vendredi 21 décembre 2012
lundi 17 décembre 2012
Quidam pour moi – pour vous (9)
Le dernier livre paru chez Quidam que j’ai lu date déjà du printemps dernier. Pour une fois, l’auteur n’était pas pour moi une découverte, car
Marie Cosnay,
il y a des années que je la lis : elle fait partie de mon panthéon
contemporain. Je me souviens de ce petit plaisir
gratuit que j’ai éprouvé il y a quelques temps, quand j’ai deviné en
la voyant discuter avec Pascal Arnaud (rencontrés tous les deux par
hasard au Marché de la Poésie) qu’elle allait rejoindre
Quidam. Cette nouvelle était quand même teintée d’une certaine
amertume parce qu’elle signifiait la fermeture d’une autre belle maison,
celle de Laurence Teper, où j’ai lu la plupart des livres
de Marie et qui publiait aussi Cathie Barreau. On comprendra
pourquoi l’actuelle
situation de Quidam résonne aussi désagréablement à mon oreille.
Ce billet est le dernier épisode de ce petit feuilleton publicitaire et assumé comme tel : quand on aime il faut le dire.
Que le titre du roman de Marie Cosnay, l’un de ses plus beaux, reste dans vos mémoires : A notre
humanité.
samedi 15 décembre 2012
l’étranger comme valeur littéraire ajoutée
ou : le syndrome de l’échantillon
Je
ne sais pas si c’est comme ça à l’étranger, mais en France et en
littérature l’étranger est clairement une valeur ajoutée.
Une histoire d’amour ou de mort, un polar ou un roman
d’apprentissage, si ça se passe dans les faubourgs de Maputo, de Punta
Arenas ou de Visakhapatnam, c’est que du bonus. La littérature, c’est
fait pour ouvrir sur le monde, alors c’est mieux si ça fait voyager.
Un roman guatémaltèque traduit directement de l’inuit, y a pas à dire,
tout de suite, ça fait envie. C’est évident, ça
ne se discute pas.
Bon.
Moi aussi j’aime bien lire des livres écrits dans d’autres langues,
avec derrière eux d’autres histoires littéraires,
évoquant des lieux, des milieux différents de celui de la Nationale
10. (Je parle de la Nationale 10 parce que moi je passe pas mal de
temps, si je fais l’addition, sur la Nationale 10. Et même
sur une portion très courte de la Nationale 10, une dizaine de
kilomètres environs, que je parcours en moyenne quatre fois par jour. Je
connais bien. Enfin, pas mal. Par exemple je peux vous dire
qu’au feu de la Grâce de Dieu, sur le terre-plein en plein milieu de
la chaussée, celui à côté duquel on s’arrête dans le sens
Paris-province, eh bien il y a un minuscule bouleau qui pousse dans
un interstice du bitume, que les employés de la voirie coupent à ras
du sol une fois par an et qui repousse quand même. En tout cas il était
là encore tout à l’heure.)
Ça ne se discute pas et c’est un sacré argument de vente. Même pour un roman en français, d’ailleurs ; c’est forcément
mieux s’il est écrit par un Suisse à l’américaine.
D’ailleurs tous les écrivains français sérieux se revendiquent des influences étrangères.
(Je
me demande toujours comment un écrivain peut oser reconnaître et avouer
ingénument avoir subi des influences sans en rougir
jusqu’au front. Moi-même j’ai subi des influences, et je sais bien
que c’est pas possible autrement mais franchement quand même j’ai honte.
S’inscrire dans une tradition comme on
dit, eh bien y a pas de quoi se vanter. D’ailleurs moi j’ai quand
même attendu quinze ou vingt ans que ça se voie moins avant d’oser
proposer un texte à la publication, on a sa pudeur.)
Tout cela est bien idiot. On croit opposer des littératures différentes – comme si tout n’était pas LA littérature –, alors
qu’on ne fait qu’opposer des représentations différentes
(et parfaitement stéréotypées) de la littérature. Qui me dit, à moi qui
ne lis guère que dans ma langue maternelle et vaguement
dans une autre, que l’infime partie de la littérature, disons,
japonaise, qui nous parvient à travers le filtre des traductions
correspond vraiment à ce que moi, si je vivais au Japon et lisais
le japonais dans le texte, j’aurais vraiment envie de lire ? Il y a
fort à craindre et cher à parier que très souvent les auteurs traduits
le soient notamment, outre leur réel talent, pour
leur conformité à une certaine idée qu’on se fait ici de ce que la
littérature doit être là-bas. Vous voyez ce que je veux dire ? Je me
rappelle à ce propos quelques mots de Gabriel
Josipovici (non, pas les mots, mais l’idée) si peu connu en France
notamment parce que son œuvre ne correspond pas à l’idée qu’on se fait
en France de la littérature anglaise contemporaine.
(Alors que Ian McEwan, par exemple, beaucoup plus connu chez nous, y
correspond aussi bien davantage. En plus, Gabriel Josipovici, il est
même pas fichu d’avoir un nom qui sente bon son
outre-manche. Heureusement qu’il y a Quidam.)
Voilà,
l’auteur étranger, vu de France, c’est un peu la synecdoque obligée
d’une littérature nationale qu’on lui impose de
représenter. Si un jour je suis publié et invité à l’étranger,
personnellement j’aimerais bien que ce ne soit pas à titre
d’échantillon.
Tout cela, il faut bien le dire, relève d’une relation bien faible à la littérature. Mettre en avant la nationalité de l’auteur,
c’est encore une manière d’éviter de parler de l’essentiel.
Cliquez donc pour voir le bouleau de la Nationale 10 immortalisé par Google Map.
vendredi 14 décembre 2012
Quidam pour moi – pour vous (8)
Plus récemment, c’était au début de cette année, Crevasse de Pierre Terzian, un premier roman encore, bien présent dans ma mémoire.
Je le disais l’autre jour dans le sixième épisode, à propos de Victoria Horton, des premiers romans, des nouvelles voix et des voies nouvelles, chez Quidam, c’est la règle.
Celui-ci est le dernier premier roman paru chez Quidam, je crois bien. J’espère bien que non.
jeudi 13 décembre 2012
On a toujours intérêt à lire André Schiffrin.
