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dimanche 19 avril 2026

L’absurde au quotidien

Un éloignement, le nouveau livre de Frédéric Fiolof, n’est pas un roman. C’est un témoignage, c’est un morceau de vie. La vie d’un homme devant lequel on passe tous les jours, parce qu’il vit dehors, dont on s’approche, parce que le narrateur n’est pas un homme indifférent. Qu’on apprend à connaître, un peu, à comprendre, un peu aussi seulement, qu’on essaie d’aider. Car le comportement de celui qu’on voudrait bien aider peut paraître absurde : garder précieusement sur soi son avis d’OQTF, le présenter spontanément à la police en cas de contrôle. Rester quatre-vingt-dix jours en détention, être relâché, retourner à une vie d’errance, alors même que le protagoniste est d’accord pour retourner dans son pays, où on l’enjoint de retourner, sans rien faire pour qu’il le puisse. L’absurde au quotidien.



mardi 25 novembre 2025

Le Cimetière à Barnes

C’est un peu idiot, à chaque fois que je lis un roman de Gabriel Josipovici (Contre-jour : Triptyque d’après Pierre Bonnard, Moo Pak, Tout passe, Goldberg : Variations, Infini – l’histoire d’un moment, Dans le jardin d’un hôtel, Hotel Andromeda et maintenant Le Cimetière à Barnes), j’ai l’impression qu’il s’agit du plus grand romancier vivant. C’est complètement idiot, même. Je ne crois pas du tout que « grand » ait un sens. Je n’aime pas tellement les romans. Je suis farouchement opposé à l’utilisation du nom d’une personne, fût-ce celui d’un écrivain, comme label de qualité. N’empêche : à chaque fois que je lis un roman de Gabriel Josipovici (Contre-jour : Triptyque d’après Pierre Bonnard, Moo Pak, Tout passe, Goldberg : Variations, Infini – l’histoire d’un moment, Dans le jardin d’un hôtel, Hotel Andromeda et maintenant Le Cimetière à Barnes), j’ai l’impression qu’il s’agit du plus grand romancier vivant. C’est complètement idiot mais j’ai une excuse : je n’ai pas du tout le temps d’écrire un billet dessus.

(La traduction est de Vanessa Guignery.)



mardi 20 mai 2025

Errer dans les débris narratifs avec Pierre Barrault

« – Au fond, mon vieux, je crois qu’il n’y a plus rien à raconter. Nous sommes arrivés après l’histoire, après la structure, après le sens et la progression des choses, après leur développement. (…) On nous a confisqué la durée. (…) C’est terminé. On erre dans les débris narratifs. »


Ainsi parle à Bolusion, qui marche à côté de lui – c’est un livre où l’on passe la plus grande partie de son temps à marcher –, le narrateur de Flouter les pigeons, dont on ne sait pas encore (on n’est qu’à la page 14) qu’il s’appelle, au moins parfois, Artalbur, comme d’ailleurs l’auteur de Flouter les pigeons, lequel s’appelle aussi Artalbur, mais dans le désordre : Barrault (Pierre de son prénom). Car le désordre est partout, et notamment dans l’espace et dans le temps. Nous ne savons pas où nous sommes. Nous ne savons pas quand nous sommes. Artalbur, toutefois, en sait plus que nous : il sait qu’on ne sait ni où ni quand on est. Ce n’est pourtant pas faute de précision : les lieux ont des noms, et les années des numéros. Il n’en manque pas dans Flouter les pigeons :


« Nous étions en avril 2018 au sortir de la gare de Montpellier-Saint-Roch. Nous nous trouvions désormais, moins de cinquante mètres plus loin, après avoir traversé la place Auguste Gibert, en août 2008.

Te sens-tu plus jeune de dix ans ? Demandai-je à Bolusion.

Haha, non, me dit-il, absolument pas.

La rue Girard était en août 2008, la rue de l’Aiguillerie en avril 2018 ainsi que les rues Bocaud et Sainte-Ursule.

Je prenais des notes dans un carnet. »


En effet c’est plus sûr. Le désordre est partout et le sens n’est qu’une illusion, aussi bien que le sens, d’ailleurs. On n’a pas pris la peine de flouter les chiens – en revanche, les pigeons, si. Pourquoi ? Le monde est juste une catastrophe. D’ailleurs c’est le titre d’un précédent Barrault, lequel n’en est plus à son premier méfait. Notre monde est juste une catastrophe. La preuve : Artalbur s’y écrit Barrault.

