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jeudi 24 octobre 2024

Avant que l’« occasion » ne cannibalise le marché du livre et ceux qui le font exister

Je relaie l’édito de Christophe Hardy, président de la SGDL, à propos de l’impact du marché de l’occasion sur la survie des auteurs et des éditeurs.


Avant que l’« occasion » ne cannibalise
le marché du livre et ceux qui le font exister

Les lecteurs savent-ils que, sur les livres d’occasion, les auteurs ne touchent rien ? RIEN. En quatre lettres. Les droits d’auteur ont disparu. On dit savamment qu’il y a « épuisement du droit » parce que l’occasion procède de la revente d’un livre neuf qui, lui, a déjà généré des droits. Passons sur le fait qu’une œuvre de l’esprit, votre création, puisse continuer à générer des gains pour des revendeurs alors qu’elle n’en produit plus pour vous, le créateur. C’est un débat juridique qui dépasse le cadre de ma réflexion. Observons plutôt l’évolution récente d’un marché en pleine expansion et en pleine métamorphose. 

Elle est alarmante. Une étude publiée en 2024 par le ministère de la Culture a montré qu’en 2022 un livre sur cinq était acheté d’occasion, que le chiffre d’affaires des revendeurs de livres d’occasion s’élevait à 350 millions d’euros (10 % du chiffres d’affaires du livre neuf) et qu’il connaît une croissance exponentielle (+49 % en cinq ans). Ce marché s’est par ailleurs profondément recomposé : il se concentre désormais autour de puissantes plates-formes, généralistes ou spécialisées (Amazon, Momox, Rakuten-Price minister, Ebay), au détriment de la revente entre particuliers et du réseau des bouquinistes, qui, lui, est en voie de disparition. 

Ces plates-formes, rappelons-le, ne participent pas à l’économie de la création. Mais manifestement elles profitent de celle-ci, et de plus en plus. D’ailleurs, sur la plupart d’entre elles, le livre n’est qu’un produit d’appel : on vous propose par exemple un ouvrage d’occasion à 1 euro en vous facturant une prestation (ouvrage + frais de livraison) à 4 ou 5 euros. La marge bénéficiaire est donc principalement réalisée sur la refacturation de services de livraison à domicile ou en points de retrait, dont les tarifs sont préalablement négociés « en gros » au tarif le plus faible auprès d'entreprises spécialisées.

Par ailleurs, dans la chaîne du livre, il n’y a aucune chronologie des médias. Quand un livre neuf paraît, quelques semaines, voire quelques jours plus tard, il est disponible à des prix dérisoires sur des plates-formes de revente. Étant donné que celles-ci proposent livres neufs et livres d’occasion sur une même page, en accompagnant ces derniers de la mention « Comme neuf », on imagine bien que le choix des acheteurs va spontanément vers le « meilleur marché ». 

Dans le contexte général de précarisation des auteurs et d’une sur-publication alimentée par les grands groupes éditoriaux dont le modèle économique repose sur la circulation intensive des flux de nouveautés, les évolutions récentes du marché de l’occasion renvoient les auteurs, au-delà de l’épuisement de leurs droits, à leur épuisement tout court, confrontés qu’ils sont à des conditions de rémunération de plus en plus dures. L’idée de mettre à contribution des entreprises qui prospèrent sur une économie du livre qu’elles fragilisent, semble aujourd’hui indispensable. Tel est le sens de l'amendement qui vient d'être déposé par les députées Violette Spillebout, Aurore Bergé et neuf autres de leurs collègues parlementaires à l'occasion de l'examen du projet de loi de finances pour 2025.

Deux arguments sont parfois opposés à cette proposition. Le premier (populiste) est de dire que « taxer » l’occasion pénalisera ceux qui disposent de faibles revenus, notamment les plus jeunes. Or l’étude de 2024 montre que les trois-quarts des acheteurs de livres d’occasion ont entre 35 et 65 ans et que, parmi eux, les hauts revenus (les « CSP+ ») sont sur-représentés. Le second argument (écologique) avance le fait que la revente d’occasion, supposée vertueuse, permettrait au livre de vivre plus longtemps, éviterait le pilon et un gaspillage de papier. C’est s’aveugler sur le fonctionnement réel des circuits de distribution des grands opérateurs de l’occasion et leur impact en termes de développement durable : les livres d'occasion sont acheminés vers des plates-formes de tri, qui les réexpédient à l'unité au domicile de leurs clients, multipliant ainsi le transport routier et les opérations d'emballage. Comment ne pas supposer que le bilan carbone de ces grandes plates-formes est donc beaucoup plus dégradé que celui du réseau de distribution du livre neuf en librairies ?

En prenant prétexte de l’un et/ou l’autre de ces pseudo-arguments, on peut choisir de ne rien faire. Pour nous auteurs, il est urgent d’agir, de fixer des règles parce que, dans cette affaire, il est question de notre survie en tant qu’acteurs indispensables de la création et de la diversité éditoriale, qui est l’une des fiertés de notre modèle culturel. Au printemps dernier, la ministre de la Culture a exprimé des réserves quant à l’idée de mettre à contribution les acteurs de la revente des livres d’occasion. Nous espérons que, forts du soutien d’une majorité d’élus, nous la convaincrons du bien-fondé d’une « contribution » des plus gros acteurs de ce marché au financement de la création, et de ses vertus redistributives pour compenser le préjudice économique que nous, auteurs de livres, subissons et risquons de subir de plus en plus violemment, ainsi que nos éditeurs.

