailleurs c’est aussi la rentrée scolaire. Septembre 1995. J’écris : « Ça y est, c’est là qu’il descend ; alors il descend. » Oui, c’est toujours l’incipit de Rien (qu’une affaire de regard). Je descends de ce promontoire où je ne pouvais plus écrire, en tout cas où je ne pouvais pas écrire « quelque chose qui soit publié », tandis qu’Herbert, oui, déjà lui, descend avec plus de simplicité du RER. Il devient cette espèce de double dégradé de moi-même, que je m’amuserai à ressortir une vingtaine d’années plus tard.
Mais au fond, même si je me suis lancé dans ce projet pour écrire« quelque chose qui soit publié », je ne crois pas un instant que ce sera publié. Alors je prends mon temps. Je continue Se voir se voir, je continue même Par temps clair, quand j’arrive à y croire encore. Et bien sûr, j’écris toujours des textes isolés. Très loin, très loin encore mais avec un peu plus de netteté, il y a l’horizon quelque chose qui deviendra Mémoires des failles.
Plus le temps passe cependant, plus je me surprends à croire au roman que j’ai entrepris « pour qu’il soit publié », et qui à cette époque s’intitule Hors, ou Dehors, je ne sais pas encore. Il y est question de rester en échec, à l’extérieur de l’essentiel, de la vie comme du sexe féminin où le tout jeune Herbert, trop plein de la pensée de lui-même, peine à pénétrer. L’écriture s’en accélère, si j’avais les dates sous les yeux je pourrais le prouver chiffre à l’appui mais zut, je n’ai pas le vieux carnet sous la main au moment où j’écris ce billet. Je ne me rends pas bien compte que je commence à contracter les défauts des auteurs contents, qui souvent sans s’en rendre compte sont tentés de s’imiter eux-mêmes. J’essaierai de corriger ça des années plus tard, quand le roman reparaîtra chez Quidam. Pour le moment, c’est l’euphorie. Vers la fin de 2000, je mets un point final au roman. Entre temps, je me suis acheté mon premier ordinateur, je ne suis pas un fondu de technologie mais il le fallait, pour taper tout ça sur traitement de texte.
La même voix extérieure qui m’avait fait prendre conscience de la nécessité de la publication résonne de nouveau, après lecture du manuscrit : « C’est très bon, ce sera pris tout de suite. » Je n’y crois pas une seconde. Qu’est-ce qu’elle y connaît de plus que moi ? Je tarde à envoyer le manuscrit. Enfin, poussé dans le dos, je l’envoie par la poste chez Gallimard, au Seuil, chez Grasset, et chez Minuit bien sûr. Je ne connais rien du tout à l’édition. D’ailleurs je n’ai jamais lu un auteur contemporain, depuis que Beckett est mort. Je ne lis plus rien du tout depuis des lustres. Je reçois quatre refus impersonnels mais le Seuil le prend tout de suite, inquiet de se manifester trop tard, un texte pareil ne peut pas laisser indifférent. Sans blague. En fait c’est tout con de se faire publier par un gros éditeur. Il suffit de le vouloir.



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vendredi 14 février 2020

Écrire et publier ou pas (7) (1991-1995)


Je passe toujours autant de temps à écrire mais je n’écris pas grand-chose. J’ai l’impression qu’écrire est indissociable de la conscience de son empêchement. Les derniers textes que j’ai lus, relus plutôt, avant de m’arrêter, ce sont ceux de Beckett. L’Innommable, surtout. Comment écrire encore quelque chose d’un peu long ? Je ne vois pas comment je pourrais faire plus que quelque chose comme ça (ça doit dater de 1993 ou 1994, et ça s’intitule Derniers recours ; rien que le titre est un programme) :

Après plusieurs effondrements ne se soulèvent plus que des grains épars et isolés. Puis le silence s’abat comme une averse molle. Seuls vestiges d’un tourment révolu des ondulations toujours plus vagues s’effacent dans une apparence de poussière en suspension et de mornes lointains. Le temps même se fixe en un présent accompli, la personne ne se distingue pas de l’univers d’essence restreinte. Rien n’offre de prise. On ne tentera pas de saisir ce qui n’est.