Flouter les pigeons paraît le 28 mai 2025, à moins qu’il ne soit paru le 7 janvier 2035, ou bien qu’il paraîtra le 29 août 2015, chez Quidam éditeur a priori. 



vendredi 18 avril 2025

Pamoja ! de Jérôme Lafargue

Jérôme Lafargue encore. (Je dis « encore » parce que je viens de relire tous les billets tagués « Lafargue J. » sur ce blog ; il y en a un certain nombre.) C’est l’écrivain – le romancier, un vrai, un bon, comme il y en a peu – qui me fait respirer. Cette fois c’est moins l’air du large ou celui des forêts que celui des montagnes – même si mer et arbres ne sont pas loin : on est dans les Pyrénées, non loin d’une frontière clandestinement traversée par ceux qu’on appelle simplement migrants, un mot un peu débarras. Comme ses paysages, les personnages de Jérôme Lafargue sont épais d’un passé qu’on découvre parfois, comme celui de Gustavo ou d’Alberto, ou sur lequel on ne peut que se contenter de conjectures, comme celui de Nila, la petite fille à la peau sombre et aux yeux turquoise, dont le destin va donner un sens à la vie d’Anton, le jeune garçon sans parents, qui jusque-là n’avait pour compagnon que son chien Windy. Pamoja ! comme le dit son titre dans une autre langue que celle-ci, en plus d’un passionnant roman d’aventures, mâtiné comme souvent chez l’auteur d’une touche discrètement surnaturelle, est un éloge de l’amitié et de la solidarité qu’il fait vraiment bon lire par ces temps de repli sur soi.



mercredi 4 septembre 2024

Hemlock de Wittkop

J’ai aussi profité de l’été pour lire l’énorme, le monstrueux, le magnifique Hemlock de Gabrielle Wittkop, dont je n’avais encore jamais rien lu jusqu’à présent. J’avais l’impression de tenir dans les mains un chef-d’œuvre de l’art baroque, mais complètement contemporain.

Désirer la mort de celui qu’on aime parce que sa vie, à lui, n’est plus une vie, la désirer parce que c’est le seul moyen de continuer soi-même à vivre, et savoir à quel point on souffrira de cette perte irrémédiable et désirée, c’est ce que vit Hemlock, une femme de notre temps, qui est le protagoniste du roman éponyme, sans en être du tout le personnage principal. Car elles sont trois, trois à n’avoir pas seulement désiré la mort, mais à l’avoir donné, trois, l’amour en moins. Trois femmes dont les destins (vraiment) tragiques sont évoqués successivement, dans un ordre qui n’est pas seulement chronologique. La première est une célébrité : Béatrice Cenci – qui m’a notamment donné envie de relire les Cenci, ma lecture des Chroniques italiennes de Stendhal commence vraiment à dater. C’est comme un roman dans le roman, qu’enclenche la présence d’un tableau qui traverse tout le livre, Judith et Holopherne, comme de juste, devant lequel passe Hemlock puis, quatre siècles plus tôt, la petite Beatrice Cenci, au début de sa courte vie. Le même tableau, d’autres motifs récurrents pavent le chemin qui nous amène en France un siècle plus tard. J’avoue m’être tant attaché au sort tragique de Beatrice – évoqué sur plus de deux cents pages, je crois bien ; j’ai craint que la suite ne puisse tenir la note. Mais la Marie-Madeleine d’Aubray, future Marquise de Brinvilliers, dépeinte par Gabrielle Wittkop est tout simplement fascinante. Deux-cents pages encore, proprement hypnotiques, d’une extrême précision encore dans la documentation, où l’on suit cette femme que rien n’arrête – un gros vase quand elle est enfant, jusqu’au pire – écrites comme un poème, avec de multiples échos, aussi bien à l’intérieur de l’histoire de la Brinvilliers qu’avec Hemlock et ses souvenirs, laquelle revient régulièrement, avec des échos aussi aux deux autres : Beatrice Cenci et Mrs Fulham, dont le destin termine le livre dans une concurrence étonnante entre l’atroce et le dérisoire.

