dimanche 18 octobre 2009

je sus aussitôt où je me trouvais

L’autre livre au fond de mon sac noir ce jour-là, c’était celui-ci, dont l’auteur était à mes côtés. Sa lecture, achevée il y a déjà quelques jours, résonne encore.
 
L’averse cessa. La station prolongée à plat ventre avait achevé de me rincer. La pluie avait transpercé les brodequins d’Elébotham, et c’est au son d’une armée d’éponges que je courus vers ma cabane. Je me donnai une bonne heure de course pour l’atteindre.
Il ne devait être pas loin de dix heures du matin à ce moment-là, et je m’arrêtai, figé par la stupeur : la nuit tombait. Une énorme chape de peinture noire semblait s’abattre sur la forêt, tandis que la pluie qui avait repris n’était qu’épines de glace, m’agressant sans ménagement. Je sortis de ma besace une lampe de poche que j’avais emmenée je ne sais trop pourquoi. Elle éclairait faiblement mais il allait falloir s’en contenter. Cette étrangeté climatique tombait au plus mal. Pour rejoindre la cabane, je devais bifurquer à travers bois et je n’étais plus du tout sûr de me repérer. Je pris le parti de m’orienter vers l’est, mais au bout de quelques mètres je dus avouer que je faisais fausse route : nulle trace de l’aulne solitaire qui me servait de borne. Je filai à l’aveuglette, priant pour que la torche ne rende pas l’âme. Alors que je commençais à désespérer de pouvoir retrouver mon chemin, la nuit s’esquiva aussi brutalement qu’elle était apparue, faisant place à une blancheur des plus énigmatique. Je sur­plombais alors un marais. Je sus aussitôt où je me trouvais.
Ce marais se situait aux confins du Bois du Loup Gris, proche d’un courant naturel qui de l’océan sinue loin dans les terres. Le courant est navigable, et la plupart du temps magnifique, les saules s’avançant au-dessus de l’eau, les pas­sages larges succédant à d’autres bien plus étroits et touffus. Il fait office de frontière entre deux grandes forêts. Le marais lui-même ne dépasse pas la douzaine de mètres de largeur. L’eau stagnante et grisâtre était couverte de feuilles et de nénuphars ; de temps à autre, la surface se troublait sous l’action de grenouilles entreprenantes. Tous les arbres autour de l’étang étaient morts, sans exception. Deux chênes fourbus penchaient exagérément, comme si le marais cher­chait à les avaler. Certaines de leurs branches mortes tou­chaient presque l’eau ; les brindilles blanches et sèches y étant encore attachées se rejoignaient pour former une chevelure de vieille dame épuisée et en pleurs. Plus loin, les premiers pins, chênes et autres aulnes se tenaient à distance, pour éviter d’être happés à leur tour. L’herbe sur la berge était jaunie par le soleil qui ici trouvait à s’activer sans relâche à la belle saison. La lumière froide et blanche renforçait l’atmosphère surnaturelle qui s’en dégageait.
Je ne pus m’empêcher de rire. C’était la mare de lou cade­toun ! L’idiot du village, le toujours dans la lune. Il y a long­temps, le pauvre gars d’un village voisin avait accompagné les gemmeurs dans cette zone. Pour se moquer de lui, ils lui avaient expliqué qu’il leur fallait un plan d’eau à proximité pour qu’ils puissent se désaltérer. La mare était donc un étang artificiel creusé par le type, après qu’il eut abattu les arbres qui le gênaient. Ça lui avait pris une dizaine d’années. Comme le courant n’est pas très loin, il avait pioché et pioché pour faire une tranchée reliant les deux, et voilà comment il avait rempli son trou !
Je continuai ma route, lorsque je distinguai une petite forme blanche à une dizaine de mètres devant moi. Je sus qu’il s'agissait de mon écureuil couvert de givre. Il ne parais­sait pas s’en émouvoir. Et il ne bougeait pas.
 
Jérôme Lafargue, Dans les ombres sylvestres, Quidam éditeur, p. 145-147.



Commentaires

Je savais que ces photos ne venaient pas d'une seule promenade. Si je me laisse prendre, je vais finir entre l'écorce.
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 19/10/2009 à 00h20
Ah, je vois qu'il y a ici une haute concentration d'hommes vers lesquels on doit se déplacer si on veut les voir, parce que dans l'autre sens, hein? On les voit pas beaucoup et pour certains même, jamais. Depluloin, ramenez votre burette, j'ai ma porte qui grince. Philippe, zallez bien ?
Commentaire n°2 posté par Frédérique M le 19/10/2009 à 00h34
@ Depluloin : Eh bien, si ! (L'appareil est tout récent, c'était sa première sortie en forêt.)
@ Frédérique : Pas mal, Frédérique, mais l'emploi du temps de Spiderman est un peu surchargé ces derniers temps ; Peter Parker a du mal à honorer tous ses rendez-vous !
Commentaire n°3 posté par PhA le 19/10/2009 à 08h47
Eh bien bravo! Pour un coup d'essai, ça vaut le coup de naître! (Mes à-peu-près datent un peu!)
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 19/10/2009 à 11h55
Je suppose, Annocque, que vous vous doutez de ce que vous faites à Loïs ?
Commentaire n°5 posté par Anna de Sandre le 19/10/2009 à 14h07
Certes (mais je n'ose l'écrire).
Commentaire n°6 posté par PhA le 19/10/2009 à 15h59
Philippe, je tiens à vous signaler un abus sur le blog de François M... mais vous êtes sûrement au courant. Voilà ce que c'est d'être bien coiffé!
Commentaire n°7 posté par Depluloin - décoré de la Francisque le 19/10/2009 à 17h17
Ce dessinateur m'envie parce que j'ai tous les Tifs Tondus et pas lui.
Commentaire n°8 posté par PhA le 19/10/2009 à 17h54

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