mardi 24 juin 2014

Mon jeune grand-père (44)

   Le 18 juin 1917 - Mes chers parents. Cette carte-ci est particulièrement bien remplie, bien serrée. L’impression, à la voir, qu’il y avait de quoi dire.
J’ai reçu ces 4 jours des nouvelles de plusieurs personnes. Ce sont d’abord la carte de papa du 31 main (sic), celle de maman du 24 mai et sa lettre du 2 juin, puis une carte de l’oncle Desmarets (j’opte définitivement pour cette orthographe) du 1er juin ainsi qu’un mandat du 20. Il est bien gentil et je suis toujours heureux de recevoir de ses bonnes nouvelles et de savoir qu’il est en bonne santé ainsi que toute sa famille. Je ne savais pas que Mme Desmarets-brodeur et le père Lecoq étaient morts. Les nouvelles sont tellement serrées sur la carte que parfois elles se collent bizarrement. J’ai aussi reçu une carte de Blanche Lévêque ; elle vient d’être évacuée, elle ne connaît pas votre adresse ; elle a appris la mienne par hasard. La sienne. Son adresse. Offiziergefangenenlager Reisen in Posen. Aussi elle me charge de vous demander si vous pouvez lui donner des nouvelles de son mari qui était à Quimper au début de la guerre. Elle habite près de notre cousin Je n’arrive pas à lire le nom, ça ressemble à « Loip », il y en avait des cousins à cette époque dans la famille, 37 rue de la claie. Je n’évite pas le réflexe Google, la rue de la claie existe toujours à Saint-Quentin – mais moi je ne connais pas du tout Saint-Quentin. Le capitaine de mon régiment qui est là-bas est sans doute le capne Maldidier. Je le connais en effet très bien, s’il est encore là rappelle-moi à son bon souvenir. Je vous assure que je ne suis pas las du tout du cake. Il nous sert pour prendre le thé. C’est très agréable. Comme colis je n’ai reçu qu’un colis de pain qui cette fois-ci n’a mis que quinze jours et était en assez bon état. Avant-hier au cours d’une conversation j’ai appris qu’un camarade avait fait une partie de ses études au collège de Maubeuge. Son père qui est officier d’administration y est arrivé en janvier 1904. Nous avons donc été six mois environ ensemble. Edmond a été élève au collège de Maubeuge. Je n’ai jamais mis les pieds à Maubeuge. Il est plus jeune que moi d’un an, il était donc en 8e pendant que j’étais en 7e. Nous ne nous rappelons pas l’un de l’autre, mais nous avons dû certainement jouer ensemble. Il se rappelle très bien de tous ceux que j’ai également connus. Il était très copain avec Jean Potier, Verlynde, Charles Fleuret etc. Je comprends pourquoi l’écriture est si serrée. Edmond savait de quoi parler. Il savait que cette fois la surface de la carte y suffirait difficilement. Nous avons causé très longtemps, évoquant tous les souvenirs communs, la ville, les professeurs, les camarades. Je n’ai aucun souvenir commun avec Edmond. Mon père n’a pour ainsi dire aucun souvenir commun avec Edmond. Il demeurait rue des Je n’arrive pas à lire le nom mais je me dis qu’il me suffirait de chercher sur un plan de Maubeuge, il s’appelle Gauduchon, vous rappelez-vous de ce nom ? Il a écrit aussi chez lui pour causer de moi. Il s’appelle Annocque, vous rappelez-vous de ce nom ? C’est très drôle d’avoir vécu un an sans savoir que l’on s’était déjà connu. Un an. C’est très drôle. J’oublie toujours de vous demander une pierre d’alun pour laisser sur je n’arrive pas à lire, un repentir et un coup de gomme à la ligne en dessous déborde sur le mot après s’être rasé. Envoyez-moi aussi des souliers de tennis car depuis trois jours je fais partie du tennis club, j’ai déjà fait plusieurs parties. Pas moi. Je ne me rappelle pas avoir jamais tenu une raquette de tennis. Il est vrai aussi que je n’ai jamais fait la guerre et que je n’ai jamais été interné en camp de prisonniers. Je vous embrasse tous bien fort. Votre fils qui vs aime si fort. Chaque millimètre compte. Une boucle suivie d’un trait ondulé sous « aime si fort » fait office de signature.

lundi 23 juin 2014

métamorphose de Marie Cosnay


Marilyne Peau, je la vois sur scène, se décompose en une multitude de petits espaces cubiques qui vont donner lieu à l’apparition de nouveaux personnages, un personnage roux d’abord, qu’on appelle le frère. Le frère parle à Marilyne Peau, assise par terre, forçant sa souplesse dans des exercices gymnastiques répétés. La sœur répond au frère sur un ton léger. Le photographe fait son apparition, encourage Marilyne Peau, il dit qu’elle retrouvera son niveau des débuts et la colère ou la rage ou la volonté, enfin l’énergie. Le petit déhanché qu’elle a acquis sera sa particularité. Il dit que tous ensemble ils y arriveront. On voit Marilyne Peau triste et douloureuse, puis ils fument des cigarettes tout en regrettant que la vie ne soit plus la chose continue, unie, qu’elle était. Marilyne Peau a un peu bu, pendant ce temps on creuse les tunnels. La nuit, après avoir beaucoup parlé, tout le monde creuse et prépare. Parfois il faut s’arrêter. Le frère empêche Marilyne Peau de boire, il la pousse à s’entraîner encore et il s’entraîne avec elle et s’entraînent avec eux tous ceux qui se cachent avec eux, les voilà qui s’assouplissent, jambes écartées, face à moi, à nous. Le directeur de la compagnie chorégraphique, lui, ne s’entraîne pas. Il semble, whisky et pelle à la main, un peu découragé.
 
Marie Cosnay, Des métamorphoses, p. 56-57, Cheyne, 2012.
 