Christophe HARDY, président de la SGDL




jeudi 26 septembre 2024

Le nom de l’auteur

Tant que tu écris, c’est le texte qui compte ; c’est pourquoi tu l’écris à chaque fois comme si c’était le premier, non seulement ton premier, mais le premier de toute la littérature. Et puis quand le texte est achevé – première illusion – et que tu souhaites qu’il soit lu, ce n’est plus seulement lui qui compte. Le nom de l’auteur commence à compter ; il commence à compter plus que le texte lui-même. Au début tu n’as pas de nom, personne ne te connaît. C’est un handicap à surmonter, parmi ceux qui en ont déjà un, qu’ils se sont faits ou dont ils ont hérité. Et puis tu commences à en avoir un, qu’on attache à chaque texte que tu écris même si tu ne le souhaites pas, parce qu’un nom c’est juste un mot, et qu’un mot c’est pratique : ça suffit comme argument de vente. Combien de textes as-tu lus que tu n’as pas aimés, alors qu’ils portaient le même nom d’auteur qu’un autre que tu avais aimé ? Et tu te trimballes avec ton nom, tantôt comme une clé qui t’ouvre des portes, tantôt comme un boulet qui te retient d’en atteindre une. C’est sûrement pour ça que Dieu n’aime pas qu’on prononce le sien.



dimanche 8 mars 2020

Écrire et publier ou pas (24) (été / automne 2004)


Les refus de Corti et de Verdier m’ont redonné du courage. Je trouverai un éditeur pour Chroniques imaginaires de la mort vive, j’en suis sûr. Je décide de joindre ces refus à mes prochains envois. C’est une drôle d’idée, ça peut avoir l’effet contraire à celui désiré, mais pas forcément. Un éditeur peut aimer un texte et se trouver mal placé pour le publier, son avis peut intéresser quelqu’un d’autre. Et que faire de ces refus ? Si Bobillier s’est donné le mal de m’écrire cette lettre (citée dans l’épisode précédent), ce n’est pas juste pour me prouver qu’il a lu mon texte, c’est pour que j’en fasse quelque chose. Je crois de plus en plus en la solidarité chez les gens qui aiment vraiment la littérature.
Pendant l’été, un nouveau projet prend forme dans mon esprit. A partir de textes jusque-là éparpillés de manière incohérente (ou rassemblés de manière trop peu cohérentes dans Affleurements), je conçois une première version de mes Mémoires des failles. Le titre apparaît pour la première fois. C’est à mes yeux un de mes textes les plus importants, mais je me rends bien compte que ce ne sera pas le plus facile à publier (de fait il ne le sera qu’une bonne dizaine d’années plus tard grâce aux éditions de l’Attente, qui ne savent pas à quel point elles sont bien nommées concernant ce livre).
Dès septembre, je reçois un coup de téléphone de Sabine Wespieser. Elle n’en est pas encore à décider la publication de Chroniques imaginaires de la mort vive, mais elle souhaite me rencontrer pour en parler. Je me rends compte que décider de me publier n’est vraiment pas une décision facile. Car c’est l’auteur entier qui l’intéresse – ou pas. C’est le cas pour la plupart des éditeurs. A propos de Chroniques, elle trouve que la fin manque trop de clarté. A la relecture, elle a raison, indiscutablement. Il y a beaucoup de non-dit dans ce récit, c’est là-dessus qu’il fonctionne, mais je me rends compte que j’en ai abusé à la fin. Je réécris la fin. Un mois a passé. Elle trouve la nouvelle fin meilleure, mais réserve encore sa réponse ; elle attend un texte « plus costaud » (plus long, peut-être ? Chroniques est un livre court). Je lui envoie Par temps clair mais l’espoir est passé. Au même moment, Frédéric Joly prend contact avec moi, pour les éditions Climats. Il lui faut encore convaincre le directeur de la maison (je ne sais pas à ce moment-là qu’elle ne va pas tarder à être absorbée par Flammarion, si je me souviens bien). Le manuscrit est encore en attente chez Melville, une maison qu’Alain Veinstein a fondée avec Léo Scheer. Elle est récente, c’est peut-être une bonne idée.




jeudi 5 mars 2020

Écrire et publier ou pas (23) (printemps 2004)


Je commence peut-être à savoir à qui envoyer mes textes. Le problème, c’est que les éditeurs veulent l’auteur, et le bougre est difficile à cerner. Colette Lambrichs avait aimé Chroniques et demandé à voir un autre texte, Liquide ne l’a pas convaincue (j’avais oublié ça) ; après lecture de Par temps clair et Une affaire de regard, elle finit par renoncer. Bertrand Fillaudeau, des éditions José Corti, m’écrit à la main un refus très encourageant, qui me réchauffe le cœur. Je crois que c’est lui qui me parle, lorsque je passe récupérer le manuscrit (c’est cher, ces trucs) et qu’on discute un peu, de la réticence des éditeurs indépendants à publier un auteur qui a déjà été publié chez un gros ; ils préfèrent faire leurs propres découvertes. Je comprends ça très bien. Ma publication au Seuil est devenue plutôt un obstacle, je ne fais plus envie. Ce n’est pas moi qui devrais faire envie, ce devrait être mes textes ; mais on vend les auteurs avec les textes. C’est un peu la faute du public aussi, les gens aiment (ou n’aiment pas) la personne de l’auteur. Alors que quand il s’agit juste de lire, on devrait s’en foutre. Bref, ça me rend difficile à publier, indépendamment même de ce que j’écris. Gérard Bobillier, pour Verdier, m’envoie le refus le plus étonnant de toute ma collection ; j’en suis presque aussi fier que s’il l’avait pris ; lisez plutôt :

« Paris, mercredi 14 avril 2004

Cher Monsieur,

Nous avons lu avec intérêt Chroniques imaginaires de la mort vive, le chant de cet homme de retour en son village d’enfance, Moustier, que sépare de Vauvert un bois. C’est un lieu minuscule que l’imaginaire de l’enfant rendait infini : les hommes visibles, la Bête invisible et la princesse inaccessible. Le lieu que retrouve l’adulte est tout aussi insaisissable : les morts se succèdent et face à ces morts, le silence de la meute des hommes. Ils ont perdu le pouvoir de dire. Les mots, vidés de leur substance, se murmurent comme des litanies. Le narrateur lui-même ignore ce qui le rend désormais étranger à ces gens et à lui-même, sans nom propre. Il s’interroge sur ce qui meut la langue : « La mort de Marie avait fait taire Vauvert, celle de François lui avait rendu la parole. » L’ennemi commun surgit sous le nom du Malin dans la bouche des femmes ou du loup, selon la nécessité du langage commun.
Derrière le silence, il y a les soldats inconnus sans sépulture et derrière encore, la mort de Dieu, dont la lumière chue nappe indifféremment les objets. La mort du maître, du roi, livre les hommes à la « volonté lubrique et rigolarde de leur membre », en toute impunité.
Et derrière la princesse inaccessible, il y a l’étreinte du corps de Mina aux mains sales, la desservante d’Hécate. Cette étreinte n’abolit pas la différence sociale qui, fixée dans son inaccessible origine, est éternelle. La goutte visqueuse luit du mystère éternel de « l’origine de la vie dans l’ombre », la semence de trop, que l’on essuie. La mort de Mina replace l’homme à la tête de la meute des chiens, à charge de nommer.

