dimanche 31 août 2014

à travers la Claire-voie de Michel Gremeaux



Ça s’appelle Claire-voie et ça se présente comme un abécédaire, série de courts textes dont chaque titre est une chose quotidienne et plutôt domestique, Arrosoir-Bac-Balustre, une chose pas sauvage donc, plutôt rassurante apparemment, Banc-Barre-Bibliothèque-Bicyclette, une chose qui s’offre à la vue, Chambre-Chapeau-Claire-voie, une chose qui donne à voir aussi : Claire-voie donc, par exemple :



Claire-voie



Au bout d’un fil électrique sous un abat-jour l’ampoule de la cave envoie une faible lumière circulaire reproduite en plusieurs exemplaires le long du passage entre les tonneaux et les casiers à bouteilles, laissant une large part d’obscurité tout autour à quelqu’un qui voudrait se cacher, par exemple derrière cette porte ouverte près d’une cloison à claire-voie qui sépare les boxes, abat-jour et ampoules piquetés de résidus noirâtres d’insectes qui se balancent doucement sous la voûte avec des variations en intensité, éclairant mal un reste de tas de charbon à côté d’une chaudière bi-énergie de marque MORVAN, tout en laissant entrevoir dans la pénombre un escalier à vis aux marches humides, étroites et glissantes ainsi qu’à faible distance une écuelle emplie de grains d’orge empoisonnés.

Par un soupirail on devine le guidon du vélo de femme hollandais noir avec sa sonnette et ses poignées en caoutchouc rouge.





Par exemple (pris à la page 45). Qui s’offre à la vue ou qui donne à voir pour voir qu’on ne voit pas forcément l’essentiel. Les objets s’imposent à notre vue et nous serions tentés dans leur évidence de croire que ce qui est vu est ce qui existe alors que ce qui est vu n’est que l’indice de ce qui ne l’est pas. On n’avait pas forcément vu par exemple que sous son allure d’abécédaire et de collection de choses ce texte est en réalité un roman. Un roman lacunaire et putatif, un roman qui ne dit pas ce qui se passe mais qui le donne à imaginer en creux. Le narrateur qui n’en est pas un puisque le texte entier est descriptif porte sur ces choses un regard qui n’est pas celui d’un collectionneur de cartes postales mais plutôt celui du photographe de Blow up ou du dessinateur de The draughtman’s Contract. Car il y a des personnages aussi. Opaques comme ils le sont sur une photographie. Opaques comme ils le sont dans la vie quotidienne car même si heureusement on oublie la question que sait-on de ce qui anime autrui. D’une jeune fille qui doit être celle de la maison et d’une femme qui doit être sa mère, on ne perçoit que l’attentive fébrilité comme la queue d’un chat immobile qui seule bat. Quelque chose est sur le point d’avoir lieu.

Claire-voie, de Michel Gremeaux, vient de paraître aux éditions Le bois d’Orion, accompagné d’une préface de Luc Louwette.

vendredi 29 août 2014

Hublots en chantier




Comme j’ai appris la disparition prochaine de mes vieux Hublots (que j’anticiperai peut-être), j’ai commencé à rapatrier céans les plus anciens billets ; ils sont regroupés sous le libellé Hublots avant hublots que vous pouvez voir dans la liste à droite. C’est long, je ne garantis pas la pertinence des liens et la plupart des illustrations passent à l’as. Si ça vous dit, vous pouvez retrouver les premiers Vie des hauts plateaux et Seul à voir. Mais pour l’instant, je me concentre sur le Hublog à lectures, auquel on peut aussi avoir accès par le nuage de tags, puisque c’est comme ça que ça s’appelle, encore un peu plus bas à droite, lequel n’est encore qu’un petit cumulus : je n’en suis qu’au début de l’année 2010.

jeudi 28 août 2014

Mon jeune grand-père (48)



Le 7 juillet 1917. Mes chers parents. La carte précédente date du 28 juin, l’intervalle est nettement plus long que d’habitude. Peut-être manque-t-il une carte.

