En poursuivant ma lecture de Rêve cette nuit, d’Anne Serre, je lis ceci :
« Pour la première fois depuis sa mort, je rêve de mon père. » (p. 131)
(Son père est mort dans la note précédente – pour le lecteur : dans la seconde précédente. C’est une manière de me faire reconnaître que depuis la mort du mien, il y a un an et demi, et de celle de ma mère, il y a un an, je crois bien n’avoir jamais rêvé d’eux. Quelque chose m’empêche de rêver – alors que j’ai beaucoup utilisé par ailleurs la matière du rêve.)
Page 131 toujours, c’est la suite :
« Je lui ai coupé les deux mains et les lave dans le cabinet de toilette de l’appartement où nous vivons. Les mains sont froides. Il est sorti, j’attends son retour et me dis qu’il a dû réaliser que ses mains avaient été coupées. »
Aussitôt je pense à la jeune fille sans mains, de Grimm. C’est un conte terrible ; j’ai demandé à mes sixièmes de le lire pendant les vacances. Les contes comptent, pour moi. Je ne suis d’ailleurs pas le seul auteur contemporain pour qui les contes comptent. Récemment, je suis tombé sur ce texte de Christiane Connan-Pintado ; il s’agit d’un extrait de l’épanchement des contes dans la littérature, paru en 2019 aux Presses Universitaires de Bordeaux :
« Sans doute le fait de travailler sur les contes rend-il particulièrement sensible à leur emprise sur la littérature, mais on veut croire qu’il ne s’agit pas d’une obsession de spécialiste, un coup d’œil sur l’actualité littéraire devrait permettre de s’en assurer : que l’on songe, pour citer quelques publications récentes, au dernier roman de Salman Rushdie, Deux ans, huit mois et 28 nuits (Actes Sud, 2016), dont le titre convertit la durée de mille et une nuits ; à Elise et Lise de Philippe Annocque (Quidam éditeur, 2017), qui s’inspire des « Fées » de Perrault et de tous les contes qui mettent en scène des sœurs rivales ; à Ronce-Rose d’Eric Chevillard (Minuit, 2017), dont le titre – écho de « Rose d’Epine », la « Belle au bois dormant » des Grimm – semble riche d’accointances avec l’univers du conte de la part de l’auteur du Vaillant petit tailleur (Minuit, 2003), et en effet la liste des personnages comporte une sorcière et un poisson d’or. Quant au roman de Pierre Péju, Reconnaissance (Gallimard, 2017), il a pour moteur un objet merveilleux venu tout droit du bric-à-brac des contes : un bloc de cristal, offert par un inconnu, dans le miroir duquel le narrateur peut revoir les épisodes majeurs de sa vie. Certains auteurs trouvent dans les contes des convergences avec leur équation personnelle (Christine Angot, Peau d’Âne ; Catherine Millet, Riquet à la houppe, Millet à la loupe, Stock, 2003), d’autres une occasion de questionner la notion de genre littéraire (Philippe Beck, Contes populaires, Flammarion, 2007), de s’essayer à un autre type de récit (Anne Rice, Les infortunes de la Belle au bois dormant, Pocket, 1998), de reprendre non sans malice un motif symbolique (Anne Serre, Petite table sois mise, Verdier, 2012). »
C’est idiot de recopier tout ça mais se retrouver en compagnie d’Eric Chevillard et d’Anne Serre est un plaisir qui ne se boude pas.

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