On a toujours intérêt à lire André Schiffrin. Il y a une petite interview dans le Nouvel Obs, là. Bien sûr ce qu’il décrit se passe aux Etats-Unis, mais quand on a lu
Le contrôle de la parole, paru en 2005 à La Fabrique et qui faisait suite à L’éditions sans éditeurs au
beau titre explicite, on sait que ce qui se passe là-bas se passe aussi chez nous.
« L’obsession de la taille est dangereuse. »
« Ce qui veut dire moins d’ouvrages sérieux, voire difficiles. »
« L’accent mis sur les best-sellers conduit d’abord à négliger les traductions coûteuses, délaissées par les grands
éditeurs. »
« Dans l’ancien système, l’argent gagné sur les auteurs à succès permettait la publication d’auteurs tirés à quelques
centaines d’exemplaires. La nouvelle idéologie exige que chaque livre soit rentable. »
« A cette aune, Kafka, dont les premières éditions ne dépassaient pas quelques centaines d’exemplaires, aurait été
refusé par les commerciaux. »
« Il faut une exposition, des libraires-conseils. Ils disparaissent peu à peu. »
Voilà, quoi. (Voilà aussi pourquoi je vais continuer ce blog, tiens.)
mercredi 12 décembre 2012
Quidam pour moi – pour vous (7)
Et
si parmi
vos amis, vous trouvez que la misanthropie de certains est quelque
peu exacerbée par l’imminence que vous savez, vous pouvez toujours leur
offrir le Pourceau, le Diable et la
Putain de Marc Villemain (rappelez-vous).
mardi 11 décembre 2012
un suicide – en rédaction
« Vous
venez d’avoir 18 ans. Vous avez décidé d’en finir avec la vie. Votre
décision semble irrévocable. Vous décidez dans
un dernier élan de livrer les raisons de votre geste. En dressant
votre autoportrait, vous décrivez tout le dégoût que vous avez de
vous-même. Votre texte retracera quelques événements de votre
vie à l’origine de ce sentiment. »
Oh non, ce n’est pas moi qui donnerais un pareil sujet de rédaction à mes 3e. Mais il paraît qu’un professeur l’a fait, quelque part vers la Charente ; réaction des
familles (de toutes les familles ?), suspension du professeur par sa hiérarchie, battage médiatique.
Je
n’ai pas assisté au cours, je ne sais pas quelles étaient les
intentions du collègue, mais je remarque la réaction des
familles (de toutes les familles ?), et celle de la hiérarchie,
éberluées par l’énormité de la chose. Faire écrire sur un sujet pareil. A
leur âge. Vous vous rendez compte ? Un réflexe
de protection, quoi.
Je
n’ai pas assisté aux cours, je ne sais pas quelles étaient les
intentions du collègue, je n’approuve pas la formulation de
l’intitulé à la deuxième personne, mais je me dis qu’écrire, quand
même, c’est une mise à distance. Dire, c’est souvent une manière de
faire – sans le faire. Surtout dire dans le silence de
l’écriture.
Des
suicides, j’en ai connu ; comme tout le monde au bout d’un certain
temps, j’imagine. Trop. A chaque fois, j’ai eu
l’impression que ça s’était joué à peu de choses, qu’il aurait
sûrement pu en être autrement, que ce n’était pas une fatalité. A chaque
fois aussi, j’ai eu l’impression a posteriori que c’était
accompagné d’un grand silence : que quelque chose n’avait pas réussi
à être dit.
La dernière fois, c’était un élève de 3e ;
gentil, intelligent, un peu trop réservé. C’est le souvenir que je
garde de lui. Il ne se résumait sûrement pas à ces quelques mots.
J’aurais peut-être dû donner un sujet de rédaction sur le suicide, je
n’en saurai jamais rien.
lundi 10 décembre 2012
Quidam pour moi – pour vous (6)
Et puis de Victoria Horton – toujours dans le domaine français malgré les apparences – encore une découverte de
Quidam (comme Jérôme Lafargue, Romain Verger, Marie Frering aussi je crois bien et Denis Decourchelle) mais dont j’avais raté le premier roman Grand ménage, je peux à coup sûr vous
recommander le deuxième ; Attachements, qui réinvente la forme épistolaire. C’était
ici, et j’avais aussi mis deux extraits (pour faire entendre au moins deux voix différentes).
dimanche 9 décembre 2012
il faut dire quand même
Il faut dire quand même qu’on a
parfois l’impression qu’il y a pas mal d’éditeurs qui prennent les
lecteurs pour des imbéciles mais on ne peut pas vraiment leur en
tenir rigueur parce qu’il faut dire quand même qu’on a parfois
l’impression qu’il y a pas mal de journalistes qui prennent les lecteurs
pour des imbéciles mais on ne peut pas vraiment leur en
tenir rigueur parce qu’il faut dire quand même qu’on a parfois
l’impression qu’il y a pas mal d’éditeurs qui prennent les lecteurs pour
des imbéciles mais on ne peut pas vraiment leur en tenir
rigueur parce qu’il faut dire quand même qu’on a parfois
l’impression qu’il y a pas mal de journalistes qui prennent les lecteurs
pour des imbéciles mais on ne peut pas vraiment leur en tenir
rigueur parce qu’il faut dire quand même qu’on a parfois
l’impression qu’il y a pas mal d’éditeurs qui prennent les lecteurs pour
des imbéciles mais on ne peut pas vraiment leur en tenir rigueur
parce qu’il faut dire quand même qu’on a parfois l’impression qu’il y
a pas mal de journalistes qui prennent les lecteurs pour des imbéciles
mais on ne peut pas vraiment leur en tenir rigueur
parce qu’il faut dire quand même qu’on a parfois l’impression qu’il y
a pas mal d’éditeurs qui prennent les lecteurs pour des imbéciles mais
on ne peut pas vraiment leur en tenir rigueur parce
qu’il faut dire quand même qu’on a parfois l’impression qu’il y a
pas mal de journalistes qui prennent les lecteurs pour des imbéciles
mais on ne peut pas vraiment leur en tenir rigueur parce
qu’il faut dire quand même qu’on a parfois l’impression qu’il y a