Le récit, maintenu par l’imparfait et le plus que parfait dans un temps quasiment immobile, se situe aux limites de l’indicible.
Ses qualités font qu’il devrait sans peine trouver son éditeur.

Bien à vous.

Bobillier »



mercredi 4 mars 2020

Écrire et publier ou pas (22) (automne-hiver 2003-2004)


Je me calme un peu. Pendant cette période, je n’écris pratiquement que Premier roman, commencé le 27 septembre (c’est souvent en septembre que je commence un nouveau livre, l’Education Nationale y est peut-être pour quelque chose) qui change de titre deux fois avant de prendre fin mars 2003 celui qu’il a toujours et que je préfère garder pour moi pour le moment, désolé. Bon, ce n’est pas tout à fait vrai : j’écris toujours Seul à voir (peut-être que j’écrirai toujours Seul à voir). Et en octobre j’écris Face à rien, aussi, mais c’est court. C’est plutôt dans la veine de Non sec et de Monsieur Le Comte ; je pense à les réunir.
Je poursuis aussi mes errements éditoriaux. Par acquit de conscience, je propose Liquide au Seuil ; Bertrand Visage ne me cache pas qu’il est réservé sur ce texte. Pour moi, cela signifie clairement que la rupture avec le Seuil est consommée. Sans doute n’avais-je pas ma place dans le Cadre Rouge – le fait est qu’en tant que lecteur je lis bien plus souvent la collection Fiction et Cie. Malgré son avis, je reste convaincu que Liquide est ce que j’ai fait de mieux ; c’est au-dessus d’Une affaire de regard et de Par temps clair, qu’il a aimés. Avec le recul, je le pense toujours. Je n’ai eu que de très beaux retours sur ce texte lors de sa publication, et nombreux, mais même sans ça, je le sais. Je commence à me rendre compte un peu de ce que ça vaut – je commence à ne plus voir mes textes comme MES textes (sans doute aussi pour mieux encaisser les refus). J’envoie Liquide chez Minuit, qui me répond par l’habituelle lettre-type ; y a-t-il quelqu’un là-bas pour ouvrir les manuscrits envoyés sans recommandation par la Poste ? Aujourd’hui peut-être (ça a dû être ma dernière tentative), à l’époque j’en doute. Un manuscrit de Chroniques imaginaires de la mort vive a été égaré chez Verdier, Gérard Bobillier me propose de le lui renvoyer. Je l’envoie aussi chez José Corti. En avril, Colette Lambrichs, pour les éditions de la Différence, me dit avoir aimé Chroniques ; elle aimerait que je lui envoie un autre manuscrit.



mardi 3 mars 2020

Écrire et publier ou pas (21) (fin 2002)


Je ne sais plus quand j’ai proposé Chroniques imaginaires de la mort vive au Seuil mais ça devait être avant la fin de l’année 2002. Ce dont je me souviens, c’est de l’air catastrophé de Bertrand Visage. Eh bien quoi, c’est si mauvais ? Je ne dois pas l’avoir demandé dans ces termes, mais au fond c’était ça. Et sa réponse, je ne me la rappelle plus textuellement mais quand même. Non, pas du tout (il y avait même des compliments, je ne sais plus lesquels), mais on ne me reconnaissait pas. « Vous allez perdre vos lecteurs. » De ça, je suis à peu près sûr. De fait, j’ai perdu mes lecteurs ; le texte a été refusé dès le premier comité de lecture, cette fois. Chroniques, c’est quand même le seul de mes livres qui m’ait valu une double page dans le Matricule des Anges, auquel je m’étais abonné depuis quelque temps (merci Rémy si tu passes par là de me l’avoir fait découvrir) après l’avoir d’abord acheté chez Carrefour (sic). A la décharge du Seuil et de Bertrand Visage, c’était mon premier grand écart, et il était assez spectaculaire (Lise Beninca le souligne aussi dans le Matricule). Et surtout : je ne savais pas encore moi-même à quel point c’était moi, ce grand écart. Je n’avais pas fini de me découvrir. C’était difficile de dire ce qui reliait en profondeur un roman réaliste et drolatique comme Une affaire de regard avec un cauchemar atemporel comme Chroniques. L’éditeur a besoin de dire la cohérence, il faut qu’il la voie. Je n’avais pas su la montrer.



lundi 2 mars 2020

Écrire et publier ou pas (20) (avril à septembre 2003)


C’est quand même pratique, ce vieux Carnet vert. Si vous avez peur d’oublier comment ça s’est passé pour vous, je vous conseille de le noter dans un vieux carnet vert.
Le 11 avril 2003, je note le début d’un roman intitulé les Attardés, que j’envisage d’écrire sous pseudo. Je m’y inspire de mes débuts dans l’Education nationale, dans des zones très sensibles. Ça racole un peu, ça m’amuse sur le moment ; j’ai dû en écrire une dizaine de pages et puis ça ne m’a plus amusé. Ça pouvait marcher mais ça n’avait pas de sens pour moi. Je note aussi l’idée d’un roman éventuellement intitulé Premier roman « alternant des passages de mon premier projet » (il s’agit du roman de 1975 que j’évoque dans les épisodes 1 et 2 du présent feuilleton) « (…) et des souvenirs de mon année de 6e, dernière année de l’enfance. » Celui-là est écrit, avec un autre titre ; il attend son heure. Il est patient.
Pendant ce temps, je collectionne les refus. Je fais des bêtises : j’envoie même Affleurements, un recueil qui ne tient pas vraiment ensemble, d’ailleurs c’est ce qu’on me répond à juste titre, et Non sec, qui n’est pas abouti – le refus du Dilettante est quand même plutôt sympa.
Il faut dire que je n’y réfléchis pas beaucoup. Publier n’est pas si important. Le plus clair de mon temps, je le passe à écrire de front Liquide, Monsieur le Comte au pied de la lettre et Seul à voir. Ça paraît déraisonnable mais avec le recul j’y vois un véritable équilibre. Ces trois textes représentent vraiment des facettes complémentaires de ce qui me parle en littérature : l’introspection hyperréaliste, le premier rôle dévolu au langage, l’attention à l’imaginaire le moins contrôlé possible ; ce genre de choses, c’est mal dit mais ici je ne prends pas le temps de bien dire. Liquide, sous sa première forme (qui n’est pas tellement éloignée de celle publiée chez Quidam), est fini à la mi-juin ; Monsieur Le Comte au pied de la lettre (la majuscule du « Le » apparaît enfin), à la mi-septembre.