Tout finit toujours par s’arranger à peu près. Avec les mesures que nous avons prises, nous ne souffrons pas du tout de ce nouveau (sic) ennui. Je ne vois pas du tout de quel ennui il s’agit. Il doit vraisemblablement manquer une date. Il y en a même qui trouvent cela plus pratique, parce qu’ils n’ont plus besoin de cuisine. Ça se discute ! Cela dépend un peu du nombre de colis qu’on a l’habitude de recevoir. Mais enfin cela n’a guère d’importance, et il n’est pas nécessaire de vous faire du mauvais sang sur mon compte, car je ne suis pas malheureux. Le point, étiré horizontalement, marque le changement de sujet, comme le ferait le changement de paragraphe que, par souci d’économie de place, Edmond ne s’autorise jamais. Je n’ai reçu ces cinq jours que les cartes de papa des 19 et 20 juin, c’est peu, j’espère être plus heureux ce soir. Cette pauvre petite Jacqueline n’a vraiment pas de chance, elle qui était si gentille, c’est malheureux. Dites-lui quand vous écrirez que je pense à elle et que je fais des vœux pour qu’elle guérisse bien vite. De nouveau, un point étiré pour marquer le changement de sujet. L’écriture change un peu aussi. L’espace entre les lignes est encore plus réduit. La lecture n’est pas plus difficile pour autant : le crayon est très pâle et il me faut le grand jour juste sous le vélux pour parvenir à tout déchiffrer. Comme colis, ne sont arrivés à mon adresse ces jours-ci (« mon adresse » : « Edmond Annocque sous-lieutenant – Stübe 77a Offiziergefangenenlager Reisen in Posen » à l’encre noire au dos de la carte) que les n°s 23 et 24. Je n’ai pu recevoir que les caramels et les lettrines. Les lettrines ? Je me trompe peut-être. J’ai reçu aussi un colis de pain d’Annecy (si je lis bien) du 15 juin et un colis de douceurs (seule la syllabe « dou » est à peu près reconnaissable) de Mme Dehäenne (ou Deläenne ?), nougats, dattes et pain d’épices m’ont été remis, une grande boîte de fruits au sirop a été retenue. C’est la première fois qu’il est fait mention de colis « retenus ». Cela a peut-être à voir avec « l’ennui » évoqué plus haut par Edmond, avec son habituel sens de l’euphémisme qui doit sans doute quelque chose à la censure. Je vous charge donc de la remercier pour moi puisque je ne puis le faire. Nouveau point étiré. Je crois avoir oublié dans ma lettre de vous parler du pain (c’est donc peut-être une lettre et non une carte qui manque entre le 28 juin et ce 7 juillet), vous pouvez en continuer les envois. A part cela rien de neuf, tout est déjà rentré dans le calme. Le temps est beaucoup moins chaud maintenant et plus supportable. J’espère que vous avez reçu ma lettre dans de bonnes conditions (je ne sais pas, la prochaine carte le dira peut-être) et que ma tante a reçu aussi sa carte. Je pense que vous pourrez bientôt me donner des nouvelles de Thérèse Dequenne. Sans doute la même Thérèse déjà évoquée, je lisais Déqueuse dans la carte du 23 juin. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille sans oublier Madeleine et Jean. Mes amitiés à tous les amis. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. EAnnocque

mercredi 27 août 2014

lettre de la montagne



Le v de la vallée est la vallée elle-même et les lettres qui restent l’allée où elle va.

mardi 26 août 2014

La liste complète des 607 romans de la rentrée littéraire 2014



… n’existe pas sur Internet (sauf si vous êtes abonné à Livres-Hebdo, je ne le suis pas). Nulle part. Tous les ans, je cherche cette liste, pour compter, voir si on ne nous raconte pas des cracks, il y en a peut-être seulement 606 ou carrément 608, mais non, impossible de vérifier. Si vous la trouvez, prévenez-moi. Ce n’est pourtant pas difficile à publier, une simple liste, de 607 titres, avec juste le nom de l’auteur et l’éditeur. Je ne demande pas la mer à boire. Mais non. On nous cache tout on nous dit rien. Ou plutôt on nous dit juste « 607 », comme ça. L’info, c’est ça : « 607 ». Peu importe les livres, pourvu qu’on en connaisse le nombre. Peu importe, puisqu’on ne parlera que de ceux dont on a décidé qu’on parlerait. Ceux qui permettront de vendre le journal, ceux qui augmenteront l’audience de l’émission. Parmi les 607, c’est vrai qu’il n’y en a pas tellement. Il doit y en avoir, allez, j’imagine, le nombre qu’un bon lecteur peut s’enfiler durant l’été s’il est payé pour. Une vingtaine. Allez, disons une trentaine. Bon lecteur payé qui viendra vous dire, avec l’aplomb de celui qui sait, que les événements de cette rentrée littéraire, c’est assurément Truc et Machin. Alors qu’il a lu, quoi, 5 % des livres de ladite rentrée (s’il est vraiment consciencieux ou passionné). Alors que cette liste, franchement, ce serait déjà de l’info. Quoi.

