mardi 10 avril 2012

Pennac joue son corps.


Si je trouve qu’un livre est bon c’est qu’il l’est. Je suis comme ça, moi ; je ne doute de rien. Ça fait partie des certitudes nécessaires à mon confort. Et si un livre a trop de succès ça réveille mes préjugés d’auteur dont les livres en ont moins – encore une histoire de confort, quoi. Alors si un livre a trop de succès et que je le trouve bon c’est qu’il est bon et que je suis d’accord avec la majorité : position inconfortable, j’ai perdu l’habitude.
Le coupable c’est Pennac et son Journal d’un corps. Je l’ai lu, je l’ai aimé, donc il est bon. (C’est moi qui ai dit que j’avais du mal avec la critique littéraire ? Mais non, voyons. D’ailleurs la critique doit être faite un peu partout, cette fois ne comptez pas sur moi.) Mais comment cela peut-il se faire, qu’un livre soit bon et en même temps qu’il ait du succès ? La question mérite d’être posée, en se grattant l’occiput de préférence. La facilité de la lecture, peut-être. Souvent les livres que j’aime et ceux que j’écris ne sont pas très faciles à lire. Encore que. Qu’est-ce qu’on appelle « pas très faciles » ? Et puis il y a aussi des livres que je trouve très bons et qui sont néanmoins très accessibles, parfois très drôles aussi tout en donnant à penser, sans pour autant rencontrer le succès qu’ils méritent. Tiens, ceux de Michel Arrivé, par exemple. Bien sûr, là derrière il y a la puissance de feu de l’éditeur. (Oui : puissance de feu. Il ne fait aucun doute que le livre en tant qu’objet est d’abord un projectile. Le stock, c’est des munitions.) Mais ça n’explique pas tout. Il y a aussi des livres qui paraissent chez Gallimard, puisque là c’est chez Gallimard, et qui se vendent peu ou mal. Notamment des bons.
Dans notre cas, c’est aussi que le nom de l’auteur fait office de marque : Pennac c’est bien. Il a fidélisé son lectorat, comme on dit. Je vais aimer son livre parce que j’ai aimé ses précédents. (Là je ne parle pas pour moi, qui n’en ai pas tant lu, et fonctionne différemment.) Supposer que l’on va aimer le nouveau livre d’un auteur parce que l’on a aimé les précédents, c’est une position (une supposition) légitime. En effet, à qui d’autre mieux qu’à l’auteur qu’on a déjà lu et aimé, à qui d’autre faire confiance ?
Toutefois je ne vois pas vraiment les choses comme ça. Un peu quand même, bien sûr, mais pas seulement comme ça. Moi j’aime bien jouer gros jeu. En tant qu’auteur, et même un peu en tant que lecteur. Pour moi chaque livre est la littérature à lui tout seul. Remettre tout en question.
Et justement, en lisant le Journal d’un corps de Pennac, j’ai l’impression qu’il y a un peu quelque chose de cet ordre. Bien sûr, le lecteur y retrouvera le caractère de l’auteur, et notamment ce regard attentif et chaleureux sur l’enfance qui lui vaut une part de sa cote d’amour – mais surtout il trouvera autre chose. Une vraie réflexion sur le sujet, notamment. Un déplacement du regard traditionnel du romancier : sur le corps, singulier ou commun, en lieu et place des habituelles tribulations de l’âme. Un refus délibéré de raconter les événements d’une vie habituellement répertoriés comme seuls significatifs. Une réflexion sur l’être, aussi, donc. Quelque chose d’assez essentiel, quoi. Mais qui devient quand même une histoire parce que cet auteur-là est aussi un conteur – et sacrément bon à l’oral, on a pu le constater l’autre samedi à l’Esperluète, la librairie de Chartres où Olivier L’Hostis le recevait. Bon à l’oral sans doute parce que venu avec son corps.
http://3.bp.blogspot.com/-qoFIT7-EWKk/T1Tx2MzM-zI/AAAAAAAABUE/qI-qyXt50us/s1600/Journal+d%27un+corps.png