pas mal d’éditeurs qui prennent les lecteurs pour des imbéciles mais on
ne peut pas vraiment leur en tenir rigueur parce qu’il
faut dire quand même qu’on a parfois l’impression qu’il y a pas mal
de journalistes qui prennent les lecteurs pour des imbéciles mais on ne
peut pas vraiment leur en tenir rigueur parce qu’il
faut dire quand même qu’on a parfois l’impression qu’il y a pas mal
d’éditeurs qui prennent les lecteurs pour des imbéciles mais on ne peut
pas vraiment leur en tenir rigueur parce qu’il faut
dire quand même qu’on a parfois l’impression qu’il y a pas mal de
journalistes qui prennent les lecteurs pour des imbéciles mais on ne
peut pas vraiment leur en tenir rigueur parce qu’il faut
dire quand même qu’on a parfois l’impression qu’il y a pas mal
d’éditeurs qui prennent les lecteurs pour des imbéciles mais on ne peut
pas vraiment leur en tenir rigueur parce qu’il faut dire
quand même qu’on a parfois l’impression qu’il y a pas mal de
journalistes qui prennent les lecteurs pour des imbéciles mais on ne
peut pas vraiment leur en tenir rigueur parce qu’il faut dire
quand même qu’on a parfois l’impression qu’il y a pas mal d’éditeurs
qui prennent les lecteurs pour des imbéciles mais on ne peut pas
vraiment leur en tenir rigueur parce qu’il faut dire quand
même qu’on a parfois l’impression qu’il y a pas mal de journalistes
qui prennent les lecteurs pour des imbéciles mais on ne peut pas
vraiment leur en tenir rigueur parce qu’il
vendredi 7 décembre 2012
Quidam pour moi – pour vous (5)
Un peu plus tard – car vous avez compris que cette histoire de lecture, je la raconte (à peu près) dans l’ordre
chronologique : j’ai commencé vraiment par le début, j’ai fait une entorse à la chronologie pour
placer le domaine étranger – retournez-y voir, vous avez peut-être raté un lien ; puis Marie Frering, Denis Decourchelle, c’est bien dans cet ordre-là que je les ai lus, et aujourd’hui : Miguel Duplan et
Jacques Josse. Ou plutôt : Un long silence de carnaval de Miguel Duplan et
Cloués au port de Jacques Josse.
De les mettre ainsi côte à côte, je me rends compte que si différents
qu’ils soient,
ils ont en commun un ancrage profond dans un lieu, Guyane pour l’un,
Bretagne pour l’autre, et donnent à lire des personnages comme des
silhouettes habitées de violence et de mystère. Je le dis
parce que je m’en rends compte à l’instant, par le hasard de la
chronologie ; d’ailleurs lisez Duplan, lisez Josse, et voyez combien ils sont diversement habités.
jeudi 6 décembre 2012
Et si Aurélien Bellanger avait raison ?
Après tout, il est toujours intéressant de partir des hypothèses les plus folles. Alors pourquoi pas celle-là ?
Rappelez-vous : ce nouvel oracle des lettres françaises, que j’ai peut-être injustement brocardé
(après tout je n’ai pas lu son roman, qui vaut peut-être mieux que
ses analyses littéraires ; je ne le saurai sans doute jamais) avait
affirmé en substance (et entre autres) que Samuel
Beckett ne devait sa survie dans nos mémoires qu’à son physique
photogénique.
Mais oublions Bellanger et attardons-nous un instant sur la question de la notoriété de Beckett. Il tient une place particulière
dans mon panthéon, même d’honneur ne convient pas, et
j’avais déjà lu à peu près toute son œuvre publiée il y a trente ans,
avec une prédilection pour les derniers romans et les textes
brefs des années 70. (J’en suis sorti singulièrement empêché, et ça
n’est pas sans rapport avec le fait que j’ai autant tardé à proposer un
texte à la publication. J’aurais sans doute été empêché
même sans lui, mais au moins j’ai pu mettre un nom sur mon
empêchement : empêchement.)
A
cette époque, bien sûr, Beckett était déjà une figure sacralisée. On en
aurait presque oublié qu’il était contemporain. Quand,
dans le métro, je voyais la couverture des éditions de Minuit – ce
qui n’était pas si fréquent –, je me disais que c’était Beckett et la
plupart du temps en effet c’était lui. Ça a duré comme ça
jusqu’au Prix Goncourt de l’Amant, de Duras, en 84 ; je me
souviens de lui en avoir vaguement voulu, à la dame ; comme si Minuit
n’était plus tout à fait Minuit avec un pareil
best-seller.
Mais autour de moi, je n’avais pas grand monde pour parler vraiment de Beckett. Pourtant il y avait pas mal d’étudiants en
lettres. Mais ils connaissaient surtout son théâtre et, au mieux, Molloy. Des gens qui avaient tout lu ou presque, même lesTêtes-mortes, le Dépeupleur, Pour finir
encore et autres foirades, je n’en croisais guère. Idem pour l’Innommable ou Malone meurt.
Et au fond, ça me convenait. Il n’y avait pas tant que ça de raisons
pour que ces
livres qui résonnaient si fort en moi résonnent autant pour tout le
monde. La lecture, ça se vit au singulier. Un gars passionné par
Malraux, par exemple, je n’imaginais pas qu’il puisse vraiment
s’intéresser à Beckett. (Je me trompais peut-être, je n’ai jamais pu
lire Malraux. Je ne me suis pas beaucoup forcé non plus.)
Et
puis, avec les années, il y en a eu de plus en plus, des gens qui
avaient lu Beckett – même avant que je côtoie, tardivement,
quelques professionnels du livre. Enfin, c’était mon impression :
que les gens lisaient de plus en plus Beckett, cet auteur qui écrivait
d’abord pour moi. En moi, plutôt. Tous ces gens qui
lisaient la même chose que moi, ça devenait un peu suspect. Il y
avait peut-être là une certaine affectation. Quand on y pense c’est même
un peu dégoûtant, d’être trop nombreux dans les mêmes
livres.
Alors qu’un type, ce Bellanger, ne puisse pas entrer dans Beckett, au fond, ça me rassure. L’unanimité, ça craint.