Un gros livre, sans doute (plus de six cents pages), mais surtout un grand livre, que Quidam éditeur a ressorti cette année dans sa collection de poche Les Nomades.





mercredi 3 juillet 2024

Le dernier rêve d’Emily Dickinson

« Mais j’étais encore très jeune, presque une enfant, et pour la seule et unique fois de ma vie j’ai louché vers la reconnaissance et la gloire – et plus jamais depuis, je vous le jure. De plus, j’avais grand besoin d’un véritable interlocuteur, j’y aspirais profondément : quelqu’un qui puisse me comprendre et m’aider à progresser. Je ne l’ai pas trouvé ; cela aurait pu être un grand coup, un coup fatal pour quelqu’un comme moi qui avait décidé qu’il n’y a pas d’autre vie, si ce n’est cette unique et (admettons-le enfin) assez affligeante occupation. S’occuper de poésie est un genre de mort et plus vite nous nous en rendons compte, mieux c’est. Moi, je l’ai compris tôt, je crois. »

C’est Emily Dickinson qui parle mais c’est Stamatis Polenakis qui lui donne la parole, dans une traduction (du grec) de Myrto Gondicas. Le dernier rêve d’Emily Dickinson est un minuscule bijou publié l’an dernier par Quidam dans sa collection « Monade » – dont il est, je crois bien, le seul titre à l’heure actuelle.



dimanche 26 mars 2023

Lisière fantôme de Jérôme Lafargue

Jérôme Lafargue revient. Et avec Jérôme Lafargue, c’est aussi le retour du Roman avec un grand R ; et pour moi, qui ne suis pourtant pas grand lecteur de romans, c’est comme un grand bol d’air, un bol de grand air même, celui de l’océan tout proche puisque, comme presque tous les autres romans de son landais d’auteur, ce sont les Landes encore qui en sont le décor et même un peu plus que le décor : un quasi personnage (c’était le cas déjà par exemple de Dans les ombres sylvestres). Ça s’intitule Lisière fantôme, et ça vient de paraître ce mois-ci chez Quidam.

On y voyage aussi, dans l’espace (des Landes à l’Ukraine en passant par l’Afrique) et surtout dans le temps : un très contemporain XXIe siècle se laisse envahir par les traces d’un XVIIe qui s’insinue discrètement dans le présent. Il y a en effet dans ce roman, dont évidemment je ne révélerai surtout pas l’intrigue, une sorte de feuilleté temporel. Le passé, aussi bien ce XVIIe siècle que celui plus récent des parents et du grand-père d’Augustin Loeyna, le héros, est à la fois passé et d’une certaine manière encore présent.

C’est ce à quoi aura affaire Augustin dans sa quête et son enquête – il y a dans Lisière fantôme une dimension policière, avec crime et victime –, et cette enquête est aussi, pour Augustin, une quête essentielle qui l’amènera à s’interroger sur ce qu’il est vraiment, au prix d’un doute croissant, d’un tiraillement entre naturel et surnaturel – car, même s’il le fait en toute discrétion, Lisière fantôme est un authentique et très beau roman proprement fantastique, selon les termes employés naguère par Todorov.



dimanche 8 janvier 2023

En sortant de l’antre d’Evenson

Ébloui, je sors à l’instant de L’Antre de Brian Evenson, qui peut être lu comme un court roman – une novella, comme on aime à dire outre-Atlantique – de science-fiction post-apocalyptique ; en effet c’en est un, c’en est une. L’antre est l’espace où le narrateur de l’Antre vit, pense et écrit son rapport. La vie hors de l’antre est impossible au-delà d’une durée très courte néanmoins non précisée par le terminal, intelligence de l’antre et seule entité, clairement d’origine technologique, avec laquelle le narrateur puisse communiquer – plus ou moins efficacement. Mais qui est le narrateur de l’Antre ? « Qu’entendez-vous par personne ? » lui demande en précision le terminal. Car c’est là l’essentielle question. Est-on une personne ? Est-on humain ? Humain et personne sont-ils synonymes ? Est-on une seule personne ? La confrontation à autrui, hors de l’antre, peut-elle permettre de répondre à ces questions ?

En effet, suffisamment tôt dans le récit pour qu’on puisse se permettre de le dire sans gâcher le plaisir du lecteur, on comprend que, pour dire les choses un peu vulgairement, le narrateur est plusieurs dans sa tête. Être plusieurs dans sa tête, c’est se souvenir de ce qui a été pensé par d’autres avant soi. Je le précise parce que, pour moi, se souvenir de ce qui a été pensé par d’autres avant soi et écrire son propre rapport, j’appelle cela la littérature.

L’Antre vient tout juste de paraître chez Quidam éditeur, dans une traduction de Stéphane Vanderhaeghe.



mercredi 6 avril 2022

Ordure !

Et qu’est-ce que tu as lu de bon, récemment ?

Ordure ; c’est un roman américain, d’Eugene Marten. Je ne connaissais pas ; mais c’est traduit par Stéphane Vanderhaeghe, l’auteur de P.R.O.T.O.C.O.L ? Tu te souviens ? Et puis c’est chez Quidam.

Et c’est bien ?