Le soir le lecteur lit Des Métamorphoses de Marie Cosnay puis le lendemain oubliant qu’il est aussi le lecteur se recompose en professeur qui se dit que ce serait dommage quand même, après avoir étudié avec ses 6e cet extrait du Déluge, celui de la Bible, de ne pas leur lire aussi comment Ovide le raconte dans ses Métamorphoses. Et le voici qui lit, l’attention est raisonnable quand même malgré l’été venu, Deucalion et Pyrrha inspirent la sympathie. L’oracle de Thémis fait lever les sourcils, quand même, jeter derrière soi les os de sa mère, quelle drôle d’idée ; Pyrrha est d’accord avec les élèves. Je leur dis, C’est comme ça, les oracles ne sont pas immédiatement compréhensibles ; j’aurais dû leur dire, Il faut se laisser comprendre. C’est de retour à la maison que le professeur se décompose recompose de nouveau, redevient lecteur, s’étonne que ses divers soi-même ne communiquent pas davantage entre eux ; Marie Cosnay, Marie Cosnay qui par ailleurs traduit Ovide et ses Métamorphoses, devient la sibylle.
 

samedi 21 juin 2014

quelques agacements mécaniques


Je suis tout de même un peu vexé de constater que ma très vieille grand-mère ne me reconnaît plus, comme si c’est moi qui avais pris un terrible coup de vieux en six mois.
 
 
En mourant le père prodigue son dernier conseil – débrouille-toi tout seul maintenant.
 
 
Cette amie excentrique marche pieds nus toute la journée et où qu’elle soit. Si bien qu’à chaque fois qu’on la voit on regarde ses pieds comme si elle avait de nouvelles chaussures.
 
 
« Mais comment une belle femme comme toi peut vivre seule ? », demande à notre amie C. le déplaisant P. dont je m’étonne qu’il ait trouvé compagne.
 
 
Cette fois c’est décidé, je coupe mes longues boucles blondes avant d’aller rendre visite à ma grand-mère pour lui trouver une excuse si cette fois encore elle ne me reconnaît pas.
 
 
Olivier Hervy, Agacement  mécanique, L’Arbre vengeur, 2012.
 
 
Voilà, ça va déjà mieux.
http://remue.net/IMG/arton5354.jpg?1343559080

Commentaires

Séduisant. Je note. Voyez que vous êtes dangereux : vous chamboulez toutes mes lectures!
Commentaire n°1 posté par Michèle le 22/06/2014 à 08h54
En fait je suis sûrement une bombe qui s'ignore.
Réponse de PhA le 26/06/2014 à 17h16

mercredi 18 juin 2014

Mon jeune grand-père (43)

Le 14 juin 1917. Mes chers parents.
Il vient d’y avoir un peu de nouveau au camp. D’abord nous avons eu il y a quelques jours le bonheur de voir arriver un aumônier qui est affecté au camp. Cela nous a fait plaisir car nous avons été si longtemps sans ou presque. Oui, il en avait déjà été question, et cette piété de mon jeune grand-père m’avait arrêté sans que j’aille jusqu’au commentaire. J’y pense rarement, mais je sais que l’avancement militaire de mon arrière-grand-père, le père d’Edmond, avait été stoppé à cause de sa trop grande piété – plus tard j’ai appris qu’il avait carrément été fiché lors de l’« affaire des fiches », précisément. Serait plus à sa place « sous la soutane que sous l’habit militaire », était-il écrit ; le tout (un très bref tout) assorti de la flatteuse mention « très dangereux ». Je trouve ça drôle. Trois générations plus tard, l’un de ses arrière-petits-enfants lui rend volontiers hommage, tout éloigné que je sois moi-même de la religion et carrément prêt à voter communiste à l’occasion, sans qu’il y ait jamais eu de rébellion envers la génération précédente, tout simplement un cheminement personnel que l’éducation avait à chaque fois rendu possible. Ou peut-être suis-je moi aussi très dangereux sans le savoir ? Ensuite il y a eu ce matin un départ de cinq officiers. Tout cela a produit un peu de mouvement et a changé les idées. J’ai reçu comme courrier la carte de papa du 26, la lettre de maman du 27, la carte de papa du 28 et la carte de maman du 30. J’ai reçu aussi une longue (il manque « lettre ») de ma tante du 29 mai. Dites-lui que je la remercie et que je lui envoie mes meilleurs baisers. Comme colis j’ai reçu les paquets postes 26 et 27 et les colis gare n° 13 et 14 ainsi qu’un colis de pain complètement moisi. Le reste était en bon état. Je continue de temps en temps les matières classiques, je lis un peu d’histoire de géographie ou de physique. Il y a en ce moment un camarade qui nous fait quelques conférences sur l’acoustique. J’y assiste. Le temps continue à être très beau, il fait même bien chaud dans la journée, mais le soir de 7 à 9 il fait très bon.
Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis Madeleine et Jean et toute la famille.
Votre fils qui vous aime de tout son cœur.
Ces retours à la ligne sont inhabituels. Edmond avait moins à dire. Pourtant pour une fois il s’était passé un peu quelque chose.
Edmond

mardi 17 juin 2014

l’auteur en question


L’artiste est-il maître de son œuvre ? demandait-on hier matin en philo aux élèves de Terminale scientifique. Nul doute que le Carnet d’or de samedi était à l’origine du sujet. J’y reviens encore une fois à propos de Mariana, Portugaise, le livre de Guy Goffette, réédité lui aussi mais de dix ans plus ancien que le mien puisque paru pour la première fois en 1991 aux éditions Le Temps qu’il fait – saluons au passage le beau travail de cet éditeur.
Un extrait pour commencer :
 
O grand cinéma de la componction.
Petite Marie-Madeleine au bordel battant sa coulpe ô tendre lupin des lupanars baisant de larmes et chaude salive les pieds du christ en bois, répandant l’avaricieux parfum du capitaine Judas, la chevelure de feu épongeant la dalle avant que tombent les douces paroles du pardon, les douze coups de trahison. C’est matines qu’on entend hélas, et c’est le glas dans la vallée, à Mértola ; c’est la relève qui sonne là-bas sur la mer : la Campagne du Portugal s’achève. Au jardin, les oliviers s’éveillent. Vide est le champ du potier, vides les yeux de Mariana, l’encrier vide et l’avenir fermé.
 
Guy Goffette, Mariana, Portugaise, Gallimard, p. 52.
 
