vendredi 9 mai 2014

impressions de lecture


Ma lecture d’autrui est polluée par moi-même. Moi-même est surtout celui-là qui par ailleurs écrit et ne cesse de se rappeler à la mémoire de celui qui lit et du coup j’avoue que c’est souvent que je lis des choses qui n’y sont pas. Je ne devrais pas dire lire alors mais plutôt inventer peut-être, mais non car sans le texte préalable point de cette invention-là ; c’est donc de la lecture encore, son versant singulier, celui que chacun est seul à voir – quoi.
Broder peut-être ne serait pas mal puisque le support textile y est supposé. Je suis un lecteur très brodeur. J’ai honte souvent. Ma lecture ne rend pas justice au texte. Les textes que je lis n’ont pas besoin de moi, c’est justement parce qu’ils n’ont pas besoin de moi que leur lecture me fait envie. Et les lisant, voici que c’est moi qui m’y vautre. Une amnésie galopante vient les recouvrir de ma propre lecture dont je m’éveille par instant juste le temps de me rendre compte que ça n’a plus rien à voir.
Lire est impossible ; l’idée souvent me traverse – mais jamais celle d’arrêter. Je me dis : il ne peut pas y avoir plusieurs consciences à l’intérieur les unes des autres. Je me dis : on ne vit que pour ça : être quelqu’un d’autre, quelques-uns d’autres plutôt, en même temps que soi. Ça n’est pas possible, mais c’est la direction. On fait l’amour aussi pour ça. Comme tout est merveilleusement logique : quand on fait l’amour, parfois, des enfants naissent. Ou alors on lit. Quoi d’autre ?
 

mercredi 7 mai 2014

Mon jeune grand-père (37)

   Le 15 avril mai 1917. Mes chers parents.
J’ai reçu cette fois-ci le courrier régulier, c’est-à-dire les cartes de Papa des 27 28 et 30 avril et les lettres de maman des 15 et 29 avril. J’ai reçu en outre une carte de la cousine Monnot (ou Mounot peut-être ? ce nom m’est parfaitement inconnu) qui est toujours en bonne santé ; elle se plaît assez bien dans son nouveau pays. Les dispositions prises par maman pour les colis sont très bien et je n’ai rien à redire. Pour les vêtements de toile je crois que la vareuse sera plus pratique, la moins cher naturellement mais autant que possible j’aimerais mieux un pantalon qu’une culotte, car avec cette dernière il faut mettre des bandes et c’est trop chaud et trop fatiguant. (Cette habitude que j’ai prise de reproduire les fautes quand il y en a, que vaut-elle vraiment ? Il me semble que ça ne dit rien du tout. Pourtant je continue.) En plus de cela Papa serait bien gentil de voir au dépôt s’il ne pourrait pas m’avoir une vareuse de troupe, car ma vareuse de tranchée est complètement hors d’usage et je voudrais épargner le plus possible ma vareuse n°1. Il pourrait la prendre assez grande pour être sûr qu’elle aille, je la ferais retoucher ici par le tailleur. Je regrette de vous donner tous ces ennuis et vous remercie de tout cœur. Je crois que vous n’avez pas compris ma carte, au sujet de maman Nini (je ne sais pas non plus qui est maman Nini et je retrouve même pas la carte en question). Tout le monde est ensemble et n’a jamais été séparé. Je me suis sans doute mal expliqué. Comme colis j’ai reçu les colis gare 19 et 20 et un colis de pain du 14 avril. Il y a encore un peu de retard en ce moment dans les colis. Mon mal de dents est complètement passé et je vais maintenant très bien. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur.
Edmond

lundi 5 mai 2014

par ici ma bibli

Moins maintenant faute de temps mais quand même, j’ai toujours été lecteur de bandes dessinées. Le rapport que j’ai aujourd’hui avec la littérature contemporaine, avec la même curiosité et le même goût pour les sentiers non balisés, je l’ai développé d’abord pour la bande dessinée. A quinze ou seize ans, je ne jurais que par Muñoz et Sampayo – et aujourd’hui encore (plus quelques autres). Le temps et la place manquant, j’en lis moins maintenant ; ça ne m’empêche d’aller lire ceux qui en lisent plus comme Mitchul, le taulier du blog Me, myself and I, qui m’a justement fait l’invitation d’une interview sur ma bibliothèque : l’occasion de dire à quel point la place et le temps manquent. C’est par ici.
 

samedi 3 mai 2014

Rien en commun


Pour avoir moi aussi accordé trop de confiance à ma ligne de vie et à mes livres à venir, j’ai découvert à mes dépens la trouble félicité d'un tel enlisement. Il m’avait semblé pouvoir tout mener de front – la préparation de mes cours, la rédaction d’articles et mes responsabilités familiales – et simplement différer un peu l’écriture des textes dont je me sens depuis longtemps porteur. Je m’y suis esquinté pendant quelques années, puis me suis rendu compte qu’à fonctionner en surrégime permanent je ne pouvais que bâcler mes travaux, empiler mes notes sans jamais en utiliser correctement la substance, et ajourner jusqu’à mon dernier souffle la rédaction de mon grand œuvre consacré aux frontières entre les genres musicaux. Tout en éparpillant mes idées au fil de courts articles comme Jean-Germain Gaucher gaspillait ses trouvailles mélodiques en chansonnettes, j’attendais le moment où ce corpus préparatoire prendrait de lui-même sa forme et coulerait de ma plume comme l’eau d'une fontaine. Ma paresse prolongerait même au-delà de toute raison l’idée qu’à trop vouloir hâter ce miracle je risquais d’en compromettre l’avènement. Jusqu’au jour où, comme il devenait évident que cette procrastination ne donnerait jamais de fruit, je me suis résolu à lui imposer l’épreuve de réalité : l’occasion se présentait de prendre trois mois de congé sabbatique, et un collègue me proposait sa maison de campagne, il m’était difficile d’esquiver. Ma première semaine s’est passée à transporter mes documents et une caisse de livres, à ranger mon attirail pour m’installer un bureau d’écrivain, et à essayer de rassembler mes idées face à ma ramette. Le vendredi soir, la culpabilité de ne pas avancer dans ce travail alors qu’Agnès assumait seule la charge des enfants m’a poussé à rentrer pour le week-end à la maison, où ma nichée a voulu savoir combien de chapitres j’avais écrit. Le lundi matin je suis retourné à mon écritoire comme on retourne à la mine, exténué à la pensée d’en extraire fût-ce une esquille. Comme il me fallait relire des centaines de pages plus ou moins oubliées, reprendre mes annotations, les comprendre et les nuancer, j’estimais judicieux d’ouvrir mon chantier par du rangement informatique, de sorte que je perdis plusieurs journées à saisir et à classer des citations, des notules et des idées directrices jusqu’à m’aviser que cela ne m’avançait à rien. Le week-end suivant, c’est Agnès et les enfants qui débarqueraient pour me distraire de ma solitude et de mon ouvrage, dont je ne pouvais toujours pas présenter la moindre ébauche. Et, de semaine en semaine je découvrirais que, malgré la clarté de mon projet, il me manquait toujours un dictionnaire, une référence, et surtout le bon angle d’attaque.
 
