vendredi 22 août 2014

Arthur Bernard, Gaby, son maître et moi



Ainsi passa une année à peu près, celle qui sépare ma vingt-quatrième de ma vingt-cinquième, mon premier quart siècle ici-bas, pour être un tantinet solennel et du coup un rien con. Il en avait trente-quatre de plus, rapport à la naissance et en hauteur, un certain nombre de centimètres. Combien ?, peux pas dire. Sans parler du reste. Mais quand je réfléchissais à tout ce qui nous séparait, à mon ingénuité, à ma petitesse, ma médiocrité, quel que soit l’écart, l’abîme, ce qui comptait c’était, je m’en convainquais, que nous fussions très précisément contemporains. On respirait le même air et au même instant. On était logés à la même enseigne et auberge de l’heure, embarqués, marins en terre sur le même vaisseau, une croisière dans l’espace, même si l’escalier où l’on voisinait à la brève ne montait pas plus haut que vers l’aérien, direction pour moi la station Bel Air, pour lui je n’en sais rien. Nous étions terriens ensemble, ce qui me procurait fierté et jubilation. Je tirais de la satisfaction à coexister avec mon Instituteur, la même que celle que j’éprouve lisant un livre ancien, d’être dans le même wagon, la 4 ou la 6, en compagnie de morts de papier pourtant plus vifs que des tas de vivants bien en chair et pour cela promis à une péremption, décomposition rapides.

Arthur Bernard, Gaby et son maître, Champ vallon, 2013, p. 22-23.

Voilà, je précise bien le nom de l’auteur : ce n’est pas moi. En effet, moi, pour les ans c’est cinquante-sept de plus au lieu de trente-quatre et pour les centimètres j’imagine en revanche guère plus de deux ou trois. Et puis le fait que je ne l’ai jamais croisé dans l’escalier du métro aérien, ni à Glacière ni ailleurs, et n’ai jamais eu à me poser la question de l’aborder. (Encore que, comme au narrateur de Gaby et son maître, on m’a autrefois bien souvent soufflé de lui écrire.) Car pour le reste, la relation de Gaby, double probable de l’auteur, à son maître ou son instituteur, au choix, m’évoque terriblement celle que j’ai eue avec le mien que je n’ai jamais appelé ainsi mais qui était bien le même : Samuel Beckett. Un livre drôle et beau pour dire l’empêchement de dire quelque chose à un auteur qui précisément n’a cessé d’œuvrer entre empêchement de dire et empêchement de se taire.


11 commentaires:

  1. Ah zut! J'ai envie de l'acheter.

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    1. Il ne faut pas réfréner ses envies.

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  2. Arthur Bernard a publié son premier roman en 1991 aux éditions de Minuit, puis ses autres romans chez deux autres éditeurs (dont Champ-Vallon depuis 2004). On dit que Jérôme Lindon refusait toujours le 2e roman de ses auteurs (on peut donc supposer soit que les auteurs le réécrivaient, soit qu'ils passaient au 3e qui devenait le 2e :)
    Et donc ce livre d'Arthur Bernard sur Beckett que les auteurs de Minuit croisaient sans oser lui parler...

    Michèle P

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    1. Mais quand son premier roman est paru, Beckett n'était déjà plus de ce monde... Ce livre évoque une époque plus lointaine, Gaby n'est qu'un tout jeune homme passionné de littérature.
      (Oserais-je le dire ? Je trouve que Minuit aujourd'hui n'est plus tout à fait ce qu'il était, même s'il y reste bien sûr d'excellents auteurs. En revanche j'aime beaucoup Champ Vallon.)

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  3. C'est à Echenoz que je pensais, et aussi à Rouaud qui, bien qu'ayant publié en 1990, avait dû se trouver aux éditions avant 1989. Arthur Bernard aurait pu croiser Beckett s'il s'était fait confiance avant...

    Mais c'est surtout à Lindon que je pensais. A-t-il ou pas refusé le 2e roman de Bernard ? C'est rare un auteur qui n'a publié qu'un roman chez Minuit.

    Minuit reste mythique, et Irène Lindon doit faire ce qu'elle peut. Je suppose que ce n'est pas commode d'être la fille de son père.

    Je note Champ Vallon (sans trait-d'union :)

    Michèle P

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    1. Oh, j'en connais quelques-uns qui ont dû quitter Minuit. Pour moi Minuit a en effet été un mythe tel qu'il lui est difficile de rester à la hauteur. Mais j'attends toujours avec impatience les Chevillard et les Savitzkaya, entre autres.

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  4. En tout cas, comme Ambre, j'ai très envie de lire cet auteur que je vous remercie de nous faire connaître.

    Michèle P

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  5. @ Michèle P : vous avez de la place dans votre bibliothèque? La mienne déborde:))

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  6. @ Ambre : bof des livres y en a partout, pas autant qu'on voudrait, et puis il y a heureusement les bibliothèques :)
    Il y a aussi ceux qu'on rêve, ceux qu'on n'ouvrira pas, et puis celui qu'on n'écrira jamais... :)))

    Michèle P

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  7. Réponses
    1. Ou plutôt un Gaby qui n'ose pas se croire magnifique.

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