Ni glose ni paragraphe des Lettres de la religieuse portugaise sommes-nous prévenus, Mariana, Portugaise est une sorte de palimpseste amoureux des lettres de l’amoureuse abandonnée, poème d’amour en prose qui reprend la structure pentagrammatique du best-seller naguère anonyme, dont du coup j’ai voulu relire les cinq lettres : mince, impossible de mettre la main dessus. D’un saut à la librairie j’en fais l’acquisition, sans trop me poser la question de l’édition ; ça sera Garnier-Flammarion. Et là, voici que le nom de Guilleragues (je m’avise à l’instant que je n’avais jamais vraiment pris la peine de le retenir) me saute aux yeux d’une manière désagréable : il est écrit en plus gros caractères que le titre. C’est une chose qui me choque toujours comme une incongruité : rendre le nom de l’auteur plus visible que le titre. C’est d’autant plus frappant quand le nom de l’auteur est bien moins connu que le livre lui-même. J’avais bien senti à ma lecture de Mariana, Portugaise et des commentaires dont Guy Goffette accompagne le texte de sa nouvelle édition que l’attribution tardive (on en parlait encore quand j’étais étudiant) des Lettres portugaises à Guilleragues lui déplaît. J’avais l’impression que pour ma part elle me laissait indifférent. Peut-être pas tant que ça. Enfin, ça n’est peut-être pas tant Guilleragues lui-même ; il faut bien après tout qu’un texte ait un auteur, et l’on sait bien que celui-ci ressemble rarement à la voix qu’il fait résonner dans son œuvre, mais tout de même : lorsque celui-ci a le bon goût de s’effacer lors de la publication – car c’est bien intentionnellement que les Lettres portugaises sont d’abord parues sans nom d’auteur – n’est-ce pas un peu trahir le texte que de lui coller ainsi le nom de ce « courtisan-diplomate gascon », ainsi que le résume Guy Goffette ? On comprend qu’il soit importuné : ce nom de Guilleragues sur la couverture est un inutile tue-l’amour entre Mariana et son lecteur – car Guy Goffette, à n’en pas douter, est amoureux.
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dimanche 15 juin 2014

N’oublie pas, s’il te plaît, que tu m’aimes.


Ne me lis pas en te cabrant, en tendant les muscles, comme si tu craignais de te faire avoir, de tomber dans un piège, d’être embobinée. Ne te ferme pas d’avance, par rigidité de principes, à ce que j’essaie par tendresse profonde de te faire entendre. Nous nous sommes fait mal sans nous être jamais fait du mal. Je cite de mémoire ce que je t’avais précédemment écrit dans une de mes missives : « Comment deux personnes qui ne se veulent que du bien peuvent- elles en fait se faire si mal, d’après toi ? Je te laisse le soin de répondre. » (J’avais bien spécifié : « d’après toi » ; tu ne m’as pas répondu.) Et j’ajoutais : « Mais, je crois que tout le monde donnerait la même réponse. »
 
… Oui, ces mille et un malentendus entre nous, et je peux en remettre : le non-dit, les suppositions, les supputations, les interprétations à l’aveuglette, les détails dans notre tête cent fois retournés, les hantises, le sentiment de culpabilité, les doutes sur soi (jamais sur l’autre), la crainte de n’avoir pas été à la hauteur, d’avoir failli, d’avoir trahi, et la fatigue, et, aux pires instants, le dégoût de soi et de la vie qui vient avec. Tout cela est tout à fait nous et en même temps indigne de nous. Pourquoi nous infliger cela nous-mêmes ? Car qui s’oppose à ce que nous nous fréquentions ? À qui ferions-nous mal ? À nous ? À toi ? Ah, parce que tu penses que tu es plus heureuse aujourd’hui, à « aller comme ça peut » ? Le secret de ta réticence – si réticence il y a –, en tout cas la raison pour laquelle tu m’as si brutalement écarté de ta vie, se cache dans ton cœur, et seule toi peux y avoir accès. Moi, je ne puis que deviner. Une chose cependant est sûre : il n’y a rien, je dis bien rien, dans les circonstances extérieures, objectivement considérées, qui justifie la torture qu’encore une fois nous nous sommes administrée depuis six mois. Ce secret réside en toi. En toi seule.
 
Gaétan Soucy, N’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime, p.47-48, Noir sur Blanc, 2014.
 
Tu ne veux pas entendre tout ce qui ne va pas dans le sens de ta certitude. D’ailleurs, je ne crois pas que ce soit une certitude. Tu veux te convaincre toi- même, et tu veux me convaincre par ta conviction. Mais, Philippe, est-ce que tous ces arguments ne te servent pas d’abord à te dissimuler ton doute ? Profondément, je crois que tu le sais, et que tu ne veux pas te l’avouer, parce que c’est trop difficile (et crois-moi, c’est difficile pour moi aussi) : celle à qui tu as déclaré ton amour ne le partage pas. Aucune démonstration n’est capable de susciter l’amour.
Tu le sais bien. On ne peut pas convaincre d’aimer quelqu’un qui n’aime pas. Il ne reste plus qu’une possibilité : démontrer que l’amour est déjà là, qu’on refuse de le voir pour de mauvaises raisons, qu’il s’agit de le reconnaître, et d’agir comme des gens qui s’aiment. Tu ne veux pas susciter une conversion, mais une prise de conscience, un peu comme ces prosélytes qui vous disent qu’ils n’ont pas à vous faire devenir chrétiens, parce que en réalité, sans le savoir, vous l’êtes déjà. Mais finalement, c’est toujours une manière de chercher la conversion.
 
Pierre Jourde, N’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime, p.78-79, Noir sur Blanc, 2014.
 
Oui, vous avez bien lu : c’est le même livre pas du même auteur. Pierre Jourde était avec moi l’un des invités d’Augustin Trapenard à un Carnet d’or sur la réécriture (c’était hier sur France Culture mais on peut encore écouter le podcast en cliquant ici), sujet qui pose implicitement la question de l’auteur. Si concernant mon livre c’est entre moi-même et moi à plus de treize ans d’écart que le doute se glisse, pour N’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime la question se pose différemment. Le texte de Gaétan Soucy est constitué d’une longue lettre d’amour suivie d’une très brève fin de non-recevoir de la jeune femme à qui elle a été adressée, et qu’il aurait peut-être développée si la mort ne l’en avait empêchée. La possibilité de cette réponse était là ; quatre auteurs (Suzanne Cotet-Martin, Pierre Jourde, Catherine Mavrikakis et Sylvain Trudel) ont imaginé cette possible réponse.
Le hasard a voulu que je lise le texte en deux temps – c’est un livre court à lire d’une traite mais la fiabilité du service Colissimo de la Poste étant ce qu’elle est, je n’ai toujours pas reçu à ce jour les deux exemplaires que les éditions Noir sur Blanc avaient pris la peine de me faire parvenir ; j’ai donc dû me contenter du PDF sur mon vieil ordi, condition de lecture détestable qui a l’avantage de m’aider à faire le tri : si j’arrive à le lire c’est que le livre est bon. Bref j’ai fait une pause après avoir lu le texte de Gaétan Soucy, et c’est le lendemain seulement que j’ai lu les réponses des quatre autres écrivains. Eh bien après leur lecture le texte de Gaétan Soucy lui-même s’est mis à résonner autrement. Après la lecture de ces quatre réfutations – qui, rappelons-le, développent celle très brève de Soucy ; il n’y a donc pas non plus à proprement parler trahison –, et particulièrement après celle de Pierre Jourde, le texte changerait presque son titre : ce n’est plusN’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime mais N’oublie pas, s’il te plaît, que tu m’aimes. L’amant est un maître de la rhétorique, mais l’ironie du sort veut que celle qu’il aime soit la meilleure de ses élèves : impossible qu’elle s’y laisse tromper. Et c’est peut-être même pour ça qu’il l’aime.
On dira que le livre échappe à son auteur. C’est vrai. Mais c’est toujours le cas. Un livre change de signification en fonction des conditions de sa lecture, et la présence de Pierre Jourde en face de moi ne pouvait que me rappeler la manière dont la lecture de son propre Pays perdu sera nécessairement différente de celle qu’elle a pu être lors de sa parution, j’en avais parlé ici même, rappelez-vous.
http://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/data/img_couv/9782882503305.jpg