« Bien », franchement, ce n’est pas le mot. On peut dire que c’est excellent, peut-être, mais « bien », ça ne lui va pas trop.

Tu me le conseilles ?

Euh…

Tu as aimé ?

Ah oui ; ça m’a remué, même, et un peu plus que remué.

Et le sujet, c’est quoi ? Ah oui, c’est vrai que tu ne veux jamais dire de quoi ça parle ; pardon.

Oh si, je peux. C’est un type, Sloper, il est employé comme agent d’entretien, dans un grand immeuble.

Ah oui, c’est pour ça que ça s’appelle Ordure.

Oui, on peut dire que c’est pour ça.

Pourquoi « on peut dire » ?

Le titre est peut-être polysémique.

Qu’est-ce que tu entends par-là ?

Hum.

Il faut vraiment te tirer les vers du nez.

De la bouche, plutôt.

Quoi ?

Non, rien, de la bouche, parce que je ne dis pas grand-chose avec la bouche, quoi.

Ah.

Non mais lis-le, tu verras. C’est bon. C’est effroyablement bon.



mercredi 16 mars 2022

recommandation protocolaire

Stéphane Vanderhaeghe vient de faire paraître son troisième roman chez Quidam. De l’extérieur, il est très gros et très rouge ; il peut impressionner un peu. Il ne faut pas : c’est un roman à la fois très ambitieux et très prenant ; c’est lui qui m’a retenu ces dernières semaines. Il est aussi très différent des deux précédents (qui déjà ne se ressemblaient pas entre eux) du même auteur, rien que par le nombre de personnages : tendant vers un seul dans Charognards, peut-être aucun vraiment dans À tous les airs, ils sont assurément très nombreux dans P.R.O.T.O.C.O.L. Stéphane Vanderhaeghe promène son lecteur d’un personnage à l’autre, prend soin de préciser à chaque fois l’identité de celui-ci pour le lecteur qui aurait peur de se perdre mais qui s’y perdra tout de même, et joliment, car c’est vers sa perte que court ce monde, lequel malgré la tentation dystopique ressemble furieusement à celui dans lequel nous vivons. L’épaisseur du roman laisse le temps au lecteur de s’attacher aux personnages, même pour ceux qui ne sont a priori pas si attachants, car l’auteur les fait vivre, et notamment au moyen du langage : le point de vue interne de chacun, dans lequel il nous plonge, s’exprime à travers une langue renouvelée avec chacun des personnages. Si je m’abstiens de parler de l’intrigue, c’est que, non seulement P.R.O.T.O.C.O.L. est un roman politique, mais c’est aussi un roman à suspense. Le lecteur est invité à deviner progressivement, au gré du croisement des intrigues, ce qu’il est advenu de tel ou tel, sous un régime politique que l’on pourrait qualifier de dictature gommée : on ne peut pas officiellement dire que l’on est en dictature, et pourtant… Et pendant ce temps, sur les murs de la cité en principe désertée après 22h, couvre-feu oblige (l’idée en est apparue durant la composition du roman avant 2020, nous a confirmé l’auteur ; la fiction parfois rattrape la réalité), tranchant parmi les graffitis gentiment subversifs de jeunes artistes révolutionnaires, en apparaît discrètement un autre, différent, mystérieux et de plus en plus présent : « P.R.O.T.O.C.O.L. ».




mardi 11 janvier 2022

Julien Syrac affole la zoosphère

 

XXII



Ô Faye

les cendres d’Aphrodite

affolent la zoosphère

le grand tube à hélices

ventile nos sciures

à tort et à travers

Ô Faye

la mémoire vive explose

le stock d’images arrive

à saturation l’overdose

de P OO R n.oO

menace d’AVC les plombs

ont sauté help help Faye !

les issues sont bloquées

Ô Faye

le big bug décalotte

les pôles en un clic la secousse

ébranle les mers le TI TA N.ik-aaah

tire la langue sur l’iceberg

les batteries sont à plat

Tango Bravo & Fox ô Faye

ne viendront pas

Ô Faye

GOD does not answer

GOD does not answer

HUMAN does not matter



Julien Syrac, Poèmes à Faye, Quidam éditeur, 2021.