Demain, on revient sur Quidam.
mercredi 5 décembre 2012
Quidam pour moi – pour vous (4)
Puis j’ai lu la Persistance du froid, le « premier roman » de Denis
Decourchelle. Je mets « premier roman » entre guillemets
parce que je n’aime pas beaucoup cette expression qui sent un peu trop
son puceau des lettres et ne veut pas dire
grand-chose. Car de l’écriture, il y en a sûrement eu beaucoup pour
parvenir à cette Persistance du froid, un de mes plus beaux coups de cœur chez Quidam. S’il y avait une justice, ce
livre aurait dû rencontrer bien plus qu’un succès d’estime. Et moi j’ai bien envie d’en lire d’autres, du même auteur.
(Pour ceux qui ont bien suivi, il n’y a qu’un lien, alors on ne fait pas son frileux, on clique sur la Persistance du
froid pour en lire un extrait et les quelques mots que j’en
disais à l’époque. (Et une fois là, comme on est déjà réchauffé, on
clique de nouveau sur le titre pour tomber sur la page de
Quidam où l’on pourra lire et écouter plein d’avis de personnes de
bon goût, et même écouter l’auteur lui-même.))
mardi 4 décembre 2012
Quidam pour moi – pour vous (3)
Et
maintenant les autres auteurs français du catalogue. Je n’ai pas
beaucoup de temps mais peut-être aussi que vous non
plus : alors je vais faire court et un par un, un par soir.
N’oubliez pas de cliquer sur les liens si vous voulez être touchés par
la grâce de Marie Frering, l’auteur de Désirée et de l’Ombre des montagnes.
(On peut aussi cliquer sur le quidam.)
lundi 3 décembre 2012
Quidam pour moi – pour vous (2)
Voilà, c’est la suite d’hier.
C’est toujours Quidam, c’est toujours aussi beau, et c’est toujours bientôt Noël et peut-être la fin du monde pour un des éditeurs les plus engagés qui soient pour la littérature
contemporaine.
Le catalogue de Quidam, c’est aussi de la littérature étrangère. C’est là que j’ai découvert B.S. Johnson, à
qui Laure Limongi consacre l’une des quatre parties de ses Indociles, B.S.
Johnson dont ni les trous dans les pages d’Albert Angelo (« pour voir le futur de la fiction ») ni la boîte dans laquelle peuvent être mis dans n’importe quel ordre
les différentes sections des Malchanceux
ne doivent faire oublier
à quel point ces apparents artifices sont d’abord l’expression d’une
tentative aussi belle qu’impossible d’atteindre l’homme lui-même, dans
son humanité la plus immédiate. R.A.S. infirmière-chef et Christie Malry règle ses comptes,
formellement très construits (R.A.S. infirmière-chef est une succession de huit monologues intérieurs – ceux des pensionnaires d’un hospice pour vieillards – parfaitement
simultanés : même les pages se correspondent ; et pour Christie Malry règle ses
comptes , cliquez donc dessus, vous allez voir), sont aussi les plus drôles et les plus acides ; quant à Chalut,
s’il n’a pas encore sa place dans ces Hublots, c’est tout simplement
pour faire durer encore un peu la perspective d’avoir un autre livre de
B.S. Johnson à découvrir. En revanche, j’ai lu la
passionnante biographie (moi qui ne suis pas du tout porté sur les
biographies) que lui a consacrée Jonathan Coe : BS. Johnson, Histoire d’un éléphant fougueux.
L’idée en soi (une biographie de B.S. Johnson vous savez par
qui ? par Jonathan Coe !) est déjà suffisamment insolite ; quant au
résultat, il se lit comme j’imagine que se lit un thriller.
Mais j’en vois qui commence à sauter des lignes, alors je vais peut-être accélérer. Dans le domaine anglais aussi, mais
complètement contemporain cette fois, Gabriel Josipovici a été un plus récent coup de cœur, aussi bien la foisonnante promenade parlée de Moo Pak ,
ce livre qui
évoque un livre sans être vraiment ce livre (je ne sais pas si ça
vous fait envie, ça ; mais à moi – et à l’auteur en moi – ça parle
terriblement) que cet autre livre qui est presque
stylistiquement son contraire, Tout
passe, à l’épure quasi beckettienne (même si personnellement je vois aussi quelque chose de beckettien dans la réalisation de Moo Pak).
Oui, vous avez raison, un écrivain est un lecteur un peu particulier, notamment quand il commence à lire des livres à travers le
prisme de son propre travail. N’empêche, il n’est pas tout à fait indifférent qu’en lisant le
Son de ma voix, de Ron Butlin, j’ai cru retrouver des accents de mon Par temps clair :
c’était à mes yeux l’un des signes que ma
présence dans le catalogue de Quidam avait une réelle signification.
Le sujet premier pourtant l’en distingue : c’est l’alcoolisme. Mais
précisément : la destruction de la personnalité
qui en résulte est un thème qui m’est cher.
Si je serai plus bref sur le domaine allemand, c’est surtout parce que le chef-d’œuvre (c’est comme ça qu’on dit pour certains
livres, mais à celui-là je trouve que ça ne va pas mal) de Reinhard Jirgl, Renégat, roman du temps nerveux, malheureusement pour vous, est épuisé, ainsi
que son autre roman chez Quidam, les Inachevés, que je n’ai
pas encore lu. Le but de ce billet, comme du précédent, comme du
prochain, c’est aussi tout simplement de rendre leur
réimpression possible. Mais il reste une autre somme, plus ancienne,
un autre OLNI comme on ne disait pas encore à l’époque (surtout en
allemand), c’est Rome, regards, de Rolf Dieter
Brinkmann, cet étrange anti-journal écrit lors de la
résidence de l’auteur à Rome, et contre cette résidence en même temps,
et qui mêle à son texte furieux photos et cartes postales. Et
puis, plus contemporain, très contemporain même, et délicieusement
déroutant par la manière dont l’auteur évite le sujet dont on ne
redécouvre qu’à la fin, longtemps après le titre, qu’il est
vraiment l’essentiel, il y a aussi Mourir de mère, de
Michael Lentz.
J’avoue
que je n’ai pas lu les autres auteurs étrangers. Mais je me suis laissé
dire que les Grecs du catalogue étaient très
« abordables », je dis ça parce que je sais qu’il y a des lecteurs
timides, qui ne se font pas assez confiance et qui croient – à tort –
que certains livres sont trop difficiles pour
eux, alors que pour les aborder il faut juste admettre qu’ils sont
un peu différents de ce à quoi on a été habitués.
Je reviens bientôt sur les autres auteurs du français du catalogue.
dimanche 2 décembre 2012
Quidam pour moi – pour vous (1)
La
lecture est affaire de plaisir et de désir. Faire naître le désir n’est
pas chose facile quand le plaisir est incertain, et
il est incertain quand on ne connaît pas le travail d’un éditeur.
Mais il arrive aussi, hélas, que faire naître le désir soit tout
simplement vital.
L’écriture, c’est pareil : histoire de plaisir et de désir. Et la publication une sorte de réalisation, souvent frustrante
même dans le plaisir, de ce désir.
Quand
j’ai eu connaissance de l’existence de Quidam, j’avoue que ce n’était
pas le lecteur qui était en quête d’un bon livre qui
m’animait, mais l’auteur dont le précédent éditeur, Melville, venait
de disparaître, qui cherchait tout simplement un nouvel éditeur.
J’avoue que je n’ai pas tout de suite désiré
Quidam, dont je n’avais lu aucun titre. Même si je sentais qu’il y
avait
là quelque chose de sûrement intéressant, je restais sans doute
encore marqué par le confort un peu superficiel qu’on a à être publié
par un éditeur puissant, puisque j’avais commencé au Seuil,
sur une sorte de quasi-malentendu sur lequel je reviendrai un jour
dans d’autres circonstances.
J’ai commencé à désirer Quidam quand j’ai entendu chroniquer l’un de ses titres, l’Ami Butler de
Jérôme Lafargue, aux mardis littéraires de Pascale Casanova alors que je roulais sur la N10 pour aller faire imprimer quelques manuscrits de Liquide, en vue d’envois
prochains. C’était bien sûr un désir clairement éditorial, mais les difficultés que j’avais eues à imposer Chroniques imaginaires de la mort vive après Une affaire de regard,
cet espèce d’invraisemblable grand écart qui m’a fait paraître
suspect aux yeux de tout éditeur prudent (invraisemblable mais vital et
toujours recommencé), m’avait fait comprendre qu’il me
fallait savoir à l’avance à qui vraiment j’avais affaire. Alors j’ai
lu l’Ami Butler.
J’ai lu l’Ami Butler
et dès ce
moment-là, avant même que je me décide vraiment à envoyer un
manuscrit à Quidam, mon rapport avec cet éditeur est devenu celui d’un
lecteur. Car j’ai aimé l’Ami Butler, et par la suite
Dans les ombres sylvestres, et plus récemment l’Année de l’hippocampe,
ces livres qui osent travailler le romanesque comme je
ne le ferai jamais, qui jouent délicieusement de la fiction à
l’intérieur même de la fiction – et que je vous recommande
chaleureusement.
Puis très vite je suis tombé, complètement par hasard, sur Grande Ourse, de Romain Verger
– et là c’est la puissance de l’imaginaire, un imaginaire des
entrailles, une manière de vous tenir le cœur à la main à
l’intérieur de la cage thoracique pour le cas où il tomberait, qui m’a
retenu, et que j’ai retrouvé dans son premier roman
Zones sensibles, et plus récemment dans Forêts noires.
Entre temps, la chronologie s’embrouille un peu dans ma mémoire, Quidam m’avait dit son désir de publier Liquide puis
Monsieur Le Comte au pied de la lettre, car les deux sont
quasi jumeaux – siamois, même – malgré les apparences que j’aime
trompeuses, et nous nous étions rencontrés. Très vite on avait
surtout parlé de littérature, et des goûts que nous avions en
commun, dans le contemporain aussi : Raymond Federman, Céline Minard…
Pascal Arnaud, l’homme derrière Quidam, est très vite
devenu un de mes principaux prescripteurs, et ce bien au-delà de son
catalogue.
Mais c’est son catalogue, vous l’avez compris, qui est menacé aujourd’hui. Et c’est là que j’ai envie de vous donner envie.
Voilà,
j’ai envie de vous donner envie. Mais si je vous donne tout, comme ça,
en une seule fois, ça va être beaucoup trop long.
Je sais bien comment c’est, sur les blogs ; j’en ai vu, là, déjà,
parmi vous, qui n’ont pas cliqué sur tous les liens. Et puis des livres
du catalogue, non, je vous rassure : je n’ai
pas tout lu ; mais tout de même, j’en ai lu, attendez que je compte…
vingt-six, si je ne me suis pas trompé, sans compter les deux miens.
Alors on va s’arrêter là pour aujourd’hui, allez
déjà jeter un œil sur Lafargue et Verger, six titres à eux deux, et
demain j’essaie de mettre la suite.
Commentaires
samedi 1 décembre 2012
Belle soirée, matin gris ; de Pierre Jourde à Quidam.
Hier soir j’ai passé une bonne soirée. Je suis allé à la bibliothèque de Chartres écouter Pierre Jourde
qu’interviewait Olivier L’hostis (la belle librairie l’Esperluète) à propos du Maréchal absolu,
récemment paru et que je me suis
offert. C’était une bonne soirée parce qu’on y a vraiment parlé de
littérature. Parce que l’intervieweur connaît vraiment bien l’œuvre de
l’auteur (je le savais déjà, nous avions eu l’occasion
d’en discuter). Parce que l’auteur a des préoccupations qui me
touchent (là aussi, je le savais déjà ; je le lis depuis une dizaine
d’années) : la fiction d’abord dans le réel, avant
toute littérature, et le roman qui en devient révélateur ; la
fiction de soi dans ce Maréchal qui se dédouble et disparaît (mais dont
je n’ai pas honnêtement le droit d’en dire plus avant de
l’avoir lu), le goût affirmé de l’auteur pour un certain égarement,
pour le rêve et aussi cette réponse toute simple que j’ai moi-même faite
si souvent : qu’il écrit le livre qu’il aurait
envie de lire. Une réponse si simple qu’elle ne mériterait peut-être
pas que je la rapporte si, précisément, elle ne perdait pas de plus en
plus de son évidence. Les écrivains sont lecteurs, ils
sont aussi leurs propres lecteurs comme le cuisinier a le droit de
se régaler de ses plats ; la littérature est affaire de plaisir, et
parfois ce plaisir mérite d’être partagé.
