mercredi 15 mai 2019

les galets nous disent


les galets nous disent
que le passé peut se détacher

d'un coup

du pointu coupant tranchant
peut devenir du doux
chantant


Mélanie Leblanc, Des falaises, Cheyne éditeur.




lundi 13 mai 2019

Nouvelles très brèves (29)

Il s'était réveillé avec le crépuscule. Un quidam en rentrant chez lui lui marcha dessus. Sa coquille ne résista pas.



samedi 11 mai 2019

Nous précisions Casas.


  1. Un début dans la vie.
  2. Vive, lumineuse, effervescente.
  3. Portée à l'incandescence.
  4. La convergence est parfois surprenante.
  5. Voilà ce que je cherche.
  6. L'idée qui vient de naître ici.




C'est la page 19 des Précisions de Benoît Casas, récemment parues aux éditions Nous. Je vous en photographie le dos, ça fait une petite phrase. Car les mots, en plus de dire de ce qu'on veut qu'ils disent, disent aussi ce qu'ils veulent. En l'occurrence, Précisions est un livre de Benoît Casas que Benoît Casas n'a pas écrit. « Il est intégralement constitué de matériaux prélevés dans les notes en bas de page de très nombreux livres. » Car les mots, les mots dont nous nous servons pour produire un énoncé nouveau, ont déjà tant de fois servi. Car les mots sont tous d'occasion. Choisir d'écrire avec des phrases qui ont déjà servi, c'est porter un peu plus loin cette condition trop souvent oubliée de l'écriture. Et le faire à partir de notes de bas de page, c'est écrire un livre qui dit autre chose que ce que ses phrases disent, et qui en même reste en contact constant avec tous les livres. C'est effacer l'auteur au profit de l’œuvre collective que la littérature ne cesse jamais d'être.





dimanche 5 mai 2019

Noirs cafés 10 11 12 13


Une petite note épinglée au mur précise : « Nous vous informons qu'après 15h nous servons uniquement des double cafés. » N'allez pas vous aventurer à commander autre chose.



Tout tombe : la nuit, la pluie, les feuilles. Les cheveux. Les seins. Les dents. Les ongles. Les oreilles. Les doigts. Le nez. Les bras. Les têtes.
J'irai tomber dans ma tombe.



Alors si je comprends bien je suis la cause principale de ma propre mort ?



Il ne faut pas le laisser tout seul dans un café trop longtemps. Il serait fichu d'écrire un roman.



jeudi 2 mai 2019

Tu veux ma chemise pour te faire une jupe ?


A – Je vais lui donner mes affaires.
F – Cette chemise ?
A – Pourquoi pas ?
F – Elle n'est pas un peu courte ?
B – O.K., je lui donne mon tee-shirt.
F – Tu crois ?
A – Je suppose que tu veux lui donner le tien ?
F – Non, pas du tout. Mais si vous insistez... Je reviens.
A – …
B – …
A – Il n'en perd pas une, celui-là.
B – Non, il n'en perd pas une.
A – Je n'aime pas ça.
B – Tu es jaloux ?
A – De quoi ?
B – De lui ?
A – Je devrais ?
B – Ha ha, non, mais justement, comme...
A – Ah, la théorie débile qu'il a inventée.
B – Tu es jaloux.
A – Si tu le dis.
B – Oui, je le dis.
A – O.K., je suis jaloux.
B – Pour de vrai ?
A – Non !
B – O.K., je te demandais juste comme ça.
A – Ils reviennent.
B – Ils rigolent.
A – Oui, ils sont très amis maintenant qu'il lui a donné son tee-shirt.
B – Tu es jaloux.
A – Arrête avec ça, et surtout devant lui.
B – O.K., ne t'inquiète pas.
A – Alors, il te va bien ?
E – Oui, regarde.
B – C'est un peu court.
E – Bon, un peu de tact, tous les deux.
F – Oui, soyez gentils de ne pas la gêner.
A – Tu veux ma chemise pour te faire une jupe ?
E – Non merci, je suis bien comme ça.
B – Et mon tee-shirt ? Tu es toujours à moitié nue.

Voilà, je vous ai recopié ce passage de La Liberté totale, le roman de Pablo Katchadjian (rappelez-vous Quoi faire et Merci), récemment paru aux éditions Le Nouvel Attila dans une traduction de Mikaël Gomez Guthart ; parce que même un simple extrait (ici pris au hasard) me réjouit – et que la lecture du texte entier (qui parle de la vie, de la mort, du langage... puisque vous me le demandez) me chatouille joliment l'esprit.



mardi 23 avril 2019

la question de l'oeuvre qui met l'oeuvre en question


Œuvres presque accomplies est-elle une œuvre accomplie ? Œuvres presque accomplies est le nouveau livre de Guy Benett, qui vient de paraître aux éditions de l'Attente, traduit comme les deux précédents, Poèmes évidents, rappelez-vous, et Ce livre, souvenez-vous, par Frédéric Forte. Il est constitué de projets conçus et jamais réalisés, notés, reclassés, et finalement vivants, des reproductions de ces projets, de réflexions sur la question de l’œuvre et sur l’œuvre même qui met l’œuvre en question.

8.VI.15

Concernant « Œuvres presque accomplies » comme titre alternatif : apparemment, j'étais dans l'erreur – Pessoa avait écrit « sensaçoes quase cumpridas » [« sensations presque accomplies »], « œuvres presque accomplies » n'est donc pas de Pessoa après tout, mais une fausse lecture / un faux souvenir de Pessoa. Cela en fait un pseudépigraphe, je suppose.



jeudi 18 avril 2019

Seule la nuit tombe à côté.


Enfin une critique franchement négative ! (C'est ici, cliquez donc.) Je la lis avec intérêt et ne suis pas loin de partager l'avis de son auteur sur ce qui est raconté dans Seule la nuit tombe dans ses bras (je parle du contenu, pas du roman). En revanche il est probable que nous n'avons la même conception de la littérature : « notre simple réflexe de lecteur candide consiste à chercher le plaisir là où, naturellement, le roman les dispense, à travers une histoire attrayante et des personnages consistants, auxquels on a la faiblesse de s’attacher ». J'avoue que mon simple réflexe de lecteur, car j'en suis un aussi, consiste à chercher le plaisir partout ailleurs que « là où naturellement le roman les dispense ». J'ai du mal à croire à des personnages qui existeraient au-delà de leur inconsistance ; et c'est leur inconsistance même que je creuse quand j'écris. (Flaubert oui, Balzac non, si vous voulez). Quant à raconter une histoire attrayante, le ciel m'en préserve : la vie ne l'est pas et je me prends pour Dieu.
Ce qui m'intéresse surtout, en fait, en lisant ce billet, c'est la question de l'horizon d'attente. La littérature serait supposée être ceci, ou cela. Comme nous, quoi. Nous aussi, nous vivons dans l'éternelle injonction à être ceci ou cela. Difficile dans la vie de faire autrement, mais au moins dans l'écriture prenons le risque de rester sourds aux injonctions. Dans une première version de Seule la nuit, le récit lui-même était mal écrit, par souci de cohérence avec le sujet. J'ai eu la faiblesse, ou la sagesse, c'est pareil, de corriger ça un peu parce que même pour moi ça devenait illisible – c'est pour ça aussi qu'il me fallait un narrateur écrivain. Mais pour les échanges eux-mêmes, la pauvreté de leur écriture est un hommage à celle de nos propres échanges, à nous tous, dès lors que nous écrivons sur une messagerie numérique. Cette pauvreté, et celle des moyens déployés par Coline et Herbert pour faire durer un peu leur histoire, peut-être est-ce elle qui, regardée hors de tout jugement moral, peut avoir quelque chose d'émouvant, dans leur caractère dérisoire même. « Rien de ce qui crée la dépendance virtuelle, née d’un fantasme, ne nous sera épargné. » Bon, je n'ai pas tout raté alors.

mardi 16 avril 2019

variété, éternité


"... il est, à coup sûr, peu de plus belles pages architecturales que cette façade où, successivement et à la fois, les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé des vingt-huit niches royales, l'immense rosace centrale flanquée de ses deux fenêtres latérales comme le prêtre du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle galerie d'arcades à trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes, enfin les deux noires et massives tours avec leurs auvents d'ardoise, parties harmonieuses d'un tout magnifique, superposées en cinq étages gigantesques, se développent à l'œil, en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de statuaire, de sculpture, et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur de l'ensemble ; vaste symphonie en pierre, pour ainsi dire ; œuvre colossale d'un homme et d'un peuple, tout ensemble une et complexe comme les Iliades et les romanceros dont elle est sœur ; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d'une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l'ouvrier disciplinée par le génie de l'artiste ; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité.
Et ce que nous disons ici de la façade, il faut le dire de l'église entière ; et ce que nous disons de l'église cathédrale de Paris, il faut le dire de toutes les églises de la chrétienté au Moyen Âge. Tout se tient dans cet art venu de lui-même, logique et bien proportionné. Mesurer l'orteil du pied, c'est mesurer le géant."

Victor Hugo

mercredi 10 avril 2019

dix ans liquides


Il y a dix ans quasi jour pour jour paraissait Liquide. Les éphémères éditions Melville venaient de disparaître, heureusement en roulant sur la Nationale 10 j'avais découvert Quidam, grâce à l'Ami Butler de Jérôme Lafargue et aux mardis littéraires de Pascale Casanova ; j'ai déjà raconté ça. Mais c'est important pour moi parce que Quidam, depuis, a cru en mon travail ; cinq autres titres y sont parus. Le livre a reçu un bel accueil critique, et m'a valu quelques amitiés qui durent encore.
Je travaillais sur la personne. Et plus que jamais, j'avais le sentiment que la personne, c'était personne. Alors j'avais tenté, sans savoir si c'était possible, d'aller jusqu'au bout de ma tendance naturelle à l'effacement de la personne : j'ai écrit ce roman à la personne zéro. J'ai installé le lecteur, comme je fais presque toujours, dans la tête du protagoniste ; mais cette fois jamais, je ne l'ai désigné par la 1ère personne, ni par la deuxième, ni par la troisième, le protagoniste. Je l'ai dessiné en creux. Parce que le monde, ou plutôt parce que ce que l'on prend pour le monde et qui n'est que, disons, la société, nous efface. « Liquide est celui qui ne s'est jamais vu rien faire d'autre que de bien remplir comme des récipients les rôles successifs imposés par la vie », ai-je écrit en quatrième de couverture. Liquide est devenu aussi l'autre contrainte de ce livre écrit sous contraintes, comme on vit sous contraintes. Et l'inévitable titre.
La personne zéro, le concept est peu décrit en linguistique ; il échappe. Merci au regretté Michel Arrivé, grand professeur de linguistique à Nanterre, d'avoir été le premier, je crois bien, à noter dans sa lecture cet effacement de la personne. Ce n'était pas écrit pour être vu, mais ça fait plaisir à l'auteur, quand c'est bien vu.



mardi 9 avril 2019

Un conseil de votre conseiller


Après Tardigrade et Clonck et ses dysfonctionnements, Pierre Barrault se lance dans un récit ouvertement autobiographique, l'Aide à l'emploi, qui vient de paraître aux éditions Louise Bottu. Autobiographique, mais aussi universel. Vous y apprendrez, notamment, pourquoi ces hommes sont venus, chez vous aussi, fixer au sol de votre séjour et de votre salle de bain ces détestables lapins rouges en résine dans lesquels vous vous cognez chaque matin. Vous y apprendrez aussi – et surtout – pourquoi vous êtes plusieurs, si vous êtes encore plusieurs, ce que je vous souhaite vivement. Et si déjà vous n'êtes plus plusieurs, lisez aussi ce livre, il vous multipliera.



lundi 8 avril 2019

Nouveau logis


De Julien Nouveau j'avais beaucoup aimé le premier livre, Eloge des arborinidés. Le logis, qui vient de paraître aux éditions des Grands Champs, est encore plus beau. Je pourrais vous recopier un passage, mais finalement non : je vais vous recopier la table des matières. C'est comme un menu, j'ai tout goûté, j'ai tout aimé :
La ville sous le lit
Le papier peint à la main
Aspirer au flou
Comme une serre dans la salle de bain
La fenêtre au vitrage déformant
Des billes de verre à facettes
Passage de la lune
Une seiche dans un verre
De la ferveur des collectionneurs
La cache aux odeurs
Un goût pour la géométrie
Le balcon
Les visites du dehors
Danse, élégance et mécanique
La machine à éroder
La machine à singer les grillons
Une vie minérale

Comme toujours aux Grands Champs, le livre est illustré – mais cette fois, par l'auteur lui-même.




vendredi 5 avril 2019

Le pouvoir extraordinaire des robiniers

Le magazine GEO vient de faire paraître un magnifique Hors série signé Marie Martinez et intitulé Le Pouvoir extraordinaire des arbres. Un extrait de mes Notes sur les noms de la nature y est cité, tout fier de figurer dans une si belle bibliographie.


mercredi 27 mars 2019

Seule la nuit tombe sur Binic


Samedi 30 et dimanche 31 mars, je serai aux Escales de Binic. Le samedi je participerai à une table ronde sur le thème « le poids du monde est amour », ce sera le samedi de 14h45 à 15h45.
Le programme est ici.





vendredi 22 mars 2019

Mado

Il ne faut pas se fier au nom de l'auteur : Marc Villemain est une jeune fille amoureuse. J'ai lu Mado, ce très beau roman sur la découverte des sentiments et des sens, et c'est comme ça que je le ressens. (La découverte des sentiments et des sens : la découverte de soi-même.)

mardi 19 mars 2019

Ce matin d'hiver enfumé


47

J'ai failli croire que le buisson dans l'arrière-cour avait fleuri :
ce n'était que quelques vieilles feuilles couvertes de neige.

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Ce matin d'hiver enfumé –
ne méprise pas le joyau vert qui brille dans les brindilles
parce que c'est un feu de signalisation.

Charles Reznikoff, La Jérusalem d'or, traduit de l'anglais par André Markowicz, Editions Unes, 2018.




mardi 12 mars 2019

Seule la nuit tombe sur Livre Paris

Vendredi de 14h à 15h je serai en M28 (région Ile-de-France) sur le stand de Quidam avec mon éditeur historique Pascal Arnaud, qui a publié Liquide, Monsieur Le Comte au pied de la lettre, Rien (qu'une affaire de regard), Pas Liev, Elise et Lise et récemment Seule la nuit tombe dans ses bras, parmi des dizaines d'autres merveilles qui ne sont pas signées de mon nom mais que je revendique quand même, car nous sommes tous, sachez-le, les auteurs de tous les auteurs de tous les livres.

lundi 11 mars 2019

Pas question !



d'obtempérer – en ce qui me concerne. En revanche je vous recommande vivement En cuisine avec Kafka, de Tom Gauld, aux éditions 2024.

dimanche 10 mars 2019

Frères sorcières


Parfois un livre est une image miniature de l’œuvre entière à laquelle il appartient. On peut dire ça par exemple des Trois contes de Flaubert. On peut sans doute le dire aussi de Frères sorcières, d'Antoine Volodine. Les entrevoûtes y sont trois aussi, structure la plus simple possible pour ce genre post-exotique commenté dans le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, et déjà illustré de ce côté du monde par Nos animaux préférés d'Antoine Volodine et Avec les moines-soldats de Lutz Bassmann. C'est peut-être aussi, des trois recueils d'entrevoûtes qui nous sont donnés à lire, celui où les écarts de genres et de ton sont les plus importants. La première voix est celle d'Eliane Schubert, au nom presque bien de chez nous, et le lecteur qui n'aurait jamais lu Volodine et commencerait par Frères sorcières ne serait pas complètement dépaysé, me disais-je en lisant cette première entrevoûte (sauf à entrevoir, et c'est sans doute là le discret essentiel, quand parle Eliane Schubert, et à qui). La deuxième entrevoûte est un genre dans le genre, puisqu'il s'agit du texte intégral des « vociférations », théâtre ou magie, magie et théâtre, « cantopéra » présent à l'esprit d'Eliane Schubert tout au long de sa vie, même après que cette comédienne ambulante a été enlevée et... Mais ce billet n'a pas pour propos de vous résumer une histoire. Rappelons seulement que le théâtre, chez Volodine, est à la fois genre et sujet. « Faire théâtre ou mourir », s'intitule la première entrevoûte – et cela aurait dû être le titre du livre entier, nous confie l'auteur. La troisième, et dernière, s'intitule Dura nox, sed nox et n'est constituée que d'une seule longue phrase sans fin. Car tout simplement il n'y a pas de fin à la vie de l'être que l'on y suit, vivant de corps en corps, tantôt femme, tantôt homme, par la magie, depuis le big bang jusqu'à la fin des temps – qui présente quelques ressemblances avec le Soloviei de Terminus radieux, mais non, c'est encore autre chose. En contrepoint de la première entrevoûte, cette dernière est aussi celle où l'humour de Volodine, humour du désastre évidemment, donne sa part la plus grande.
Mince, que ce billet est scolaire, à la relecture, surtout en comparaison avec le livre dont j'essaie de parler. Ce doit être un effet l'approche de la rentrée. Mais s'il peut donner envie de lire Frères sorcières, alors ça vaut peut-être le coup de le poster.



mardi 5 mars 2019

Mon jeune grand-père et compagnie à l'Autre Livre


Au Palais de la femme (94 rue de Charonne dans le XIe, métro Charonne), vendredi, samedi et dimanche prochains, il y a un autre salon du livre, un salon de l'autre livre, avec notamment mes autres livres : Mon jeune grand-père bien sûr, mais sans doute d'autres aussi que peut-être, par extraordinaire, vous n'auriez pas encore. Et vous risquez de m'y croiser, si vous y venez le vendredi ou le samedi.

jeudi 28 février 2019

Blancheneige et les trois ours


« Blancheneige, qui avait grand-faim et grand-soif, mangea un peu de légumes et de pain dans chaque petite assiette et but une goutte de vin dans chaque petit gobelet, car elle ne voulait pas tout prendre au même. Ensuite, elle était tellement lasse qu'elle se coucha dans un petit lit, mais aucun ne lui allait, l'un était trop long, l'autre trop court, enfin le septième fut à sa taille : elle y resta, se recommanda à Dieu et s'endormit. »
- Monsieur, ça ressemble drôlement à Boucle d'or !
- Oui, c'est vrai. Penses-tu qu'une telle ressemblance puisse être le fruit du hasard ?
- Il y a sûrement un des deux contes qui a copié sur l'autre. Mais lequel ?
- On ne peut pas savoir...
« On ne peut pas savoir » a longtemps été la réponse que je faisais à mes petits élèves de 6e. Et puis une fois, tout en répondant « on ne peut pas savoir », je me suis rendu compte de ma bêtise. Bien sûr que si, on peut savoir. Comment le lit d'un des sept nains pourrait-il être trop long pour Blancheneige ? Et regardez la dernière phrase : 7 = 3 ! : « l'un était trop long, l'autre trop court » et hop on arrive au septième ? Non : au troisième. L'espace de ces quelques lignes, Blancheneige n'est plus dans la maison des sept nains : elle a franchi la frontière poreuse du conte et la voilà qui dort chez les trois ours. Autrement dit, il y a dans la version de Blancheneige rapportée par les frères Grimm une interpolation empruntée à Boucle d'or et les trois ours. A un moment donné, les histoires se ressemblent – une jeune fille perdue qui trouve refuge dans une maison vide – et la ressemblance a ouvert ce portail magique discret qui nous fait passer d'un conte à l'autre.
Tiens, en cherchant rapidement sur Internet si quelqu'un d'autre l'a déjà formulé (je suis bien certain que oui même si je n'ai rien trouvé) je tombe sur un livre jeunesse de Véronique Cauchy intitulé Boucle d'or et les sept nains dont l'argument (vous chercherez sur le Net) et le titre confirment que, au moins par l'intuition, je ne suis pas le premier à passer par là.
(Ce petit billet en réponse à l'ami Pierre avec qui nous échangions deux mots à propos des pantoufles de verre – et non de vair – de Cendrillon, évoquées dans Elise et Lise.)

samedi 23 février 2019

ça s'appelle une chose sérieuse


C'est le journal de Daniel, recueilli dans une communauté survivaliste par Chambray, femme richissime et prête pour l'apocalypse, Chambray dont il doit écrire l'autobiographie, ce pour quoi elle lui a fait mettre une puce pour notamment augmenter ses capacités mémorielles, puce désactivée juste le dimanche. C'est le journal d'un homme qui la plupart du temps n'est plus vraiment lui-même et qui tente de se retrouver dans l'écriture, dans l'écriture du dimanche qui n'est pas celle de la semaine. C'est l'histoire d'un homme augmenté qui préfère les hommes quand il ne l'est pas, qui préfère les hommes sauf Jenny qui est une femme et aussi un animal sauvage, mais qui fait l'amour avec Chambray parce que ça fait partie du programme. C'est l'histoire d'un homme qui ne s'appelle peut-être pas Daniel et qu'on n'est pas obligé de croire puisqu'il n'est plus lui-même. C'est l'histoire de tous les gens qui ne sont plus eux-mêmes mais qui sont quand même et ça s'appelle Une chose sérieuse, c'est signé Gaëlle Obiégly, c'est paru tout récemment aux éditions Verticales et c'est une sacrée découverte.


mercredi 13 février 2019

N'oublions pas que la nuit tombe


Je me rends compte à l'instant que ce beau billet sur Seule la nuit tombe dans ses bras m'avait échappé. Merci à Nicole Grundlinger !
C'est aussi le moment de rappeler que vendredi à 18h30 je serai à la librairie Scrupule, 26 rue du Faubourg Figuerolles à Montpellier, et le lendemain tout près encore, invité d'honneur avec Olivier Liron à Paroles d'auteur(e)s, à Saint-Clément-de-Rivière, Salle Frédéric Bazille, à 17h30.


dimanche 10 février 2019

Noirs cafés 9


Le cliché de l'écrivain trouvant l'inspiration à la terrasse d'un café est une tromperie. Je suis assis à la terrasse d'un café, le bloc-notes sur la table ; rien ne me vient, hormis un café – encore me faut-il payer pour le boire.



mercredi 6 février 2019

Nouvelles très brèves (27)


Pour raconter le premier battement de son cœur quand il la vit, aucun roman-fleuve ne sera assez long, alors une nouvelle très brève suffira.


mardi 5 février 2019

Comment vous appelez-vous ?


