mardi 4 juin 2013
bon sang bon dos
2 : Bon sang
Au bout des mares à boire isocèles
tes jambes indécrottables rompent
parfois mais ne plient pas parfois
bagage à propos de pli s’allume
dans le cerveau (des lions) bagage plions
et tout le poids de tout le sang de tout
ton toi tendu vers l’eau se grute
si tu vois ce que veux dire.
4 : Bon dos
Cette fermeture qu’éclaire là-haut
quand on dézippe ta robe ton corps
de gaze court court jusqu’à (bon dos)
la queue chasse mouche et coche
pique-bœuf hé-oh vigie ne rien venir ?
picore picore je te dirai quoi
qu’elle note pourtant elle prend sur elle
si tu vois ce que veux dire.
Sébastien Smirou, Beau voir, Bestiaire, « La girafe », p. 24 et 26, P.O.L, 2008.
dimanche 2 juin 2013
j’ai rien vu
Des
fois, je me dis : tu es encore vert de bois vert. Autant que le morveux
que mon père menait à la trique, j’avais le
cuir épais. Solide. Je n’ai pas grandi. Tu as grandi, toi ? Tu as
quoi ? Dans les quarante ans, non ? Tu me fais l’effet d’en avoir
douze. C’est drôle que la vie passe sans
passer. Pourtant, je suis encore en forme. Regarde-moi. Sans me
vanter : je soulève mon billot tout seul, facile. Je cavale derrière les
chevrettes comme un jeunot. Mieux même : je suis
moins bête, je ne m’époumone pas. Je m’économise. Faut connaître son
souffle. Mais la vie passe. Comme les nuages. Toi, tu te marres, tu ne
vois que des nuages. Moi, ça m’intrigue. Je me
dis : ils sont quand même bien quelque part, puisqu’ils sont sur les
photos. Or je n’en ai jamais vu de pareils. Je n’ai pas dû bien
regarder. Ou alors, je n’étais pas là au bon moment.
C’est quand même pas de pot. J’aurais dû en croiser au moins un,
rien qu’un. Ces photos ne me rappellent rien, aucun souvenir. Ou ce sont
des photos trafiquées, ou bien je suis un vrai con. J’ai
rien vu. Voilà.
Anne-Marie Garat, Tranquille, éditions In 8, Collection Alter & Ego, 2013, p. 35-36.
Là
c’est un père qui parle à son fils – plus qu’il n’en jamais dit :
vivant sa vie dans la plus grande distance possible au
monde (« chevrette » ci-dessus est à lire au sens propre), au plus
loin de la montagne, et dès la tombée du jour calfeutré dans sa bicoque
tapissée de photos des nuages qu’il n’a jamais
vus. Le fils, le narrateur, est porteur d’une nouvelle – mais une
nouvelle, c’est le monde encore. « Merde à la compagnie. »
On peut dire aussi, autrement, que c’est le récit d’une belle journée.
vendredi 31 mai 2013
j’irais bien
Il y a des semaines où l’on se dit Tiens, samedi, j’irai bien faire un tour à Paris, demain donc, parce que j’ai le temps et
puis, ah oui, c’est vrai, il y a la librairie éphémère de la Halle Saint-Pierre, on va voir sur le site, et tiens, il y aura Perrine Le
Querrec, je ne l’ai jamais lue mais elle a son livre qui sort aux Doigts dans la prose, c’est très bien les Doigts dans la prose,
j’en ai
lu deux sur quatre ça fait quand même la moitié du catalogue, et je
vois qu’elle est aussi à celui du Carnet des desserts de lune, ça aussi
c’est bon signe. D’ailleurs ces deux éditeurs seront
présents, et il aura aussi le Sonneur, et le Chemin de fer, et l’Œil
d’or, et l’Or des fous qui publie le nouveau livre de Marie Cosnay, et le Vampire
actif, pour ne parler que de ceux que je connais, parce que finalement je ne connais pas grand-chose.
Et au fait, le soir à la maison de la poésie il y a une rencontre entre Alain Farah, Olivier Cadiot et Nathalie Quintane, animée
par Laure Limongi ; ça pourrait prolonger agréablement et intelligemment la soirée.
Mais que vois-je ? Voilà que le même jour, Eric Chevillard sera aussi à Paris ! à la librairie Le Monte-en-l’air
pour son premier livre pour
enfants (alors que coïncidence, mon premier à moi point à l’horizon
de septembre, c’est pour passer plus vite que le temps est si automnal),
mon Chevillard que je vous prête aussi à l’occasion
mais qui est d’abord le mien depuis que sa cuiller en tulipe m’a il y
a une douzaine d’années sorti du bouillon de la lecture empêchée,
depuis presque dix ans que ça durait, rappelez-vous ; mais que je n’ai jamais vu en chair et en os, en a-t-il seulement, je le saurai demain,
je le saurais demain si la vie n’était pas la vie, qui prend d’un coup ses décisions à notre place, mais non demain je n’irai
pas à Paris, impossible, c’est dommage, mais c’est comme ça.