C’est tout. D’un côté, j’aime bien les raisins secs. D’un autre côté : mais quand même. Beaucoup de proses brèves sont à l’avenant, sauf certaines, plus oniriques, que je commence à voir se constituer comme un ensemble, celui qui finira par donner Mémoires des failles.
Je ne lis plus de romans. Je crois que je lis encore un peu de poésie quand même, pourvu que le texte soit court. Disons que la lecture de la poésie fait de la résistance ; elle finira quand même par rendre les armes, vers 1993, je dirais.
Comme j’avance de moins en moins dans Par temps clair, je me donne un autre projet à long terme, une sorte de journal littéraire (en plus du petit Carnet vert, que je tiens toujours). Ça s’appelle Se voir se voir et je ne sais plus bien ce qu’il y a dedans.
C’est à ce moment-là que j’entends une voix à l’extérieur, ce n’est pas moi qui parle mais c’est une voix qui me dit ce que je n’ose pas penser – et soudain c’est exactement ce que je pense :
« Quand même, avec tout le temps que tu passes à écrire, ce serait bien que tu écrives quelque chose qui soit publié. »



lundi 10 février 2020

Écrire et publier ou pas (6) (1986-1991)

Je me souviens d’un grand vide. Le roman, qui est devenu le livre qui m’a fait, qui ne s’intitule pas Croissance pour rien, est terminé. Très vite je ne croirai pas sa publication possible. Ma pièce a été jouée. Mes études ont pâti du peu de temps que je leur ai consacré.
Je consulte le vieux carnet vert pour vérifier si je ne me suis pas trompé dans la chronologie. Si, un peu : le 7 juin 1986, je suis encore en plein milieu de l’adaptation du Vieux Marin de Coleridge : 232 alexandrins (sur les 600). Je projette d’écrire un roman intitulé Par temps clair. Ces trois mots sont les derniers de Croissance. J’ai envie d’écrire une pièce de théâtre où l’on verrait un homme en train d’essayer de s’étrangler lui-même. Ça reste une envie. J’écris une autre pièce de théâtre, elle ne vaut pas la première (dont la valeur aussi m’apparaît aujourd’hui bien relative) ; on ne la jouera pas. J’écris des proses brèves. Quelques-unes seront reprises dans Mémoires des failles. Je continue mes sonnets. Ils progressent. Je finis par me lancer dans l’écriture de Par temps clair. Plus le temps passe, moins je l’écris. Là, j’en ai quelques passages sous les yeux, pas la peine de montrer ça. Je finirai par arrêter ce roman au bout d’une quarantaine de pages ; celui qui porte ce titre dans ma bibliographie n’a presque rien à voir. Je crois qu’il reste une phrase de la première version, mais je ne me rappelle plus laquelle.
Je ne tiens pas la longueur. Ou je ne la tiens plus. Les formes brèves sont quand même plus abouties.
Koubla Khan, c’est en 1989 seulement que je l’adapte en alexandrins. C’est pour ça que c’est meilleur. Et toujours des sonnets. En 1991 je les arrête. Je voulais faire quelque chose de cette année palindrome, mais en fait rien. Et puis peu à peu (mais je ne m’en rends pas compte tout de suite), j’arrête de lire. C’est difficile de dire quand exactement.

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samedi 8 février 2020

Écrire et publier ou pas (5) (1983-1986)


Il se trouve qu’à cette époque je fais des études d’anglais et qu’à cette occasion je découvre la poésie de Coleridge ; ça fera un Sam de plus à mon Panthéon personnel. Je me lance aussitôt dans une adaptation du Vieux Marin en alexandrins. Six-cents, quand même. Quelques-uns sont encore lisibles. En fait depuis quelque temps, et même de plus en plus souvent, à force, il m’arrive d’écrire des textes qui restent lisibles. (Encore faut-il, pour avoir la possibilité de s’en rendre compte, avoir le courage de ne rien jeter, et de relire de temps en temps les pires niaiseries. Savoir d’où on vient.) Mais alors que c’est éparpillé ! Ça part vraiment dans tous les sens. A côté de proses plutôt d’avant-garde, j’écris toujours mes sonnets, je tente une première fois de monter ma pièce de théâtre, une fois mon Vieux Marin achevé j’enchaîne avec une adaptation de Koubla Khan (et, tiens, c’est de mieux en mieux) et surtout je continue toujours mon vieux roman, devenu pour le coup complètement expérimental, auquel je mettrai un point que je croirai final au début de l’année 1986, soit dix ans après l’avoir commencé.
Cet éparpillement, je n’en ai pas vraiment conscience, à l’époque. Je ne cherche pas à savoir s’il a un sens. Je ne sais pas à quelle profondeur il est ancré, et je ne me doute pas qu’il deviendra mon principal obstacle éditorial.
A ce propos, j’emprunte la vieille Remington de ma maman, et je tape le roman à la machine. Je dis « le roman » pour ne pas dire le titre. Il lui manque encore quelque chose pour être lisible mais aujourd’hui encore je considère que c’est lui qui m’a fait et que c’est sans doute ce que j’ai écrit de plus important. Mais il lui manque incontestablement quelque chose pour être lisible. Des quatre ou cinq gros éditeurs auxquels je l’envoie (par la poste évidemment, à l’adresse recopiée à l’intérieur d’un bouquin), seul Grasset, tiens donc, parle de « curieux manuscrit ». Le reste, des lettres-types. Je n’enverrai plus rien avant longtemps. De toute façon je n’ai jamais cru que c’était possible, d’être publié. Des amis me sollicitent pour monter ma pièce de théâtre. On s’y met. En juin 1986, nous jouons sur des planches modestes, mais parisiennes quand même.