lundi 25 août 2014

lectures de vacances



Je me disais que j’allais faire un billet sur chacune de mes lectures de vacances (enfin, celles qui le méritent) mais non, c’est sur l’instant ou pas du tout.
Ou presque rien. Quand même : Réparer les vivants de Maylis de Kerangal est vraiment un très beau roman, très maîtrisé sans que je sois tenté de glisser dans ce qualificatif la connotation péjorative qu’on y trouve parfois. Et terriblement émouvant, forcément. Il n’y a guère que sur les « brassées » de cyclamens et sur le pétale de digitale que j’ai un peu tiqué, il est toujours risqué de mettre des plantes dans un livre sans me demander avant.
D’Arno Schmidt figurez-vous que je n’avais lu que Cosmas ou la Montagne du Nord, Scènes de la vie d’un faune est ma grande découverte de l’été. Je le relirai sûrement.
Les relectures, c’est l’été que j’essaie d’en trouver le temps. Celle du Côté de Guermantes I sous le signe des réflexions sur le langage, avec Françoise et le Duc de Guermantes quasi en miroir, le duc de Guermantes dont le parler aristocratique évoque les paysans d’autrefois tandis que Françoise dans ses expressions campagnardes croise La Bruyère, Saint-Simon ou Madame de Sévigné.
Le langage à lui seul est une histoire de temps qui passe : quand Madame Swann répond « je n’ai pas réalisé » (c’est Proust qui souligne) « en employant un terme traduit de l’anglais », c’est un écho aux affectations maladroites de l’Odette d’autrefois, alors que cet anglicisme qui ne fait plus broncher que les puristes passerait pour du français trop classique aux yeux d’une Odette d’aujourd’hui.
A ce titre, le qualificatif bien pensant si en vogue aujourd’hui pour dénigrer une sorte de gauche molle et prétendument pleine de bons sentiments faciles (si j’ai bien compris), est joliment employé par Madame de Marsantes pour louer les qualités du prince de Faffenheim-Mubsterburg-Weinigen : « je sais qu’il est très bien pensant (…). C’est l’antisémitisme en personne. »
J’ai relu Watt, aussi, peut-être sous l’influence d’Arthur Bernard (ma précédente lecture était bien vieille de trente ans). C’est vraiment le roman sur l’épuisement des possibilités. Et puis – mais ça ce n’est bien sûr pas une relecture – la fameuse correspondance de Beckett, 1929-1940. « Et bien sûr ça pue le Joyce malgré mes efforts les plus sérieux pour le doter de mes propres odeurs », écrit-il dans la lettre à Charles Prentice du 15 août 1931. Combien de fois je me suis dit la même chose – sauf que je ne pensais pas à Joyce.

vendredi 22 août 2014

Arthur Bernard, Gaby, son maître et moi



Ainsi passa une année à peu près, celle qui sépare ma vingt-quatrième de ma vingt-cinquième, mon premier quart siècle ici-bas, pour être un tantinet solennel et du coup un rien con. Il en avait trente-quatre de plus, rapport à la naissance et en hauteur, un certain nombre de centimètres. Combien ?, peux pas dire. Sans parler du reste. Mais quand je réfléchissais à tout ce qui nous séparait, à mon ingénuité, à ma petitesse, ma médiocrité, quel que soit l’écart, l’abîme, ce qui comptait c’était, je m’en convainquais, que nous fussions très précisément contemporains. On respirait le même air et au même instant. On était logés à la même enseigne et auberge de l’heure, embarqués, marins en terre sur le même vaisseau, une croisière dans l’espace, même si l’escalier où l’on voisinait à la brève ne montait pas plus haut que vers l’aérien, direction pour moi la station Bel Air, pour lui je n’en sais rien. Nous étions terriens ensemble, ce qui me procurait fierté et jubilation. Je tirais de la satisfaction à coexister avec mon Instituteur, la même que celle que j’éprouve lisant un livre ancien, d’être dans le même wagon, la 4 ou la 6, en compagnie de morts de papier pourtant plus vifs que des tas de vivants bien en chair et pour cela promis à une péremption, décomposition rapides.

