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samedi 24 octobre 2009

Beckett, Federman (et moi) sans les femmes

LE WHISKEY ET LA BANANE DE SAM
 
une méditation po-épique
 
de Federman (toujours avec nous) :
 
Ah les femmes !
qu’est-ce qu’on ferait sans elles… ?
se disait Sam un soir
quand le boulot ne marchait pas
et que sa femme lui avait dit :
Sam arrête de nous emmerder
avec ton writer’s block
débloque y en a marre !
et va nous écrire
un petit truc chouette
tu sais genre illisible
comme tu sais si bien faire !
 
Alors quand sa femme
est sortie de son bureau
pour aller faire ce qu’elle fait
quand Sam bosse ou prétend bosser…
 
Ce que la gentille femme
de Sam fait ou ne fait pas
quand Sam bosse
ça on le saura jamais,
c’est ses oignons à elle…
 
Sam a fait un petit hochement de tête
et a même ébauché un sourire
ce qui pour lui est déjà un gros effort
et il s’est dit à lui-même à voix basse
en hochant la tête encore une fois
 
Qu’est-ce qu’on ferait sans les femmes… ?
Puis il a pris un morceau de papelard
il a taillé son crayon préféré
et il a écrit en toutes petites lettres illisibles :
que ferions nous sans les femmes
comme ça sans ponctuation
 
Il hésita un moment et puis
il mit le - qui manquait
entre ferions et nous
ensuite les trois petits… à la fin
et après le point d’ ?
 
Comme ça
 
que ferions-nous sans les femmes… ?
Comme ça
 
Épuisé de cet effort de création,
Sam posa la tête sur le papier
et s’endormit doucement
lentement… calmement
mais non pas avant d’avoir
sorti du tiroir de son bureau
une bouteille de Irish whiskey
et de s’en être tapé trois bons
glou-glou-glou au goulot
avant de glisser lentement
dans le grand trou du sommeil…
 
Quand il s’est réveillé
d’un seul coup
comme si effrayé
par un cauchemar
il était minuit
et tout était noir
autour de lui…
 
Pendant quelques moments
il fixa le noir de ses yeux vaseux
avant d’allumer pour pouvoir
rire la suite de cette phrase…
...... cette phrase en suspens…
qu’il fallait maintenant finir
en la rendant symétrique
avec une réponse…
 
Cette phrase qui dira tout
en semblant ne rien dire
tout en se moquant
avec une nuance ironique
de sa propre présomption…
 
Donc quand Sam releva la tête
et trouva sous ses veux vaseux
les mots qu’il avait écrits
avant de s’endormir :
que ferions-nous sans les femmes… ?
 
exactement comme ça
 
Il se jeta sur son crayon,
qui était toujours sur le papier
et il laissa ses doigts écrire
le reste de la phrase
la réponse quoi
de la même écriture illisible :
nous explorerions d’autres plis !
 
Mais cette fois-ci
il ne mit pas trois
petits… à la fin
il mit un point d’ !
 
(…)
 
Ça ne s’arrête pas là. La suite est dans Coups de pompes, publiés par Le Mot et le Reste en 2007.
 
Le 22 décembre 1989, une femme a pensé à me passer un coup de fil. Le 6 octobre dernier, une autre a pensé à m’envoyer un petit mail. Et sans une autre, la seule, je n’aurais jamais eu la chance (ou plutôt le cran) d’être lu.

vendredi 31 juillet 2009

le ciel est presque pur

Lundi - Ma voisine se mange le pouce en lisant, j’aperçois un peignoir suspendu. Est-ce la guerre ou autre chose tout est vide et plat, derrière ces façades il n’y a plus de ville. Seule la lampe qui invite à lire s’allume sur notre passage. Jeux de quilles, jeux de billes, la ville tombe à terre ; une lampe encore à Lariboisière et la fiction des affiches.
Mardi - Des blocs de quoi dans le canal, des ardoises qu’on écha­faude, du papier plastique aux fenêtres et un toit provincial enfin. Le tût d’un train, une odeur d’alcool dans le dos, les cadres se réunissent et les patients observent. Le ciel illimité, la fin.
Mercredi - Décidément, de Colonel Fabien à Jaurès on n’a pres­que le temps de rien voir. Le soleil dore la rotonde, la rue de Tanger sommeille, la Chapelle avance en désolation. Mon voisin lit France Soir/Stalingrad/crackland. Le ciel est presque pur. Le nouveau propriétaire de ma fenêtre aimée a fleuri son balcon, sa fenêtre, l’immeuble entier. Nous descendons.
Mercredi bis - le petit a trouvé hier une cuiller trouée au bout du balcon. Est-elle tombée du ciel ou quelqu’un à la forte poigne l’a-­t-il lancée là, au deuxième étage tout de même, et comment a-t-il fait ? Si mon livre parlait de la ville, en le secouant on y trouverait des portières grandes ouvertes, des autoradios faisant frémir les murs. Des feuilles rousses et des rails, d’accord, mais aussi la surdité des corps d’en face, la stupeur. Les trottoirs, les néons, le dos des immeubles luisants oui, mais encore la tête dans les épau­les, plus de pas perdus, ne pas flâner, juste sentir de quel côté va passer la police. Une vieille dame à la voix très douce appelle ici, elle s’est trompée de numéro et s’en excuse. C’est un conte de fées, un personnage de Beatrix Potter. Où est donc la réalité, de quel côté de la vitre ?
 