lundi 3 janvier 2022

le samedi soir à la messe on bénissait les skis

La dernière neige est le dernier paru des livres d’Arno Camenisch chez Quidam, après Ustrinkata, Derrière la gare et Sez Ner ; il y a des liens sous les titres ; cliquez donc. C’est toujours Camille Luscher à la traduction (du suisse allemand, même si la langue natale d’Arno Camenisch est le romanche. Mais la langue d’Arno Camenisch n’est pas que le romanche ou le suisse allemand : c’est vraiment sa langue à lui, lui en tant que porte-parole d’un tout petit pays, mais lui vraiment, reconnaissable d’un livre à l’autre grâce au talent de Camille Luscher. Un petit pays menacé de disparaître. Dans Ustrinkata c’était le dernier bar, dans la dernière neige c’est le tire-fesse ou, tout simplement, la neige elle-même. Georg et Paul en ont la charge, depuis bien des années déjà, et le livre vit de leur dialogue, et le mieux c’est que je vous montre un peu comment ça fait :

« Bien dommache que la compétition annuelle de ski elle a plus lieu, dit Paul en exposant la coupe à la lumière. Tout le village était sur ses lattes, le samedi soir à la messe on bénissait les skis, devant l’autel le curé avait placé un chaudron avec de l’eau bénite et on pouvait y plonger les skis et dire quelques prières, ça fait une différence, c’est moi qui te le dis, c’est pas la même chose si aux pieds tu as des lattes bénies ou des païennes. J’ai pas le souvenir d’un seul gagnant qu’aurait eu des skis non bénits. »



Arno Camenisch, la dernière neige, Quidam éditeur, p. 41, traduction de Camille Luscher.



vendredi 18 juin 2021

Sez Ner

Sez Ner est une montagne, Sez Ner est un alpage, Sez Ner est un roman d’Arno Camenisch qui, avec Ustrinkata (dont j’avais parlé ici) et Derrière la gare (dont j’avais parlé là) constitue le « cycle grison » – les Grisons dont l’auteur, de langue romanche même s’il écrit principalement en allemand, est originaire. Situés dans le même univers, les trois romans (qui se lisent indépendamment les uns des autres), n’en sont pas moins très différents dans leur tonalité : plutôt crépusculaire pour Ustrinkata, aux couleurs de l’enfance pour Derrière la gare, tout simplement « vert » pour Sez Ner, aurait-on envie de dire.

Dans Sez Ner, les personnages, du moins les quatre principaux, n’ont pas de nom : c’est leur fonction qui en fait office. Il y a l’armailli, l’aide-armailli, le vacher, le porcher. Les bouèbes. Je vous laisse chercher, Google est là pour ça. C’est dans leur travail qu’ils sont saisis, mais c’est un travail qui est une vie aussi. J’ai envie de rajouter, car c’est le cas pour eux aussi, le Vieux Gris, et aussi le Pignouf, qui ont des noms, tiens ; sans doute parce qu’eux, ce sont des chiens. L’un d’eux, tout de même, est un personnage tragique. Car s’il n’y a pas à proprement parler de récit dans Sez Ner, qui se présente plutôt comme une collection d’instantanés invitant le lecteur dans l’immédiate intimité des hommes et des bêtes (des vaches surtout, un bélier, des porcs bien sûr, des poules…), il y a quand même, non dite mais très sensible, une tension, oui, une tension tragique.

Les livres d'Arno Camenisch sont traduits par Camille Luscher et publiés par Quidam.



dimanche 2 mai 2021

Bien sûr ça n’est pas que pour moi.

Je viens de terminer la lecture du dernier roman de Gabriel Josipovici paru tout récemment chez Quidam : Hotel Andromeda. La relecture, plutôt, car je l’avais déjà lu dans sa version originale ; il se trouve que j’étais à Londres au moment de sa sortie en Angleterre, je n’allais pas rater l’occasion. Je ne rate jamais une occasion de lire Gabriel Josipovici depuis que Pascal Arnaud, notre (Quidam) éditeur commun, m’a mis Moo Pak entre les mains, en me disant « ça, c’est pour toi ». En effet. Depuis, Gabriel Josipovici, c’est pour moi. Au point même de le relire en français, dans la traduction de Vanessa Guignery, après l’avoir lu en anglais. Est-ce à proprement parler une relecture ?