Que ça ne vous empêche pas d’y aller, vous. Et déjà ce soir vous avez le choix entre Nicolas Richard (le légendaire traducteur
d’Enig Marcheur entre autres) qui fait son libraire d’un soir chez Charybde et François Matton qui vous projette ses 220 Satoris mortels à la maison de la poésie, allez, c’est tout de
suite, qu’est-ce que vous attendez.
mardi 28 mai 2013
Pascale Petit vous prépare...
Voilà donc, oui, aujourd’hui la tortilla du ciboulot.
Un plat inouï !
Un plat hors du commun !
Un plat pas banal du tout !
Un plat mirobolant !
Un plat saisissant !
Un plat stimulant !
Un plat fumant !
Un plat fulminant !
Un plat paradoxal !
Un plat aux horizons infinis !
Un plat du futur !
Un plat anti-oxydant !
Un
plat qui plaît quasi toujours, à la fois rafraîchissant, croustillant,
fondant, plaisant, amusant, hallucinant, ravigotant,
fort fortifiant, sans colorant !… qui vaut autant qu’un gigot aux
haricots, qu’un couscous au mouton, qu’un faisan au curry, qu’un homard
au caviar ou qu’un baba au rhum à la Chantilly
!
Car,
donc, on l’aura compris : nous l’aimons sans façon, oui, nous l’aimons
sans façon, la tortilla du ciboulot ! Nous
l’aimons, nous l’adorons. Nous la voulons. Nous la goûtons. Nous la
savourons autant qu’un osso-buco, autant qu’un bon goulasch.
Car
voilà un plat trop original où y a un truc qu’y a pas. Voilà, voilà
pourquoi nous l’adorons tant, la tortilla. Car, dans la
tortilla, il y a un truc qu’y a pas, donnant au plat un goût pas du
tout commun, un fin parfum, un « on-sait-jamais-quoi » trop subtil ! Un
quasi-nada charmant qu’on voit pas
qu’il faut voir !
Pascale Petit, « La Tortilla du ciboulot », dans Made in Oulipo, L’école des loisirs, 2013, p. 31-32.
Pascale
Petit sait tout faire. Même la cuisine. Même en l’absence du principal
ingrédient, ce
« truc qu’y a pas » – qui en fait deux, si l’on y réfléchit bien ;
et du coup c’est plus fort encore. Et ce qui est épatant, c’est que
c’est une cuisine vraiment pour tout
public ; d’ailleurs c’est publié dans la même collection de l’école
des loisirs où sont déjà parus Monsieur Jones – rappelez-vous –, ainsi que Tom Premier – rappelez-vous encore,
mes élèves s’en souviennent – et sa suite Tom II, version théâtrale du merveilleux
Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir, publié dans la trop éphémère collection Déplacements des éditions du Seuil.
En hors d’œuvre à cette Tortilla, Pascale Petit nous propose le popopo et le dédédé,
dialogue à deux ou à
mille, où un simple bégaiement est la source de
11223593370016514113536000 histoires (si j’ai bien compté – car j’ai
compté, mais une fois seulement). Bon appétit !
lundi 27 mai 2013
Luc Ferry et moi, quoi.
« La
vérité, c’est que, en dehors d’une très courte période et d’un
"modernisme" exacerbé propres au seul XXe siècle,
les artistes véritables et les écrivains les plus authentiques
n’ont jamais été des marginaux, méconnus et miséreux. » C’est Luc Ferry
qui parle, celui-là même dont le talent
incontesté lui a valu d’être payé pour un cours d’université qu’il
n’a jamais assuré. Allez donc lire un peu ce que le Figaro
vous autorise. Et d’enchaîner avec Picasso qui, certes…
Il aurait pu citer Van Gogh aussi, mais non ; on se demande
pourquoi. Bref, nous vivons une époque formidable où le talent
authentique est forcément et grassement récompensé, et si vous
n’entendez pas les espèces sonner à votre porte et trébucher dans
votre escarcelle, ce n’est pas parce que vous êtes un incompris, mais
parce que vous n’avez pas l’authentique génie de Marc Lévy
(si indiscutablement génial que son dernier roman va être offert par
Rachida Dati aux bacheliers du VIIe arrondissement – rappelez-vous).
Que je me le tienne pour dit. Surtout moi, dont les droits d’auteur
transforment
par comparaison mon salaire d’enseignant en une authentique et
permanente roue de la fortune (que je suis toutefois contraint de faire
tourner à la main, ce n’est pas mon fantôme que l’on paie).
Surtout moi qui suis, je vous l’avoue sans honte, pire écrivain
encore que le dernier des derniers, car non content de compter les
clopinettes gagnées sur les doigts de la main qui écrit, je mets
en difficulté tous mes éditeurs : seul Quidam survit encore vaille
que vaille mais non sans mal, Melville a fondu comme neige au soleil dès
la parution de Par temps clair, quant aux
éditions du Seuil, le succès d’estime d’Une affaire de regard
les a si bien mises à mal qu’il a bien fallu les revendre à la
Martinière dans la foulée. (D’ailleurs pendant que j’y pense,
même Bordas qui à l’époque préhistorique m’avait commandé un
parascolaire d’orthographe a dû être racheté par Havas dans les mois qui
ont suivi sa parution.) Bref, on devrait m’interdire de
publication. Renouveler avec un tel sans-gêne le cliché de
l’écrivain maudit (car je suis maudit, je le sais bien), ça ne devrait
pas être permis. C’est à peine si je mérite de vivre. Pourtant il
y a encore quelques lecteurs, des fous, qui apprécient mon travail.