Emmanuel Venet, Rien, Verdier, 2013, p. 88-89.
 
Je ne résiste pas à mon envie de citer un extrait de l’autre Rien, car il y en a un autre, signé Emmanuel Venet, et paru chez Verdier à l’automne dernier. Il résiste aussi pourtant, ce Rien d’Emmanuel Venet, à l’artificielle pratique de l’extrait, tenu qu’il est d’un bout à l’autre en un seul et fluide paragraphe. Jean-Germain Gaucher est le sujet du narrateur qui est le sujet de l’auteur, c’est-à-dire ce rien qui aurait pu être quelque chose s’il n’était passé à côté, faute de muflerie ou d’égoïsme qui sont les autres noms du courage. La coïncidence des titres est donc sans doute un signe, et je remercie chaleureusement l’excellent prescripteur qui a pris le temps de m’écrire exprès juste pour me dire qu’il avait pensé à moi en lisant Précis de médecine imaginaire du même Emmanuel Venet et que je n’ai suivi qu’à moitié lorsqu’en me penchant sur la question j’ai vu que le dernier livre de l’auteur s’intitulait Rien.
http://www.librairie-ptyx.be/wp-content/uploads/2013/06/rien.gif

Commentaires

C'est drôle, car lisant l'extrait (sans aller voir à la fin qu'il s'agissait d'un extrait, et de "Rien", en plus !), je pensais que tu commençais une sorte d'autobiographie - comme j'ai pu en imaginer le début vendredi dernier dans un "Vases communicants".
Je crois que tout cela est du vécu, et c'est bien là que réside l'art de la fiction ! La prochaine fois, tu mettras comme titre "Quelque chose", et on saura que c'est de toi !
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 04/05/2014 à 09h36
Peut-être à son insu Emmanuel Venet s'est-il chargé de mon autobiographie - va savoir.
Réponse de PhA le 04/05/2014 à 11h17
Il aura peut-être voulu faire un "remake" littéraire du film "Dans la peau de John Malkovich"...
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 04/05/2014 à 11h21
Comme Dominique Hasselmann, j'ai lu ce texte comme si vous en étiez l'auteur jusqu'à ce "grand oeuvre consacré aux frontières entre les genres musicaux". Là je me suis d'abord dit, tiens il est musicien et puis non ça ne tenait pas. Vous n'eussiez pu être obsédé de musique sans que cela transparût dans La Lettre qui vous habite.
Et donc Rien en commun. Oui. Non. Mais si.
Commentaire n°3 posté par Michèle P le 04/05/2014 à 11h31
Légèrement différent : j'ai lu le début de l'extrait dans une totale perplexité, me disant : Philippe Annocque? Une autobiographie? Comme c'est étrange!
Commentaire n°4 posté par Michèle le 04/05/2014 à 11h52
Je ne crois pas que tous les romans que je n'ai pas écrits soient mes autobiographies.
Ou peut-être que si ?
Réponse de PhA le 04/05/2014 à 12h13

jeudi 1 mai 2014

Mon jeune grand-père (36)

  Le 11 mai 1917. Mes chers parents
  J’ai reçu ces quatre jours le courrier régulier, c’est-à-dire les cartes de papa des 23.24.25 et 26 plus une lettre de Lolotte Gillet qui m’a fait grand plaisir. Lolotte Gillet. Evidemment ça ne me dit rien du tout mais ça me fait plaisir à moi aussi. La lettre est gentillement tournée (Edmond écrit bien « gentillement », ça me renvoie à des souvenirs d’études et au mot épicène qui n’a rien à faire ici ; peut-être aussi est-ce un indice de prononciation, peut-être trouverais-je un accent à Edmond, on ne peut pas savoir ; la dernière à se rappeler sa voix était ma grand-mère, qui d’autre, et du coup forcément cette question : comment dans sa mémoire résonnait la voix de son mari soixante ans après la mort de celui-ci ; on ne le saura pas davantage) et elle veut que je lui réponde. Je n’ose pas le faire car ce serait vous priver d’une carte (les cartes sont donc comptées) (et cette confirmation que le dit compte moins que le dire), je me contenterai de lui envoyer une photo comme remerciement. Vous serez donc bien gentils de lui répondre et de lui expliquer pourquoi je ne puis le faire moi-même. Elle me demande quel genre de travail je fais. Comme vous aurez sans doute reçu mon colis vous pourrez lui expliquer. Le Kebschnitt explique tout. Je me suis fait arracher ce matin une dent qui me faisait souffrir depuis quelques jours et qui n’était plus soignable. Je souffre encore un peu cet après-midi mais je pense que demain ce sera fini. J’ai reçu les colis postes n°s 14.15.16.17.18.19.20 en bon état ; il ne manque plus maintenant que le n° 14 de la précédente et le n°13 de celle-ci. Les colis gare subissent un peu de retard en ce moment. Remercie bien le Ct Saviniat (évidemment je ne suis pas sûr de bien lire) de son bon souvenir et présente-lui mes respect. Le pain (je lis « gub » ou « guler », ce ne doit pas être ça) est arrivé en bon état. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. EA Je mets « EA » parce qu’il y a quelques traits illisibles en bas à droite tout contre le bord de la carte.
Une fois n’est pas coutume – car ceci, dont je ne sais pas le nom, n’est pas un projet sur la Première Guerre mondiale et la documentation n’y entre que très peu – je suis tenté d’interroger Google sur le Commandant Saviniat. Existence immédiatement confirmée. Bien sûr ce peut être un homonyme. Je ne tente pas « Charlotte Gillet », elles sont forcément trop nombreuses.

mercredi 30 avril 2014

je veux


ici les bruits vibrent chantent murmurent sans arrêt je veux
éviter que mes meringues ne tombent en les sucrant avec
du sucre glace avant de les enfourner je veux que
le couple du jour partage son premier rendez-vous dans
un salon aménagé pour l’occasion je veux un design
particulièrement délirant qui achève de donner vie à un monde
de jobards meurtriers je veux plus vivre ce que je
vis là mon existence est devenue un enfer sans nom
mais en même temps Victor convoque Leanna dans son bureau
alors que sur tes conseils de Phyllis Jack impose à
Diane des règles de vie draconiennes et Katherine et Mack
se liguent contre Max qui est devenu méchant et violent
je veux que la tempête souffle sur les paddocks et
qu’une vraie tornade soit déclenchée sur Renault je veux
un petit film de cul pour nos vingt-cinq ans
de mariage je veux une adresse fiable de l’actrice
qui joue Susan dans Desperate Housewives car ma sœur est
fan je veux y gerber encore des bouts de légumes
dans cette sauce bolo je veux changer de musique et
plus vite que ça je veux un coupe-frites aux
pieds antidérapants pour des frites de forme régulière je veux
qu’elle soit enculée à son enterrement de vie de
jeune garce je veux une poule au riz comme Colette
je veux connaître en tant que téléspectateur assidu de Zorro
l’année de tournage des épisodes actuellement programmés sur France
3 je veux optimiser l’espace occupé par mon escalier
 
Ian Monk, , Cambourakis, 2014, p. 85.
 
Car pendant ce temps d’autres livres paraissent pour lesquels ma paresse peine un peu à trouver les mots ; en tout cas ici, vraiment ça vaut la peine de suivre une sorte d’oreille mobile et invisible à l’écoute de ce qui se dit partout  ; voilà c’est l’essentiel de ce que je veux – dire.
http://www.cambourakis.com/IMG/gif/la-couv.gif

dimanche 27 avril 2014

Michel Onfray nous parle de littérature.

A l’occasion de la parution de son nouveau livre (Le réel n’a pas eu lieu) qui, tiens, va nous parler de littérature, je lis sur le site de l’Express cette interview de Michel Onfray. Les gens ne lisent plus, nous dit-il en substance ; ça enfonce un peu les portes ouvertes mais enfin ça n’est pas faux non plus.
Alors je lis jusqu’au bout, quand même. « Les vrais éditeurs, capables de prendre des risques sans céder aux sirènes de la mode, on ne sait malheureusement plus où les trouver. » Ah tiens, moi je sais. Qu’est-ce que je suis bien informé quand même.
« L’avantage, quand j’étais publié chez Grasset, c’est qu’on m’envoyait tous les romans publiés chez eux. Ça me paraissait tellement indigent comme littérature que j’ai cherché à jeter un coup d’œil à autre chose, des auteurs ou éditeurs dont on m’avait parlé. J’ai lu Houellebecq… »
Alors là évidemment on comprend mieux : il lisait les romans publiés par Grasset. Un éditeur connu pour ne faire aucun tri dans ses publications (certes il n’est pas le seul) et à publier à peu près tout et n’importe quoi sous sa couverture jaune – et même quelques bons livres, d’ailleurs, qui s’y trouvent du fait plutôt mal servis. Du coup Onfray a l’idée – louable – d’aller voir ailleurs ce qui se publie : Houellebecq. On sent l’esprit curieux, qui aime à sortir des sentiers battus. Et c’est reparti pour une diatribe anti-Houellebecq, avec évidemment le marronnier de la diatribe anti-Houellebecq :
« Avec son non-style aussi, sur le mode "sujet verbe complément", truffé de verbes pauvres.  
Quand j’écris, moi aussi j’ai a priori des verbes pauvres : être, dire, faire. Je retravaille ensuite mon texte pour les enlever, pour proposer une langue riche, précise. »
Personnellement je suis loin d’être un inconditionnel de Houellebecq, mais s’il y a quelque chose qui m’amuse chez lui, c’est bien son ton dégoûté, du bout des lèvres, qui précisément ne peut s’exprimer que dans une langue pauvre. Je vous laisse apprécier la comparaison avec le travail sur l’écriture tel que le conçoit l’élève Onfray : « Je retravaille ensuite mon texte pour les enlever, pour proposer une langue riche, précise. » On dirait Agnan. On aurait presque envie d’appeler le petit Nicolas et ses copains pour lui faire subir le même sort si tout de même on ne se rendait compte in extremis à quel point cette interview dit bien ce qu’elle veut dire : c’est bien vrai que les gens ne lisent plus de littérature contemporaine, y compris parfois ceux qui le déplorent. Merci de nous le rappeler.

 http://www.editions-galilee.fr/images/3/auteur_1833.jpg

jeudi 24 avril 2014

de l’art de faire son aut(opromot)eur


Le principe de ce blog, comme tout blog d’écrivain, est de promouvoir l’œuvre de l’auteur du blog. Mais pour le faire habilement, il convient de faire aussi comme si on faisait la promotion du livre d’un autre auteur ; ça passe mieux. Il convient cependant choisir avec subtilité le livre que l’on va mettre en avant. Par exemple, si je cite Claro :
 
Réussir une rencontre en librairie
 
Quand tu sors un livre, tu sors aussi.
 