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samedi 29 février 2020

Écrire et publier ou pas (19) (fin 2002 début 2003)


L’attente de la réponse de POL est trop longue (je ne sais pas encore que les éditeurs ont des pratiques différentes) ; au bout de neuf mois, je lui envoie aussi Chroniques imaginaires de la mort vive. C’est une maladresse, je ne m’en rendrai compte qu’a posteriori. Chroniques est trop loin des goûts qui apparaissent quand on connaît un peu le catalogue POL (mais à l’époque je ne le connais pour ainsi dire pas) pour séduire d’emblée l’éditeur. Par temps clair avait peut-être encore ses chances, je ne sais pas ; s’il les avait, il les perd. Le refus vaut pour les deux manuscrits ; il est aimable, argumenté ; l’éditeur reste trop extérieur au texte, il ne saurait bien se l’approprier, il n’y a rien d’autre à dire. Je l’adresse – autre bourde – à Christian Bourgois, qui me transmet avec beaucoup d’honnêteté le rapport qu’en a fait l’un des lecteurs de la maison. Il n’a pas été intéressé du tout. Je ne me rappelle plus vraiment les arguments, je me souviens juste que je les trouve parfaitement recevables. Ça me fait penser à l’effet que produisaient mes copies sur les professeurs, depuis le collège jusqu’à l’université : tantôt un enthousiasme affirmé, tantôt un ennui dubitatif. Clairement, ce que j’écris n’est pas fait pour plaire à tout le monde. Il faut que je trouve à qui ça plaît. Ça n’est pas évident. C’est presque une enquête. Comme j’ai un peu mal à Par temps clair, à force de refus, je pense de plus en plus à essayer de publier plutôt Chroniques imaginaires de la mort vive.



jeudi 27 février 2020

Écrire et publier ou pas (18) (septembre 2002 – mars 2003)


Entre le 15 septembre 2002 et le 18 mars 2003, aucune note dans le vieux Carnet vert. C’est tout à fait inhabituel. Je recopie la note du 15 septembre.


« Dimanche 15 septembre 2002

Ce qui relie tous mes textes : une variation sur le thème (ou la forme) de la personne, et de la finitude.
Débuts possibles de Centrifuge (le 7 septembre) et de Liquide (le 10). »


Par temps clair est inspiré par la théorie de l’évolution, et plus largement par la biologie. J’ai besoin de passer à la physique – même si j’y suis beaucoup plus ignorant. Centrifuge n’ira pas plus loin. Liquide deviendra Liquide. Je me souvenais que tout avait été resserré dans le temps (je parle de l’écriture), entre 2001 et 2003. Mais à ce point, quand même pas. Et si je recopie la note du 18 mars, c’est pire. (Bien sûr que je la recopie, la facilité a sa place ici. Et puis ça dit clairement à quoi je passe mon temps.)


« Mardi 18 mars 2003

Ma recherche autour de la personne m’amène à la supprimer : Liquide est ce roman à la personne zéro, qui n’en reste pas moins au point de vue interne de ce personnage sans personne. Il me faut justifier cette absence de personne grammaticale : elle ne peut tenir qu’à l’inconsistance de l’être, à son état liquide, enclin à prendre la forme du récipient dans lequel il se coule. L’inconsistance, ou l’inconséquence – presque la non-existence ; n’est-ce pas ce qui nous définit le mieux ?
Monsieur le Comte au pied de la lettre a été entamé le 14 novembre, Seul à voir le 21 décembre. »


Je commence enfin à savoir ce que je fais quand j’écris, à relire ce que je dis de Liquide.
Liquide paraîtra en 2009, trois ans après Par temps clair, un an avant Monsieur Le Comte au pied de la lettre (la majuscule à Le n’était pas encore décidée, visiblement). Seul à voir paraîtra, j’espère. Tout ce temps.
Tout ce temps. Entre le 1er janvier et le 31 décembre 2002, j’ai fini Par temps clair, j’ai écrit Chroniques imaginaires de la mort vive, j’ai écrit quelques passages de Mémoires des failles (dont je n’ai pas encore le titre), j’ai commencé Liquide, j’ai commencé Monsieur Le Comte au pied de la lettre – ces cinq-là sont aujourd’hui publiés. J’ai écrit aussi Non sec – là il n’est plus question de publication mais c’était bien aussi de l’écrire, je lui dois sans aucun doute Monsieur Le Comte – et j’ai commencé Seul à voir, auquel je crois toujours.
Voilà ce que ça m’a fait, que le Seuil publie Une Affaire de regard. Et qu’il refuse Par temps clair. Publier, ne pas publier : deux moteurs. Écrire restera ma seule réaction.



mardi 25 février 2020

Écrire et publier ou pas (17) (printemps-été 2002)