jeudi 12 juin 2014

Mon jeune grand-père (42)

Le 9 mai juin 1917. Mes chers parents.
C’est aujourd’hui l’anniversaire de notre arrivée à Reisen. Combien de temps allons-nous encore y rester ? Comme courrier j’ai reçu les cartes de Papa de des 19 et 22 et celles de maman des 23, 24 et 25. Comme colis j’ai reçu simplement les colis gare n° 11 et 12. J’ai remarqué que maman s’était servi de l’emballage de mon colis, il en aura fait du voyage ce carton. Ces 2 colis étaient en bon état. Je crois qu’une chemise et un caleçon de toile me seraient de nouveau nécessaires, car le linge reste si longtemps au blanchissage que je n’en ai pas assez pour changer toutes les semaines. A part cela, rien de bien particulier ici. Rien. Rien à faire, rien à dire. Un peu plus que rien pour manger et se vêtir. Rien à l’horizon. Je ne peux pas m’empêcher de voir ce rien inscrit dans le nom même de Reisen. Je viens de me mettre à jouer au football, car j’ai trouvé que je ne faisais pas assez d’exercice. On se lasse vite de tourner autour du parc ! Aussi je joue deux fois par semaine, les premières fois j’ai été bien fatigué cela n’a rien d’étonnant, il y avait si longtemps que je n’avais fait d’exercice violent. Il y avait si longtemps que je n’avais fait d’exercice violent. Le brave Mairesse n’a pas volé son galon, ce n’est réellement pas un veinard. On devine l’atroce litote. J’ai écrit à la cousine Jeanne, mais malheureusement avant d’avoir reçu la carte du 19. Je pense que l’arrêt des colis n’a dû durer que quelques jours ; car quelques camarades d’autres régions m’ont dit que les envois avaient être suspendus trois ou quatre jours mais un peu plus tôt. Vous essayez de remonter un peu le ménage, vous avez raison car il en aura sûrement besoin. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis Madeleine et Jean et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. Edmond

dimanche 8 juin 2014

ce que nous chante Jean-Louis Bailly


Mi-brouillard un soir à London
Un sacripan qui paraissait
Mon amour sortit du bas-fond
Or l’air vil dont il vous lorgnait
M’a fait rougir jusqu’au trognon
 
J’ai suivi mon mauvais garçon
Qui sifflotait cachant sa main
Dans Piccadilly dirait-on
S’ouvrait à nous un flot carmin
Pour lui Juifs pour moi pharaon
 
 
Ajustez vos lunettes. Oui, ces vers vous disent quelque chose. Quelque chose de tantôt familier, tantôt curieusement étranger. Vous cherchez mieux, mais voyons, quel est cet auteur, j’ai son nom sur le bout de la langue. Vous vous obstinez, un nom se dégage peu à peu, et un autre aussi ; pas de chance, ce sont deux noms différents : Apollinaire, Perec. Comment ça, Apollinaire-Perec ? Perec ou Apollinaire ?
Ni l’un, ni l’autre – ou les deux. Oui, ces vers rappellent fortement le début de la Chanson du Mal-Aimé (« Un soir de demi-brume à Londres / Un voyou qui ressemblait à… »). Et oui, vous avez raison : la voyelle e y fait l’objet d’une disparition.
Mais Perec cette fois-ci n’est pas le ravisseur, tout au plus l’instigateur. Si j’en crois la couverture du livre que j’ai entre les mains, ce lipogramme – qui est aussi un palimpseste et peut se lire comme tel : certains passages du poème original (reproduit sur les pages de gauche) se mettent à résonner de façon singulière à la lecture de son adaptation après liposuccion du e –, ce lipogramme est l’œuvre de Jean-Louis Bailly, l’auteur notamment de Mathusalem sur le fil et d’Un divertissement. Mais vous me connaissez : je me méfie des couvertures. J’ai croisé assez d’agents doubles pour savoir qu’elles cachent toujours quelque chose. En l’occurrence, je sais, pour avoir lu Un divertissement, que cette Chanson du Mal-Aimant – car tel est son titre – est en réalité l’œuvre de Pierre Helmont, le protagoniste d’Un divertissement. C’est là en effet qu’on comprend pourquoi ce mien collègue (il est professeur de français) a éprouvé la nécessité tragique (et qui soit dit en passant nous vaut un beau roman très émouvant) d’écrire un poème intitulé la Chanson du Mal-Aimant.
La Chanson du Mal-Aimant est parue récemment aux éditions Louise Bottu, comme Un divertissement.
http://www.laprocure.com/cache/couvertures/9791092723045.jpg

vendredi 6 juin 2014

mercredi 4 juin 2014

Mon jeune grand-père (41)