Il y a même quelques éditeurs, des inconscients, qui ne craignent pas de
me publier. Heureusement il y a Luc Ferry qui, en bon
philosophe du capital, considère qu’il ne faut surtout pas aider la
création, si elle vaut la peine ça se saura forcément, on a quand même
dans ce beau pays une presse unanimement indépendante,
curieuse de tout, qui sait débusquer les talents méconnus, comme Libération qui cette année nous a quand même fait découvrir Marcella Iacub et Christine Angot – nous rappelle Pierre
Jourde sur son blog –, c’est vrai, de quoi se plaint-on, quoi.
(Entendons-nous
bien : je ne suis pas non plus partisan de faire n’importe quoi avec
l’argent public. Et personnellement je ne
postule à aucune bourse ni à aucune résidence, considérant que
d’autres auteurs en ont davantage besoin que moi. Ce n’est pas non plus
une raison pour dire n’importe quoi – quoi.)
dimanche 26 mai 2013
beau comme un socle commun de compétences
Les « socles communs de compétences ». Ça sonne bien, pourtant. C’est beau, vu de l’extérieur. Ça a l’air d’être du
solide. On devrait pouvoir bâtir, là-dessus.
Non
mais franchement. Quand je pense qu’on a payé des gens pour imaginer un
truc pareil. A dégoûter de l’Education Nationale, je
vous dis. Je sais bien qu’il existe des boulots encore plus stupides
que cette usine à gaz ; mais quand, bien forcé, je me plonge dans
celui-ci, j’ai du mal à imaginer ce qu’on pourrait
faire de plus inutile encore. Même mon goût pour l’absurde ne m’est
d’aucun secours.
Je sais bien que ça ne sert pas à grand-chose de le dire, mais quand même : ça soulage.
samedi 25 mai 2013
leur chute à bout de lèvres
Ensuite,
j’ai gagné une petite pièce attenante au salon pour fuir le monde et
reprendre mes esprits. Je me suis assis dans un
fauteuil. Des dizaines de mouches mortes aux ailes ajourées
jonchaient le rebord intérieur de la fenêtre. D’autres séchaient,
suspendues dans des toiles d’araignées arrimées aux barreaux du
radiateur. Mais le silence a fait long feu car Lise et Gina – les
vieilles jumelles – sont entrées, suivies d’une femme bossue, telle
qu’on ne laisse plus la nature en produire. Son visage
engoncé, incarné dans une énorme gibbosité qui naissait au niveau de
la taille, lui enveloppait les reins et le dos. De sa posture
affreusement ramassée ne dépassaient que deux minuscules bras de
fourmi. Du fauteuil, je cherchais en vain à distinguer son visage
car il se refusait obstinément, profondément enclos dans la surabondance
de sa bosse. S’agissait-il seulement d’une femme… J’en
doutais, car de là où j’étais ne me parvenait qu’un souffle appuyé
et crépitant, une respiration asexuée, de bête presque, comme d’un
énorme mammifère marin qu’on eût tiré de l’eau et laissé
agonisant sur le rivage. Lise et Gina ont refermé la porte derrière
elles sans me prêter la moindre attention, comme si je n’existais pas,
et se sont mises à parler à la bossue. Et ce qu’elles
disaient, j’avais l’étrange impression d’en avoir entendu des bribes
plus tôt dans la soirée. Les mêmes mots, leurs phrases tournées de la
même façon et qui se recoupaient, se répétant jusque
dans l’intonation. Un drame dont elles avaient été témoins sur leur
lieu de vacances. Peut-être avaient-elles passé la soirée à le raconter,
autant de fois que le mariage comptait d’invités, pour
que la nuit n’en finisse pas, que ne tarisse jamais leur
satisfaction à le jouer et le rejouer, sans relâche, avec la perfection
de comédiennes rompues à l’art du pathos et que toujours
réenchantent les réactions interloquées de leurs auditeurs. Ces
deux-là avaient trouvé dans ce drame prétexte à réinventer leur couple
et leur gémellité, se complétant, s’assurant, s’interrompant
ou se relançant, chacune répercutant l’écho de l’autre pour relever
d’un cran leur chute à bout de lèvres et de cordes vocales.
Romain Verger, Fissions, Le Vampire actif, 2013, p. 96-97.
C’est sans doute le roman le plus narratif de Romain Verger. Mais il ne se contente pas de raconter l’histoire d’une noce
désastreuse, ou monstrueuse ; comme dans Zones sensibles, Grande Ourse et Forêts noires,
c’est au
fond la nature humaine elle-même, notre trop évident lot commun, qui
est remise en question – et cette question nous tord la bouche.
vendredi 24 mai 2013
faisons attention ensemble
Le langage étant une chose universellement partagée, tout ce que je dis concerne tout le monde.