Anne Savelli, Fenêtres open space, Le Mot et le reste, 2007, p. 37-38.
 
Les vacances, c’est le moment idéal pour imaginer qu’on va au travail, comme tous les jours. C’est aussi le moment idéal pour lire, et quand le livre est dédicacé à votre nom – corvée rituelle que je réclame non sans malice aux auteurs que je rencontre comme on tend la pelle à gâteau à celui dont c’est l’anniversaire, à lui de faire le service –, c’est encore mieux. Anne Savelli, rencontrée lors d’une lecture organisée par ses soins pour clore sa résidence au 104, tient un blog du même nom que ce livre, dont il est le prolongement. 


Commentaires

Merci pour cette découverte.
Commentaire n°1 posté par Loïs le 02/08/2009 à 20h45
Un ciel pur à vous, Loïs.
Commentaire n°2 posté par PhA le 02/08/2009 à 23h24
De l'autre côté du miroir on aurait pensé à Lewis C.
Commentaire n°3 posté par pascale le 03/08/2009 à 09h18

mercredi 27 mai 2009

sur mon lit en herbe

Vlan, je m’étale sur mon lit. Du bras droit, j’attrape mon petit Sac à dos, acquis samedi aux Labyrinthes ; je l’ouvre au hasard et je lis :
« Cuisiner m’exalte.
Je possède une collection de robots mixeurs des années 50
aux formes entièrement arrondies. »
Alors je lis avant, et après.
 
 
SCHREK

 
Les Princesses créent leur propre clarté.
Les Princes les éteignent.
Ils ne marchent pas ensemble mais tuent les dis­tances.
 
Profession : Ogre gros, gras, vert.
Je porte mon humanité devant moi, je m’en défends,­
encombrant l’espace d’une anatomie trop large.
Ma nourriture est verte, je prends des douches de boue.
 
Etant fabriqué, le sang ne coule pas dans mes veines mais sur la neige
ou dans du lait.
Il y a un mélange visqueux à l’origine de tout désir.
J’ai été inventé à des échelles variables
(Hologramme, pain d’épice, image à découper).
 
Quelqu’un doit m’embrasser pour me rendre acceptable.
Une rousse aux yeux marron me conviendrait, ni belle, laide,
mais relevant de l’essence « jeune fille »
Naturellement pigmentée, elle entrerait dans ma vie instantanément.
 
Mon travail consiste à transporter le virus de la ­peur.
Porteur sain, je suis payé pour effrayer les enfants.
En cochon, je ne sens plus ma force.
Parfois, je lance mes dents en caramel dans la salle.
 
Après le spectacle, je rentre chez moi et lave mon ­costume.
Quand je touche du linge mouillé, je redeviens gentil.
Plis des draps me rassure, me rend entièrement ­calme.
 
Cuisiner m’exalte.
Je possède une collection de robots mixeurs des années 50
aux formes entièrement arrondies.
 
J’aime repasser mon déguisement en regardant les informations.
Au début, je cousais moi-même les tête de loup,
m’exerçant
avec un gant trop grand.
 
(Dans mes rêves passent Robin des Bois de liane en liane,
Thierry La Fronde et plusieurs Princes californiens en Harley Davidson sur des autoroutes ensoleillées.)
 
Quand j’étais petit on m’appelait la brebis à cause de mes pulls tricotés
au point mousse.
La brebis est le spécimen le plus absurde de la Création.
Elle ne sait plus l’après-midi ce qu’elle a brouté le matin.
 
Quitte à être un animal, je préfère être méchant en apparence
mais gentil dedans.
 
 
extrait de Shrek, de Véronique Pittolo, éditions de l’Attente, 2003.Sac à dos, une anthologie de poésie contemporaine pour lecteurs en herbe, Le Mot et le reste, 2009. 

 
De Véronique Pittolo, je ne connaissais que le nom.
Je suis aussi un lecteur en herbe.