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vendredi 7 février 2020

Écrire et publier ou pas (4) (1980-1983)


Alors je continue. J’ai compris la direction, c’est par-là qu’il faut aller. N’empêche, j’ai l’impression d’avancer dans une boue qui me colle aux chaussures. C’est mauvais, c’est mauvais. Il faut faire avec le mauvais, puisque c’est mauvais, mais comment faire du bon avec du mauvais ? J’en ai de bonnes.
Alors j’écris encore plus, encore d’autres choses, sans arrêter pour autant ce mauvais livre. J’écris même des sonnets, en alexandrins. Je me suis découvert une passion pour les Chimères, de Nerval. Au moment où je commence à voir ce que je fais comme une sorte d’avant-garde, j’écris des sonnets. Ça délie la plume, en tout cas.
Et des textes brefs, aussi. Certains, inspirés de rêves, me fourniront la matière du deuxième album de Mémoires des failles, presque vingt-cinq ans plus tard.
Et puis j’écris une pièce de théâtre, aussi – ou plutôt j’écris quelque chose qui finit par devenir une pièce de théâtre. Elle porte beaucoup la marque du maître (je me suis déjà enfilé l’œuvre entière de Beckett, avec d’ailleurs une préférence pour les romans, qui ne se démentira pas). Tout ça c’est juste avant d’avoir vingt ans.
Je le sais parce que je tiens un carnet, dans lequel j’écris sur ce que j’écris. La première date : 8 novembre 1980.



jeudi 6 février 2020

Écrire et publier ou pas (3) (1977-1980)


Une fois, je n’en peux déjà plus et je ne réussis pas à renoncer. Le roman, de science-fiction comme d’habitude, est encore plus mauvais que les autres. Mais il n’est plus possible de s’arrêter, il faut que je continue. (Aujourd’hui encore, quand je lis des textes mauvais, ou faibles, écrits par des gens que je ne connais pas, il m’arrive de les aimer. Il faut aimer ce qui est insuffisant. On ne sait pas ce qu’il y a derrière, on ne sait pas d’où ça vient. On ne sait pas ce qu’il y aura après.)
Je grandis. Je suis à un âge où l’on grandit vite. Mon esprit critique grandit plus vite que mes capacités à écrire quelque chose de valable. J’écris ce roman, toujours le même, qui se défigure sous mes yeux, tout en restant différemment illisible. Je commence à écrire des poèmes, aussi. À cet âge-là, on écrit forcément des poèmes. J’en retire plus de satisfaction. De courts textes en prose, aussi. Bref.
Et puis, à dix-sept ans, mon professeur de français me fait lire Beckett.
(Elle mérite bien une parenthèse, mon professeur de français. Et même un paragraphe. C’est la première personne à qui je fais lire un texte, ce qui pour moi à l’époque est à peu près inimaginable. Il faut dire que les conditions sont exceptionnelles : nous sommes neuf élèves en classe. Elle lance un club théâtre. Je découvre que j’aime ça. J’en ferai pendant vingt ans – j’arrêterai au moment de la première publication. Sur son conseil aussi, je lis Kafka, Flaubert. Elle s’appelle Danielle Auby. Interrogez Google si son nom ne vous dit rien. Elle a publié quelques très beaux livres chez Flammarion, chez Champ Vallon, à la Chambre d’écho. Mais cela, je ne le découvrirai qu’après avoir moi-même publié plusieurs livres.)
Donc j’ai dix-sept ans et je découvre Beckett. Et je découvre Beckett précisément au moment où je commence tout seul à prendre conscience que mon insuffisance, je peux en faire quelque chose. Que c’est précisément l’incapacité de dire qui peut, qui doit devenir le moteur paradoxal de mon écriture. Mon roman, mon si mauvais roman que je traîne comme une honte depuis déjà trois ans, il faut que je le continue.