Tu peux rester chez toi, mais ne viens pas te plaindre.
 
Donc, quand ton livre sort, suis-le comme si tu étais son ombre. En plus, c’est le cas. On dit que tu l’accompagnes, à croire qu’il s’agit d’une vieille tante qui n’a pas le sens de l’orientation ou d’un conjoint célèbre qui n’a pas envie de s’ennuyer toute la soirée. On appelle ça aussi de la promotion, mais tu es écrivain, comme Balzac ou Rimbaud, et non VRP, comme qui tu sais, alors ton livre, hein, tu l’accompagnes – et surtout tu essaies de rentrer sans lui.
 
Claro, Cannibale lecteur, Inculte, 2014, p. 429
 
c’est évidemment une manière de vous rappeler que samedi et mardi prochains notamment, c’est bibi que vous aurez la possibilité de rencontrer en librairie, en compagnie de Rien ; regardez donc en haut à droite pour les détails pratiques. (On notera au passage comment l’habile auteur du blog joue de l’homonymie, puisque Rien est aussi le titre d’un livre qu’il n’a pas écrit ; il paraît en effet qu’Emmanuel Venet s’en est chargé récemment, j’aurai certainement l’occasion d’y revenir.)
 
« Il y a plusieurs façons d’accompagner son livre, qui ne s’excluent pas et qui même se complètent », nous dit Claro (ibidem) :
 
« 1/ En en lisant des extraits (et là tu regrettes un peu de n’avoir pas tout simplement écrit un livre composé d’extraits)… »
 
ce qui en effet n’est malheureusement pas le cas de Rien (d’une affaire de regard) mais je compte bien me rattraper une prochaine fois car en effet je regrette déjà
 
« … On appelle cet exercice une lecture, même si on est bien d’accord que la plupart du temps on dirait une dictée.
2/ En en parlant – on appelle ça une causerie (…) »
 
Attendez, il y a un passage qui m’inquiète un peu un peu plus loin. Ah, voilà :
 
« … Si ton livre ne se raconte pas, s’il est dépourvu d’intrigue et de rebondissements, organise plutôt un happening dans une galerie avec des musiciens qui couvriront tes paroles décousues par des loops à la guitare pendant qu’on projettera des photos d’amibes sur les murs en béton. »
 
Non, finalement ça va. Mon livre est plein d’intrigues et de rebondissements. Tout va bien : pas besoin d’amibes guitaristes.
 
« 3/ En attendant que le public te pose des questions. On appelle ça un échange – tu verras, quand ce sera fini, ce mot te fera beaucoup rire. (…) »
 
Bon, en même temps, c’est au cas où il y aurait un public, hein.
 
« 4/ En signant ton livre. On appelle ça une signature ou, plus classe, une séance de dédicace. (…) »
 
Oui, en tout cas, l’idée, c’est d’écrire encore une fois son nom dedans. Comme si sur la couverture ça ne suffisait pas. Revendiquer sa responsabilité dans cette affaire. Reconnaître ses torts. Avouer son crime.
Et ça c’est quelque chose qui ne va pas de soi pour moi. Le fait qu’il s’agisse d’une réédition bien sûr ne fait que me le souligner, mais au fond ça me fait à chaque fois cette impression. Je ne me sens pas auteur. Ou plutôt : je me sens juste un peu plus auteur que pour les livres que je n’ai pas écrits, mais pas beaucoup plus – car même pour les autres, j’ai des soupçons. Je ne me sens pas complètement innocent. J’ai une vague impression de faire partie d’un vaste truc qui commet des livres sous les identités les plus diverses – lesquels n’étant pas nécessairement bons, j’évite la plupart du temps d’en parler et surtout de les lire. C’est pour ça aussi que quand je les aime, j’en parle, même s’ils sont parus sous un autre nom. Car la personne derrière l’œuvre, celle qu’on fait passer pour l’auteur, j’en pense ce que je disais l’autre jour en préambule au livre d’Antoine Brea. Dommage qu’on ne puisse pas en faire l’économie.
(Et bien sûr, le Cannibale lecteur de Claro, pour ceux qui ne connaîtraient pas, outre quelques pages croustillantes dont j’ai tiré les extraits ci-dessus, c’est aussi un recueil d’articles lumineux notamment sur Lutz Bassmann, Hélène Bessette, Michel Butor, Raymond Federman, Reinhard Jirgl, B.S. Johnson, Gabriel Josipovici, Emmanuelle Pireyre… j’avoue que je n’ai pas encore tout lu.)

mardi 22 avril 2014

Mon jeune grand-père (35)