C’est la raison pour laquelle je me moquais hier des conseils prodigués par Frédéric Beigbeder (dont au fond je ne doute pas vraiment
de la bonne volonté, et c’est bien ce qui chagrine) qui
considère que l’auteur (en l’occurrence c’était Eric Chevillard mais
bien sûr je le prends aussi pour moi et pour d’autres auteurs que
j’aime) doit se préoccuper des attentes du public, comme si
le public était une entité clairement définie et distincte de
l’auteur. Alors que le public, c’est celui qui lit. Le premier public,
c’est soi-même. Et comme soi-même bien sûr ne suffit pas,
c’est ensuite l’éditeur, naturellement moins indulgent pour la bonne
et juste raison que c’est lui qui va engager son argent sur le texte,
et souvent le perdre. Et puis le public enfin, celui qui
a acheté et lu le livre. Et c’est la troisième raison pour laquelle
la soirée d’hier était bonne : le public de Pierre Jourde à Chartres, et
la qualité de ses interventions. C’est
rassurant.
Pourquoi,
maintenant, après une bonne soirée, la matinée est-elle morose. Voilà,
je vous recopie l’appel de Quidam, mon éditeur
bien sûr, mais pas seulement le mien. Un éditeur qui fait ce à quoi
il croit, et dont les lecteurs « avertis » s’accordent sur la qualité
rare du catalogue. Je vous assure que quand je
rencontre un écrivain, un libraire, un éditeur qui ne me connaît pas
(oui, il en reste encore quelques-uns) et qu’il apprend que je suis
publié chez Quidam, ça fait toujours de l’effet. C’est la
classe, quoi. (Enfin, parmi les écrivains, les éditeurs ou les
libraires qui sont en même temps des lecteurs un peu curieux,
évidemment.)
L’appel de Quidam (aux libraires) :
AVIS AUX LIBRAIRES…
Pendant deux mois, décembre et janvier,
- 45% sur tout le catalogue jusqu’à 3 exemplaires,
- 48% jusqu’à 6,
-50% au-delà,
en ventes fermes (sans possibilité de retours), port partagé en province (poste), paiement à
réception ou à 30 jours, merci.
Prise de commande : quidamediteur@free.fr
Précision : les titres de Reinhard Jirgl, Les Inachevés et Renégat, roman du temps nerveux, sont épuisés,
La Femme du métro de Ménis Koumandaréas quasiment. Votre soutien nous aidera peut-être à les réimprimer.
Au-delà de janvier, nous ne répondons plus de rien… si d’aventure nous survivons à la fin du monde.
L’appel est déjà relayé par la librairie Ptyx à Ixelles (en Belgique), qui connaît bien le catalogue de Quidam, lisez donc son
article.
Voilà. Si je ne me sens pas trop bien ce matin en écrivant ce billet, c’est que je sens bien que les difficultés de Quidam et
d’autres éditeurs (récemment les Allusifs, par exemple, chez qui Pierre Jourde, tiens, a fait paraître la Présence, que je vous recommande aussi), je sens bien que tout ça donne raison à la logique
marchande sous-jacente dans les bons conseils de Beigbeder – et ça me désespère de laisser la littérature aux marchands.
vendredi 30 novembre 2012
Il faut sauver le soldat Chevillard (starring Frédéric Beigbeder)
Frédéric Beigbeder est gentil. Je m’étais dit que je n’allais pas en rajouter à propos de son article sur l’Auteur et moi d’Eric Chevillard parce que Claro s’en est chargé, mais qu’est-ce qu’il est vache Claro quand même alors que, on ne peut pas dire le
contraire : Frédéric Beigbeder est gentil. Il faut bien que quelqu’un rétablisse la vérité. Frédéric Beigbeder veut le bien d’Eric Chevillard.
A chaque
livre de Chevillard, il ne manque pas de lui donner de bons conseils
– que l’autre, sourd ou ingrat, ou complètement inconscient, ne suit
jamais. Déjà, à propos de Dino Egger, si
Frédéric Beigbeder proposait de « démolir Chevillard »,
c’était bien sûr pour mieux le
reconstruire. (Oui, finalement, il s’agissait bien de démolir avec
un seul l, nous explique-t-il ; j’avais cru qu’il s’agissait d’une
discrète allusion à l’« amollir Molloy » dans
le roman éponyme d’un auteur dont Chevillard est grand lecteur ; en
effet Frédéric Beigbeder a un faible pour les références littéraires :
dans ce dernier article pourtant bref sur
l’Auteur et moi il parvient tout de même à nous citer
Queneau (?), Sagan (??) et Coetzee (???) – mais non, il s’agissait juste
de démolir Chevillard. Pour mieux le reconstruire,
donc ; pas comme Nisard, à tout jamais perdu ; en effet Frédéric
Beigbeder est plus gentil qu’Eric Chevillard.) Car figurez-vous qu’on
peut faire quelque chose, de Chevillard. C’est un
homme, une matière, un paysage qui a du potentiel, indéniablement.
Ça vaudrait le coup d’investir, dans le Chevillard. Nous sommes
d’accord. C’est quand même dommage, un tel gâchis. Il faut
sauver le soldat Chevillard. Et Frédéric Beigbeder, qui est gentil,
est exactement l’homme de la situation. D’ailleurs la solution est
simple, il suffit de faire entrer dans le crâne de
Chevillard – qu’il a dur, apparemment – que le public ne veut plus
d’« expériences ». Car les livres de Chevillard sont des expériences ;
et le public, c’est bien connu, c’est même
dans le dictionnaire,
en a marre des expériences. Personnellement, comme je
lis, j’ai toujours eu tendance à croire que le public c’était moi,
mais non. Parce que moi je n’avais pas remarqué que les livres d’Eric
Chevillard étaient, à proprement parler, des
expériences ; et je ne m’étais pas non plus demandé si j’en avais
assez des expériences ou non mais de toutes façons on s’en fiche parce
que le public, ce n’est pas moi. La gentillesse de
Frédéric Beigbeder a quand même des limites : elle concerne
exclusivement Eric Chevillard, qui en a bien besoin. Il a raison,
d’ailleurs, au fond, Frédéric Beigbeder. Imaginez tout ce qu’on
pourrait faire de Chevillard s’il se laissait faire, la sale bête. Ingrat, en plus. Si seulement Frédéric Beigbeder
pouvait enfin réaliser son ambition la plus chère et devenir le coach du quatrième tome de l’Autofictif, il vous rentabiliserait le Chevillard fissa, je vous dis que ça. Ça ferait pas un
pli. C’est quand même pas difficile : il suffirait que Chevillard parle de lui-même, qu’il se « dévoile », qu’il parle davantage de ses
ventes. Qu’il ne se contente plus de jouer à l’autofictif
mais qu’il assume pleinement l’autofiction ; qu’il devienne, je ne sais
pas, moi, le futur Christine Angot ! C’est
quand même décourageant, c’est même rageant tout court et ça mérite
des coups de le voir s’entêter dans des expériences dont « le public n’a
plus le goût » (apparemment il l’avait
autrefois mais il l’a perdu), alors que le chemin de la gloire lui
est tout tracé, et gracieusement, par la gentillesse de Frédéric
Beigbeder.
