jeudi 2 mai 2013

Rennes de Jacques


D’autres sites dessinent leurs contours. Ils me hèlent, me tirent par la manche. Je ne m’y attarde pas. Je les traverse à grandes enjambées. Parfois j’ai, face à eux, les yeux et la tête trop fatigués. De brusques bouffées d’angoisse montent. Les mains deviennent moites. Les jambes sont en coton. Ici, des gens ont brûlé vif, une nuit d’hiver, dans un immeuble. Là, des flics, sirènes hurlantes, ont décidé que les feux rouges n’existaient plus pour eux et ont fauché, emporté, tué deux jeunes qui se trouvaient (une nuit de la Saint-Sylvestre) sur leur trajectoire. Ces endroits (où de temps à autre des anonymes viennent déposer des bouquets de fleurs) sont gravés au centre-ville. Ils pèsent lourds. Ils s’écartent de ceux, plus légers, plus intimes, qui ont le pouvoir de réactiver un feu intérieur assez rassurant. Sous les braises vivent alors des moments brefs et décousus. Tous confectionnent des attelles capables de tenir une mémoire en écharpe. Je sais qu’un jour prochain, l’amnésie va gagner et tout effacer. Il me reste un peu de temps. J’en profite pour fixer la silhouette robuste de Monsieur Victor que je côtoie, certains soirs, au comptoir. Ex-cheminot, il est penché au-dessus du pont de la rue de l’Alma. Il vient là tous les jours. Il scrute les rails, heureux de partir sans partir, montant à bord d’un train essoufflé qui le mène sans doute loin en arrière… J’en profite pour repérer, de nuit, l’ombre effilée de Pierre Bergounioux fumant une cigarette, debout au milieu de l’avenue Janvier, à peu près entre la salle de l’Ubu et le lycée Zola, déclarant qu’il s’est arrêté là où le capitaine Dreyfus avait dû poser ses pieds de prisonnier quelques décennies plus tôt. Je me dois aussi, hommage au Café Confort ouvert tous les samedis matins, cinq ans durant, place de Zagreb, de saluer ici même Lucien Suel en lui disant que s’il revient poser son ombre sur le lit défait du ruisseau Le Blosne, je partagerais volontiers une bière thaï, une fraîche et pétillante Shenga, avec lui au Bangkok, juste en bas de chez moi.
 
Jacques Josse, Terminus Rennes, éditions Apogée, 2012, p. 36-38.
 
Voici que je suis Jacques Josse (rappelez-vous Cloués au port) à travers une ville que je ne connais pas du tout, je me le dis tout en lisant, « c’est vrai, Rennes, je ne connais pas du tout » mais lui oui, ô combien, la ville lui parle des gens qui ont croisé sa vie et c’est un peu sa vie qu’il arpente dans la ville à grands pas ; elle lui parle aussi de littérature, d’auteurs qu’il y a rencontrés, et que parfois j’ai rencontrés ailleurs, parce que la littérature aussi est (devient ?) un village :
 
Je saisis leurs silhouettes, leurs zigzags, les musettes qu’ils portent à l’épaule. Puis je les laisse dériver hors les murs et je m’en vais rejoindre la barre, le cinquième étage, l’appartement, l’ordinateur et son écran gris sur lequel je retranscris ces mots, ces phrases, ces fragments, bercé par le bruit régulier – et proche – des camions qui roulent d’un bout à l’autre de la nuit sur la rocade.
 
Idem, p. 44.
 
C’est vrai, de Rennes je ne connais que la rocade.
http://www.editions-apogee.com/media/catalog/product/cache/2/image/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/9/7/978-2-84398-405-1.jpg

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