Arthur Bernard, Gaby et son maître, Champ vallon, 2013, p. 22-23.

Voilà, je précise bien le nom de l’auteur : ce n’est pas moi. En effet, moi, pour les ans c’est cinquante-sept de plus au lieu de trente-quatre et pour les centimètres j’imagine en revanche guère plus de deux ou trois. Et puis le fait que je ne l’ai jamais croisé dans l’escalier du métro aérien, ni à Glacière ni ailleurs, et n’ai jamais eu à me poser la question de l’aborder. (Encore que, comme au narrateur de Gaby et son maître, on m’a autrefois bien souvent soufflé de lui écrire.) Car pour le reste, la relation de Gaby, double probable de l’auteur, à son maître ou son instituteur, au choix, m’évoque terriblement celle que j’ai eue avec le mien que je n’ai jamais appelé ainsi mais qui était bien le même : Samuel Beckett. Un livre drôle et beau pour dire l’empêchement de dire quelque chose à un auteur qui précisément n’a cessé d’œuvrer entre empêchement de dire et empêchement de se taire.


jeudi 21 août 2014

parce que la visibilité est mauvaise



Enfin tout de même ne crachons pas dans l’œil gauche, encore assez standard. Le droit en revanche refuse obstinément, désormais, au-delà de quelques mètres, de distinguer l’entolome livide du tricholome de la Saint-Georges, le marasme des oréades du clitocybe du bord des routes. Danger. En revanche, ce même récalcitrant n’a pas son pareil, c’est le bien le cas de le dire, pour repérer, dans la chair délicate mais susceptible de la russule verdoyante, l’infime tête noire du vermisseau minuscule et gigotant qui vient d’y disparaître. Je crois même qu’il progresse, mon œil droit, microscopiquement parlant. Rien ne lui échappe. En position allongée, ne vous fiez pas à mon profil : je ne dors que d’un œil – de l’autre, je lis. Il faut bien que mon œil gauche de temps en temps se repose, lui qui, brave garçon, se charge de tout le reste. Effet de l’âge qui monte, de l’homme qui baisse ? De part et d’autre de mon nez – aiguille de la balance – je les sens, mes yeux, qui de plus en plus se spécialisent. Qui, fiers de leur indépendance, explorent des mondes différents. Ils n’ont plus guère de chance de se rencontrer. Je vous vois du gauche, je vous lis du droit. Auquel faire confiance ? D’autant que je me doute que, peut-être, la réciproque n’est pas fausse.

C’est par ces mots que, il y a quelques années (le samedi 8 novembre 2008, pour être précis), je faisais mes premiers pas de blogueur. L’idée, mais oui, c’était d’améliorer la visibilité, la mienne évidemment, mais celle d’autrui aussi ; on n’est jamais bien certain de savoir où l’autre commence. Ce blog-ci n’étant pas un nouveau blog mais le même, que les circonstances m’ont forcé à déplacer, c’est donc Hublots encore.
Je laisse quand même ouvert Hublots sur Overblog pour ceux qui voudraient encore le visiter – et à qui je recommande Adblock avant de tenter l’aventure parce que sinon ça pique les yeux, hein.


jeudi 31 juillet 2014

facultatif


Cooldrinagh
Foxrock
18 oct. 32
 
 
Mon cher Tom,
Savoir que tu aimes mon poème me fait chaud au cœur. Sincèrement mon impression était qu’il ne valait pas grand-chose car il ne représentait pas une nécessité. Je veux dire que d’une certaine façon il était « facultatif » et que je ne m’en serais pas plus mal porté si je ne l’avais pas écrit. Est-ce là une façon très insipide de parler de la poésie ? Quoi qu’il en soit je trouve qu’il est impossible d’abandonner cette vision des choses. Sincèrement à nouveau mon sentiment est, de plus en plus, que la plus grande partie de ma poésie, bien qu’elle puisse être raisonnablement heureuse dans son choix des termes, échoue précisément parce qu’elle est facultative.
(…)
Sam
 
On aura reconnu Samuel Beckett (et dans la foulée son ami Thomas McGreevy), dans cet extrait de la correspondance récemment parue chez Gallimard. « Facultatif » est en français dans le texte, comme pour me parler à distance. C’est bien d’avoir des amis capables de signaler que tel texte est moins facultatif qu’on ne le craignait, merci à eux.
 