J’ai intérêt à faire gaffe, quoi.
jeudi 23 mai 2013
« vouloir dire »
J’aime
beaucoup l’expression française « vouloir dire » pour évoquer la
signification. Il y a dans le langage une
volonté étrangère à la mienne (parce que le langage n’est pas
seulement mien) et c’est peut-être la contradiction de ces deux
volontés, ou plutôt leur impossible réconciliation qui rend possible
la littérature.
mercredi 22 mai 2013
Faits II, de Marcel Cohen
Parmi les livres que j’ai lus cet été, Faits II, de
Marcel Cohen, dont je n’avais encore rien lu, est à
coup sûr un de ceux qui m’a laissé la plus forte impression. Mais j’ai
du mal à trouver les mots pour l’expliquer. Je
comprends mieux d’ailleurs pourquoi la quatrième de couverture est
si longue et si précautionneuse. L’objet, a priori, ne revendique pas
son statut d’œuvre littéraire. La lecture cependant sans
faille le lui assure. Composé d’une matière qui ne doit rien à la
fiction, écrit dans une langue épurée qui vise à l’efficacité, Faits II
est
littéraire d’une manière sobre, mais essentielle. C’est une
littérature où le moi discrètement s’efface, se réduit à la simple
subjectivité d’un regard, plus souvent encore d’une écoute, celle
aussi du choix des motifs ; une littérature entièrement orientée
vers le monde, dans sa plus grande diversité – sa plus grande disparité.
Sont tour à tour évoqués, en une succession de
textes brefs sans titres, juste numérotés comme des chapitres, la
résistance héroïque d’un tout petit enfant aux semonces de son père, les
messages des déportés sur les murs de Drancy à la veille
de leur départ pour Auschwitz, les conditions de vie des marins sur
un porte-conteneur, l’étrange odyssée du Buddleia Davidii dont
un plant unique parvient à essaimer à travers toute
l’Europe… J’arrête la liste : il y a cent cinq textes sur les sujets
apparemment les plus variés mais où, le plus souvent (quoique de
manière discrète), la résistance joue un rôle essentiel.
Là, sans doute, se dessine en creux l’histoire personnelle, à
laquelle l’auteur ne donne pas plus de place. Marcel Cohen emprunte
parfois ses sujets à la presse, met en scène nommément des
personnes réelles et ne craint pas si nécessaire d’insérer des notes
explicatives. D’autres fois, il crée des manières de fictions minimales
et putatives (« Un homme prend chaque
matin… », « Deux fois au moins, se souvient un homme… ») ; quand il
ne limite pas son texte à un simple dialogue entre interlocuteurs
anonymes. C’est que l’essentiel n’est pas
là. Le temps de la mise en forme décorative est dépassé.
L’essentiel, c’est de dire, dans l’urgence, ce que vivent les hommes.
2007
Puisque je sors tout juste de Sur la scène intérieure, le dernier livre paru de Marcel
Cohen, c’est peut-être l’occasion de ressortir ces quelques notes qui suivent ma lecture de Faits II, au cours de l’été 2007, avant l’ouverture de ces Hublots. (J’en ai déjà
posté un extrait, à propos du Buddleia Davidii, précisément).

Commentaires
mardi 21 mai 2013
quelles traces sur la scène intérieure
A
Paris, elle a toujours vécu chez Mercado, son cousin germain, et
Sultana. Il n’existe d’elle que trois ou quatre photos et
l’on ne sait à peu près rien de sa vie, sauf qu’elle fut veuve très
jeune, resta sans ressources et qu’elle n’a pas eu d’enfants. Les photos
montrent un visage anguleux, ingrat, et des mains
noueuses posées sur une ample jupe noire. En échange du gîte et du
couvert, sans doute se sentait-elle tenue à la plus grande discrétion,
n’intervenant d’aucune manière dans la vie des Cohen.
Lorsque je la rencontrais dans l’appartement de mes grands-parents,
c’était toujours furtivement, presque par effraction, à l’instant où une
porte se refermait. Je ne retrouve bien que le
froissement de ses amples jupes noires dans la pénombre. Plus âgée
qu’elle de cinq ans, ma grand-mère, et depuis longtemps si j’en juge par
les photos familiales, portait des jupes droites à
mi-mollet. Hors ce froufroutement d’un autre âge, il ne reste rien
de Rebecca.
Il
se peut même que la photo reproduite ici ne représente pas Rebecca.
Mercado avait une sœur, Suzanne. Veuve très jeune
elle aussi, elle habita, comme Rebecca, chez son frère et sa
belle-sœur. Dans leur correspondance, les frères Cohen l’évoquent sous
l’appellation de « la chère tante ». Suzanne est
morte peu avant la guerre. Mes souvenirs ne remontent pas jusque-là.
Le froufroutement dans la pénombre est donc bien celui des jupes de
Rebecca. Cependant, la photo reproduite ici a beaucoup de
chances d’être celle de Suzanne.
Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Faits, Gallimard, collection L’un et l’autre,
2013, p. 133-134.
C’est un extrait du dernier livre paru de Marcel Cohen, qui évoque la mémoire de ses disparus, raflés comme on sait, et dont
précisément il ne parle pas d’habitude, ou alors en creux, dans les autres livres que j’ai lus de lui (le
grand Paon-de-nuit, Faits II, Faits III suite et fin).