Deux mots quand même pour vous dire non pas de quoi mais plutôt comment ça parle – ce qui chez Josipovici revient peut-être un peu au même. Ça a l’air très simple a priori – c’est d’ailleurs très facile à lire – simple comme une maison à quatre étages, avec un appartement à chaque étage. C’est l’histoire d’elle, qui ne tarde pas à s’appeler Helena, et qui essaie d’écrire un livre sur l’artiste américain Joseph Cornell, lequel ne serait pas une biographie, ne serait pas un essai non plus, ne serait pas mais quoi être d’autre ? oui, un peu comme ce texte que j’écris ne serait pas une critique ; Helena qui heureusement a la vieille dame du dernier étage comme interlocutrice privilégiée de ses interrogations, tandis que Tom, au rez-de-chaussée, n’est pas tout à fait son amoureux, puisque le mot n’y est pas. C’est aussi l’histoire d’Helena qui pense sans cesse à sa sœur absente, Alice, laquelle œuvre dans un orphelinat en Tchétchénie, et ne lui donne jamais de nouvelles. Alice pour qui, croit-elle, elle n’existe pas. Sauf qu’arrive « il », qui se nommera lui-même « Ed », qui arrive de Tchétchénie où il a eu l’adresse d’Héléna par Alice. Il est reporter, tchèque et parle un anglais très correct mais aussi pauvre que les deux lettres par lesquelles il se désigne.

Ce qui me fascine chez Josipovici, c’est précisément ce qui me rebute chez la majorité des romanciers : les dialogues. On n’entend qu’eux, et si l’on connaît les préoccupations d’Helena parce qu’elle parle aussi bien avec Tom qu’avec Ruth qu’avec Ed, de ce dernier on n’entend que ce qu’il dit, et c’est peu. On devine que son anglais lacunaire l’arrange bien ; « pas de problème » devient sa réponse principale. « Pas de problème » comme une provocation intellectuelle à Helena, à nous, à moi, à tous ceux pour qui aller au bout de quelque chose en est un qui, au moins pendant un temps, paraît insurmontable.

Bien sûr, Josipovici, c’est pour moi. Bien sûr que ça n’est pas que pour moi.



dimanche 7 mars 2021

Finir les restes

Ce n’est pas facile de parler de Finir les restes – sauf déjà à dire que c’est le nouveau livre de Frédéric Fiolof dont j’avais beaucoup aimé La Magie dans les villes, rappelez-vous. Ce n’est pas facile parce qu’il touche à ce qui nous touche tous un jour où l’autre, et dont il est si difficile de parler, d’ailleurs je répugne un peu à en dire le sujet – disons juste que c’est sensiblement le même que celui du beau livre d’Anne Pauly, Avant que j’oublie, dont déjà je n’avais dit que trois mots ici, et pour les mêmes raisons. Moins narratif, le livre de Fiolof se concentre sur l’état – appelons-le par son nom : colère – dans lequel ne se reconnaît pas celui qui s’appelle tantôt « l’homme très en colère », tantôt « l’orphelin », puisque c’est bien de ça qu’il s’agit. Très en colère, le voici prêt à en découdre avec Denis Morelle, son ennemi d’enfance, le seul qu’il parvient à se trouver car d’ennemis on sent bien que cet homme-là n’en saurait avoir. Mais Denis Morelle bien sûr a depuis des lustres disparu des radars, et voici notre homme avec sa colère dans le cœur et dans les mains l’urne funéraire à qui il doit trop tôt faire traverser la France.

Finir les restes vient de paraître tout récemment chez Quidam éditeur.



mercredi 20 janvier 2021

Viens donc derrière la gare.

Je viens de terminer la lecture de Derrière la gare, d’Arno Camenisch, que Quidam a publié juste avant le premier confinement, en même temps qu’Ustrinkata du même Arno Camenisch dont je vous avais recopié quelques lignes ici. (Le confinement en effet en veut à Arno Camenisch dont Quidam a encore plus récemment aussi publié Sez ner, que je n’ai pas encore lu – pendant le deuxième confinement.)

Derrière la gare, donc. Je n’aime pas beaucoup faire des comparaisons entre les livres, mais comme évidemment je m’apprête à en faire, je vais faire preuve d’un peu de malhonnêteté intellectuelle et décider que ce sont plutôt des plaisirs de lecture que je m’apprête à comparer. Car le plaisir que j’ai pris à la lecture de Derrière la gare m’a rappelé le plaisir non moindre que j’avais éprouvé à celle de Mailloux, d’Hervé Bouchard, rappelez-vous. Et aussi un autre plaisir, plus ancien, ressenti à la lecture de Couma aco, d’Edmond Baudouin, attendez, peut-être que j’en parle aussi dans ces Hublots, je ne sais plus, je cherche, ah non, je ne fais que le citer ici, allez je mets le lien quand même.