Tiens hier soir j'ai enregistré ça, juste après l'avoir écrit. Ne me demandez pas ce que c'est.



lundi 4 février 2019

aimez-vous



et vous
aimez-vous

tout

le grain

les mouillures

continuez de me regarder
la moiteur

les bourrelets des lèvres

le point

plus fort je n'ai pas entendu
avec vos mots à vous
votre langue
rien qu'elle

tant mieux
et le creux

allez-y
loin
et
dedans
parlez-moi encore de vous

si vous voulez
avec plaisir
celui de la parole tenue
et si l'heure veut bien sonner

et mes contractures
autour de la langue
les aimez-vous




il faut répondre mon chéri

je vais devenir méchante sinon


Julien Bosc, Le Corps de la langue, Quidam éditeur, 2016


mercredi 30 janvier 2019

Au Mort-Homme il n'est pas mort

Avec Ursula Caruel nous avons fait un second livre pauvre (rappelez-vous), pour la collection de Daniel Leuwers, dans le cadre d'un projet mené par les musées et la bibliothèque municipale de Belfort. Cette fois ce sont nos aïeux qui nous guident, ceux qui étaient là il y a un siècle. Le mien c'est Mon jeune grand-père, vous savez. J'ai recopié la carte qui dit qu'il n'est pas mort. Au lieu-dit du Mort-Homme, lieu dit Mort-Homme avant même que tant d'hommes y meurent.
Les travaux de Kerbschnitt auxquels il s'est consacré durant sa captivité et qu'il évoque dans ses cartes ont inspiré Ursula. Je reconnais les motifs que je connais depuis mon enfance. Regardez :






lundi 28 janvier 2019

Noirs cafés 8


Tant que tu n'as pas tué quelqu'un à mains nues, c'est comme si tu n'avais rien fait. Ta vie n'a pas de sens.
Non, les coups de poing, les coups de pied, ça n'est pas la meilleure méthode. Ça manque trop de contact. Préfère l'étranglement. L'étranglement à mains nues, c'est ce qu'il y a de mieux. C'est plus vrai.
Après, essaie sur toi-même. Saisis-toi à la gorge. Serre. Mais serre donc !



dimanche 27 janvier 2019

Billet écrit sous l'emprise de la lecture de l'explosion de la tortue d'Eric Chevillard


Qui n'a pas par négligence causé la mort de son poisson rouge ou de son canari éprouvera peut-être quelques difficultés à mesurer l'importance de l'argument qui sous-tend le Chevillard nouveau.
Au fait, savez-vous que j'ai ressuscité deux fois le mien (de poisson rouge, je n'ai jamais prétendu avoir un canari) ? Il a profité de mes vacances pour mourir lâchement, (mon poisson rouge, le canari est jaune). Bien conscient (mon cyprin doré, les écailles du canari sont des plumes) que j'aurais su, comme Héraclès le fit pour Thésée, une troisième fois le ramener des Enfers. Si j'avais été là. Nos animaux nous lâchent trop souvent en notre absence, on ne dira jamais à quel point le carassin d'or est sournois à ce propos, ne parlons pas du canari, on tomberait sur un bec.
Qui n'a pas par négligence causé la mort de son poisson rouge ou de son canari, disais-je, éprouvera peut-être quelques difficultés à mesurer l'importance de l'argument qui sous-tend le Chevillard nouveau, tout frais paru ; Minuit en janvier c'est rarement la canicule. Plus frais en tout cas que sa tortue ; elle a imité mon poisson rouge, et mon canari si j'en avais eu un : envolée, oui, au paradis des tortues. Suite à son explosion, c'est le terme choisi par l'auteur : L'explosion de la tortue, d'Eric Chevillard ; tel est mon sujet, comment vais-je m'y prendre ?
Je suis bien armé heureusement, même si la mienne n'a pas explosé.
Mais oui j'en ai eu une, de tortue, encore une raison de chérir ce frère des lettres ; Eric c'est quasi un chéri dans le désordre. Bon la mienne était grecque, on n'a pas tous les moyens de s'offrir la Floride.
Je suis bien armé disais-je, car si ma tortue n'a pas explosé, combien d'escargots, petits-gris pour la plupart, ont craqué sous ma semelle tandis que d'un pas lourd et négligent je regagnais mon domicile à la tombée de la nuit dans mes bras. Crac. Chevillard le dit lui-même et, je dois le reconnaître, mieux que moi :
Crac.
Écrit-il. C'est que la carapace de la tortue de Floride est plus épaisse que la coquille de l'escargot, fût-il de Bourgogne. C'est à la force du crac qu'on reconnaît celle de la mauvaise conscience. Car l'explosion de la tortue, après ces bluettes sur la vie et la mort que sont en comparaison les récents Ronce-Rose et Juste Ciel, mises en bouche délicieuses et parfaites pour découvrir notre auteur, est une épouvantable descente dans les bas-fonds de la mauvaise conscience. J'ose à peine vous en recommander la lecture. Vous ne vous en remettrez pas.
Quand je repense à tous ces gastéropodes trépassant sous mes pas. Ils traçaient de leur salive une œuvre sibylline, et moi, sans y penser, j'y marquais le point final. Crac. Le résultat m’écœurait plus encore qu'une fiente d'oiseau, laquelle est souvent moins verdâtre. De cette merveille spiralée il ne restait qu'un glaire. A chaque fois la dépression me guettait. Alors dans l'explosion de la tortue, pensez donc. D'autant plus que ce n'est pas sous les pas du narrateur, que la tortue craque.
Crac.
Une tortue de Floride, qui plus est. Ce n'est plus la banale dépression, c'est la mélancolie psychiatrique, moins stuporeuse qu'anxieuse et délirante, qui nous guette, à la lecture de ce nouvel opus. Dei ? c'est quasi. La maladie merveilleuse s'étend : plus de deux cent cinquante pages pour mieux dire « crac ». Sinistre est le bruit de la fracture quand c'est la conscience qui se brise. Mais à la mauvaise conscience répond la mauvaise foi ; notre narrateur s'y délecte, on lui pardonne, c'est la condition de sa survie. La mythomanie délicieusement le sauve. Je ne peux préciser davantage : cet article est une critique littéraire, mais si, et l'on ne doit pas y dévoiler les ressorts de l'intrigue. Fermez-moi la bouche où je vous révèle que l'écriture joue, comme dans d'autres livres de notre auteur, un rôle essentiel.
Brisons là. Avec un accent grave, pour Phoebe la tortue c'est déjà fait. On aura compris que parmi les Chevillard, celui-ci est l'un des plus terriblement jubilatoires. Encore un addendum, à destination et pour l'édification de notre auteur au cas où il passerait par ici, car l'hypothèse lexico-zoologique soulevée à la page 211 mérite un écho : la « grenouille ailée » pour ainsi dire existe vraiment, même si on l'appelle plutôt « grenouille volante », ainsi que, modèle inavoué de Phoebe qui dans sa fourberie a omis d'en informer son propriétaire, la « tortue molle » ; je me renseigne incessamment sur le « papillon fouisseur » et ne désespère pas d'incarner une fois pour toutes « l'homme naturellement bon ».
PS : Les Parisiens auront samedi prochain à 20h la chance d'écouter Christophe Brault lire l'Explosion de la tortue à la Maison de la Poésie de Paris.