Le 4 juin  1917. Mes chers parents. Nous aussi nous sommes le 4 juin, aujourd’hui. Je sentais venir cette concomitance. Ma lecture a pris naturellement le rythme de sa correspondance.
J’ai reçu comme courrier ces jours-ci les cartes de papa des 15-16-17-18 et 21 et la lettre de maman du 20 mai. Comme colis j’ai été aussi bien servi. Sont arrivés les colis gare n°6-7-8 et 10 + 1 colis de pain du 10 mai et le cake n°25. Le cake n°25. Le pain était encore complètement moisi. Tout le reste était en bon état, sauf les œufs du colis n°7, il y en avait un de cassé, il s’était gâté et avait abîmé tous ceux qui l’entouraient. Il y en a eu de ce fait plusieurs de perdus. Je me demande comment un œuf en pourrissant peut gâter des œufs encore en coquille. La question me vient en même temps que la conscience de son inanité. D’ailleurs je n’y connais rien, au fond. L’œuf cassé se trouvait dans un coin. Maman ferait bien de n’en pas mettre dans les coins car souvent il y en a de fendus dans ces endroits, mais jusqu’à présent le son avait bouché les fentes et comme il ne faisait pas très chaud le reste était en bon état. Je ne suis pas sûr de bien lire « son ». La chose me paraît étrange. Mon arrière-grand-mère l’employait-elle pour combler les espaces et caler les œufs ? Pourquoi pas. Vous exagérez les compliments sur les travaux, il y a beaucoup de défauts et j’ai dû faire souvent usage de la colle. Il y a des officiers qui travaillent bien mieux et qui font des choses vraiment superbes. Mais nous ne pouvons pas faire la comparaison, nous. Je ne sais pas si les compliments sont exagérés, mais je m’y joins. Depuis petit, c’est une évidence. Les objets nous sont fournis tout montés et tout dessinés. Quelquefois cependant on change le dessin ou on l’interprète d’une façon différente. J’ai fini le service à fumeurs pour Louis, il est ciré et prêt à être expédié (c’est donc ça, cet aspect sur lequel je ne mettais pas de nom : tous ces objets sont cirés), mais par malheur l’envoi de colis en France est suspendu pour le moment. J’espère que ça ne durera pas trop longtemps car je voudrais que Louis puisse le voir à sa prochaine permission. Je n’ai jamais vu ce service à fumeurs. Un instant la pensée que Louis non plus me traverse – et puis je me dis qu’il était peut-être tout simplement dans les affaires de Louis, peut-être même était-il exposé quelque part la dernière fois que nous sommes allés le voir, au début des années 70. Je ne suis pas là d’avoir fini ce que j’ai projeté car c’est assez long, surtout pour moi qui ne travaille qu’un petit moment par jour. Je vais faire maintenant le cadre pour Tante Marie. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tt son cœur. EA

jeudi 29 mai 2014

comment je joue aux dominos avec Gabriel Bergounioux


Se regarder penser est une chose – me dit Herbert dans Rien dont c’est la seule action réelle, toutes les autres lui étant subordonnées : une fiction où les actions du personnage deviennent de la fiction aux yeux même du personnage.
S’observer penser en est une toute autre quand le texte n’est pas de fiction et que l’auteur s’y fixe les règles les plus tenables possibles : noter comment sur quelques secondes la pensée se compose, les idées s’enchaînent et s’appellent à la manières des dominos et découvrir, nous prévient Gabriel Bergounioux (puisque c’est lui l’auteur de ces Dominos, écrits dans le prolongement de Mes nippes) que les règles du jeu nous échappent, fixées qu’elles sont par un maître qui nous préexiste : le langage lui-même. Ce qui donne par exemple (j’aurais pu choisir n’importe quel autre passage mais on comprendra que celui-ci m’ait arrêté) :
 
Lundi 23 novembre 2009   8h15
15 secondes
 
Orléans. Au sortir du sommeil, la poursuite d’une discussion entamée en rêve.
 
Philippe Ségéral est en train de me démontrer qu’il en connaît plus long que moi sur quel écrivain ?
 
IMAGO : La façade blanche et lisse d’un immeuble percé de fenêtres polygonales : l’une présente en découpe noire une silhouette anguleuse, entre la danseuse du paquet de Gitanes et un origami.
 
On a en projet de s’installer au dernier étage, le cinquième ou le sixième, je ne sais pas pourquoi.
 
Sur Philippe Annocque (j’ai acheté hier Monsieur Le Comte au pied de la lettre) se greffent Anopi et Hadopi que, faute d’en retrouver la signification, je rapproche d’ADAPEIC – [l’Assiociation Départementale des Amis et Parents d’Enfants Inadaptés de la Corrèze !] suggéré par une grève à l’Institut des Jeunes Sourds de Saint-Jean-de-la-Ruelle – et de Hannibal. Ça, ça sort tout droit d’une conversation avec Pierre sur un documentaire avec des reconstitutions dont j’ai vu quelques minutes samedi. Un concentré de péplum.
 
Gabriel Bergounioux, Dominos, Champ vallon, 2014, p. 57.
 
Et je m’arrête là, amusé et les yeux dirigés vers l’entrée de la piscine.
Le fiston ne va pas tarder à apparaître, lui montrer ça.
Le plaisir de les voir venir de loin, lui ou son frère, hautes silhouettes toutes récentes de jeunes hommes.
Celui de l’allongement des journées, qui facilite la lecture sur ce parking mal éclairé. (Mesure d’économies : il l’était bien autrefois.) (Et la difficulté de s’y garer en hiver, l’étroitesse des places.)
Les italiques sur mon nom : ce n’est pas moi, c’est mon nom.
Mon propre rapport complexe à cette notion de nom propre.
Quel « drôle de nom ». Réflexion de ma mère lors de sa rencontre avec mon père, mythologie familiale ; expression reprise à son insu par Fabrice Gabriel dans les Inrockuptibles à l’occasion de la parution d’Une affaire de regard. Il doit y avoir quelque chose de vrai dans cette bizarrerie – cette bizarrerie que j’ai toujours en effet éprouvée.
La surprise, bien sûr – elle est sûrement venue avant, impossible de retrouver une chronologie de la pensée, je refais a posteriori comme ça vient – de voir mon nom. Surprise relative : la pensée m’avait traversée, sans que j’y croie, mais quand même puisque nous nous lisons. Mais elle était complètement passée, cette pensée, sur le parking de la piscine.
Une sorte d’indignation : tout de même, il se trompe, Gabriel. Il n’a pas pu acheter Monsieur Le Comte la veille du 23 novembre 2009, puisque le livre n’est paru qu’en 2010. Liquide, alors ? (Mais Liquide est paru au printemps 2009, alors que Monsieur Le Comte est paru en octobre.)
Les yeux sont toujours posés sur l’entrée de la piscine. Et d’un coup, cette pensée, de la complicité que j’imagine entre les frères Bergounioux et que j’ai déjà rapprochée de celle qui unit mes garçons ; cette amitié, principal objet de ma fierté sans savoir à quel point les parents peuvent y être pour quelque chose.
 