Ce sont sa mère, son père, ses grands-parents, ses oncles et cette
cousine
germaine de son grand-père qui fit comme lui partie du Convoi n° 59
du 2 septembre 1943 et que j’ai choisie parce qu’il ne reste d’elle,
outre une photo douteuse, qu’un froufroutement de jupe
noire dans une mémoire d’enfant et ces deux pages d’un de nos plus
beaux écrivains.

Commentaires
Superbe extrait, d'une sobriété émouvante et qui va droit au coeur.
Commentaire n°1
posté par
Michèle
le 21/05/2013 à 22h20
Oui, c'est terrible. Marcel Cohen mérite vraiment la lecture, du
coup j'ai posté une note que j'avais rédigée un peu après la parution de
Faits II.
Réponse de
PhA
le 22/05/2013 à 18h34
samedi 18 mai 2013
signaler une erreur
Le crâne, évidemment, qui m’a fichu une coiffure pareille, avec des cheveux ! mais aussi le nez : ce n’est pas du tout
ça. Ni le menton. Même la forme générale de la tête, d’ailleurs.
Un bon point tout de même pour l’invisibilité relative, et pour le choix de la couleur.
jeudi 16 mai 2013
suprématie de la statistique
–
Messieurs, votre insistance me navre. Que voulez-vous que je vous
raconte ? Ma vie, depuis que j’ai fui la Finlande, a
suivi un tracé lisse et rectiligne. Toi, Ivar, qui m’a connu au
lycée d’Uleaborg. Tu sais que, n’ayant pu résister ni à l’amour de Minna
ni aux leçons de son père, le professeur de littérature,
je suis parti errer dans tout le Suomen-Maa, depuis Arkhangelsk
jusqu’au golfe de Botnie, cette portion de territoire comprise entre 60
et 70 degrés de latitude nord. Rien que des lacs, des
marécages et des pierres. Le froid, la faim, les coups de pied.
Jusqu’à ce que je me décide à caler mes fesses au chaud, dans les
bureaux du service d’inspection du Comptoir du Bois d’Aabo. C’est
là que j’ai fait mes premiers pas dans les statistiques, là où je me
suis imprégné de la vérité authentique des chiffres et de celle
relative du calcul des probabilités. Des années durant, j’ai
su quel était le tonnage exact de la consommation mondiale de la
pulpe de papier, du goudron, du contreplaqué et de l’aggloméré. Ceux qui
n’y ont pas été initiés ignorent la suprématie de la
statistique, science mêlant les mathématiques et l’observation du
monde réel. L’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. A
partir d’inventaires et de colonnes de chiffres, il est
possible de décrire et synthétiser l’histoire statistique de
l’humanité. Le contreplaqué m’a servi de point d’ancrage. En observant
les chiffres de l’exportation du contreplaqué,
mul-ti-plis ! Hoerée ! Franziska ! FRANZISKA ! FRAN-ZIS-KA !
Ce fut une véritable déflagration !
Subite et retentissante, l’exaltation d’Op Oloop frappa de stupeur tous les convives. Certains se levèrent. Mais leur hôte, qui
s’était immédiatement repris, les invita d’un geste à se rasseoir.
– Excusez ce débordement vraisemblablement inspiré par quelque génie bachique, mentit-il avant de proférer d’une voix radoucie
et étouffée : Hoerée ! Franziska ! FRANZISKA ! FRANZISKA ! Evohé ! Io ! Io ! Eleleu !
La
stupeur fit place à la consternation. Puis à l’incompréhension. Il
avait émis le cri de ralliement des bacchantes en se
tapotant les lèvres du bout des doigts. Devant l’urgence de la
situation, même Gaston Marietti se leva. Tous avaient remarqué que
l’exaspération affichée par Op Oloop au début de son récit
s’était peu à peu transformée en orgueil irrévérencieux. Mais
comment expliquer ce dérapage inepte ?
Juan Filloy, Op
Oloop, Monsieur Toussaint Louverture, septembre 2011, traduit de l’espagnol (Argentine) par Céleste Desoille, p. 126-127.
A
partir de quel degré l’abus des statistiques devient-il vraiment nocif à
la santé mentale ? Comment expliquer que, ayant
quand même vécu 106 ans avec une belle notoriété dans son Argentine
natale, Juan Filloy n’ait pas connu le bonheur de voir son inénarrable Op Oloop, initialement publié en 1934, traduit
dans notre belle langue ? Et l’amour, dans tout ça ?
(Encore une belle découverte de Monsieur
Toussaint Louverture, à qui l'on doit aussi, plus récemment, celle d' Enig Marcheur.)

Commentaires
mardi 14 mai 2013
défendons l’édition numérique
On
fait de chouettes découvertes, quand on est abonné à Télérama : prenez
votre culture en main, et trouvez en prime cette
belle publicité pour le Samsung Galaxy Note 8.0 qui s’ouvre comme un
livre, la preuve, et même les preuves : il y a Marc Lévy et compagnie à
l’intérieur, cliquez donc sur l’image si vous
voyez mal ; car la culture aujourd’hui est numérique, et l’édition
littéraire aussi au moins en partie, qui a bien besoin qu’on la défende –
notamment de la publicité que lui fait
Samsung.
lundi 13 mai 2013
de l’inouï au malentendu ou le refus de comprendre
Les
comptes-rendus de lecture, c’est toujours instructif. Je dois avouer un
vicieux penchant pour ceux qui développent un avis
opposé au mien, le seul bien sûr qui ait quelque valeur à mes yeux,
quoique de façon assez fugitive. C’est l’occasion de me gausser
intérieurement : encore un qui n’a rien compris.