Car ces trois livres ont en commun d’évoquer un lieu qui n’existe tel qu’il est décrit que dans la mémoire de l’auteur (l’arrière-pays niçois dans Couma aco, l’arrondissement de Chicoutimi au Québec dans Mailloux, et le pays romanche en Suisse dans Derrière la gare), et à travers le regard d’un enfant, que l’auteur, on pourrait dire le porte-parole, retranscrit par un travail sur la langue, essentiel et succulent et, dans le cas de Derrière la gare, merveilleusement, miraculeusement traduit du suisse allemand par Camille Luscher, tiens, un extrait :


« Le Gion Bi fait sûrement des poesias pour une femme, dit Silvana, ma maman a dit que les hommes font des poesias pour les femmes, pour leur dire qu’ils aiment bien se promenader avec elles et jouer à la boccia. Les femmes doivent mettre les poesias dans un coffret et quand le coffret est plein, ils ont le droit de se marier et de faire des enfants. Moi aussi je veux faire des poesias pour Silvana, ou bien je vais lui faire un dessin avec des lappis dessus et des tourne-les-vis. Et sur d’autres feuilles, je vais dessiner la deuschvo orange de l’Oncle, les ramures du cerf et le carpostal de l’Alfons. Je vais dessiner le Boulan avec sa pellapan, le Gionclau avec sa hache à côté du Rhin, et le Fatre et le Giacasepp qui se bastonnent. Je vais dessiner tout le village sur plein de pages et je les offrirai à Silvana, alors j’en aurai sûrement assez pour remplir son coffret et elle voudra m’épouser. Mais d’abord, je dois fabriquer un coffret pour Silvana dans l’atelier du Nono, pour qu’elle puisse y mettre les dessins. Un beau coffret en bois avec un cadenas. »


Arno Camenisch, Derrière la gare, p. 62-63.


Bien sûr je n’ai pas choisi ce passage tout à fait au hasard. Je ne peux m’empêcher de le lire comme la réalisation d’un souhait. Car ces dessins des scènes du village, avec ces gens qui nous sont devenus si familier, c’est en fait ce qu’a réalisé Arno Camenisch dans Derrière la gare et sa « Trilogie des Grisons ». Je me demande si Silvana a su que c’était d’abord pour elle. En tout cas, maintenant, c’est pour nous.




lundi 7 décembre 2020

Bruit dedans, la vie en liv(r)e

Si je vous dis pourquoi j’ai tellement aimé Bruit dedans, le nouveau livre d’Anna Dubosc, et le premier que je lis d’elle, est-ce que ça vous dira pourquoi vous, vous l’aimerez ?

Il paraît chez Quidam cet automne en plein confinement après avoir dû paraître au printemps dernier en plein confinement, à quoi ça confine cette déveine je vous en laisse juge, mais ce n’est pas ça qui me rend ce livre si cher. Peut-être une coïncidence de sujet avec mes Singes rouges y est pour quelque chose, il y a une mère aussi dans Bruit dedans et c’est celle d’Anna, puisque c’est Anna qu’on appelle celle dit « je » dans Bruit dedans ; il y en a même deux en fait car Anna en a deux, et l’on tient à elle comme elles tiennent à la vie, d’un fil fragile et précieux. Mais ce n’est pas vraiment le sujet de Bruit dedans, ou ce n’est qu’une partie du sujet, ou ce n’est que le début du sujet car le sujet, c’est la vie même – mais la vie en livre. Car Anna ne cesse de prendre des notes, des notes partout, tout le temps, et écrit sa vie en livre, en live, en direct. On assiste au livre même en train de s’écrire, mais avec plein de gens dedans, dont certains savent bien qu’ils sont dans un livre tout en étant dans la vie, ça n’est pas forcément simple, mais c’est tellement beau.



vendredi 27 novembre 2020

Un billet en catastrophes

Je voulais écrire un billet sur Catastrophes, le nouveau livre de Pierre Barrault, judicieusement publié en pleine fermeture des librairies pour justifier son titre, et au moment où j’enfourchais ma plume, voilà qu’on sonne à ma porte. Je vais ouvrir et je me trouve nez à nez avec le sosie de François Berléand. « Ah c’est vous ! Vous tombez bien, lui dis-je, justement je m’apprêtais à écrire un billet sur Catastrophes, le nouveau livre de Pierre Barrault, judicieusement publié en pleine fermeture des librairies pour justifier son titre ; vous allez sans doute pouvoir m’aider : vous n’êtes pas sans savoir que vous y jouez un rôle important. » Il me regarde sans l’air de comprendre ce que je dis et je trouve qu’en effet il le fait très bien, l’air de ne pas comprendre ce que je dis. Et tandis que la pensée me traverse que peut-être ce n’est pas le bon sosie de François Berléand, il en a sans doute plusieurs, ou que peut-être même il s’agit de François Berléand en personne, lequel est probablement le sosie de ses sosies, voici que le sosie de François Berléand demande à consulter ma baignoire. « C’est à propos de la catastrophe ultraviolette », précise-t-il. Mais ça, évidemment, je l’avais déjà compris.