Ces récents billets n’étaient qu’une pause dans la pause, qui reprend derechef.
cadeaux de juin 2014 002

Commentaires

Il me semble que le terme "facultatif" ne s'oppose pas à "nécessité" mais plutôt à "obligatoire", puisqu'il s'applique à ce que l'on peut faire ou non. D'accord, c'est ergoter...
Commentaire n°1 posté par jc legros le 01/08/2014 à 06h36
Trêve de mots, cette lecture s'impose à moi et me devient incontournable.
Commentaire n°2 posté par Michèle le 01/08/2014 à 08h09

lundi 28 juillet 2014

Mon jeune grand-père (47)

Décidément il y a du désordre dans ces cartes. Celle-ci, même si elle est du même format et du même aspect que les autres n’est pas de la main de mon grand-père. Elle est écrite à l’encre au lieu de l’habituel crayon à papier, et à l’horizontale. (Edmond prend toujours la carte verticalement). Les premières lignes d’ailleurs sont imprimées, même si elles imitent l’écriture cursive, elles disent (après un alinéa très long) :
                       En vous présentant nos salutations très distinguées, nous avons l’honneur de vous informer que
Et la suite est manuscrite :
le Lieutenant Annocque, Edmont (sic), Joseph, Ferdinand, de St Quentin (Aisne)
pris le 20 mai 1916 au Mort Homme serait prisonnier au camp de Mayence depuis le 28 mai 1916
Vous pouvez lui écrire.
 
Vous pouvez lui écrire. Toutes ces cartes et ces lettres qu’ils lui ont écrites, que je n’ai pas, que je ne devine qu’à travers ses réponses.
Et sur la droite, au-delà d’un trait vertical : 287 Infanterie.
En bas, deux coups de tampon à l’encre mauve : Prière d’accuser réception et Répondre : « SERVICE P »
 
Le Mort-Homme est donc l’endroit où Edmond n’est pas mort. Je regarde sur Google Map. C’est tout à côté de Verdun. Il y a une forêt domaniale.
 
Je retourne la carte. Elle est à l’en-tête de
LES NOUVELLES DU SOLDAT
AGENCE DE PRISONNIERS DE GUERRE
Bureau créé par le Groupe des Députés de la Seine pour la recherche des militaires disparus
C’est mon arrière-grand-père qui l’a reçue, elle a été adressée directement au
 Recrutement de St Quentin
Quimper
La personne avait commencé à écrire Recrutement de Quimper : « St » est rajouté devant « Quentin » où le e surcharge un i et le n un m.
Il a dû apprécier de pouvoir préparer sa femme à la nouvelle. J’imagine des sentiments mêlés, espoir et peur. La nouvelle est au conditionnel.

samedi 26 juillet 2014

Dorothy, Dorothée, la tornade et moi.


Elle n’est pas seule. Elles forment toute une famille aux jupons volubiles et aux traînes mortelles et ont visiblement décidé de fêter rageusement le printemps 1925. Le vortex de la plus grande est aperçu pour la première fois en tout début d’après-midi, le 18 mars, au nord-ouest d’Ellington, dans le Missouri. Son aspect nébuleux abuse les fermiers pourtant rompus aux frasques climatiques et ce n’est que lorsque Annapolis puis la ville minière de Leadanna, sont réduits à des points sur la carte que l’alerte est donnée, mais un peu comme l’on donne les derniers sacrements. Enhardie par les dégâts qu’elle cause, la Tornade s’engage alors dans l’Illinois, non sans avoir audacieusement traversé le fleuve Mississippi, dont elle évase les rives avant d’éclabousser les champs alentour de poissons et de vase. On retrouve même des arêtes dans les branches des arbres encore debout.
Sa Majesté débarque à Gorham aux alentours de 14 h 30, à une vitesse moyenne de cent kilomètres-heure pratiquant au nord-est de la ville anéantie une saignée large de près de deux kilomètres. Puis elle file en se déhanchant jusqu’à Murphysboro, De Soto, Hurst-Bush et West Frankfort, sans épargner pour autant, avec ses avides tentacules, Zigler, Eighteen et Crossville, dévorant en moins de trois quarts d’heure plus de cinq cent cinquante âmes. Parvenue à Ottawa, elle se contente d’aplatir quelques habitations d’un rot puissant et de jouer les béliers contre les portes des abris anticyclones. Bizarrement, elle n’insiste pas longtemps, avale quelques dizaines d’ouvrières, un contremaître et un drôle d’échalas à goût de serpent, puis reprend de la vitesse, possiblement agacée ou contrariée.
Loin d’être repue, elle fait alliance avec ses sœurs venues du Kansas et du Kentucky, et ensemble elles sucent le ridicule sorbet qu’est le village de Pzarish puis se taillent une belle tranche de deux cent trente quatre calories humaines, et ce juste avant d’enjamber la Wabash River et de se déchaîner dans l’Indiana.
Là, elles ne font qu’une bouchée de Griffin, broutent quelques champs, giflent une fois une seule Owensville, fichant une frousse du diable à Princetown. La promenade dévastatrice dure encore bien quinze kilomètres en direction du nord-est avant  de s’évanouir calmement vers 16 h 30 au sud-ouest de Petersburg, après avoir à peine eu le temps de digérer soixante et onze pékins.
695 morts, 2027 blessés, 15 000 foyers détruits.
Peu de véhicules peuvent se vanter d’un tel score.
 