D’ailleurs certains, très honnêtement et humblement, l’annoncent
d’emblée : « il se peut que je n’ai rien compris ». C’est toujours bien
de l’envisager, d’ailleurs je me le dis
aussi assez souvent à moi-même.
Parfois,
quand même, ça intrigue. Manifestement, le lecteur n’a rien compris, il
le suggère lui-même et en effet, moi qui ai
tout compris ou presque je peux le lui confirmer : il n’a rien
compris. Mais ça intrigue quand même parce qu’on se demande pourquoi il
n’a pas compris. Ce n’était pas si difficile, de
comprendre. Le vocabulaire était simple. La langue était française.
Les mots disaient ce qu’ils voulaient dire avec toute la volonté dont
ils sont capables. Alors quoi ? Pourquoi ne pas
comprendre ?
Alors
on lit les arguments, généralement formulés sous la forme négative,
celle qui va bien pour dire qu’en effet on n’a pas
aimé. Mais qui ne dit pas que ça. Qui dit aussi : « il ne se passe
rien », ou bien : « il n’y a pas de psychologie des personnages », ou
bien : « il n’y
pas de plan », ou bien : « il n’y a pas de fin », ou bien : « il n’y
a pas de message », etc. Parce que forcément il devrait y avoir tout
ça, ou au moins ceci
ou cela, parce que c’est ce qu’on attend d’un livre : qu’il y ait
tout ça, ou au moins ceci ou cela. Sinon quel intérêt. Hein. A quoi ça
sert.
Alors
voilà : on n’a pas vu ça, ni ça, ni même ça et donc on n’a pas aimé.
Moi j’ai aimé, et pourtant je n’ai pas vu ça non
plus, puisqu’en effet ça n’y était pas. C’est sans doute que j’ai vu
autre chose. Aurais-je donc un don de double vue, des hublots à double
foyer (j’avoue : je porte des verres
progressifs) ? Chouette ! (mais non). Souvent, il me semble au
contraire que la chose que j’ai vue était énorme, et placée bien en
évidence par l’auteur dont le souci principal n’est
pas, contrairement à un soupçon récurrent, de ne pas se faire
comprendre par ses lecteurs. Mais elle était un peu inhabituelle.
Parfois même un peu inouïe (j’aime bien cet adjectif,
in-ouï, qui dit mieux que d’autres ce qu’il veut dire). Ou
in-solite (que j’aime aussi pour les même raisons) dans notre monde
sublunaire. Et c’est précisément cette chose-là qui a été
perçue comme une lacune, un manque, une carence impardonnable.
L’inouï est la porte ouverte au malentendu.
Pour comprendre, sans doute ne suffit-il pas ou même n’est-il pas nécessairement besoin d’être compétent ; il est bon
toutefois d’être prêt. Disponible.
dimanche 12 mai 2013
Winnie floue, Winnie nette
On ne peut pas chanter comme ça, uniquement pour faire plaisir à l’autre, aussi cher soit-il, non, le chant doit venir du cœur,
voilà ce que je dis toujours, couler de source, comme le merle. (Un temps.) Que de fois j’ai dit, dans les heures noires, Chante maintenant, Winnie, chante ta chanson, il n’y a plus que
ça à faire, et ne le faisais pas. (Un temps.) Ne le pouvais pas. (Un temps.) Non, comme le merle, ou l’oiseau de l’aurore, sans souci de profit, ni pour soi, ni pour autrui.
(Un temps.) Etrange sensation. (Un temps. De même.) Etrange sensation, que quelqu’un me regarde. Je suis nette, puis floue, puis plus, puis de nouveau floue, puis de
nouveau nette, ainsi de suite, allant et venant, passant et repassant, dans l’œil de quelqu’un.
Samuel Beckett, Oh les beaux jours.
(Et
pendant ce temps dans la salle, je hoche imperceptiblement la tête, de
manière à voir tantôt à travers et tantôt au-dessus
de mes lunettes, de manière à ce que le visage de Catherine Frot
soit tantôt net, tantôt flou au point d’être complètement indéterminé,
alors que les places sont bonnes, bien meilleures que
celles que nous nous offrîmes (le vieux style) dans ce même Théâtre
de l’Atelier, il y a quelques années, pour voir de bien plus loin mais
sans lunettes Michel Bouquet et Rufus jouer les Hamm et
Clov de Fin de partie ; de loin et sans lunettes, à croire donc que le temps passe, que le temps passe quand même malgré tout, Winnie.)
jeudi 9 mai 2013
Mon jeune grand-père (9)
Le 4 janvier 1917. Mes chers parents.
Il
y a du désordre dans les cartes. Il faudra que je les classe. J’ai dû
les laisser de côté quelque temps – beaucoup moins
de quatre mois cependant – mais laisser passer un peu de temps,
pourquoi pas. Un peu de temps pour moi, plus de temps pour lui.
