mardi 11 août 2015

Kafka et Franquin (ou : Gaston et Jules en envoyés du Château)



La lecture du Château a été l’une des plus grandes réjouissances de la fin de mon adolescence, et figurez-vous que la relecture du Château a été l’une des plus grandes réjouissances de mes vacances : très étonnamment la même. Ça m’a fait la même chose pour Molloy en juin, et je n’en finis pas de m’étonner de cette persistance en moi d’un même lecteur. Je l’ai d’ailleurs relu dans le même exemplaire, mon Folio un peu jauni quand même, et sa traduction par Vialatte.

A la même époque, j’avais déjà lu et relisais encore la quasi-intégrale de Gaston Lagaffe ; Franquin était encore de ce monde mais il avait déjà les Idées noires. Mais c’était sans doute un autre lecteur en moi que celui de Kafka, car je ne me souviens pas d’avoir vu venir dans ce passage du Château (pages 92 à 94)



– C’est une autre question, dit le maire, ce n’est pas à moi de la trancher ; je puis cependant vous expliquer comment la méprise a pu se produire. (…) Mizzi, dit-il, s’interrompant soudain, à la femme qui ne cessait de s’agiter incompréhensiblement dans la pièce, regarde donc, s’il te plaît, dans l’armoire, peut-être y trouveras-tu le décret. Ce décret date, dit-il à K. en manière d’explication, des premiers temps de mes fonctions : à ce moment-là je gardais encore tout.

La femme ouvrit immédiatement l’armoire. K. et le maire regardaient. Quand l’armoire s’ouvrit on vit tomber à terre deux grosses liasses de rouleaux liés en cylindre comme des fagots ; c’étaient des pièces officielles ; la femme, effrayée, fit un bond de côté.

– Il pourrait être en bas… En bas ! lança le maire dirigeant l’opération du haut du lit.

Docilement la femme plongea les deux bras dans les papiers, sortant les documents à pleins tabliers pour arriver à ceux d’en bas. Les pièces couvraient déjà la moitié de la chambre.



d’avoir vu venir dans ce passage du Château, disais-je, l’hypotexte probable de cette gastonnerie-ci, retrouvée avec bien de la peine en quasi-ouverture du Gang des gaffeurs, c’est le gag 760 (qui une fois n’est pas coutume fait vraiment suite au liminaire 759) dont je vous colle ici la première demi-planche, cliquez donc dessus pour mieux voir





, tandis que pendant ce temps, quelques dizaines d’années plus tôt, toujours chez le maire du village du Château mais cette fois à la page 107 :



– Vous parlez tout le temps, dit K., de mon engagement au futur ; mais je suis déjà engagé ! Voici la lettre de Klamm.

– La lettre de Klamm, dit le maire, est respectable par la signature de Klamm qui semble bien être authentique, mais par ailleurs… – mais je n’ose pas me prononcer seul là-dessus. Mizzi ! appela-t-il, puis il cria : mais que faites-vous donc ?

Les deux seconds, qui étaient restés en surveillance depuis longtemps, n’ayant probablement pas, non plus que Mizzi d’ailleurs, retrouvé la pièce cherchée, avaient voulu tout remiser dans l’armoire, mais le désordre qui régnait dans cet excès de dossiers ne le leur avait pas permis. C’est alors que leur était venue l’idée qu’ils essayaient maintenant de réaliser.

Ils avaient étendu l’armoire sur le plancher, tassé dedans les papiers en vrac, puis ils s’étaient assis avec Mizzi sur la porte du meuble et cherchaient ainsi à la fermer lentement.



Et si j’ose ainsi gâter le gag du gaffeur à gogo en en annonçant la chute, c’est bien sûr parce que Kafka l’a fait avant moi, et bien avant que Franquin ne dessine ce qui suit (mais cliquez donc, bon sang de bois !) :





Voilà. Kafka à coup sûr n’était pas seul à trouver drôles ses romans les plus inquiétants. Et inversement la représentation de la vie de bureau qui court à travers Gaston Lagaffe, si l’on y regarde de près, n’est sans doute pas sans présenter quelques points communs avec celle que nous donne à lire le Château.

4 commentaires:

  1. Merci pour m'avoir fait replonger dans mes beaux souvenirs de lecture et de sourire d'adolescence, c'était si bon. Les livres de Franquin ne sont pas qu'humoristiques, contrairement à ce que pensent ceux qui ne l'ont pas lu !

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    1. Et ceux de Kafka sont drôles aussi ! (notamment)

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  2. Une drôlerie qui a quelque chose d'universel, non?

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    1. C'est vrai - ce qui n'empêche que j'aie l'impression de quelques affinités cachées entre Franquin et Kafka (car ce gag commun peut très bien en effet n'être qu'une coïncidence).

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