Claro, CosmoZ, Actes sud, 2010.
 
Ce qui est bien avec les vacances, c’est qu’on a enfin le temps de lire les livres un peu plus gros dont on avait envie depuis longtemps. En plus c’est au vingt-septième étage tandis que dehors l’orage rage que la tornade, principal personnage de CosmoZ, réunit enfin les autres personnages.
Personnages. J’aime beaucoup le mot personnage en français. Le suffixe surtout, qui dit bien le rapport entre le personnage et la personne. Et qu’on devrait pouvoir rajouter encore et encore pour parler des personnages de Claro, qui sont plutôt des personnage-ages, voire des personnage-age-ages.
Ce qui est bien avec les vacances en lisant CosmoZ au vingt-septième étage pendant l’orage devenu lui aussi orage-age, c’est qu’on traverse l’espace mais le temps aussi, et me voici revenu en enfance. Car si je n’ai jamais personnellement connu de Dorothy ailleurs que dans le Magicien d’Oz, je me rappelle soudain avoir croisé une Dorothée. C’était en août 1970 à quelques milliers de kilomètres au sud du Kansas mais celle-ci a eu beau souffler et souffler toute la nuit comme le grand méchant loup, cette grande cousine antillaise des tornades du Kansas n’a pas su me tirer du pays des rêves : quand au matin j’ai vu inondée la chambre où je dormais, le soleil brillait déjà par la fenêtre.
 
http://media.melty.fr/article-1504162-ajust_930/la-tornade-destructrice.jpg

lundi 14 juillet 2014

l’ouaouaron qui voulait avoir l’air d’un baryton


Ces Hublots entrant en pause estivale, je vous laisse en compagnie d’un ouaouaron qui ne manquait pas d’air (texte extrait de Pool de Pascale Petit, illustré par Renaud Perrin et publié par les éditions du Rouergue, et parmi d’autres lu avec bonheur samedi soir aux Racines du Vent de Chevreuse).
    
On aura compris que voilà un bouquin où il y a un truc qu’il n’y a pas – n’allons pas plus loin mais cliquons plutôt pour voir aussi grand que l’ouaouaron.

Commentaires

C'est Mozart qu'on turlupine
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 18/07/2014 à 09h49
Qu'on turlupin.
Commentaire n°2 posté par tor-ups le 05/08/2014 à 11h25
 

jeudi 10 juillet 2014

mardi 8 juillet 2014

A la douche !


Tout en parlant, elle m’arrachait mes vêtements, puis elle se déshabillait lentement à son tour, presque cérémonieusement, ses seins monstrueux déferlaient sur moi avec un grondement sourd d’avalanche, ils me recouvraient eu à peu, j’avais beau essayer de me débattre j’étais submergé, je n’apercevais même plus le sourire radieux de Luis Mariano, ni les plantes vertes, ni l’horrible tapisserie représentant des légumes, un potager de cauchemar, avec des topinambours, des raves, des choux, des carottes verdâtres, des asperges violettes, j’étais dans le noir, j’entendais encore Madame C. dire faiblement que tous les habitants de l’immeuble avaient des waters individuels, sauf elle, si c’était pas un malheur une chose pareille, une cuvette étincelante, on pouvait se voir dedans avec les produits modernes, une lunette en velours ou en fourrure, une chasse d’eau en or massif, plus belle que le Chah d’Iran et la Chahbanou réunis, des bidets en porcelaine qu’on pouvait se laver au Champagne dedans, ces visions paradisiaques semblaient l’exciter terriblement, tandis qu’elle m’engloutissait, elle était déjà toute marécageuse, elle me remuait brutalement en elle tout en me tenant les pieds pour m’empêcher de gigoter, et puis, lorsqu’elle avait bien joui, après avoir poussé un meuglement qui faisait trembler les murs, elle m’expulsait de son formidable vagin, me laissant seul sur le plancher comme un roi dépossédé, trempé de la tête aux pieds, incapable de dire un seul mot. Lorsqu’elle me voyait trop longtemps demeurer accroupi par terre, d’un air absent, Madame C. m'ordonnait d'aller me laver en me donnant une grande claque sur les fesses. « Allez, hop, mon petit bonhomme, à la douche ! »
 