mercredi 5 février 2020

Écrire et publier ou pas (2) (1974-1977)


Je n’ai pas dit quoi écrire et déjà à l’époque c’est la question critique. Quoi écrire. Écrire, mais quoi. A l’école mes rédactions sont sèches et vides. J’ai du vocabulaire, j’ai la grammaire instinctive, mais les rédactions, franchement, non. Je me souviens du sentiment, au moment d’écrire. A quoi bon. Qu’est-ce qui mérite vraiment d’être raconté ?
Je me rappelle un instant de satisfaction, quand même, en 6e. Je ne raconte pas vraiment, je dis juste ce qui se passe avant. Je dis ce qui se passe avant, et au moment où l’action va commencer, je m’arrête. La rédaction est d’une longueur normale. Le plaisir est là, pour moi, dans cet instant qui précède l’action. La prof n’est pas de cet avis. Elle trouve que c’est frustrant. C’est frustrant, en effet. Je ne sais pas encore que je suis en train d’apprendre que la littérature, c’est une histoire de frustration. C’est un rêve inaccessible. C’est une direction indiquée, mais juste une direction.
Des pages retrouvées du roman de 1975, seule la première vaut un peu quelque chose. Il ne faudrait pas continuer. Alors j’accumule les débuts. C’est de la science-fiction, parce que c’est surtout ce que je lis à l’époque, mais ça n’a pas grand sens de dire ça. Et même si j’apprends à écrire correctement – les notes au collège me le confirment –, il n’y a pas de vrai progrès. Au contraire. Je me rends compte, je me rends bien compte que c’est de plus en plus mauvais. A l’époque je dis mauvais, mais il faudrait plutôt dire sans intérêt. Faible. Notamment ce texte, un roman de science-fiction encore, que j’ai commencé en 1977, vers le début de 1977 je pense, et que je n’ai plus arrêté. Le plus mauvais de tous, c’est celui que je n’ai pas voulu arrêter.
A suivre, bien sûr.


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lundi 3 février 2020

Écrire et publier ou pas (1) (1971-1975)


Tiens je vais relancer ce blog en racontant ma vie. Mais juste ce qui a rapport à écrire et publier (ou pas), il n’y a guère que ça d’intéressant. (En réalité, non : ma vie est un roman à rebondissements incroyables, vous ne pouvez même pas imaginer, mais je préfère en rester l’unique lecteur.)
Alors il y a approximativement quarante-huit ans ça m’est tombé dessus, sans doute pas de nulle part mais ça fait bien trop longtemps pour que je me souvienne d’où : je serai écrivain. Ça n’a pas tellement de rapport avec lire ni même avec écrire, à l’époque, mais c’est là, et ça ne se discute pas. (D’ailleurs un peu plus tard j’imaginerai un personnage d’écrivain qui n’écrit pas et ne publie pas mais qui est écrivain quand même.) Assez vite cependant je fais la relation entre être écrivain et écrire, mais comme j’ai huit ans j’ai parfaitement conscience qu’il est bien trop tôt : il faut attendre que je grandisse un peu. J’ai de la patience, déjà. Ça tombe bien : il m’en faudra beaucoup. Je tiens le coup quatre ans. A cet âge, c’est énorme. Encore maintenant, je suis fier d’avoir tenu si longtemps. Et puis je succombe. J’ai douze ans, mais comme c’est le sujet d’un prochain livre, je n’en dis pas plus là-dessus, sinon que l’idée de départ était vraiment originale, et la réalisation à la hauteur de mes douze ans et vraiment pas davantage (j’ai finalement retrouvé ce texte que je croyais perdu). A noter qu’à l’époque, même si je suis plutôt bon lecteur pour mon âge (disons plutôt lecteur précoce que bon lecteur), le rapport entre la lecture et l’écriture n’est pas du tout évident pour moi. L’écriture devient une activité principale, la lecture reste une activité tout à fait secondaire. Ça changera un peu avec le temps, mais pas tant que ça : l’écriture restera une activité première, la lecture une activité seconde. Écrire et lire plutôt que lire et écrire.