samedi 29 août 2020

Les trencadis de Niki de Saint-Phalle et Caroline Deyns

Trencadis est un mot catalan qui désigne « un type de mosaïque à base d'éclats de céramique, typique de l'architecture moderniste catalane. (…) Les architectes catalans Antoni Gaudí et Josep Maria Jujol utilisèrent le trencadis dans de nombreux projets, dont le parc Güell est sans doute le plus célèbre » (oui, quand je ne connais pas quelque chose, je fais comme beaucoup de gens : je regarde Wikipédia). C’est là – dans le parc Güell – que Niki de Saint-Phalle retient ce mot que Caroline Deyns retient à son tour pour en faire le titre du roman qu’elle consacre à sa vie. Et ce titre de roman n’est pas simplement un titre de roman : c’est un titre d’œuvre plastique, évoquant le genre et la technique employée. Un titre programmatique. Autrement dit, bien sûr qu’on peut dire que Trencadis est indiscutablement un roman de Caroline Deyns sur la vie de Niki de Saint-Phalle mais, ce qui me touche particulièrement, c’est que c’est aussi un trencadis sur la vie de Niki de Saint-Phalle. Celle qui écrit a adapté sa façon d’écrire à son sujet, la vie de celle qui crée, qui érige, qui compose les œuvres que nous connaissons. C’est une écriture en mosaïque qui nous retrace, mais par fragments brisés, une vie, un destin de femme et d’artiste, en multipliant les points de vue, en convoquant aussi bien des témoignages directs que des fictions révélatrices, et nous donne ce roman émouvant et beau qui vient tout juste de paraître chez Quidam.



lundi 6 avril 2020

je mourrai deux fois ou alors pas du tout


Bizarre qu’August se soit pas encore montré, dit la Tante. C’est parce qu’il a plus qu’un bras, dit le Luis, il dort encore, dit l’Otto, il se ressert un peu de bière, l’est né fatigué çui-là. Ce serait pourtant son anniversaire aujourd’hui, dit la Tante. Ça nous arrive à tous une fois l’an, dit la Silvia. Comment quelqu’un né en janvier peut s’appeler August, ça je comprends pas, dit le Luis, il secoue la tête. Allez remets-moi un piccolo. Il se frotte la bouche du dos de la main et sort les cigares Rössli de la poche de sa veste de ski bleue avec le bouquetin sur la manche. Peut-être qu’il mourra en août, dit l’Alexi. L’a bien raison notre friseur pour une fois, dit la Silvia, c’est quand qu’on meurt qu’est important, pas quand on est né, elle souffle la fumée de sa cigarette, verse du schnaps dans son café-goutte et le vide cul sec, ce qui compte c’est là où la note s’arrête, pas vrai, c’est dans le néant que réside le sortilège, ou bien c’est pas vrai. Je suis né à l’heure qui n’existe pas, dit l’Otto, il regarde la Tante, elle va lui chercher une nouvelle bouteille de bière, revualà l’autre qui nous remet ça, dit l’Alexi, attention les motos, les bobards qu’on va pas entendre. La Tante pose une bouteille devant l’Otto et le sert. Elle apporte un piccolo au Luis. Oh ça tu peux faire l’étonné mais c’est vrai, je suis né exactement au moment du changement d’heure, dit l’Otto, ça existait pas encore trouffion, dit l’Alexi, ah, on te tient par les cornes hein, Barbarossa. Il rit, regarde la Silvia. Il peut rire tranquille le friseur, c’est Otto le roi au bonnet d’âne qui le dit, dit l’Otto, il lève le doigt, mais stop avant qu’il meure de rire notre grand barbier, qu’il sache que j’étais en Autriche quand je suis venu au monde, eh bien t’aurais pu y rester, dit le Luis, mp mp, il lève son piccolo, salute, et boit cul sec. Né à l’heure qui n’existe pas, dit l’Otto, deux fois je suis né ou alors pas du tout, et de conséquent je mourrai deux fois ou alors pas du tout. L’Alexi secoue la tête et balaie l’air de la main.

Arno Camenisch, Ustrinkata, Quidam 2020, traduit de l’allemand (Suisse) par Camille Luscher.

C’est comme ça qu’on boit et qu’on cause chez la Tante, à l’Helvezia. C’est le dernier soir, après le bistrot il ferme. Tu viens prendre un verre ? Le livre vient juste de sortir, juste avant le confinement. Ce serai bête de ne pas y goûter.