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samedi 26 juillet 2014

Dorothy, Dorothée, la tornade et moi.


Elle n’est pas seule. Elles forment toute une famille aux jupons volubiles et aux traînes mortelles et ont visiblement décidé de fêter rageusement le printemps 1925. Le vortex de la plus grande est aperçu pour la première fois en tout début d’après-midi, le 18 mars, au nord-ouest d’Ellington, dans le Missouri. Son aspect nébuleux abuse les fermiers pourtant rompus aux frasques climatiques et ce n’est que lorsque Annapolis puis la ville minière de Leadanna, sont réduits à des points sur la carte que l’alerte est donnée, mais un peu comme l’on donne les derniers sacrements. Enhardie par les dégâts qu’elle cause, la Tornade s’engage alors dans l’Illinois, non sans avoir audacieusement traversé le fleuve Mississippi, dont elle évase les rives avant d’éclabousser les champs alentour de poissons et de vase. On retrouve même des arêtes dans les branches des arbres encore debout.
Sa Majesté débarque à Gorham aux alentours de 14 h 30, à une vitesse moyenne de cent kilomètres-heure pratiquant au nord-est de la ville anéantie une saignée large de près de deux kilomètres. Puis elle file en se déhanchant jusqu’à Murphysboro, De Soto, Hurst-Bush et West Frankfort, sans épargner pour autant, avec ses avides tentacules, Zigler, Eighteen et Crossville, dévorant en moins de trois quarts d’heure plus de cinq cent cinquante âmes. Parvenue à Ottawa, elle se contente d’aplatir quelques habitations d’un rot puissant et de jouer les béliers contre les portes des abris anticyclones. Bizarrement, elle n’insiste pas longtemps, avale quelques dizaines d’ouvrières, un contremaître et un drôle d’échalas à goût de serpent, puis reprend de la vitesse, possiblement agacée ou contrariée.
Loin d’être repue, elle fait alliance avec ses sœurs venues du Kansas et du Kentucky, et ensemble elles sucent le ridicule sorbet qu’est le village de Pzarish puis se taillent une belle tranche de deux cent trente quatre calories humaines, et ce juste avant d’enjamber la Wabash River et de se déchaîner dans l’Indiana.
Là, elles ne font qu’une bouchée de Griffin, broutent quelques champs, giflent une fois une seule Owensville, fichant une frousse du diable à Princetown. La promenade dévastatrice dure encore bien quinze kilomètres en direction du nord-est avant  de s’évanouir calmement vers 16 h 30 au sud-ouest de Petersburg, après avoir à peine eu le temps de digérer soixante et onze pékins.
695 morts, 2027 blessés, 15 000 foyers détruits.
Peu de véhicules peuvent se vanter d’un tel score.
 
Claro, CosmoZ, Actes sud, 2010.
 
Ce qui est bien avec les vacances, c’est qu’on a enfin le temps de lire les livres un peu plus gros dont on avait envie depuis longtemps. En plus c’est au vingt-septième étage tandis que dehors l’orage rage que la tornade, principal personnage de CosmoZ, réunit enfin les autres personnages.
Personnages. J’aime beaucoup le mot personnage en français. Le suffixe surtout, qui dit bien le rapport entre le personnage et la personne. Et qu’on devrait pouvoir rajouter encore et encore pour parler des personnages de Claro, qui sont plutôt des personnage-ages, voire des personnage-age-ages.
Ce qui est bien avec les vacances en lisant CosmoZ au vingt-septième étage pendant l’orage devenu lui aussi orage-age, c’est qu’on traverse l’espace mais le temps aussi, et me voici revenu en enfance. Car si je n’ai jamais personnellement connu de Dorothy ailleurs que dans le Magicien d’Oz, je me rappelle soudain avoir croisé une Dorothée. C’était en août 1970 à quelques milliers de kilomètres au sud du Kansas mais celle-ci a eu beau souffler et souffler toute la nuit comme le grand méchant loup, cette grande cousine antillaise des tornades du Kansas n’a pas su me tirer du pays des rêves : quand au matin j’ai vu inondée la chambre où je dormais, le soleil brillait déjà par la fenêtre.
 
http://media.melty.fr/article-1504162-ajust_930/la-tornade-destructrice.jpg

dimanche 2 mars 2014

le nom de Lola Lafon


– Vous voyez, ce n’est pas moi qui trace le portrait, que vous redoutiez, d’une Roumanie tragique ! »
Elle rit doucement à l’autre bout du fil, sur le fond d’écran de mon ordinateur, une photo de  Montréal, la petite communiste qui ne souriait jamais, puis elle ajoute : je déteste avoir froid, c’est une obsession aujourd’hui encore. Mais malgré tout, il manque à vos descriptions des choses… qui n’existent plus aujourd’hui.
– Comme quoi ?
– Je ne voudrais en aucun cas qu’on imagine que je minimise ce qui a eu lieu mais… comment vous dire… On était ensemble. Contre un ennemi commun. On ne s’est pas laissé piétiner. Il fallait s’entraider, s’organiser, tenez, les gens se prêtaient leurs enfants pour aller faire les courses car ceux-ci avaient droit à des rations supplémentaires de lait et de viande. Et… je sais que ça va vous paraître superficiel, mais la queue prenait tellement de temps que c’était un haut lieu de drague, on se maquillait, on se parfumait avant d’y aller. Les vieux se retrouvaient entre eux, ils dépliaient une petite chaise de camping et jouaient aux cartes. Des détails, je sais. Enfin… est-ce que ce que ce sont des détails, ou une façon de survivre ? Et ça aussi, personne ne vous le dira parce que ça n’est pas spectaculaire, mais si on réussissait à voir un film étranger, souvent français d’ailleurs, eh bien, c’était un genre d’obligation morale, on se devait de le raconter en long et en large à tous ses amis, on mémorisait les bonnes répliques, les costumes, tout, pour partager ce bonheur. »
Pouvez-vous me faire parvenir une liste de vos souvenirs des années 1980, votre quotidien, je demande à Nadia. Elle soupire, vous êtes incroyable, on en a parlé mille fois, puis comme j’insiste, elle susurre, acide : « Je ne vous mets pas les bons souvenirs, je sais qu’ils ne vous intéressent pas ! »
 
Lola Lafon, la petite communiste qui ne souriait jamais, Actes Sud, 2014, p. 220.
 
Et tandis que je lis ce récit d’une biographie en train de s’écrire, work in progress fictif d’un récit lui non fictif – ce qui donne à ce roman son épaisseur, avec la possibilité de la contradiction à l’intérieur même du récit, que la fiction s’autorise rarement – et qu’une partie de mon esprit continue à tourner autour de la question de la vérité historique, cette vis sans fin,
voici soudain qu’à cette page 220 une phrase me retient, à laquelle je ne résiste pas : Pouvez-vous me faire parvenir une liste de vos souvenirs des années 1980.
Pas une liste de mes souvenirs, non, mais un seul. Ce doit être en 1983 ou 84, dans le Nord de Paris, petit campus où je suis censé étudier, quand mon esprit n’est pas absorbé par quelque projet d’écriture. J’échange quelques mots avec une jeune fille inscrite aux mêmes cours. Je ne me souviens d’aucun des mots, en revanche je revois assez nettement son physique, surtout une natte blonde, portée haut – je pense à une danseuse. Il me semble aussi qu’elle porte du rouge. Il doit y avoir quelque chose de singulier en elle, ou disons de mémorable, qui à ce moment-là va prendre pour moi une forme toute verbale : son nom. C’est là que mon souvenir est le plus net, décisif  – il faut dire que je passais plus de temps peut-être qu’aujourd’hui à écrire. En tout cas je me rappelle avoir pensé à propos de son nom qu’on aurait dit un nom de personnage, un nom qu’on penserait trouver dans un livre plutôt que dans la réalité. Elle s’appelait Lola Lafon.




Commentaires

Belle histoire.
Elle est danseuse :)
Et je pense comme vous que Lola Lafon c'est un beau nom de personnage. Philippe Annocque c'est pas mal non plus :)
Commentaire n°1 posté par Michèle P le 05/03/2014 à 20h00
Je crois que c'est le contraire : Philippe Annocque est un nom difficile à mémoriser. Prénom le plus courant de sa génération, patronyme difficile à orthographier et difficilement identifiable... Il y a peu de chances que Lola Lafon s'en souvienne.
Réponse de PhA le 06/03/2014 à 19h33
Un prénom et un nom sont d'abord portés. Par un personnage comme par une personne.
Dès lecture s'y glisse la fiction que s'invente le lecteur.
Et je peux vous dire que je retiens mieux Philippe Annocque que Ron Rash
Je retiens bien Pascale Petit aussi (sourire).
Commentaire n°2 posté par Michèle P le 06/03/2014 à 20h07
C'est vrai. (Je veux dire : que le nom c'est la fiction qui s'installe.) (Le reste me fait plaisir.)
Réponse de PhA le 06/03/2014 à 21h11
Quand on a vécu une période de pénurie, où tout manquait, on apprécie ce récit qui nous parle d'une époque où la solidarité et le système D ont permis de survivre.
Commentaire n°3 posté par Lza le 07/03/2014 à 09h06
Et même sans l'avoir vécue...
Réponse de PhA le 09/03/2014 à 21h05

lundi 20 janvier 2014

Bip-bip-bip


Rien de tel qu’une bonne gueule de bois pour vous faire rempiler dans les responsabilités. Les miennes consistaient essentiellement en un jeu d’épreuves que j’avais omis de brosser dans le sens de la coquille. Après un laborieux savonnage des gencives et une franche bolée de Guronsan, je décidai avec enthousiasme de mériter mon salaire.
Introuvable. Le manuscrit que m’avait confié Vergegen n’était ni dans le bac à légumes du réfrigérateur, ni sous le tapis à franges du salon, ni entre le matelas et les lattes du parquet, ni même sur mon bureau de fortune. Il avait dû profiter d’une faute d’inattention mienne pour s’en aller crever dans le lointain et mythique cimetière des manuscrits.
J’essayai de remonter mentalement le cours des événements afin de situer l’instant précis où il m’avait faussé compagnie. Je me revoyais l’emporter au bistroquet j’avais voisiné avec mes deux tortionnaires, j’avais la vague impression de l’avoir ramassé dans le caniveau après notre altercation, je croyais même me souvenir que le pharmacien l’avait posé sur son comptoir avant de m’autopsier, mais tout ça demeurait plutôt confus. Est-ce que, par hasard, Nina la kiosquière…
Le téléphone bêla, interrompant une réflexion qui commençait déjà à s’émousser (et à m’épuiser).
C’était Vergegen en personne ! O, sublime coïncidence des âmes destinées à s’entre-sponsoriser dans le malheur !
– Mon petit Edme, c’est vous ?
– Quasi, monsieur Vergegen. Je comptais justement vous appeler à propos du travail que vous avez cru judicieux de me confier, mais qui…
– Brûlez-le, Edme, brûlez-le immédiatement. Vous vous rappelez ce que je vous ai dit en vous le remettant ? Les choses ont pris une certaine tournure depuis et… bon, brûlez-le sans attendre. Vous allez recevoir par coursier un nouveau jeu d’épreuves, avec les corrections qui s’imposaient, si je puis dire. C’est entendu ? Je compte sur votre concrétion. Vous êtes affilié, vous saurez gérer tout ça sans dérapage émotionnel ni double-bind scrupulaire.
– Euh… oui, bien sûr… Je comptais justement descendre acheter des allumettes.
– Interaction articulatoire : je savais que vous étiez le pivot de la situation. Allez, à bientôt, Edme !
Au revoir, monsieur Vergeg…
Bip-bip-bip.
 
Claro, les Souffrances du jeune ver de terre, Babel noir, 2013.
 
Voilà, comme ça le ton est donné. C’est le début des ennuis et le dernier Claro sauf que pas tout à fait puisque initialement paru en 1996 chez Fleuve noir et que notre homme qui a déjà été légèrement passé à tabac quelques chapitres auparavant a lui aussi corrigé son titre. (Comment ça ce roman n’est pas autobiographique ?) Donc ça a beau être en noir avec une tête de mort dessus, c’est quand même la franche rigolade assurée, les plaisirs de la langue en sus. Mercredi (après-demain, donc) à 19h, Claro est l’invité de l’indispensable librairie l’Alinéa, hélas un peu loin de ma forêt puisque sise au 227 rue de Charenton dans le XIIe (métro Dugommier), franchement allez-y si vous pouvez.
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEgroABRUuE2JFhW4M1EoVnEktHGD5R2XvhVkGmtUH-xcC23ei9CXLysLFetc4O7kxcfuMcPzTYLPQKrP1pZ9-bN617NaALYQz8nb8dYxKzIKyAfSPdc28437C7w_Ro3A7GGv_e_by91e8Q/s1600/Capture+d%C2%B9e%CC%81cran+2013-10-10+a%CC%80+10.01.49.png

vendredi 31 août 2012

une eucharistie à rebours


Avant d’être pris à l’essai par le boulanger de la grand-rue, il s’était lancé dans un projet assez fumeux – l’adolescence a de ces rêves comptables, qui souvent s’égarent dans des délires d’exhaustivité. Il voulut calculer le poids de Jésus à l’heure de la crucifixion et le convertir en hosties. Puisque le Fils de Dieu se trouvait incarné dans le pain liturgique, moléculairement présent bien qu’absent dans sa totalité, Antoine décida d’accumuler son équivalent en pain azyme, se disant sans doute qu’une eucharistie à rebours était possible. Dérobant à chaque office deux ou trois pastilles, les cachant au creux d’une poche cousue dans la doublure de sa chasuble, il entreposait son butin dans une boîte en carton qu’il rangeait sous son lit. Mais le pactole semblait ne jamais croître. Il ignorait en fait si même des milliers d’hosties suffiraient. Certaines étaient blanches, frappées de rien moins que du sceau de l’Invisible. D’autres, curieusement dorées, auraient mérité de tinter dès que brassées. Si leur diamètre les apparentait à des sous anciens, leur pâleur évoquait des paupières obstinément closes.
Antoine capitula. Il lui aurait fallu plus de vingt mille pastilles pour espérer réunir de quoi recommencer charnellement le divin poids welter et, à supposer qu’il pût en dérober quotidiennement deux ou trois sans que le curé s’en aperçoive, cela signifiait au bas mot plusieurs années de larcin, en vérité un vain chapardage car les hosties, bien que consacrées, terniraient, se dessècheraient, perdraient de leur masse, de leur pertinence, le miracle reculerait, le Nazaréen s’étiolerait et jamais du tombeau des siècles Il ne ressortirait, même rampant, malingre, incomplet, encore plus seul et abandonné par son Père que ne l’était Antoine.
 
Claro, Tous les diamants du ciel, p. 23-24, Actes sud, 2012.
 
Tout chaud sorti du four stellaire de Claro, un vrai-faux roman d’espionnage sur fond d’acide et de sixties, aux allures de fresque baroque, dont les protagonistes agissent moins qu’ils ne sont agis, jusqu’à disparaître. Les Parisiens pourront l’écouter vendredi prochain, à la librairie Atout-Livre (203 bis avenue Daumesnil dans le XIIe).
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEjytHjVVOvNQiJK3el657RX8GzCiqqWe0FGo3eVFldrTBq7eLiI3jw4UwjtkBvGFH46DdsblKNmSmNoY_M4_tYH2-4KLtl3nFSy4OV_dndcdO3QWjVSISs7YtR_-8Dt2S0ChgEWSdO-pT0/s640/CouvDe%25CC%2581fDiamants.jpg