Voilà. Et plus tard en écrivant ce billet : prendre conscience que les mots n’ont pas besoin de notre volonté pour vouloir dire quelque chose et que dans notre discours se jouent essentiellement les relations entre deux volontés, celle éminemment collective du langage commun et celle singulière de celui qui ose tenter de s’en servir.
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mercredi 28 mai 2014

Mon jeune grand-père (40)

Le 30 mai 1917  Mes chers parents
J’ai reçu les cartes de papa des 5,10-11 et 12 mai, ainsi qu’une carte de ma tante Maria du 28 avril. La mystérieuse Tante Maria. En tout cas à présent le a final ne fait aucun doute. Elle est toujours en bonne santé et a toujours bon espoir. Le brave Lefebvre est très gentil, dites-lui que je lui envoie aussi mon bon souvenir. Mes amitiés aussi à la famille Mercier. Lefebvre. Mercier. Ces patronymes parmi les plus répandus en France, une autre manière de les rejeter dans l’anonymat. Edmond a-t-il conscience – à l’époque les moyens de le savoir sont moins évidents – de la rareté de son propre patronyme ? Je suis bien heureux que mon colis soit arrivé en bon état et que tout le monde (je n’arrive pas à lire le mot qui suit, ce devrait être « soit » mais je n’arrive pas à le lire) content de son lot. Bien sûr il s’agit du Kerbschnitt. Il est exact que cela revient assez cher, les prix augmentent même de plus en plus. J’espère que (là, une abréviation ; c’est peut-être « M. » mais honnêtement je n’en sais rien) Monnot (ou Monnet ?) va mieux maintenant et qu’il est complètement rassuré. Je n’ai reçu comme colis qu’un colis de pain du 1er mai qui me confirme dans la décision prise dans la précédente carte, cette fois-ci je n’ai rien pu en retirer. Je vérifie, ce n’était pas dans la précédente carte mais dans celle d’avant encore, du 21 mai. Pour les colis il n’est pas étonnant qu’il y ait un peu de retard, les 2 jours de fête en sont probablement la cause. Les jours de fête. Pour le lait liquide, nous venons de faire des essais ; même dans un bocal de verre bien fermé, il ne se conserve guère plus de 3 ou 4 jours, même dans notre chambre qui est une des plus fraîches du camp. Aussi vous seriez bien gentils de voir si vous ne pourriez pas trouver des boîtes plus petites. D. en a reçu une assez petite, la moitié des autres environ. Le temps est toujours de plus en plus chaud. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tt son cœur. EAnn

dimanche 25 mai 2014

Moi aussi, je peux voyager dans le temps avec les X-men.


Hier soir je suis allé le nouveau film sur les X-men, dont j’ai oublié le titre. Attendez. Voilà : Days of future past. C’est une histoire de voyage dans le temps, quoi. D’ici peu, il faudra envoyer quelqu’un dans les années 70 pour rattraper nos erreurs, à ce qu’il paraît. Changer le passé, donc.
Eh bien c’est réussi. Parce que moi, les années 70, figurez-vous que je m’en souviens très bien. Et les événements racontés par ce film, X-men Days of future past, je m’en souviens aussi. Je me tenais au courant, à l’époque, je lisais les journaux :

Eh bien les choses ne se sont pas du tout passées comme le raconte le film. (Sauf que maintenant elles se sont passées autrement, puisque le but du film était de réécrire l’histoire en faisant mine de réécrire l’Histoire.)
Par exemple, dans le film, on voit Wolverine tout étonné de n’être pas reconnu par le Fauve quand il vient toquer chez le Professeur Xavier. Evidemment qu’il ne pouvait pas être reconnu ! Je viens de relire mon journal, point de Wolverine dans cette affaire. C'est bien simple : il n’avait pas encore été inventé. Ce bonhomme-là vient clairement du futur.
Le Fauve, lui, en revanche, était bien présent : on le voit ci-dessous atterrir après une chute d’hélicoptère près de la forteresse où les Sentinelles retiennent les autres X-men (Angel, Iceberg et le tout récent Havok prisonniers, en compagnie d’autres mutants moins recommandables). On notera que la pilosité du Fauve, contrairement à ce que rapporte le film X-men Days of future past, n’est guère développée : il n’est pas encore devenu la Bête. (The Beast, quoi.)
 
Mais ce n’est pas le Fauve qui est en vedette dans cet épisode des X-men. Ce n’est pas le Fauve, puisque c’est Cyclope. Comment ça « Il est mort » ? Il n’est pas mort, puisque nous sommes en 1973 ou 74. D’ailleurs regardez, c’est bien lui, là, qui explose une Sentinelle, vous le reconnaissez ?
 
Vous le reconnaissez, mais vous ne reconnaissez pas la Sentinelle, dites-vous. C’est vrai, on ne voit que la main. Tenez, en voilà, une, de Sentinelle. Et le petit bonhomme qu’elle tient à la main, c’est Larry Trask. Oui, Trask, le fils de l’inventeur. Il ne se doutait pas, le malheureux, qu’il était lui-même l’un de ces mutants dont il souhaitait l’anéantissement. Le mutant, comme le Juif, se cache parmi les hommes à leur insu et parfois même à la sienne.  (Parmi les bonnes surprises du film, les Sentinelles version 1973, très semblables à celles représentées sur mon journal de la même époque.)
 
Vif Argent ? Oui, en effet, il faisait de la figuration dans cette affaire, même si son rôle est moins gratifiant que dans le film.
 
Sa présence anecdotique et celle de sa sœur Wanda, la Sorcière Rouge, est surtout l’occasion d’un changement de costumes ; car les X-men ne sont pas seulement forts, ils sont rusés. (En fait ce changement de costume est une idée de Scott. Je le soupçonne fort d’avoir eu envie de voir à quoi ressemblait Jean Grey, sa sage fiancée – mais non elle n’est pas morte, suivez un peu, bon sang –, en tenue de Wanda. Le fait est que lui-même est moins convaincant en Vif Argent.) (Je vous mets la planche entière, j’adorais ces découpages expressifs des vignettes.)
 
La fin était belle aussi : Cyclope, qui est un garçon intelligent, persuadait les Sentinelles d’aller régler son compte au soleil, puisque c’est lui qui paraît-il est à l’origine de nos mutations.