Le 7 mai 1917. Mes chers parents.
Le courrier arrive d’une façon bizarre en ce moment, après être resté 4 jours sans rien recevoir j’ai reçu hier soir les cartes de papa des 19.20.21 et la lettre de maman du 22. Les colis n’ont pas été très nombreux ; sont arrivés les paquets postes n°s 5.8-9.10.11.12 – tous en bon état, mais aucun colis gare. La rubrique obligatoire du courrier qui se commente lui-même génère son propre style, avec cette inversion du sujet quasi administrative. Le temps continue à être magnifique et c’est un vrai plaisir de flâner dans le parc. Le temps continue à être magnifique et c’est un vrai plaisir de flâner dans le parc. C’est un vrai plaisir de flâner dans le parc. Je suis content de savoir que mon oncle va mieux et qu’il sera bientôt rétabli. L’oncle Hector de la carte du 23 avril ; Hector Mangot qui mourra le 21 septembre suivant – sans que je puisse dire si cette mort aura un rapport avec sa maladie. On meurt de toute manière beaucoup en 1917. Cette brave tante, je comprends qu’elle soit plus heureuse car avec ses manies, elle ne devait pas être à son aise là-bas. Je continue le kerbschnitt tout doucement. Je vais avoir fini la deuxième du service à fumeurs de Louis. Avec un s, donc. Pourquoi pas, j’imagine qu’on pouvait offrir à fumer avec. Nous n’avons plus cet objet-là. Il a été perdu il y a longtemps, peut-être même pendant la guerre. Mais en ce moment avec le beau temps j’en fais un peu moins ; ainsi hier dimanche je n’ai pas travaillé du tout, je suis resté toute la journée dehors. La liberté est une impression. Je continue à travailler mon allemand et mon anglais. Je commence à pouvoir causer un peu. Je pense souvent à tout le mal que ma pauvre maman se donne pour confectionner mes conserves et mes colis. Je l’en remercie de tout mon cœur. Vivement que je puisse la remercier de vive voix et l’embrasser bien fort. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis, Madeleine, et Jean et toute la famille. Mon bon souvenir à tous les amis. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. EA Pour ces fins de cartes il y a longtemps que j’ai prie l’habitude de faire un copié-collé et de procéder ensuite aux minuscules variantes. Ces cartes font partie d’un rite, et leur contenu lui-même relève du rite. Le rite est cette chose un peu absurde qui vous rassure dans un monde absurde, à la condition qu’on n’y déroge pas.

lundi 21 avril 2014

les mythobiographies ironiques d’Antoine Brea


La personne de l’auteur est une verrue pour son œuvre, laquelle probablement ne souhaite que sa mort. En attendant celle-ci celui-là se fait doux et poli ou au contraire rue dans les brancards, la vie de parasite n’est pas si facile. C’est sûrement ce qui intéresse le lecteur, lequel aime à se repaître de ce roman surnuméraire écrit par l’auteur malgré lui. Il y a là matière à poésie, se dit carrément Antoine Brea qui en choisit dix parmi les plus gratinés et n’y va pas non plus avec le dos de la cuiller, voyez un peu ce que ça donne. Par exemple :
 
 
Louis Ferdinand, Auguste Destouches né le  27 mai 1894 à Courbevoie, fut un maître en syntaxe
 
 
Il a été aussi médecin-policier d’entreprise
 
 
Dès petit, sa mère remarque qu’il parle en imparfait du subjonctif
 
 
Ce défaut d’élocution ne le quittera plus jusqu’à imprégner ses merveilleux livres
 
 
Cela en fait l’un des plus grands écrivains absurdes du XXe siècle, aux côtés de Marcel Proust
 
 
Grâce aux efforts, il apprend toutefois à parler en argot normal, ce qui permet qu’on le comprenne
 
 
Sa pensée déprimé, cafardeuse, se teinte d’accents héroï-comiques dont le trait le plus signalé est l’engagement collaborationniste
 
 
Après une jeunesse de cuirassier à Meudon, il arrive en Afrique où la vie est si dure, mais Destouches se résigne mieux qu’un autre
 
 
De retour, on ne sait plus bien ce qu’il fait, il est malade, il attrape l’antisémitisme
 
 
Il se choisit un nom – Céline – qui est un nom de bonne femme
 
 
Bien vite, il est inquiété par les autorités pour ses écrits qui entament la santé du public, et c’est pour trouver l’antidote qu’il se fait médecin
 
 
A la suite du Voyage, ses parents déménagent en raison des plaintes de lecteurs qui défuntent – Céline y fait allusion dans Mort à Meudon et D’une maison l’autre
 
 
Antoine Brea, Petites vies d’écrivains du XXe siècle, éditions Louise Bottu, 2013, p. 41 à 43.
 
 
Ce n’est pas fini, hein. Et puis vous pouvez lire de vraies critiques chez Romain Verger et Pierre Vinclair, tandis que le texte inspire aussi joliment Noémie Lefebvre.
http://zone-critique.com/wp-content/uploads/2014/01/Antoine-BREA-Petites-vies-d%C3%A9crivains-du-XX%C3%A8-si%C3%A8cle-2013.jpg

mardi 15 avril 2014

Mon jeune grand-père (34)

  Le 2 mai 1917 Mes chers parents
Le courrier est assez normal en ce moment. Et l’écriture est particulièrement facile à lire, peut-être un peu moins serrée, plus détendue. J’ai reçu les cartes de papa des 14 et 17 avril, la lettre du 18 et celle de Geneviève du 16 A. Il ne prend pas la peine d’écrire « avril » en toutes lettres. Pourtant il y avait la place. J’ai reçu aussi une lettre de Wallard du 16. Je ne sais pas du tout qui est Wallard.
Un retour à la ligne marquera la pause que j’ai dû faire pour aller chercher la carte du 16 mars où j’avais cru lire le nom d’un certain Walrand. Non. Ce n’est pas le même nom : les deux l ne font aucun doute.
 D’ailleurs après une nouvelle recherche il était déjà question de Wallard dans la carte du 26 février. Je reprends.
Je remercie ma très chère sœur de sa longue lettre. Pour la tarte dont elle parle c’est bien comme elle le pense. Mais j’ai un doute sur le mot « tarte ». Je viens de recevoir la boîte qu’elle m’a demandée elle a comme dimensions 17 ½ x 12 x 7 ½. Est-ce suffisant, si elle la veut plus grande qu’elle le dise. J’ai bien souvenir d’une boîte en kerbschnitt de mon grand-père mais les dimensions me paraissent grandes. Ou alors c’est une autre que celle à laquelle je pense. C’est facile de changer. Celle que j’ai reçue servira pour une autre personne. Tiens, c’est peut-être ça. Au sujet de la réponse de Jean je m’y attendais un peu car, car s’il avait eu une bonne nouvelle à annoncer il l’aurait fait sans tarder. Dans la carte du 23 avril on attendait une carte de Jean. Mais je ne sais toujours pas de qui il s’agit. Comme colis j’ai reçu les paquets postes n°s 25.28.3.4.6.7. Tous en bon état. Dimanche nous avons invité à déjeuner notre professeur d’anglais et mon Russe. Mon cuisinier s’était encore surpassé, on a fait un bon petit repas et on a passé quelques heures agréables. Ce souci, revu récemment dans la grande illusion, de faire aussi comme si on n’était pas dans un camp de prisonniers. Le temps est très beau depuis quelques jours, et c’est un plaisir d’aller faire le lézard au soleil. J’espère qu’il en est de même chez vous, car autrement ce serait bien ennuyeux. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant tous deux bien fort, ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tt son cœur.
Edmond