vendredi 25 janvier 2019

Mon jeune grand-père à Saint-Mandé


Demain samedi 26 janvier, Mon jeune grand-père et moi serons avec les éditions Lunatique au Salon du Livre à Part de Saint-Mandé, à la salle des fêtes de l'hôtel de ville de Saint-Mandé, 10 place Charles Digeon, Métro Saint-Mandé (sur la ligne 1).



mardi 22 janvier 2019

dimanche 20 janvier 2019

Hors sol, le roman arrêté de Pierre Alferi


Je viens seulement de terminer la lecture de Hors sol, le roman de Pierre Alferi. C'est un roman arrêté. Comment vous dire. C'est un roman arrêté parce qu'il aurait aussi bien pu être plus long, ou plus court, mais qu'à un moment il faut bien s'arrêter – ce qui ne signifie pas du tout qu'il n'y a pas de fin, oh non pas du tout – d'ailleurs le roman entier est une fin. C'est un roman arrêté comme les personnages qui y sont arrêtés car le Navire Amiral qui emmenait prétendument sur Mars ces gagnants du grand concours qui permettait de ne pas cuire irrémédiablement sur la Terre trop réchauffée en 2063 (année du grand Ravissement – entendez l'envol desdits lauréats vers des cieux plus cléments), le Navire Amiral disais-je s'est arrêté lui-aussi, en panne à quelques encablures seulement de la Terre, depuis une quarantaine d'années, tandis que ses habitants ont été répartis dans le Calice, une couronne de 130 satellites tournant à 30000 km d'altitude et surtout dans la Corolle, une autre couronne de 360 vaisseaux de sauvetage suspendus à 13 km seulement de la surface (la température y est agréable même si la promenade sur la coursive rend nécessaire le port du masque à oxygène) et plus gracieusement rebaptisés « nacelles » – car tout est euphémisme encore dans cet avenir proche –, ce qui vaut à leurs occupants, répartis en petits groupes d'une dizaine de personnes en fonction de leurs hobbys, le délicieux nom de « Corollaires ». Et surtout c'est un roman arrêté car le temps n'y avance pas ; si jamais un spécialiste de narratologie passe par ici, qu'il s'arrête lui aussi sur cette curiosité : oui, voici un roman, indiscutablement romanesque et même assez traditionnellement plutôt épistolaire, où paradoxalement le temps ne passe pas. En effet, à l'occasion d'un bug, c'est tout un état des publications à une même date précise sur la MER (Mise En Relation électronique, rejeton céleste de notre Internet) qui nous est donné à lire. Je ne vais pas en dire beaucoup plus car il me faudrait développer et le développement n'est pas mon fort, ni mon goût, et il n'est pas tellement de mise d'occuper trop d'espace à soi seul dans une nacelle de quelques mètres de long. Je m'arrêterai juste après avoir précisé ceci : que cette narration arrêtée est à l'image d'un monde, un mini-monde plutôt, qui ne doit sa survie, ici décrite, qu'à son propre arrêt, à tourner autour d'une planète morte (pour l'homme, nul doute que certains invertébrés continueront à y prospérer), une survie qui vous l'aurez compris ne fait pas vraiment envie, sauf à lire.