jeudi 26 juillet 2012

lectures de saison


En fait c’est juste une petite pause dans la pause estivale : on entrouvre les hublots mais pas longtemps.
Relu Proust mais pas tout comme le veut le cliché – estival aussi ; faut pas charrier : juste Du côté de chez Swann, qui n’a pas tellement changé depuis la dernière fois ; il y a des persistances qui font plaisir. Le souvenir était assez net, seul l’ordre du récit restait était un peu flou dans la mémoire.
Relu le Conquérant de la planète Mars, aussi. John Carter, quoi (rappelez-vous). Qui doit être à peu près l’exact contemporain de Swann, d’ailleurs. Oui madame. Et tiens, mon souvenir de Dejah Thoris était à peu près aussi net que celui de Geneviève de Brabant. C’est fou d’ailleurs comment les noms des personnages se sont imprimés dans la mémoire (pourtant il n’y a vraiment rien à en dire sinon que Burroughs n’a pas dû consacrer plus d’une seconde à chacun d’eux). Bref. Oui, c’est l’impression qui en est ressortie : bref. Vite lu, le roman a rétréci avec le temps. Mais un petit gars de n’importe quelle époque peut aimer ça.
 
Profité aussi de ce qu’on est en pleine saison (estivale) pour lire Hors saison, de Sylvain Coher. Sylvain Coher, rappelez-vous, l’auteur de Carénage, paru chez Actes Sud à la rentrée 2011. L’éditeur a eu la bonne idée de rééditer en poche (Babel, donc) ce premier roman initialement paru chez Joca seria en 2002.
 
« Le premier jour de septembre, lorsque nous avons débarqué elle s’est rendu directement à l’agence. Au guichet elle n’a regardé aucune fiche, aucun catalogue. Elle a dit Bonjour, je voudrais louer une maison dans le quartier de la falaise. Elle a simplement donné l’adresse précise de la maison, le nom précis de la maison et lorsque la femme (qui sentait le chat et l’anis) lui a fait son petit signe approbateur de la tête en répétant la falaise puis Clair de lune, elle n’a pas retenu un long soupir de soulagement.
Ça sonnait comme un rendez-vous que je ne comprends pas. Bien sûr, tout cela ne veut rien dire, mais après un bon millier de kilomètres…
Elle n’a pas voulu visiter. Elle a prévenu qu’on partirait avant l’été. Elle n’a pas payé cher mais elle a refusé l’entreprise qui procède généralement au nettoyage des maisons trop sales.
Nous ferons cela tranquillement, a-t-elle dit. En passant sa main chaude sur ma tête. Nous avons tout notre temps. La femme de l’agence (qui sentait plus intensément le chat) me regardait, apeurée. »
 
Sylvain Coher, Hors saison, Joca seria 2002, Actes Sud Babel 2011, p. 44-45.
 
On a vite fait de deviner la nature du narrateur, prétexte à suivre le protagoniste (« Elia », une jeune femme) d’un point de vue assez inédit, à la fois externe et intime. Ainsi le personnage reste opaque, avec son mystère qui ne se dévoile que par indices épars, et en même temps il nous est donné à lire avec la plus grande tendresse.
http://remue.net/Images/Coher.jpg