Sur cette carte-ci, l’écriture, toujours au crayon à papier pâle et taillé fin, est un peu moins serrée que sur les
précédentes, mais à peine. Sans même la lire, on voit que rien n’a changé.
Voilà
encore une nouvelle année loin de vous, et celle-ci dans des
circonstances bien pénibles, aussi ce n’a pas été une fête
pour nous. Nous nous sommes tout de même réunis pour faire un petit
dîner pour ne pas changer les habitudes _ Je n’ai plus reçu de colis (ce
tiret doit signifier sans doute un changement de paragraphe ainsi
économisé : toute la surface de la carte est recouverte de son
écriture, comme c’est le cas à chaque fois) depuis ma dernière carte, il n’y a rien d’étonnant à cela puisque j’ai reçu
tous ceux partis avant l’interruption sauf toutefois le n°11 gare (gare ?) _
Comme correspondance j’ai reçu les cartes de papa des 18, 19 et 20 la
lettre de Jacqueline et les lettres de Madeleine et Jean sans
oublier le mot du petit Michel. Tout cela m’a fait grand plaisir et
je vous charge de les remercier et de les embrasser bien fort. Je
remercie Madeleine et Jean de leurs bons souhaits et je leur
envoie les miens. Que cette année ne se termine pas sans qu’ils
aient revu leurs chers parents. Je leur ai écrit le 30 déc et leur
envoyé aussi les mêmes vœux _ Il est difficile de se procurer du
cuir ici aussi soyez assez gentils pour m’envoyer afin que je puisse
faire ressemeller (sic) mes
deux paires de chaussures. Mes brodequins ont les semelles complètement
usées et les bottines commencent à s’éculer. J’en profite pour
vous rappeler que je vous ai demandé des pantoufles _ Depuis
quelques jours le temps n’est pas beau, il pleut toute la journée et on
ne peut pas aller se promener dans le parc. Je vous
quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux
ainsi que Geneviève et Louis Madeleine et Jean et toute la famille. _
Votre fils qui vous aime de tout son cœur.
E.Annocque
Les deux dernières lignes laissent juste la place pour la signature oblique et abrégée : après les deux n ; o, c et
q se confondent et le reste disparaît.
lundi 6 mai 2013
Ce que veut être ce livre, je l’ignore.
Je
pourrais montrer Issei Sagawa séparé d’avance, le montrer seul avec son
cahier, séparé de la classe, le montrer comme je l’ai
vu au restau, ne disant pas trois mots, souriant, et malgré ses
sourires, séparé de notre joyeuse tablée. Mais ce n’est pas ce que je
dois faire, préparer un sens bien construit pour former
adroitement des sutures, pour donner à mon affaire son liant, son
texte qui conduise le lecteur vers une élucidation de quelque chose, ne
serait-ce que du livre lui-même, qui s’en va par tous le
bouts, vainement. Plus que pour aucun de mes livres, je dois laisser
ce texte à ses défauts, laisser son entreprise même à son énigme. Ce
que veut être ce livre, je l’ignore. Je m’efforce de
retrouver ce fait divers dans mon existence, de retrouver son
contact, là où le hasard l’a placé, à l’origine de ma vie littéraire.
Nicole Caligaris, Le Paradis entre les jambes, Verticales 2013, p. 87.
Finalement ce n’est peut-être pas plus mal qu’un hasard quand même assez étonnant fasse que ce soit seulement maintenant et par
ce livre que je découvre Nicole Caligaris.
L’énormité du sujet – et pourtant il s’impose. Je n’aime pas les sujets – mais on ne les choisit pas (on ne devrait pas). Que
celui-ci ait été si longtemps tu, bien sûr. Et qu’à un moment, suffisamment lointain, il se soit imposé : aussi.
Il n’y a pas besoin d’événement
pour devenir écrivain. Mais qu’on y soit mêlé, mêlée de si près même de
biais au moment
précis où l’on en est en passe de le devenir, on ne peut pas fermer
les yeux dessus : à un moment le livre « veut » quelque chose, se veut
lui-même sans doute ; l’auteur s’y
plie.
L’auteur aurait été auteur même sans ça. Un(e) autre ?
On lira avec intérêt l’entretien de Nicole Caligaris avec Alain Nicolas.
Commentaires
Un livre mystérieux...
Je me souviens avoir rencontré Nicole Calligaris lors d'une soirée rue de Paradis (dans le 10e), à laquelle m'avait invité Ronald Klapka.
Se retrouver, après coup, mêlée à un "événement" de cet ordre est forcément une interrogation littéraire : comment "s'en débarrasser" ou comment l'affronter et non le laisser enfoui dans l'esprit ?
L'écriture peut sans doute, seule, apporter réponse ou bribes d'échappées à ce phénomène.
Je me souviens avoir rencontré Nicole Calligaris lors d'une soirée rue de Paradis (dans le 10e), à laquelle m'avait invité Ronald Klapka.
Se retrouver, après coup, mêlée à un "événement" de cet ordre est forcément une interrogation littéraire : comment "s'en débarrasser" ou comment l'affronter et non le laisser enfoui dans l'esprit ?
L'écriture peut sans doute, seule, apporter réponse ou bribes d'échappées à ce phénomène.