Comment ça j’ai dit « nos mutations » ?
(Au fait, vous avez le pouvoir de cliquer sur toutes les images pour les agrandir.)

mercredi 21 mai 2014

Mon jeune grand-père (39)

_ Le 25 mai 1917 Mes chers parents _ L’en-tête est inhabituellement encadré de deux tirets bas, bien marqués – on voit que le crayon à papier est passé plusieurs fois. Je ne sais pas pourquoi.
J’ai reçu comme courrier les cartes de papa des 7 et 8 mai et la lettre de Geneviève. Je la remercie bien de sa bonne lettre. Comme colis j’ai reçu trois colis gare les n°s 2 – 4 et 5 et le plumcake n° 24. Le plumcake n° 24 ! Tout était en bon état. Le plumcake avait été ouvert et le paquet refait très mal ; mais il ne manquait rien, ce qui est très heureux. Ce plumcake a une histoire. Nous ne la connaîtrons pas. Tout était très bien conditionné et je vous remercie. J’ai causé à mon Russe au sujet des timbres-poste ; il va écrire chez lui pour qu’on les lui envoie, il est très content de pouvoir me faire plaisir. Me voici tout d’un coup arrêté par cet intermède philatélique. La collection dont enfant j’ai hérité et que j’ai continuée quelques années, il y a là sans doute une de ses sources. Des timbres antérieurs à 1917, j’en avais beaucoup. C’est là sans doute que j’ai acquis complètement par la bande mes premiers rudiments d’Histoire et de géographie. Yvert et Tellier étaient les auteurs de mes manuels. Et puis à l’adolescence j’ai tout arrêté. Une autre activité qui s’était développée secrètement avait supplanté la philatélie : celle que je pratique encore à l’instant. Mais peut-être est-ce la même chose. Des timbres antérieurs à 1917, j’en avais beaucoup ; mais des russes, à vrai dire, je ne m’en souviens pas. Des français, bien sûr, des anglais, des italiens, et puis de tous ces états qui devinrent de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, un peu de Serbie, pas mal curieusement de Bosnie-Herzégovine. Mais de Russie d’avant 17, non. Je ne m’en souviens pas. Ça ne veut rien dire. Il faudrait que je regarde. Pour la carte en question, j’essaierai, mais cela n’est pas très facile. Je me conformerai au conseil de ma très chère sœur pour le lait. Je crois bien que c’est « pour le lait ». Je ne me sers plus si souvent de l’alcool car il y a une cuisinière à côté de notre chambre, mais il est bon d’en avoir un peu pour faire chauffer quelque chose de pressé. Vous pouvez donc m’envoyer une boîte tous les deux mois par exemple. Le temps est toujours très beau quoiqu’aujourd’hui il fasse très lourd et qu’on craigne un orage, c’est du reste une chose très peu rare dans cette région. L’été dernier nous en avons eu beaucoup. Parler moins du temps qui passe que du temps qu’il fait. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur.
La signature est encore plus illisible que d’habitude.

jeudi 15 mai 2014

le baiser comme étape majeure


Le rêve d’émancipation prend forme avec le baiser comme étape majeure. Pour cette raison, les légendes sont truffées de baisers manqués, jamais advenus.
 
Pourquoi les fillettes doivent-elles être jolies sans être aguicheuses, séduisantes mais pas séductrices ?
 
D’où vient cette réserve dans la prière, le vêtement, le regard baissé ? Le chemin vers la délivrance est long. Une fois franchi, le baiser explose. Les petites insomniaques devront attendre, le pot de chambre intact sous le lit, anxieuses, ignorant qu’un garçon embrassé n’a pas les pieds fourchus. Elles n’imaginent pas encore l’amour anatomique, refusent la mise en contact des corps.
 
Le signal arrive enfin comme une révélation, lorsque Dieu s’éloigne, on enlève le paillasson, l’émancipation est certaine. Dans les dunes, à quatorze ans, les bouches s’ouvrent, la langue sort, s’allonge, pour autre chose que le catéchisme. Le désir gonfle, suspend la respiration.
 
Dans les contes, les princesses se laissaient faire, s’éteignaient cent ans, l’épreuve avait lieu dans une traversée horizontale, cercueil, coffre à reliques. Elles se réveillaient sans avoir vieilli, prêtes pour le baiser humain, la véritable transgression.
 
La première fois, on n’aime pas, le garçon est trop proche, maladroit, puis on embrasse une deuxième fois, c’est mieux, on recommence. Enfin, on reprend l’expérience pour y repenser mille fois, allongée sous un arbre, les pieds dans la mousse, dans un moment qui dure. Souvenez-vous de la première fois que vous avez embrassé un garçon : le souvenir revient, net, derrière la petite maison du Crotoy, invariablement appelée les Mouettes. La brise par souffles tièdes, on embrassait encore et encore, sans reprendre sa respiration.
 
Que restera-t-il d’une marque de maillot de bain ou des ritournelles du tube de l’été ?
 
Un baiser.
 
Véronique Pittolo, Une jeune fille dans tout le royaume, éditions de l’Attente, 2014, p. 42-44.
 
Etre jeune fille est une question à laquelle une certaine éducation catholique et bourgeoise s’efforce d’imposer une réponse univoque, inspirée d’un conte merveilleux réduit à son cliché. Une jeune fille dans tout le royaume, quelque part entre l’essai et la poésie, fait écho au premier texte que j’ai lu de Véronique Pittolo, il y a quelques années, rappelez-vous : un extrait de Schrek , justement réédité par la même occasion dans le même volume, ainsi que Chaperon Loup Farci. En plus il y a des dessins de Demetra Nikolopoulou qui dessine les robes de princesse comme personne (et pas que, mais je laisse la surprise).
Sur Poézibao, les lectures d’Anne Malaprade et Elisabeth Jacquet. Et puis tiens, de Véronique Pittolo c’est aussi l’occasion de relire Toute résurrection commence par les pieds.
http://www.editionsdelattente.com/site/www/images/livre/couverture/145.jpg

mercredi 14 mai 2014

Mon jeune grand-père (38)