Qu’est-ce que ça fait à mon écriture ? Car être publié, et ne plus l’être, ça n’est pas anodin comme ça devrait l’être. Pourquoi écris-je ce récit étrange, Chroniques imaginaires de la mort vive ? Une histoire de mort et de mystère, un récit d’atmosphère, dans une langue loin, très loin d’Une affaire de regard, et sans humour aussi, pas une once, délibérément ? J’ai été catalogué : écriture blanche (comme le sont les auteurs des éditions de Minuit), humour à froid… L’étiquette me gratte avant même la déconvenue de Par temps clair, encore plus après peut-être ; plus ou moins consciemment je fais tout pour l’arracher. L’humour n’est pas obligatoire. Rien n’est obligatoire. Il y a toujours un autre chemin. Bien sûr j’aime faire rire mais l’humour chez moi n’est que consécutif à autre chose, et j’aime faire rire comme faire pleurer, ou intriguer, ou faire peur, ou exciter, simplement parce que je le fais avec des mots, c’est fou ce qu’on fait avec des mots quand même. J’écris, comme s’il n’y avait que ça. Le 12 juillet, Chroniques est terminé. Quoi faire ? Ce n’est pas la bonne saison pour envoyer un manuscrit. Alors le lendemain ou le surlendemain je me lance dans autre chose, toujours autre chose, loin loin de ce que je viens de terminer, comme Chroniques est loin de Par temps clair. Une bouffonnerie azimutée que j’intitule Non sec, titre inspiré d’un post-it que j’ai vu collé sur des manuscrits refusés sans commentaires. Fin août, il est fini aussi. D’accord, ce ne sont pas des textes très longs. Sous sa forme livresque, Chroniques ne dépassera pas 110 pages. Non sec aurait été du même format. J’ai l’impression de faire du vélo en pente. C’est la vitesse qui fait mon équilibre. Si je m’arrête, je ne sais pas ce qui va m’arriver.




lundi 24 février 2020

Écrire et publier ou pas (16) (printemps 2002)


Bertrand Visage est déçu aussi. Pour lui, Par temps clair mérite la publication. Il m’engage à le proposer ailleurs. Mais comment fait-on pour être publié ? Je n’en ai aucune idée : je n’ai jamais eu à me donner du mal pour chercher un éditeur et je ne connais personne dans le milieu. Il faut préciser que pour Une affaire de regard je n’ai pas fait la moindre apparition, même pas en librairie. Je n’y connais toujours rien, guère plus qu’un an avant, quand le Seuil avait accepté mon manuscrit. Je demande son avis à Bertrand Visage. Il me conseille de proposer mon texte à Paul Otchakovsky-Laurens (POL) et à Jean-Marie Laclavetine, chez Gallimard. Je l’envoie aussi à Irène Lindon, chez Minuit. Ailleurs ? J’avoue que je me souviens plus, je n’ai pas noté tout ça, ça ne m’intéresse pas vraiment. Si, je me souviens juste que je l’ai aussi envoyé chez Verticales, qui à l’époque appartient au Seuil. Je ne crois pas l’avoir envoyé à l’Olivier. Bref.
Pendant ce temps je continue à écrire Chroniques imaginaires de la mort vive. Je me rappelle que l’ambition première (mais alors toute première, hein, elle n’a pas fait long feu), c’était d’écrire un récit pour la jeunesse. Je voulais du sang, aussi. C’était l’humeur du moment. J’écris aussi de plus en plus de fictions oniriques. J’appelle ça Affleurements, depuis 1999, si j’en crois le carnet vert.
La lettre-type des éditions de Minuit ne se fait pas attendre. Jamais cette maison ne m’a répondu autrement que par une lettre-type (je ferai encore une tentative par la suite). Je reçois aussi un autre refus de Gallimard, mais argumenté celui-là, et signé par Laclavetine. J’en retiens surtout que Par temps clair lui paraît « inspiré » d’Un homme qui dort, de Perec, que je n’ai pas lu (que je n’ai toujours pas lu, d’ailleurs ; on a plusieurs fois rapproché certains de mes livres de ceux de Perec, c’est peut-être pour ça que je ne le lis pas pour le moment). Cela dit, à part l’emploi de la deuxième personne, qui n’est plus vraiment une nouveauté au vingt-et-unième siècle (d’ailleurs j’écris aussi Chroniques à la deuxième personne), je ne suis pas certain qu’il y ait une vraie parenté. Pas de nouvelles de POL. J’ose un appel, on me répond qu’il l’a lu une première fois, qu’il le garde sous le coude.



dimanche 23 février 2020

Écrire et publier ou pas (15) (mars 2002)


Par temps clair est plus abouti qu’Une affaire de regard, c’est aussi l’avis de Bertrand Visage. Il précise même que, s’il avait su que j’étais capable de ça, il m’aurait probablement demandé des retouches à Une affaire de regard. Je me rends bien compte a posteriori d’une des difficultés du métier d’éditeur dont on ne parle pas tellement. Un auteur, qui n’a pas encore publié, on le découvre par un texte ; et on s’en fait une idée à partir de ce seul texte. C’est forcément très réducteur. Par temps clair est plus abouti, mais il est aussi plus « autarcique ». Ce n’est pas un point positif, même si je ne peux m’empêcher de penser à l’idéal flaubertien d’un « livre sans attache extérieure qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air » (j’ai beaucoup pensé à Flaubert en écrivant Une affaire de regard). La suite le confirmera. Alors que d’habitude au Seuil il suffit d’un comité de lecture pour accepter ou refuser un manuscrit, Par temps clair en nécessitera trois. Bertrand Visage veut le faire passer, mais pas contre l’avis du comité de lecture. La première impression étant plutôt réservée, il sollicite Olivier Cohen, dont l’avis aussi est positif ; on est près de la publication mais il y a encore une hésitation ; un troisième comité devrait entériner la publication. Claude Cherki, qui est alors le PDG du Seuil et qui d’habitude ne lit aucun manuscrit veut savoir de quoi il retourne ; à l’issue du troisième comité de lecture ce sera non. Deux ans plus tard il donnera sa démission avec un procès sur le dos après avoir participé dans des conditions discutables à la vente du Seuil à la Martinière ; ça me fera une belle jambe.


Nuage, Ciel, Ciel Nuageux, Couvert, Gris, Dépression

samedi 22 février 2020

Écrire et publier ou pas (14) (janvier-février 2002)


La publication, ça te change un peu. Tu veux y revenir. Édition = addiction. Heureusement, enfin, peut-être pas, celle de l’écriture est encore bien plus forte ; ça fait déjà plus de vingt-cinq ans que j’écris tous les jours. Et Par temps clair, c’est tous les jours. Je ne laisse plus traîner comme je le faisais avant. Et comme je ne veux pas avoir à tout retaper à l’ordinateur à la fin, j’écris encore à la main mais je recopie aussitôt à l’ordinateur, avant de me coucher. Je n’ose pas encore écrire directement – j’y viendrai très vite. Je note le début et la fin de chaque passage sur le Carnet vert, pour plus tard (pour aujourd’hui, par exemple). J’ai aussi un fichier à idées, sur l’ordinateur. Il y a des parentés avec Une affaire de regard, notamment l’inflation de la pensée, qui va plus loin encore. En revanche le personnage est un quadragénaire. Je me souviens que dans mon esprit, un quadragénaire, c’est un type nettement plus vieux que moi. La durée de l’histoire aussi est resserrée : neuf mois pour Une affaire de regard, une semaine seulement pour Par temps clair. Surtout, le passage à la deuxième personne : c’est l’histoire d’un homme qui ne se reconnaît pas, et qui s’entend se parler. Je conjugue à l’envers : troisième personne pour Une affaire de regard, deuxième pour Par temps clair et… regarde là, cette note dans mon Carnet vert, à la date du 13 janvier 2002 : « Pour Liquide, qui serait écrit à la personne zéro... » Liquide, déjà ! Alors que Par temps clair n’est même pas terminé.
Mais il l’est presque : le 31 janvier, il est en lecture au Seuil. A ce moment-là, j’ai la conviction, acquise au fil de l’écriture, que c’est ce que j’ai fait de mieux. Le 17 février, alors que je n’ai pas encore la réponse pour Par temps clair, je commence, directement à l’ordinateur, non, pas Liquide : Souvenirs imaginaires de la mort vive qui, quatre jours plus tard, devient Chroniques imaginaires de la mort vive.


vendredi 21 février 2020

Écrire et publier ou pas (13) (août à décembre 2001)


Je regarde un peu dans mon vieux Carnet vert pour me souvenir. En réalité, pendant toute cette rentrée de la sortie d’Une affaire de regard, je ne mollis pas. J’écris comme jamais, plus que je ne l’ai jamais fait jusque-là – ce qui n’est pas peu dire. J’écris Par temps clair, surtout ; j’écris aussi des textes brefs qui viendront nourrir Mémoires des failles. Mais avant ça, avant la sortie d’Une affaire de regard, je finis le 13 août 2001 la version remaniée de Croissance. J’ai définitivement assumé son caractère autoréférentiel en m’en faisant l’éditeur, au sens qu’on donnait à ce terme à l’époque classique. C’est devenu plus clairement encore le livre en train de s’écrire que je voulais, on y voit le roman, sur les dix ans de son écriture, en train de faire d’un jeune garçon de treize ans son auteur, un auteur, en même temps qu’il se fait lui-même, le livre, et son auteur qui n’est rien d’autre que l’œuvre de son œuvre ; voilà, c’est ça que je voulais. Je le tiens. En octobre, les articles sur Une affaire de regard ont déjà commencé à s’espacer ; je fais lire Croissance à Bertrand Visage. Je ne me le dis pas aussi clairement mais en réalité, c’est pour ça que j’ai écrit Une affaire de regard, pour qu’il soit publié et pour pouvoir publier Croissance. Et pour pouvoir publier ce que je veux ensuite. Il me dit que c’est très intéressant, il a sans doute d’autres mots, peut-être même plus élogieux mais je ne me souviens plus bien ; c’est très intéressant mais à titre personnel seulement, selon lui c’est strictement impubliable. Il me déconseille même de le proposer ailleurs. Encore maintenant, je suis incapable de dire si cela a un rapport avec la clause de préférence qui me lie au Seuil pour mes livres suivants. Mais je le crois, il est éditeur. A posteriori – on ne peut pas rester toujours strictement chronologique –, a posteriori je me rends bien compte à quel point ce texte, dans le contexte éditorial actuel, est difficile à publier. Est-ce à dire qu’il est « impubliable » ? C’est la raison pour laquelle ce devrait être les maisons les plus solides, financièrement parlant, qui devraient, de temps en temps, prendre ces risques. Mais ce n’est pour ainsi dire jamais le cas. Alors je me concentre sur Par temps clair. J’y crois, à ce roman. Comment on se retrouve à ne plus être du tout celui qu’on a été. Un truc vraiment darwinien. J’y crois de plus en plus.



jeudi 20 février 2020

Écrire et publier ou pas (12) (fin d’été automne 2001)


Et puis fin août (puisque la rentrée littéraire de septembre commence fin août) le livre paraît. A la rentrée littéraire, il y a une attention particulière portée aux premiers romans. Le Seuil n’en avait qu’un à proposer ; Une affaire de regard sera l’autre. Le premier premier roman de la rentrée, c’est Putain, de Nelly Arcan. Je la vois invitée à l’émission Durand la nuit de Guillaume Durand, ce présentateur qui ponctue ses propos par « N’oublions que nous sommes dans une émission littéraire. » Il est évident que le potentiel commercial d’Une affaire de regard est inférieur, et que son auteur aurait été nettement moins télégénique. Pourtant le roman obtient quand même un accueil favorable de la presse. Une page dans les Inrockuptibles, notamment, qui ignoreront par la suite tout ce que mes éditeurs suivants pourront leur envoyer. Parmi tous les journalistes qui se sont intéressés à mon premier roman, deux seulement continueront à suivre mon travail chez d’autres éditeurs que le Seuil (pourquoi ne pas les nommer ? Alain Nicolas, de l’Humanité, et Isabelle Rüf, du quotidien suisse le Temps). Ça dit quelque chose du travail de la presse. Bien sûr je ne me souviens pas de tous ces articles, mais j’en garde une impression générale qui fait contraste avec ceux que j’ai eus depuis, chez d’autres éditeurs : j’ai du mal à reconnaître mon roman. Un auteur renommé (a-t-il déjà ou aura-t-il bientôt le Goncourt ? je ne sais plus) écrit à son propos un article très élogieux et tout à fait hors sujet, à se demander s’il l’a lu. J’ai l’impression très étrange qu’on me prend pour un auteur branché. Et puis les articles s’espacent, je reçois encore une invitation à devenir membre d’un club littéraire parisien, j’ai vraiment oublié le nom de la dame qui l’organise, il paraît qu’on a le droit d’y fumer ; Nicolas Rey (il a dix ans de moins que moi à l’époque, bien sûr comme c’était il y a vingt ans c’est logique qu’aujourd’hui ce soit moi qui en aie dix de moins que lui) en est la coqueluche ; je crains la contagion, je me garde bien de répondre. L’automne se termine, les dernières feuilles tombent ; un peu hébété je comprends qu’il est temps de passer à autre chose.




mercredi 19 février 2020

Écrire et publier ou pas (11) (printemps été 2001)


Le Seuil m’envoie une photographe à domicile. Les photos pourront servir pour la presse, et pour la quatrième de couverture. Elles serviront aussi pour le bandeau. J’emploie le pluriel parce que je crois qu’il y en a deux qui ont servi, alors qu’on y a passé tout une après-midi. Dans le parc de Rambouillet, notamment. On a beau être au mois de mai, il fait un froid de canard. Non mais il neige, carrément ! Est-ce pour ça que je ressemble tellement à Gérard Jugnot ?
Ça y est, le livre est imprimé. Ça doit faire quelque chose, d’avoir son livre imprimé entre les mains. Je ne m’en souviens pas. Je crois que ça m’a juste fait m’étonner de ne pas ressentir grand-chose. C’est juste un objet, il n’est même pas encore en librairie.
Je suis convié à venir dédicacer les exemplaires envoyés en service de presse. Les SP, quoi. Ça ne se passe pas au 27 rue Jacob mais dans un autre immeuble un peu plus loin, dans une pièce au sous-sol. Les auteurs de la rentrée littéraire, ceux qui sont dans la région en tout cas, ont devant eux des piles énormes à dédicacer. J’ai la mienne. On doit être six ou sept, sur onze. Je me souviens d’une femme venue avec son lézard sur l’épaule, un gros lézard exotique. J’ai la liste des noms des dédicataires. Pour la plupart, je ne les connais pas. C’est un peu étrange, de dédicacer des bouquins à des gens qu’on ne connaît pas, qui ne sont pas là, et qui pour la plupart n’ouvriront même pas le livre. Mais ça se fait. C’est bizarre aussi de dédicacer un bouquin à Bernard Pivot. C’est encore plus bizarre d’en dédicacer à Alain Robbe-Grillet. Bien sûr à cette époque il est toujours vivant, mais si je lui en dédicaçais un maintenant, je ne pense pas que ça me paraîtrait plus bizarre. Je mets la même chose à tout le monde. C’est Bertrand Visage qui me dit quoi mettre, et où l’écrire ; je ne sais pas dédicacer. J’abats la besogne, je finis le premier.
En juin, je crois que c’est en juin, il y a un cocktail organisé sur une péniche ; quelque part vers Bercy. On y va en taxi, depuis le Seuil, avec Bertrand Visage et Régine Detambel, dont le roman paraît aussi à la rentrée. Des libraires importants ont été invités, venus de toute la France. De tous les noms de personnes qu’on me présente, je n’en retiens aucun. Je ne sais pas trop ce que je fais là, sauf qu’à un moment chaque auteur est amené à parler de son livre. Mais comment fait-on pour parler de son livre à des gens qui ne l’ont pas lu ? Quand les gens l’ont lu, c’est facile. C’est même agréable, même s’ils ne l’ont pas aimé. Mais quand ils ne l’ont pas lu, et qu’il faut leur donner l’envie de le vendre ? Face à eux, je réponds aux questions de mon éditeur d’une voix monocorde que je ne reconnais pas, qui n’est pas la mienne lorsque je parle en public, encore maintenant. C’est idiot, mais la timidité de l’auteur est un handicap. C’est idiot parce que c’est le livre, qu’il faut vendre, pas l’auteur. Oui mais non. On vend les deux. C’est comme ça. Le repas est bon, la promenade est belle. Je m’échappe un moment dans les jardins de Bercy.
L’été, il ne se passe rien. J’ai acheté un téléphone portable, quand même. (J’ai oublié de dire que le fichier de texte pour mon roman, je l’ai envoyé sur disquette !) A Concarneau, je reçois un appel de « mon » attachée de presse. Pour une enquête du Figaro, il faudrait que je nomme deux ou trois de mes auteurs contemporains préférés. Voilà ce que c’est de ne plus lire depuis presque dix ans. Heureusement Julien Gracq n’est pas mort. Et je cite Edmond Baudouin, aussi. Bien sûr c’est un auteur de BD, et alors ? Il est vraiment vivant.



lundi 17 février 2020

Écrire et publier ou pas (10) (printemps 2001)


Savoir qu’on va être publié, ça fait quelque chose. Ça fait écrire, notamment. Ou écrire autrement. Je consulte le Carnet vert. Le 3 avril, Hors est donc accepté par les éditions du Seuil. Le 14, je projette d’arrêter l’écriture de Se voir se voir, qui rétrospectivement n’avait de sens que hors de toute publication, et d’arrêter aussi Par temps clair, de n’en garder que le titre pour un roman à la deuxième personne, dont l’idée survient semble-t-il d’un coup, sur la « verbalisation de la pensée ». Le 30 avril, j’en écris les premières lignes : « Tu es mort. » (C’est un message de jeu vidéo, déjà. Un message de partie perdue.) Le même jour, j’ai l’idée d’intégrer Croissance au sein du récit de sa relecture, des années plus tard. Je doute du résultat. Je m’y lance quand même.
Tiens, je vois que j’ai eu aussi un projet de remaniement de Se voir se voir, dans les jours qui ont suivi. J’avais complètement oublié. Je ne comprends même plus vraiment de quoi il s’agit, je n’ai pas envie de faire l’effort.
Et toujours des récits brefs et oniriques qui viendront nourrir Mémoires des failles.
Être publié, ça fait lire aussi. La même voix extérieure qui m’a poussé à la publication me fait remarquer que maintenant que je vais être publié, ce serait bien que je me remette à lire, notamment mes contemporains. C’est vrai que c’est un peu gonflé de prétendre être publié sans lire ses contemporains. Un jour, à Chartres, je vais à la librairie. Je regarde. Tous les livres présentés me tombent des mains avant d’être ouverts, ou presque. Et puis, dans les rayons, peu visible, je tombe sur les Absences du Capitaine Cook, d’Eric Chevillard. Je lis la première page. Je n’en reviens pas. C’est donc encore possible. (Je ne m’étale pas davantage, j’ai déjà raconté ça ailleurs.) Voilà, c’est comme ça que je me remets à lire. Très loin de ce que fait Chevillard, je ne tarderai pas à lire Hubert Mingarelli, dont une photo orne le mur du bureau de Bertrand Visage, au 27 rue Jacob. C’est bon aussi de lire un auteur aussi différent de soi. (En 2020, il vient de mourir. N’oubliez pas ses livres.)
La publication de Hors, devenu Une affaire de regard, est prévue pour la rentrée littéraire de septembre 2001. Je suis convié par mon éditeur à en parler devant les représentants chargés de la diffusion. Certains l’ont déjà lu. Apparemment j’ai su capter l’air du temps. Je me demande bien comment j’ai fait, il me semble pourtant que je ne vis pas du tout dans le temps. Certains aussi s’étonnent, avec insistance, que le roman n’ait pas été publié chez Minuit (le Seuil Diffusion diffuse aussi Minuit, les représentants connaissent parfaitement le catalogue). C’est vrai, pourquoi ? Comment se fait-il ? J’écoute mon éditeur parler du livre. C’est la même personne qui a parlé du même livre devant moi dans son bureau, mais les mots ne sont pas les mêmes. Il insiste beaucoup sur le sexe et sur l’humour, j’ai l’impression qu’il ne reste plus que ça. C’est vrai qu’il y a des scènes de sexe et qu’elles sont drôles, mais quand même. Je commence à deviner qu’éditer, c’est peut-être sélectionner un texte sur ses qualités essentielles, puis le vendre pour ce qui attirera a priori le lecteur. Bien sûr que c’est ça.