Commentaires

... hors saison et hors les murs ?
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna le 26/07/2012 à 11h35
C'est vrai, hors les murs et en d'autres murs. (Hors saison et aussi une histoire de murs, d'ailleurs.)
Réponse de PhA le 26/07/2012 à 15h03
En ce qui me concerne, Proust, c'est tous les six-sept ans. Je recommence à chaque fois par Du côté de chez Swann. J'aime bien aussi Sodome et Gomorrhe à cause du regard quasi cinématographique du Narrateur à travers les persiennes d'une fenêtre sur cour.... Mais je confesse que je passe trois mois à tout relire. Vous me culpabilisez avec l'histoire du cliché et je vais me casser la tête avec ça.
On ne compare pas un film à un livre, ce sont deux écritures différentes. Cependant, avez-vous vu Le Temps retrouvé de Raoul Ruiz?
J'essaierai Hors Saison.
Commentaire n°2 posté par Anonyme le 26/07/2012 à 12h08
Ne vous cassez pas la tête avec mon cliché estival qui n'est qu'une excuse à ma paresse ! Je crois que ça faisait plus de 20 ans que je n'avais pas relu Swann, j'étais surpris de m'en souvenir aussi bien. J'aimerais bien consacrer une saison à tout relire mais je manque de temps et j'ai aussi d'autres envies. (Et je n'ai pas vu non plus Raoul Ruiz.)
Réponse de PhA le 26/07/2012 à 15h09
... hors maison, en somme.
Commentaire n°3 posté par Gilbert Pinna le 26/07/2012 à 15h25
Ce que vous dites "à la fois externe et intime." (cf. Hors Saison) serait donc ce qu'on appelle un récit extime?
Commentaire n°4 posté par Ambre le 27/07/2012 à 10h07
Je vais demander à Michel Tournier.
Réponse de PhA le 28/07/2012 à 10h52
Pas la peine, je vais prendre contact directement avec l'auteur, il m'a fait un clin d'oeil sur la photo (0_~)
Commentaire n°5 posté par Ambre le 28/07/2012 à 11h43

vendredi 9 septembre 2011

en moto aussi on peut être seul à voir


Anton identifia le véhicule en un éclair et fut aussitôt rassuré. Les chasseurs ont rarement des cabriolets rouges. A cette époque de champignons tardifs et de rendez-vous naturistes, il craignait peu une chose de ce côté-là. L’Elégante frôla le cabriolet qui lui retourna une partie des sons habituellement perdus derrière elle. Le jour n’en unissait plus de se lever et si les phares étaient encore nécessaires, les bas-côtés se libéraient déjà du voile noir pour un autre plus pâle au milieu duquel Anton aperçut nettement le corps d’une femme.
Le corps d’une femme.
Un corps pendu à la verticale d’une corde elle-même probablement nouée à la branche d'un arbre.
Une robe longue verte ou bleue en berne jusqu’aux talons pointus d’une paire de bottines qui lui semblèrent phosphorescentes. Les quelques secondes nécessaires pour que l’image traverse la visière et s’imprime dans son crâne lui avaient déjà fait parcourir plusieurs centaines de mètres lorsqu’il appuya fermement sur les deux freins distincts, sans toutefois perdre ni l’avant ni l’arrière,
la main et le pied ensemble
mais sans trop forcer non plus
pour ne pas bloquer les roues
sur l’humidité grasse
du revêtement.
Durant la décélération les éléments s’agrégèrent de nouveau et reformèrent patiemment l’Univers. Il débraya et rétrograda progressivement jusqu’à s’arrêter dans un dernier vrombissement. Une sorte de piaffement animal dont l’Elégante était friande lorsqu’on lui tirait aussi brusquement le mors jusqu’à lui scier le coin des lèvres.
Jusqu’aux borborygmes et rien de plus. Rien de plus. Dans le rétroviseur la route était déserte. L’obscurité lui parut plus dense que lorsqu’il roulait. Les sapins résistent toujours à l’hiver. Malgré la longue ligne droite il ne voyait déjà plus le cabriolet resté loin derrière lui. Son cœur battait aussi vite qu’après la menace d'un accident. Il tenta de reconstruire l’image du corps entraperçu. Une robe. Une femme.
Un mort, martela-t-il. Un pendu !
L'image devint plus floue et il douta d’avoir réellement vu une robe et des chaussures à talons hauts. Il se demanda s’il devait rebrousser chemin ou bien continuer et mettre la poignée dans le coin pour éviter les commentaires de Mme Edwards, qui se moquerait du pendu comme de son incapacité à le lui décrire.
 
  Sylvain Coher, Carénage, Actes Sud, 2011, p. 79-80.
 
C’est un billet de Claro qui m'a donné l’envie de lire ce récit poétique élégamment motorisé. Allez-y voir un peu pour en savoir plus.