En
tout cas moi j’ai compris la leçon. Dans un de mes prochains livres,
vous allez voir, je vous parle de mes chiffres de vente
– et Chevillard pourra toujours s’accrocher pour en avoir d’aussi
faibles, je vous dis que ça –, et je vous parle de mon papa aussi, qui
le mérite bien. Vous allez voir ce que vous allez voir.
C’est pas des blagues. Faut pas me pousser. Je vais le faire. Ça lui
servira de leçon, à Chevillard, de n’en faire qu’à sa tête au lieu
d’écouter sagement Frédéric Beigbeder.
jeudi 29 novembre 2012
pour en finir avec le masculin (et le féminin)
Voilà
que je tombe sur une courte (trop courte, sans doute) interview d’un
professeur d’université à propos du sempiternel
marronnier linguistique du masculin et du féminin en français.
Personnellement, je trouve que le système des temps, dans la complexité
de notre belle langue, est un sujet nettement plus
stimulant, mais non : c’est la question du masculin et du féminin
qui intéresse la presse, parce que ça parle – apparemment – davantage de
notre société. C’est ici : « La grammaire a été au service du pouvoir ».
Voilà. Comme ça, vite fait, ça a l’air intéressant ; mais si on creuse un peu, c’est faiblard – et c’est quand même dommage
de soutenir de justes causes avec des arguments faiblards.
A propos de la fameuse règle, rappelez-vous, du masculin qui l’emporte sur le féminin, Yannick Chevalier, notre
professeur de stylistique, écrit :
« L’Académie
française a imposé cette règle au XVIIe siècle. Auparavant, l’usage
était souvent l’accord avec le mot
le plus proche : "Le couteau et lA fourchette sont poséEs sur la
table". Cette décision s’est fondé sur des considérations politiques
plus que linguistiques. Ce fut une manière
supplémentaire pour rappeler la "supériorité" sociale des hommes sur
les femmes. »
Enfin,
je ne pense pas vraiment qu’il l’écrive et que la faute d’accord sur
« fondé » soit sienne, et il est possible
aussi – je le souhaite – que son propos aussi ait été abusivement
simplifié par le journaliste pour raccourcir l’article. Car enfin,
l’accord par proximité avant qu’on légifère sur l’orthographe
grammaticale, oui, d’accord ; mais tout de même, en cas de reprise
par un pronom personnel, c’était déjà bien le pronom « ils » qui était
employé. De la même manière, lorsqu’on a
besoin de la forme la plus impersonnelle, le pronom « il » s’est
toujours naturellement imposé : il pleut – malgré la pluie. Ou il faut, il se
peut, il arrive… Il n’est pas rare non plus d’entendre, dans la langue relâchée – et notamment dans la bouche des petits enfants – le pronom ils employé avec un
référent strictement féminin : « les filles, ils ont fait un beau dessin ».
Que l’évidente phallocratie de la société soit à l’origine de cette règle du masculin qui l’emporte sur le féminin, rien n’est
moins sûr.
Que cette règle même soit à proprement une règle, ça se discute.
Que le masculin existe en français, ça n’est même pas une évidence.
D’un point de vue strictement formel, la différence des genres en français repose sur une opposition marqué / non marqué. Il y a
un genre qui porte la marque de son genre : le féminin et son e. Et il y a un genre qui ne porte pas de marque et que, par opposition, on appelle le masculin*. Lorsque
aucune distinction de genre ne s’impose, il est tout simplement naturel
que ce soit la forme non marquée qui soit choisie. Le problème vient de
ce que, à défaut de marque pour exprimer
le masculin, cette forme sans marque se trouve employée à occuper ce
vide. Le problème vient aussi du fait qu’on a continué à appeler masculin
un genre dont le masculin n’est qu’un des
effets de sens, et par défaut. Et c’est là, peut-être, qu’on peut
voir la phallocratie à l’œuvre non pas dans la grammaire dans ses règles
mais dans le vocabulaire grammatical lui-même : il
aurait sans doute été plus judicieux d’appeler neutre ce
genre non marqué, ce genre privé d’une marque indiquant le masculin – ça
nous aurait évité de bien stériles débats sur la
féminisation des noms de métiers et de fonctions. Mais sans doute
était-il difficile d’admettre que le masculin, en français, n’existe
pour ainsi dire pas.
* C’est à peu près la même chose pour le nombre : le pluriel porte une marque, le s ;
le singulier s’en
distingue juste par l’absence de marque. Le singulier est davantage
un « non-pluriel » qu’un authentique singulier. De la même manière, le
présent est le seul « temps » dont
la conjugaison ne porte que des marques de personne et aucune marque
temporelle : c’est un non-temps.
mercredi 28 novembre 2012
le prix de la féérie
Et la jambe de Justine ?
Ah
oui. Eh bien une nuit, Justine se cassa la jambe en tombant par la
fenêtre de sa maison bio. Justine n’avait jamais été
somnambule auparavant et trouva très inquiétant de basculer ainsi
par la fenêtre : la douleur de enjambe cassée n’était rien, le plâtre
n’était rien ; Justine redoutait surtout de
tomber n’importe quelle nuit par n’importe quelle fenêtre. Quelques
jours plus tard, le souvenir d’un cousin lui revenant en mémoire, elle
se demanda si l’hérédité jouait un rôle dans les pertes
d’équilibre, les basculements, les chutes. Parti en voilier avec des
amis, ce cousin avait disparu une nuit dans un basculement similaire
par-dessus bord ; le matin au réveil ses amis ne
l’avaient pas retrouvé, il avait disparu du bateau. Il ne restait
qu’une casquette sur le pont, et autour, l’Atlantique.