lundi 14 avril 2014

la taupe est la main de la terre


La taupe est la main de la terre
mais c’est la terre qui a la main pour rien
pour seulement fabriquer ces petits volcans
rembrunis et boudeurs
cataclysmes sans conséquence
comme si elle s’aménageait là
des instants de respiration
des soupirs d’impuissance
des châteaux démolis
des révolutions de bas étage
des sortes de caprices épidermiques
des éruptions ratées
des velléités d’accouchement
et que la terre dans son soulèvement
préfigurait surtout
la déception de celui-ci.
 
Laurent Albarracin, Fabulaux, Al Manar, 2014, p. 42.
 
Et bien sûr il n’y a pas que la taupe dans ces Fabulaux, puisqu’il s’agit d’un bestiaire de poche, illustré par Diane de Bournazel. Sur Sitaudis un article éclairant de François Huglo.
(Et pour mémoire du même auteur l’encore récent Citron métabolique aux éditions le Grand Os.)
http://www.sitaudis.fr/Source/280/fabulaux-de-laurnet-albarracin.jpg

samedi 12 avril 2014

Mon jeune grand-père (33)

  Le 27 avril 1917. Mes chers parents
Le courrier marche mieux en ce moment. Cette première ligne est écrite moins petit qu’à l’accoutumée : « moment » est même coupé en bout de ligne. Comme si Edmond avait oublié le manque de place. Elle se resserre progressivement sur les lignes qui suivent. J’ai reçu la lettre de Louis du 9, les cartes de Papa des 10.11.12.13 et une lettre de Lucie du 11 A. La lettre de Louis m’a fait grand plaisir, j’y comptais du reste un peu. « Tu devrais écrire à ton frère. » La phrase est possible. Le mot de « captivité » y était peut-être, qui s’est transmis jusqu’à aujourd’hui. Je travaille en ce moment à son service à fumeur et j’espère pouvoir l’envoyer dans mon prochain colis dans le courant du mois de mai. De cette façon il pourra sans doute le voir à sa prochaine permission. Lucie a l’air d’avoir entendu mes plaintes, elle m’écrit une gentille lettre très emballée ; je crois que malheureusement elle va un peu vite. Edmond n’en dit pas plus. Nous ne saurons pas en quoi elle va un peu vite – la fin de la guerre ? la libération des prisonniers ? En tout cas cela veut dire qu’il considère que ses parents savent ce qu’elle a écrit. « Ton cousin se plaint de ne plus recevoir tes lettres. Elles l’amusaient beaucoup. » « Ça ne doit pas être drôle tous les jours. » J’ai reçu plusieurs colis : les postaux n°s 18.22.26.27.29.30.1.2 les colis gare n°s 17 et 18 et un colis de pain du 4 avril. Tout est arrivé en bon état sauf un colis poste le n°22 qui est arrivé complètement ouvert et avec seulement la moitié de son contenu. Mais ce n’est qu’un petit malheur. Même après avoir revu les colis dans la grande Illusion, je m’étonne toujours qu’ils arrivent. Mais peut-être que les nombres manquants représentent ceux qui n’arrivent pas. Il me semble que Louis se civilise, lui si ours avant, servir de cavalier servant à Suzanne, c’est étonnant. Dites-lui que je le félicite. Si Louis plus jeune était un de mes élèves, il aurait probablement droit à un PAI voire carrément à un PPS. Il serait étiqueté ceci ou cela. Avant on ne disait rien ou alors entre les lignes, on espérait sans bien y croire que les choses rentrent dans l’ordre, puisqu’il devait y avoir un ordre. Aujourd’hui on colle des étiquettes. Dites à Madeleine que je lui envoie mes félicitations pour ses 16 ans et que je lui souhaite de passer son prochain anniversaire au milieu des siens. Car Madeleine et Jean, son petit frère, sont hébergés ; et je ne sais pas vraiment qui ils sont. Nous nous sommes réunis à plusieurs camarades et nous avons fait venir un jeu de croquet. Ça fait passer le temps assez agréablement. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant tous deux bien fort, ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tt son cœur. Et là du coup c’est tellement serré qu’il n’y a même plus la place pour la signature.

vendredi 11 avril 2014

traité de technique opératoire

Chapitre CCCXXIII
 
MOYEN LE PLUS EFFICACE1 POUR S’OPPOSER
À LA DISPARITION DU THON ROUGE2 3
 
Boycotter Israël4,
Boycotter les lingettes jetables5,
Boycotter les NRJ Music Awards6,
Boycotter les zoos marins7.
 