Le 21 mai 1917. Mes chers parents.
Je devais écrire samedi, je l’avais remis au dernier moment et un empêchement imprévu est survenu et je n’ai pas eu le temps de faire ma carte. La phrase résonne, je pourrais l’avoir dite, notamment la fin, en remplaçant « carte » par « billet », puisque c’est sur mon blog que je recopie ces cartes. Facilité d’Edmond à nous faire oublier qu’il est prisonnier. Se pourrait-il que par moment lui-même l’oublie ? J’ai reçu comme courrier les cartes de papa des 1.2.3.4 mai la lettre de maman du 6 ainsi qu’une lettre de Lucie du 3 mai. C’est une longue babillarde très gentille. Elle me raconte plusieurs histoires et je l’en remercie, elle a joint à sa lettre la photo de sa petite cousine qui m’a, paraît-il, adopté pour cousin, elle pense que je serais heureux de faire sa connaissance, c’est très bien. « C’est très bien. » « C’est très bien » est un peu rapide, et je trouve quelque chose d’un peu triste dans cette rapidité. J’ai été bien heureux d’apprendre que Maman Marie n’avait pas souffert. C’est la grand-mère d’Edmond, je l’ai noté quelque part. Voilà. Je ne connais pas son nom de jeune fille, mais je vois qu’elle était mariée à Louis-Hilaire Mangot, né le 17 février 1837 à Amiens, et qui fut chef de gare à Longueau. D’elle, je n’ai pas la date de naissance, et j’apprends qu’elle est morte en 1917. Il faut forcer un peu l’idée qu’il s’agit de mes arrière-arrière-grands-parents pour qu’elle me traverse l’esprit. Pour le reste il faut en prendre son parti, si on retrouve quelque chose il faudra se considérer comme très heureux. Je ne sais pas ce qu’il y a sous cette phrase – pas davantage que ce qu’elle dit. J’ai vu des journaux illustres des vues de chez nous, ce n’est pas brillant. « Chez nous », je sais que c’est Saint-Quentin. Mais je ne connais pas « chez nous ». Le temps continue à être toujours très beau, mais le séjour dans le parc est rendu très désagréable par une quantité considérable de moustiques qui ne nous laissent pas un moment de répit. J’ai la figure et les mains pleines d’ampoules. Il est pourtant joli en ce moment, le muguet et le lilas étant en fleurs. J’ai reçu pas mal de colis, les paquets postes 13.21.22.23 et les colis gare 1.2.3. Tout était en bon état. J’ai reçu aussi un colis de pain du 24 avril, ils commençaient déjà à être moisis. Je crois qu’il faudrait mieux supprimer l’abonnement pendant les grandes chaleurs car c’est de l’argent perdu. Vous pourriez le remplacer par du pain grillé ou des biscuits, mais autant que possible un peu meilleur que ceux d’habitude. Je vous embrasse bien fort tous les 4 ainsi que tte la famille. Edmond manque de place sur la fin, d’ailleurs il n’y a pas de signature.

dimanche 11 mai 2014

le document crée de la mélancolie


En prenant toutes ces photos, je manifeste et tente d’objectiver une détresse souterraine qui se moque pas mal des gestes vains que je peux faire puisqu’elle ne desserre pas son étreinte. Morsure. On doit même pouvoir dire que ces gestes la nourrissent ; il y a toujours un horizon artistique derrière chaque prise de vue, qui ennoblit le geste dérisoire et la motivation psychologique – la détresse a un manteau qui a de la gueule (la veste en croco de Sailor, par exemple) et ça relance les dés. Voilà : le document crée de la mélancolie. L’archive, le document portent en eux, intrinsèquement, essentiellement, une mélancolie. Ils soignent une détresse par la mélancolie. Celle-ci ne relève pas obligatoirement de l’individu, mais elle s’impose à lui de l’extérieur à coups de petites capsules de temps. Le document c’est du temps encapsulé qui explosera de manière fugace. Le document est une madeleine (la réciproque n’en est pas vraie, elle serait même difficile à avaler). Le document pose un rapport mélancolique au monde ; on commence par vouloir fixer telle ou telle chose (un coin de rue, le sourire d’une petite fille) et on en vient à vouloir tout sauver parce que tout va disparaître. Dans son Histoire de la Commune de 1871, Lissagaray écrivait : « l’exécution fut aussi folle que l’idée » et c’est un peu ça, oui : le remède est aussi fou que la maladie, quand il ne la modèle pas de bout en bout.
 
(C’est un extrait de « Photographier mille fois le ciel, ma fille ou le maréchal Foch » d’Arno Bertina et c’est dans le volume 2 de Devenirs du roman, Ecriture et matériaux, signé par plein de belles plumes chez Inculte.)
ciels 11 avril 2013 005

samedi 10 mai 2014

L’épouvante est au coin de la rue.

L’épouvante est au coin de la rue. Ou pourquoi pas dans un vestiaire de piscine quasi désert. Les protagonistes : d’un côté trois marmots, trois quatre ans tout au plus, grands yeux bleus et tignasse blonde toute bouclée, les bras dans les brassards à fleurs ou à canards selon le sexe. De l’autre, un homme à la stature impressionnante, mal rasé, crâne tondu, l’œil noir – façon de parler, ce quasi cyclope en a quand même deux. Et voilà que ces trois marmots, que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, car même en slip de bain vous m’avez reconnu, se précipitent vers moi en battant des ailes comme des canetons – impossible en effet avec ces brassards de garder les bras le long du corps. En quelques secondes, je suis cerné. Ils sont trois, donc ; deux garçons et une fille, ou plutôt un garçon et deux vrais jumeaux de sexe différent, mais oui je sais bien que ça n’existe pas mais je sais bien aussi ce que j’ai vu : deux enfants identiques, je dis bien identiques, sauf par le sexe. A moins que les parents n’aient trouvé que le travestissement de l’un pour le distinguer de l’autre, qui sait. En tout cas ils ont le même visage avec ces grands yeux bleus écartés sous les mêmes bouclettes blondes. D’ailleurs l’autre garçon a aussi le même visage, mais ses bouclettes sont un peu plus foncées et il est un peu plus grand. Ou plutôt un peu moins petit. Quelles sont leurs intentions ? Leurs visages sont souriants, mais ça n’est pas rassurant pour autant. Qu’ont-ils besoin de sourire, d’ailleurs ? Qu’y a-t-il de si réjouissant dans leur situation, seuls dans un vestiaire de piscine avec un géant inconnu ? Mais déjà et sans tarder ils ont pris la parole. Ils s’expriment dans un français châtié. Malgré leur très jeune âge, ce n’est pas à eux que viendrait l’idée de tutoyer un monsieur inconnu. Leurs intentions, à les entendre, c’est de connaître les miennes. « Alors vous venez à la piscine ? » « Pour quoi faire ? » « Vous avez fini ? » « Votre voiture, elle est de la marque Citroën ? » « Vous prenez vos chaussures ? » (En effet, je suis en train de prendre mes chaussures, c’est contre mon casier que le trio m’a acculé.) « C’est une Peugeot, votre voiture ? » Et tout ça sans cesser de me fixer de leurs immenses yeux bleus au-dessus du même sourire imperturbable. Heureusement j’ai pu me glisser avec mes affaires dans l’interstice d’une cabine toute proche.