D’un
autre côté, pour Justine, la jambe cassée fut accueillie comme un
handicap bienvenu. Justine commençait à se lasser des
visites de stagiaires dans sa maison bio. Au début, elle n’avait pas
détesté cette maison autoconstruite en quatre ou cinq ans, par elle et
Géraud son fiancé, avec pour seule assistance des
revues, des livres, quelques conseils glanés sur Internet. Elle ne
détestait pas l’attirail astucieux des bricolages bio qui
l’accompagnaient : curseur solaire, puits canadien, bassin
d’épuration, etc. Dans les premiers temps, tout redevenait simple et
clair, tout les enthousiasmait. Géraud avait des idées en flux, son
excitation répandait partout des inventions géniales et
gratis qui sabraient les dépenses ; ils allaient d’amélioration en
amélioration. Très chouette aussi de voir bientôt des inconnus affluer,
s’inscrire et payer un forfait-journée pour visiter
votre jardin. Mais il fallut bientôt se rendre à l’évidence : la
maison était chronophage, les journées filaient au rythme des opérations
obligatoires, transporter l’eau, grimper à
l’éolienne pour décoincer les pales, préparer aux aurores le repas
de midi qui cuisait à deux à l’heure dans le cuiseur solaire, booster
les graines, vider le compost… impossible de projeter
autre chose. Habiter était devenu l’activité essentielle, plus
envahissante qu’un travail. C’est pourquoi, malgré l’angoisse liée à la
chute par la fenêtre, sur fond de cette angoisse flottante,
Justine s’aperçut qu’elle éprouvait, grâce à sa jambe cassée, le
bonheur de l’oisiveté dans une maison devenue un emploi à temps complet.
Immobilisée dans son fauteuil au milieu du salon, elle
ressentait la joie de celui qui se fait discretos une petite sieste
au bureau, l’agréable sensation d’enfler le patronat.
Emmanuelle Pireyre, Féérie générale, L’Olivier, 2012, p. 232-233.
Attention, n’allez pas prendre la partie pour le tout : un extrait – n’importe lequel – de Féérie général
est un
petit enchantement ; n’empêche qu’il faut lire le tout dans sa
disparité et son architetexture pour profiter de l’enchantement général.
Le livre ne manquera pas de provoquer le
malentendu : puisque récompensé par le jury du Prix Médicis
miraculeusement touché par la grâce, il va se retrouver en quantité
entre les mains de lecteurs cherchant en vain le sempiternel
roman-qui-délivre-un-message et en resteront pour leurs frais, à
moins d’accepter la chance rare de lire enfin autre chose, de ces choses
inédites et belles et qui parlent et en même temps
immédiatement accessibles à qui veut tenter l’aventure. (Et en
écrivant ça une pensée me traverse pour quelques autres écrivains qui
m’enchantent pareillement et que j’ai plaisir à nommer :
Pascale Petit, Céline Minard…) (Et puis tiens pendant que j’y suis, l’Olivier, bravo pour avoir osé présenter un livre comme
celui-là à la rentrée littéraire, c’était bien de le faire ; et aussi celui de Jakuta Alikavasovic, la Blonde et le bunker, qui a reçu la mention spéciale du jury du Prix Wepler ; ça fait
plaisir.)
A propos de Féérie générale, on lira avec intérêt l’article de Katrine Dupérou sur Sitaudis et bien sûr celui d’Eric Chevillard dans le Monde, et bientôt pour ma part et j’espère la vôtre aussi Foire internationale dans la très belle collection Les Grands soirs des éditions les Petits matins.
mardi 27 novembre 2012
une forme qui parle
Entre deux copies, en pensant à A l’ouest rien de nouveau qu’étudient mes 3e, je me dis que ce qui fait sans
doute une part essentielle de la valeur littéraire de ce
texte, c’est quand même finalement qu’on n’est vraiment pas loin du
monologue intérieur, et qu’on y est presque, même si l’auteur
peut-être n’en a pleinement conscience1, et même si on est loin de Joyce – mais pas par l’époque, après tout.
Car
somme toute, mener un récit à la première personne et à un présent qui
est clairement celui de l’énonciation
(« Maintenant, nous avons le ventre plein de haricots blancs »),
c’est la façon la plus directe de livrer un discours immédiat (je ne me
rappelle plus dans quel texte Genette préférait
cette appellation à celles de monologue intérieur et de courant de
conscience) et de réduire au minimum la distance du lecteur au
personnage. C’est surtout faire ignorer au narrateur lui-même ce
qui va se passer à l’instant suivant, et formellement – même si
« ouf, le formalisme est mort », nous disait l’autre jour un nouvel oracle des lettres contemporaines
– il n’y a guère de meilleur moyen de rendre compte de la condition
du soldat : cette ignorance du lendemain, cette condamnation à ne
vivre que dans le présent le plus restreint. Une parole qui, quand elle
se tait à la fin du livre, ne peut signifier que la
mort de celui qui pensait là, devant nous. Une forme qui parle.
Il n’y a évidemment pas de progrès en art, comme le disait assez bêtement Aurélien Bellanger dans l’interview
dont je me moquais avant-hier – bêtement parce qu’il confond progrès et
évolution. Car il y a une évolution, après
tout nous faisons bien partie de la nature, et il n’est pas
insignifiant que des formes nouvelles apparaissent, et parfois même
s’imposent, comme ici, presque malgré l’auteur.
1. Je tombe sur un « et l’on n’aurait peut-être pas besoin d’en parler ici »
(c’est moi qui souligne) qui sent encore son mémorialiste – et qui est
quand même une incohérence légère : à aucun moment dans le texte il
n’est explicitement question de carnets tenus par le narrateur. Il y
a d’autres petits défauts du même genre, aggravés par un emploi
récurrent et très inapproprié du passé simple par le
traducteur : la traduction date et mériterait d’être révisée.
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J'espère que ceux qui vous suivent auront envie de vous faire confiance et d'acheter quelques livres. Je recommande aussi Ron Butlin, Le Son de ma voix ou encore les B.S. Johnson.
Merci pour ce billet !
je viens de passer pour la première fois sur votre blog et je le trouve très interessant.
bonne continuation.
Yselann