 
______
1. Entendez le moins inefficace.
2. Disparition définitive annoncée (par le WWF – World Wide Fund for Nature, littéralement, « Fonds mondial pour la nature ») pour 2012 si les gestionnaires et décideurs (hormis ceux des commissions scolaires et du secteur des établissements privés, à la rigueur) continuent d’ignorer délibérément et cyniquement les avertissements exprès de la communauté scientifique.
3. REM. : le thon rouge mâle n’est pas précisément doté d’un capuchon de plumes noires ou brunes durant l’été.
4. Rappel : le code-barres de la plupart des produits israéliens commence par 729.
5. Ainsi que les œufs de tortue élevées en cage, accessoirement.
6. Créés en 2000 (soit la même année que l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI), Jeux Vidéo Magazine, l’Orchestre philharmonique de Chine et l’Union centriste de Moldavie) par la station de radion NRJ en partenariat avec la chaîne de télévision TF1.
7. Ainsi que la fourrure de dauphin, accessoirement.
 
P.N.A. Handschin, Traité de technique opératoire, Argol, 2014, p. 330.
 
Par exemple. Je parlais l’autre jour d’une littérature du sujet qui occulte le reste de la littérature pour d’évidentes raisons de facilité, eh bien P.N.A. Handschin en est peut-être le plus parfait opposé. Lui, le sujet, il l’atomise carrément ; on sent bien que l’univers entier ne lui suffit pas. Sa voix se fait l’écho des voix multiples qui nous parviennent sans interruption et font que nous vivons dans une sorte brouillard sonore perpétuel auquel on ne prend plus garde, une sorte de discours universel idiot que grâce à lui on perçoit de nouveau – et franchement c’est drôle. D’autant plus qu’à parcourir l’univers on a parfois l’impression de se croiser soi-même :
 
Chapitre LIX
 
SIX CHUTES POTENTIELLEMENT MORTELLES DONT
NI VOUS NI MOI N’AVONS ENCORE JAMAIS ÉTÉ
MORTELLEMENT VICTIMES1
 
Dans l’escalator2 des Galeries Lafayette de La Rochelle,
Dans une crevasse béante et néanmoins peu profonde sur le glacier de Tré-la-Tête3 dans le massif du Mont-Blanc4,
Du haut d’un cocotier sur une plage de sable noir à Tahiti5,
Du premier étage d’un immeuble HLM décrépit des Mureaux dans les Yvelines, en tentant d’échapper à la Police6,
Lors d’un numéro de trapèze volant (sans filet) au Cirque d’Hiver Bouglione à Paris7,
Et lors de la deuxième séance d’essais libres du Grand Prix moto de Grande-Bretagne sur le circuit de Siverstone8.
 
______
1. Rappel : un corps qui tombe est naturellement vers le sol (pas la note de musique – cinquième degré de la gamme de do –, mais bel et bien la surface de la Terre).
2. Ou « escalier roulant », ou « escalier mécanique ».
3. Il naît à 3300 m d’altitude au col Infranchissable.
4. REM. : le cocotier atteint à maturité la taille de 25 m (soit un peu plus que la taille moyenne des joueueurs étrangers qui intègrent la NBA – National Basketball Association).
5. REM. : Suite à une sombre affaire de vol de denrées alimentaires (dans un hypermarché Leclerc ou non) ou non.
6. Suite à un quadruple saut périlleux ou non.
7. A cause d’un renard roux (Vulpes vulpes) qui a muettement surgi dans une courbe rapide, ou non. REM. : 1. Une moitié du circuit se trouve dans le Northamptonshire, l’autre moitié dans le Buckinghamshire. 2. Le Grand Prix moto de Grande-Bretagne se déroule rarement en Gambie (ou en Zambie ou au Mozambique, d’ailleurs).
 
P.N.A. Handschin, Traité de technique opératoire, Argol, 2014, p. 67.
 
A moins que ce livre tout compte fait n’ait été écrit qu’à mon exclusive attention :
 
 
Chapitre Premier
 
PEUT- ÊTRE SONT-CE LÀ VOS INITIALES
AINSI QUE LES DEUX PREMIÈRES LETTRES DU NOM
DONNÉ PAR VOTRE FILLE CADETTE
AU LAPIN NAIN BÉLIER1 QUE VOUS LUI AVEZ OFFERT
HIER2 POUR SON SIXIÈME ANNIVERSAIRE
 
PA3 4.
 
P.N.A. Handschin, Traité de technique opératoire, Argol, 2014, p. 9.
 
1. 2. 3. 4. Je vous laisse découvrir les notes par vous-même. On tient à sa vie privée quand même.
http://www.argol-editions.fr/images/30/book_95.jpg