Commentaire n°1
posté par
Dominique Hasslmeann
le 06/05/2013 à 21h06
Bribes d'échappées sans doute plus que réponses. En tout cas ça fait
trembler l'image qu'on a de soi comme auteur et qu'on aurait pu croire
fixe.
Réponse de
PhA
le 07/05/2013 à 14h06
dimanche 5 mai 2013
un prix d’excellence pour Rachida Dati
Parfois
les élus locaux s’essaient à la distribution des prix dans les écoles.
Ça sent un peu la troisième République, ça
rappelle des souvenirs aux parents, c’est sympathique. Chez nous,
par exemple, les enfants ont eu droit à un gros dictionnaire à la sortie
du primaire. C’est utile, c’est beau et ça fait un
chouette souvenir.
Dans le VIIe arrondissement de Paris aussi, Madame le Maire va encourager de sa présence et d’un beau cadeau littéraire les
élèves de 3e et de terminale. Elle va le faire en leur offrant le dernier roman de son écrivain préféré,
elle aura ainsi le mérite non seulement
d’encourager ces jeunes gens dans leurs études, mais aussi de
soutenir la littérature contemporaine, que nos jeunes lecteurs en effet
sont en âge de découvrir. Et comme Madame le Maire n’est
autre que Rachida Dati, elle leur a choisi Un
sentiment plus fort que la peur, le dernier roman de Marc Lévy.
jeudi 2 mai 2013
Rennes de Jacques
D’autres
sites dessinent leurs contours. Ils me hèlent, me tirent par la manche.
Je ne m’y attarde pas. Je les traverse à
grandes enjambées. Parfois j’ai, face à eux, les yeux et la tête
trop fatigués. De brusques bouffées d’angoisse montent. Les mains
deviennent moites. Les jambes sont en coton. Ici, des gens ont
brûlé vif, une nuit d’hiver, dans un immeuble. Là, des flics,
sirènes hurlantes, ont décidé que les feux rouges n’existaient plus pour
eux et ont fauché, emporté, tué deux jeunes qui se
trouvaient (une nuit de la Saint-Sylvestre) sur leur trajectoire.
Ces endroits (où de temps à autre des anonymes viennent déposer des
bouquets de fleurs) sont gravés au centre-ville. Ils pèsent
lourds. Ils s’écartent de ceux, plus légers, plus intimes, qui ont
le pouvoir de réactiver un feu intérieur assez rassurant. Sous les
braises vivent alors des moments brefs et décousus. Tous
confectionnent des attelles capables de tenir une mémoire en
écharpe. Je sais qu’un jour prochain, l’amnésie va gagner et tout
effacer. Il me reste un peu de temps. J’en profite pour fixer la
silhouette robuste de Monsieur Victor que je côtoie, certains soirs,
au comptoir. Ex-cheminot, il est penché au-dessus du pont de la rue de
l’Alma. Il vient là tous les jours. Il scrute les
rails, heureux de partir sans partir, montant à bord d’un train
essoufflé qui le mène sans doute loin en arrière… J’en profite pour
repérer, de nuit, l’ombre effilée de Pierre Bergounioux fumant
une cigarette, debout au milieu de l’avenue Janvier, à peu près
entre la salle de l’Ubu et le lycée Zola, déclarant qu’il s’est arrêté
là où le capitaine Dreyfus avait dû poser ses pieds de
prisonnier quelques décennies plus tôt. Je me dois aussi, hommage au
Café Confort ouvert tous les samedis matins, cinq ans durant,
place de Zagreb, de saluer ici même Lucien Suel en lui
disant que s’il revient poser son ombre sur le lit défait du
ruisseau Le Blosne, je partagerais volontiers une bière thaï, une
fraîche et pétillante Shenga, avec lui au Bangkok, juste en bas de
chez moi.
Jacques Josse, Terminus Rennes, éditions Apogée, 2012, p. 36-38.
Voici que je suis Jacques Josse (rappelez-vous Cloués au port)
à travers une ville que je ne connais pas du tout, je me le dis tout en
lisant,
« c’est vrai, Rennes, je ne connais pas du tout » mais lui oui, ô
combien, la ville lui parle des gens qui ont croisé sa vie et c’est un
peu sa vie qu’il arpente dans la ville à grands
pas ; elle lui parle aussi de littérature, d’auteurs qu’il y a
rencontrés, et que parfois j’ai rencontrés ailleurs, parce que la
littérature aussi est (devient ?) un
village :
Je
saisis leurs silhouettes, leurs zigzags, les musettes qu’ils portent à
l’épaule. Puis je les laisse dériver hors les murs et
je m’en vais rejoindre la barre, le cinquième étage, l’appartement,
l’ordinateur et son écran gris sur lequel je retranscris ces mots, ces
phrases, ces fragments, bercé par le bruit régulier – et
proche – des camions qui roulent d’un bout à l’autre de la nuit sur
la rocade.
Idem, p. 44.
C’est vrai, de Rennes je ne connais que la rocade.
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On ne peut pas s'en rendre compte mais le jour où j'ai pris ces photos, tout le fond du jardin n'était qu'un vaste bourdonnement, d'insectes très variés.