Commentaires

Daniel Pennac était déjà doté d'une fée carabine : normal qu'il l'ait ajouté à la "puissance de feu" (à traduire... en anglais) de Gallimard !
Effectivement, la critique semble unanime : alors pourquoi bouder son plaisir (pas lu, ce livre) si littérature - et explosions - il y a !
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 10/04/2012 à 14h46
Je ne connais pas bien Pennac mais j'ai le sentiment, ou plutôt l'intuition, que dans son oeuvre, c'est un texte qui compte, peut-être plus que d'autres.
Réponse de PhA le 10/04/2012 à 18h57
Comme Dominique (je suis heureuse de vous avoir attiré ce lecteur-ci !) je n'ai pas lu ce Pennac-là et, comme vous, persuadée de l'aimer, je n'ai pas jugé utile de me précipiter ; j'aime attendre un peu un plaisir à peu près assuré...
Vous voyez bien que vous faites un parfait critique, comme on aime. Non pas un môssieur-je-sais-tout-et-je-vous-impose-mes-goûts, mais quelqu'un qui partage.
Commentaire n°2 posté par Françoise le 10/04/2012 à 17h37
Mais Dominique est un vieil habitué !
En fait je ne suis pas vraiment un lecteur habituel de Pennac. J'ai lu la Fée Carabine comme un pur divertissement, ce qui n'est pas rien ; mais je trouvais qu'il appuyait un peu trop fort sur sa plume. Ce n'est pas du tout le cas pour ce livre-ci, pour lequel j'ai en effet eu l'intuition qu'il avait vraiment quelque chose à me dire. Mais je ne suis jamais sûr d'aimer un livre à l'avance (et quand c'est un auteur pour lequel j'ai de l'amitié c'est même une source d'inquiétude à chaque fois renouvelée) : pour moi, tout est en jeu à chaque fois.
Réponse de PhA le 10/04/2012 à 19h09
Je dois être une parfaite imbécile : quand je tombe sur un livre qui m'enthousiasme, je vais voir tout ce qui est signé du même auteur (avec, effrectivement, une forme d'inquiétude et de remise en jeu à chaque fois). Il s'ensuit, car le temps n'est pas extensible, que se creusent ailleurs des gouffres d'ignorance. Il s'ensuit également que l'enthousiasme n'est pas forcément au rendez-vous avec les autres lectures. Mais, même dans les situations de déception, est-ce de la perversité, réfléchir à ce qui ne (me) va pas me procure un autre type d'exercice qui ne me déplaît pas.
Oui, c'est vrai, les commentaires de ce blog sont très agréables à lire. Ne pas être un Monsieur-je-sais-tout, ne rien asséner, est, entre autre, une forme d'élégance.
Commentaire n°3 posté par Anonyme le 10/04/2012 à 19h42
En même temps, c'est justice de lire l'oeuvre plutôt qu'un livre isolé : le livre prend aussi son sens par rapport à l'oeuvre - quand il y en a une. La lecture est en soi un dilemme.
Réponse de PhA le 11/04/2012 à 18h08
Je suis d'accord, ce livre est un des meilleurs sinon le. J'avais aimé "Chagrin d'école" et "Comme un roman" (et les Malaussène pour d'autres raisons). Mais celui-là, il est d'une acuité extraordinaire sur l'observation du corps et de l'être qui le (ou encore qu'il) véhicule. Puissant et émouvant dans sa façon directe et amicale de raconter l'intime. J'ai eu la chance d'écouter Pennac lire Bartleby, un enchantement. Cet homme est également très sympathique.
Commentaire n°4 posté par Zoë Lucider le 10/04/2012 à 21h25
C'est vrai, il a une vraie présence chaleureuse - et je pense que le corps n'y est pas pour rien.
Réponse de PhA le 11/04/2012 à 18h10
ça alors... j'ai des amis qui sont amis et je ne l'avais pas remarqué ! De fait, ça ne m'étonne pas et je m'en réjouis. 
Commentaire n°5 posté par Françoise le 11/04/2012 à 09h59
Moi aussi !
Réponse de PhA le 11/04/2012 à 18h11
Je me suis bien amusée avec"messieurs les enfants!"
Commentaire n°6 posté par Lza le 11/04/2012 à 10h00
Oui, et c'est bien qu'un auteur qui sait en effet amuser se frotte aussi à autre chose.
Réponse de PhA le 11/04/2012 à 18h13
Pas seulement amusée!
Commentaire n°7 posté par Lza le 12/04/2012 à 10h45

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire