mardi 24 février 2009

les noms décidément

Port-Louis 1873
 
J’ai connu un Félix Desvages. Ce n’est pas celui qui dans les tranchées de 1915 avait trente-deux ans, avait vu le jour en 1873 à Port-Louis, était crépu, sans doute fils de mulâtresse ou fils de fille de mulâtresse, de cabresse, comme on disait. Le Félix Desvages que je connus est fils de ce Félix-là, fils lui-même du premier des Félix du même nom.
 
« Cabresse » ? j’avais toujours entendu câpresse.
Je ne m’attendais pas à ce qu’un livre de Marie Cosnay me renvoie aux Antilles.
(Marie Cosnay, où donc ai-je bien pu fourrer Les Temps filiaux ? On ne devrait jamais ranger sa bibliothèque, on ne s’y reconnaît plus. (Heureusement j’ai eu le temps de le lire avant qu’il ne disparaisse, aussi mystérieusement que ce qu’il dit.))
 
Félix deuxième, né à Port-Louis de Félix Des­vages et d’Augusta Dalix mourut le 9 février 1919 d’une « maladie contractée aux armées », à l’hôpital Bégin de Saint-Mandé. Je connus son fils, Félix, et sa fille, Andrée, que pour des rai­sons inconnues on appelait Hélène.
 
Les noms. Tous les livres parlent des noms. Les noms qu’on porte et ceux qu’on ne porte pas.
 
De 1840 à 1880 à Port-Louis, les actes de décès sont en plus grand nombre que les actes de naissance. Sur les microfilms des Archives nationales, l’acte du 17 janvier 1873 confir­mant la naissance de Félix deuxième propose pour la mère Augusta un autre prénom que celui que la légende familiale lui a attribué : Rose Dalix.
 
Les prénoms aux Antilles. Mes grands-parents maternels – ma mère elle-même – ont vécu sous d’autres prénoms que ceux inscrits sur leurs papiers d’état-civil. (Et Civil même est un nom de ma famille : nom de l’Etat qui donne son nom.)
 
Cette recomposition par fragments d’un passé familial complexe n’est pas sans faire écho à ma lecture récente de Ma solitude s’appelle Brando, d’Arno Bertina.
 
L’éruption de la Soufrière, le mercredi 8 février 1843, provoque un incendie qui détruit maisons et plantations. Des milliers de personnes sont piégées, brûlées. Le premier adjoint du maire, Anatole Léger, tente de maîtriser l’affolement. Au Bois-debout, on cultive la canne à sucre.
 
Le 29 avril 1897, un tremblement de terre pro­voque une grave crise économique. Quelques familles de colons se retirent, dont celle d’Alexis Léger Léger, qui s’installe à Pau.
 
Plus de vingt ans auparavant, dans les années 1870, Félix Desvages nommé gardien de la paix à Port-Louis, rencontre Rose Dalix qu’il appelle Augusta. Rose est née esclave. En 1873, le 17 janvier, elle met au monde l’enfant qu’on dit Félix comme le père. Trouvé dans les affaires des enfants de Félix mort de grippe à Saint-Mandé après quatre ans de front : l’acte de vente, illé­gal car il s’agit d’une enfant impubère, dûment signé pourtant, daté du 23 juillet 1844, concer­nant Rose ou Augusta, de mère marronne ou disparue. Le reste s’est perdu. L’acte conservé rappelle l’amour que le gardien de la paix à Port-Louis connut, et la mère que Félix (quatre ans dans la boue, uniforme empesé, perdu en embuscade, retrouvé par son escouade serré évanoui un jour d’hiver 1916 à un compagnon dont le front fendu sépare verticalement en deux parties égales le visage, un œil dans chacune, sauvé, mort de grippe à Saint-Mandé en 1919), sembla ne jamais connaître.
 
Félix premier est gardien de la paix. L’insur­rection commencée le 22 septembre 1870 en Martinique atteint la Guadeloupe. D’anciens esclaves, ouvriers, brûlent une cinquantaine d’habitations. Peut-être l’insurrection conduit-­elle le gardien de la paix à Saint-Louis. Il ren­contre Rose, a d’elle un fils, reconnu plus tard en métropole.
 
Je n’écris pas un billet sur l’actualité aux Antilles.
Je n’écris pas non plus un billet sur le livre de Marie Cosnay André des Ombres, qui pourtant le mérite bien. Ni sur les Antilles donc : trop incertain mon regard d’Antillais délavé, antillais d’origine seulement, et grandi en métropole.
J’écris sur les noms encore. Ecrire sur les noms c’est poser la question de l’identité ? se demande l’Antillais délavé.
 
André des Ombres, de Marie Cosnay, est paru en 2008 aux éditions Laurence Teper. Les passages ci-dessus, interrompus par mes divagations, sont aux pages 34 à 37. On en trouvera une lecture attentive par Jean-Marie Barnaud sur Remue.net.
Les Temps filiaux est un autre livre de Marie Cosnay, dans une toute autre tonalité, paru également en 2008 dans la collection In situ de l’Atelier In 8. A l’occasion de la parution de ces deux livres, une interview de l’auteur dans le Matricule des Anges, un article de Jean-Claude Lebrun dans l’Humanité, un article de Pascale Arguedas sur son site Calou.
 
(Nouvelle recherche. Toujours introuvable, Les Temps filiaux. Mais tiens, j’ai retrouvé Petit traité de désinvolture, de Grozdanovitch, également égaré. Je poursuis les recherches.)



Commentaires

Ah voilà, je me demandais où j'en avais entendu parler... Dans Le Matricule des anges :o)
Commentaire n°1 posté par Loïs de Murphy le 25/02/2009 à 09h33
Bonne lecture...
Commentaire n°2 posté par PhA le 25/02/2009 à 10h01

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