Jean-Pierre Martinet, La grande vie, l’Arbre vengeur, 2012, p. 18-20.
 
Grande idée qu’ont eue les éditions de l’Arbre vengeur de rééditer ce très grand petit texte.
 
http://www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog/public/.CouvMartinet_m.jpg

lundi 7 juillet 2014

Mon jeune grand-père (46)

Mon jeune grand-père (46)

   Le 28 juin 1917. Mes chers parents,
Ma très chère sœur se figure peut-être que je suis très connu en Allemagne (je crois deviner un point d’exclamation à peine appuyé, peut-être effacé) car elle n’a pas jugé bon de mettre le nom du camp sur sa lettre ! Cela a eu pour résultat que sa lettre m’est parvenue douze jours en retard et encore heureux qu’elle ne s’est pas perdue en route. Je ne l’en remercie pas moins de sa bonne lettre. Comme courrier j’ai encore reçu les cartes de papa des 9 11 et 12 ainsi que la lettre de maman du 10. Au sujet de la carte de Lolotte je remercie maman de la permission qu’elle me donne mais je ne trouve pas cela très raisonnable. Car il y a d’autres personnes à qui je voudrais pouvoir écrire plus souvent, et il aurait mieux valu que ce soit en leur faveur que maman se dévoue. Il me faut l’outil de recherche du traitement de texte pour me rappeler qu’il s’agit sans doute de Lolotte Gillet, mentionnée dans la carte du 11 mai. J’imagine qu’Edmond en tant que prisonnier n’a pas la possibilité de multiplier les destinataires, il y avait sans doute une réglementation à ce sujet. Comme colis j’ai été assez favorisé ces jours-ci : j’ai reçu les (je n’arrive pas à lire, on dirait que ça commence par « plu ») n°28 et les colis gare n° 17 19 20. Le colis 19 était un peu abîmé ; une âme charitable avait arraché le papier dans un coin et avait allégé le paquet d’une boîte de conserves. Cela n’a guère pu se produire qu’ici, car autrement le reste du colis serait tombé pendant le trajet. Le colis n°20 avait subi un autre accident, la (je lis « boice ») de (je ne comprends pas non plus, ça commence par « col ») était percée d’un trou au couvercle, et les grandes chaleurs avaient fait fondre le contenu qui s’était répandu sur toutes les autres denrées, mais heureusement celles-ci étaient bien empaquetées et n’avaient presque pas souffert. L’ennui c’est qu’il n’y avait plus rien dans la boîte. Je finis mon cadre aujourd’hui, dès que la permission sera rétablie je vous l’enverrai avec le service à (le coin de la carte est déchiré en bas à gauche mais je sais bien qu’il s’agit du service à fumeurs destiné à mon grand-oncle Louis) à Louis. Je vous quitte mes chers parents en vous (« embrassant » est déchiré) bien fort tous les deux ainsi que toute la famille. La signature aussi est déchirée.