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dimanche 13 janvier 2019

Une crise de la représentation


En tant que Français, je ne me sens pas bien représenté par le Président Macron. Il faut dire aussi que c'est une personne. En tant que gauchiste, je ne me sens pas bien représenté par Jean-Luc Mélenchon. Il faut préciser que lui aussi, c'est une personne. En tant que pas content, je ne me sens pas forcément bien représenté par d'autres gens pas contents. Il ne faut pas oublier que ces gens pas contents sont aussi des personnes. En tant qu'écrivain, je ne me sens pas bien représenté par Michel Houellebecq, qui représente pourtant la littérature française contemporaine, même si je n'ai pas bien compris pourquoi. N'oublions pas qu'il est, lui aussi, une personne. En tant que professeur de français, il n'y aura personne pour me représenter à la réunion de parents de jeudi soir prochain, aussi me représenterai-je moi-même, même si j'avoue que j'aurais préféré représenter le lecteur de Chevillard que je suis aussi, à la librairie le Monte-en-l'air, à Ménilmontant, où lui-même représentera en personne l'auteur de l'Explosion de la tortue, puisque après tout c'est lui qui l'a écrit. La représentation, ça ne va pas de soi. La personne non plus. On devrait y réfléchir sérieusement, pas comme moi.


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lundi 7 janvier 2019

Derrière le cirque d'hiver


Ça commence comme une série de portraits, apparemment indépendants les uns des autres, mais de personnes réelles, connues de l'auteur ou juste de vue, ou même seulement croisées, ça laisse les choses se dire d'elle-même car on ne sait pas encore vers où ça va ; le livre qu'on est en train de lire s'écrit en même temps sous les yeux ; il laisse venir ce dont il est vraiment question, mais doucement, tout doucement, car on est jamais sûr de savoir de quoi parle vraiment ce livre qu'on est en train d'écrire, jusqu'à ce que peu à peu, il finisse par le dire, en parlant de cet homme rencogné dans un coin de mur, de cet autre qui a vécu autrefois dans l'appartement où l'on habite, de ce même pas vraiment aïeul connu pour de mauvaises raisons, de cette maison de retraite, de ce mutisme de l'enfance. Ça finit par le dire sans le dire et ça s'appelle Derrière le cirque d'hiver. L'auteur, c'est Xavier Person, l'éditeur Verticales et vraiment c'est très beau.



« Il va pour s'avancer et quelque chose le retient. Sur le quai du métro République, il voudrait progresser mais une force trop grande l'en empêche. Tout ce à quoi il parvient est de rester debout. Il se concentre pour ne pas tomber, son avancée se réduit à son immobilité si fragile et menacée. Ce qu'il désire peut-être, on peut l'imaginer, ce à quoi il aspire serait de se laisser tomber à même le sol, au milieu de la foule : quoi qu'il puisse arriver, s'allonger et dormir, céder au trop grand remuement qui telle une tempête invisible l'assaille. Je le vois si démuni face à cette rafale, il vacille dans son ivresse et que faire sinon chercher à ne pas le perdre de vue quand déjà mon métro s'éloigne ? »

dimanche 6 janvier 2019

Noirs cafés 6


Et avec cette surpopulation galopante il devient immoral de faire plus d'enfants qu'on est soi-même. Deux c'est même déjà trop : ça maintient le nombre, puisqu'on s'y met à deux pour les faire. A la naissance d'un troisième enfant, pour équilibrer, on devrait exécuter l'un des parents. A la naissance d'un quatrième, on devrait exécuter les deux.
Ah non, il y a un truc qui cloche, mathématiquement parlant.