lundi 10 février 2020

Écrire et publier ou pas (6) (1986-1991)

Je me souviens d’un grand vide. Le roman, qui est devenu le livre qui m’a fait, qui ne s’intitule pas Croissance pour rien, est terminé. Très vite je ne croirai pas sa publication possible. Ma pièce a été jouée. Mes études ont pâti du peu de temps que je leur ai consacré.
Je consulte le vieux carnet vert pour vérifier si je ne me suis pas trompé dans la chronologie. Si, un peu : le 7 juin 1986, je suis encore en plein milieu de l’adaptation du Vieux Marin de Coleridge : 232 alexandrins (sur les 600). Je projette d’écrire un roman intitulé Par temps clair. Ces trois mots sont les derniers de Croissance. J’ai envie d’écrire une pièce de théâtre où l’on verrait un homme en train d’essayer de s’étrangler lui-même. Ça reste une envie. J’écris une autre pièce de théâtre, elle ne vaut pas la première (dont la valeur aussi m’apparaît aujourd’hui bien relative) ; on ne la jouera pas. J’écris des proses brèves. Quelques-unes seront reprises dans Mémoires des failles. Je continue mes sonnets. Ils progressent. Je finis par me lancer dans l’écriture de Par temps clair. Plus le temps passe, moins je l’écris. Là, j’en ai quelques passages sous les yeux, pas la peine de montrer ça. Je finirai par arrêter ce roman au bout d’une quarantaine de pages ; celui qui porte ce titre dans ma bibliographie n’a presque rien à voir. Je crois qu’il reste une phrase de la première version, mais je ne me rappelle plus laquelle.
Je ne tiens pas la longueur. Ou je ne la tiens plus. Les formes brèves sont quand même plus abouties.
Koubla Khan, c’est en 1989 seulement que je l’adapte en alexandrins. C’est pour ça que c’est meilleur. Et toujours des sonnets. En 1991 je les arrête. Je voulais faire quelque chose de cette année palindrome, mais en fait rien. Et puis peu à peu (mais je ne m’en rends pas compte tout de suite), j’arrête de lire. C’est difficile de dire quand exactement.

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samedi 8 février 2020

Écrire et publier ou pas (5) (1983-1986)


Il se trouve qu’à cette époque je fais des études d’anglais et qu’à cette occasion je découvre la poésie de Coleridge ; ça fera un Sam de plus à mon Panthéon personnel. Je me lance aussitôt dans une adaptation du Vieux Marin en alexandrins. Six-cents, quand même. Quelques-uns sont encore lisibles. En fait depuis quelque temps, et même de plus en plus souvent, à force, il m’arrive d’écrire des textes qui restent lisibles. (Encore faut-il, pour avoir la possibilité de s’en rendre compte, avoir le courage de ne rien jeter, et de relire de temps en temps les pires niaiseries. Savoir d’où on vient.) Mais alors que c’est éparpillé ! Ça part vraiment dans tous les sens. A côté de proses plutôt d’avant-garde, j’écris toujours mes sonnets, je tente une première fois de monter ma pièce de théâtre, une fois mon Vieux Marin achevé j’enchaîne avec une adaptation de Koubla Khan (et, tiens, c’est de mieux en mieux) et surtout je continue toujours mon vieux roman, devenu pour le coup complètement expérimental, auquel je mettrai un point que je croirai final au début de l’année 1986, soit dix ans après l’avoir commencé.
Cet éparpillement, je n’en ai pas vraiment conscience, à l’époque. Je ne cherche pas à savoir s’il a un sens. Je ne sais pas à quelle profondeur il est ancré, et je ne me doute pas qu’il deviendra mon principal obstacle éditorial.
A ce propos, j’emprunte la vieille Remington de ma maman, et je tape le roman à la machine. Je dis « le roman » pour ne pas dire le titre. Il lui manque encore quelque chose pour être lisible mais aujourd’hui encore je considère que c’est lui qui m’a fait et que c’est sans doute ce que j’ai écrit de plus important. Mais il lui manque incontestablement quelque chose pour être lisible. Des quatre ou cinq gros éditeurs auxquels je l’envoie (par la poste évidemment, à l’adresse recopiée à l’intérieur d’un bouquin), seul Grasset, tiens donc, parle de « curieux manuscrit ». Le reste, des lettres-types. Je n’enverrai plus rien avant longtemps. De toute façon je n’ai jamais cru que c’était possible, d’être publié. Des amis me sollicitent pour monter ma pièce de théâtre. On s’y met. En juin 1986, nous jouons sur des planches modestes, mais parisiennes quand même.


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