vendredi 4 juillet 2014

la visiter de mon globe vagabond


Pendant trois ans, au retour de la guerre, j’ai appris mon métier auprès de Monsieur Boissonneau, mesuré, copié, peint, dans leurs détails les plus délicats, des yeux qu’au fur et à mesure – je suis, je le sais un bon artisan – j’ai su rendre ressemblants ; mieux encore semblant voir. J’ai su, n’étant pourtant pas artiste, trouver le moyen de donner à l’émail une palpitation, un éclat – en bref une illusion de chair. Que je place l’un de ces yeux au creux de la paume : me voilà plein d’une joie démoniaque. J’ai songé plusieurs fois à caresser Margaret et Mme C toutes deux couchées sur le lit conjugal de ces mains armées. Je crois me souvenir que lorsque j’étais enfant, en Corse, nous mangions des yeux de cochon, cuits, et que le premier borgne que je vis jamais était un homme, me dit Monsieur Filippi, auquel un grand-duc, l’oiseau, le hibou, avait arraché l’œil. Sur les champs de bataille, j’ai vu maints yeux crevés. Lorsque Margaret dort, parfois je pose la bouche sur l’une de ses paupières et l’aspire légèrement : je n’ai aucune envoie d’avoir en moi un œil de la pauvre enfant, pour le noyer dans la bile noire et l’absinthe, non – c’est moi, qui voudrais la visiter de mon globe vagabond, de même que j’ai depuis quelques mois élu domicile en Mme C.
 
Anne-Sylvie Salzman, Vivre sauvage dans les villes, « La main voyante », le Visage vert, 2014, p. 91-92.
 
Vivre sauvage dans les villes est le nouveau recueil de nouvelles d’ Anne-Sylvie Salzman, plus discrètement fantastiques que  Lamont peut-être, mais tout aussi troublantes en tout cas (l’érotisme où on ne l’attend pas), accompagnées d’illustrations de Stepan Ueding.
http://levisagevert.com/images/salzman_sauvage.jpg

Commentaires

Pas de commentaire non car comment commenter un avis? Vous donnez envie de lire et je suppose que c'est le but.
Juste vous dire que votre jeu avec les mots m'emballe. En voiçi un qui malheureusement ne sera compris que par les amateurs de l'ancienne et belle imprimerie: Sans son "i", le compositeur typographe se mue en nid de lettres. Bon week-end à vous!
Commentaire n°1 posté par jc legros le 04/07/2014 à 20h50
Mais oui, c'est le but !
Bravo et merci !
Réponse de PhA le 06/07/2014 à 10h33

lundi 30 juin 2014

Mon jeune grand-père (45)

  Le 23 juin 1917. Mes chers parents.
L’espace entre l’en-tête et la première ligne est inhabituellement plus large que les interlignes qui suivent.
Pendant quelques jours nous avons eu ici de très fortes chaleurs, c’était presque insupportable on ne pouvait rien faire sans être tout de suite en sueur. Il y avait près de 40° au soleil. Mais hier nous avons eu un peu de pluie et aujourd’hui le temps est un peu rafraîchi. C’est assez heureux pour nous. Surtout que j’avais tout le temps soif et que je buvais beaucoup, ce qui ne pouvait que faire du mal à mon estomac. Je crois que c’est la première fois qu’il parle de son estomac. C’est vrai qu’il y a une partie des cartes qui ont été mélangées et que j’ai laissé ce désordre. Je crois aussi que c’est ce quelque chose à l’estomac qui l’a tué, onze ans plus tard. Quelque chose qu’il aurait contracté durant sa captivité. Comme courrier j’ai reçu les cartes de papa des 2-4-5-6-7-8 ainsi qu’une carte de Thérèse Déqueuse (si je lis bien) de Suisse. Comme colis, j’ai reçu les colis gare n° 15-16-18. Tout était en bon état sauf le beurre qui avait fondu et qui était diminué d’une assez forte quantité. Il faudrait le mettre en boîtes comme celles de viande de cette façon il ne fonderait (sic) pas et n’abîmerait pas le reste du colis. Je n’ai rien reçu de Lucie depuis un mois et ne savais qu’elle avait fait ce voyage et changé de situation. Ma sœur est bien gentille de me confectionner des douceurs et je l’en remercie mais je croyais qu’elle devait m’écrire une longue lettre, je ne vois rien venir. J’ai oublié dans ma dernière carte de vous demander une ceinture en cuir ou en caoutchouc pas très haute pour mettre pour jouer au tennis à la place des bretelles. Je vous rappelle qu’il serait temps si vous ne l’avez pas fait de m’envoyer du savon, pâte dentifrice, et lacets. J’espère que (mot raturé) ma dernière carte vous sera bien arrivée et que vous aurez tout pigé. C’est vrai qu’il ne parle pas de son camarade Gauduchon. Un espace après cet inhabituel « pigé », concession à l’âge ; la formule finale fait une nouvelle fois l’objet d’un paragraphe séparé.
Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime. EA