mercredi 9 avril 2014

critique journalistique et littérature du sujet

Bien sûr c’est facile à dire quand soi-même on élude régulièrement l’exercice, mais la critique littéraire c’est quand même bien quand c’est un écrivain qui la fait. Je me disais ça tout à l’heure en discutant avec moi-même et je me cherchais des exemples pour terminer de me convaincre et franchement c’était trop facile parce que je viens d’acheter le Cannibale lecteur de Claro dont je suis régulièrement le Clavier du même nom, et par association d’idées blogosphériques je me disais Jourde et très vite beaucoup d’autres dont certains ont même écrit sur mes propres livres ; ceux-là je ne vais quand même pas les nommer mais franchement ce sont toujours des articles d’une belle tenue, au point d’arriver à être intéressants pour l’auteur lui-même. Et très vite mon contradicteur intérieur de me faire remarquer que de nombreux critiques littéraires ont publié des romans. Comment dès lors faire la part entre des écrivains qui pratiquent aussi la critique littéraire et des critiques qui commettent des romans (souvent publiés chez de gros éditeurs, soit dit en passant, ce qui n’est pas nécessairement une circonstance aggravante mais peut l’être) ? Mes envies de lecture sont évidemment un critère indiscutable mais quelque peu limité par leur caractère privé. Tant pis.
Car il nous reste l’excellente question du sujet, qu’on n’épuisera jamais. Les livres dont on parle – entendez : les livres dont les journalistes parlent le plus – sont quasi toujours des livres à sujet. Le livre peut être bon, c’est quand même d’abord son sujet qui fera qu’on en parle. En finir avec Eddy Bellegueule, par exemple. Pas lu, rien à dire. Mais le sujet en lui-même, celui-là ou un autre, même moins spectaculaire mais immédiatement identifiable comme celui de la petite communiste qui ne souriait jamais (que j’ai lu et bien aimé) facilite évidemment la rédaction d’articles : ceux-ci risquent de parler moins du livre que du sujet mais peu importe. Il est par exemple beaucoup moins facile de parler de l’Accumulation primitive de la noirceur (que j’ai lu aussi et trouvé excellent) parce que le sujet n’est pas immédiatement discernable (c’est plutôt un sujet en creux) – d’ailleurs j’en ai lu quelques recensions élogieuses en réalité assez pauvres pour vraiment rendre compte du livre. Et c’est assez naturel. Le sujet est essentiel à la pratique journalistique, il en est la première condition. Que le journalisme fasse la part belle à la littérature du sujet, c’est dans l’ordre naturel des choses. Dans le pire des cas, le journaliste ayant la notoriété qui lui permettra d’être publié facilement renchérira lui-même dans la littérature du sujet : la littérature devient le moyen de se libérer du devoir de réserve propre au journalisme, où peut tranquillement s’effacer la tension entre l’objectivité attendue et la subjectivité inévitable. Une sorte de journalisme dégradé, en somme, où la littérature ne trouvera au mieux comme alibi que la « qualité de l’écriture ». On y perd de tous les côtés.

 

de l’adaptation au biotope

C’est quand les bois du cerf tombent qu’il les quitte pour le désert dont deux dunes désormais gonflent le dos de ce chameau.


lundi 7 avril 2014

Mon jeune grand-père (32)

  Le 23 avril 1917. Mes chers  parents.
Vendredi je vous ai expédié un colis contenant mes premiers travaux de Kerbschnitt. Je l’ai emballé de mon mieux et j’espère qu’il arrivera en bon état. En voici le contenu. Un cadre à photos pour maman, une glace à main pour Geneviève, une boîte à épingles à cheveux que je ne destine à personne. La prendra qui veut. Oui, Edmond, tout est arrivé en bon état. Ton emballage était efficace. Un presse-buvard qui est destiné à Louis Mangot, car j’ai l’intention de faire quelque chose à tous les membres de la famille. Louis Mangot. « Mangot » est le nom de jeune fille de mon arrière-grand-mère. Je m’en souviens car intérieurement ça m’a toujours paru un peu incongru, car ce mot, qui désigne aussi le fruit du manguier sauvage, se rattache dans mon esprit à mes autres origines, loin des confins de la Picardie et de l’Artois. Alors je cherche un peu et je trouve, si je ne me trompe pas, qu’il doit s’agir d’un cousin germain de mon jeune grand-père, probablement plus jeune encore que lui. Pour bien faire il faudrait vérifier tout ça. Il y a aussi dans le colis 1 catalogue de l’exposition. Puissent tous ces objets faits en pensant à vous vous faire plaisir. Vœu réalisé. J’ai reçu la photo de Louis casqué, il est très bien, il a l’air terrible. Il s’agit bien sûr cette fois-ci de son frère aîné. Le point après cette phrase a l’air d’une astérisque, mais je ne vois pas du tout à quoi elle renverrait. Le courrier reçu se composait des cartes de papa des 3.4.5.6.7 et la lettre de maman du 8. Les colis reçus sont les postaux n°s 14.20.21.23.24 et un colis de pain du 28 mars. Tout était en bon état. J’ai été bien peiné d’apprendre la maladie de mon oncle Hector. Comme j’ai gardé ouvert le fichier « généalogie » où j’ai retrouvé Louis Mangot et bien qu’il soit très lacunaire, je peux écrire qu’il s’agit certainement d’Hector Mangot, le père précisément de Louis à qui Edmond destine le presse-buvard. J’ai noté qu’il était commandant, comme son beau-frère, le destinataire de cette carte. J’espère que ce n’est pas grave et qu’il sera bientôt remis. Je ne sais pas s’il s’est en effet remis. Je sais juste qu’il est mort le 21 septembre de cette même année 1917. Il me semble qu’il y a longtemps que je n’ai pas reçu de nouvelles de mes chères cousines. Est-ce que le beau zèle de Lucie serait passée (du coup Edmond en laisse passer une faute) ou bien est-elle souffrante ? Ses lettres me faisaient pourtant plaisir elles étaient toujours amusantes. Lucie Mangot, donc, homonyme parfaite de sa tante, la mère de mon jeune grand-père. Cousine germaine d’Edmond, cousine aussi de Louis Mangot. Une famille. La mienne ? Si Jean ne vous répond pas, c’est qu’il n’a sans doute pas de bonnes nouvelles à vous apprendre. La guerre inverse le proverbe. Je ne vois pas qui est Jean. Le frère de Madeleine ? Ils ne sont pas dans la formule finale, mais la place manque. Ça ne m’étonne pas du reste : les absents ont toujours tort. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux, ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. La signature n’est faute de place qu’un minuscule gribouillis illisible.

dimanche 6 avril 2014

bien lu


Etre bien lu, rien ne saurait procurer un plus grand plaisir ; en effet le lu à mes yeux surpasse l’élu : je renonce à la première présidence des Etats-Unis d’Europe que j’ai convoitée, je l’avoue non sans honte, durant mes années d’école maternelle – on me pardonnera bien ces modestes ambitions à l’échelle de la petite personne que j’étais. Aujourd’hui en effet je suis lu, et si quelque mauvaise langue ose me faire remarquer que c’est peut-être encore assez peu, j’ai de quoi lui montrer que la qualité de mes lecteurs est inversement proportionnelle à leur quantité ; lisez donc ces articles qui ont réjoui mon week-end : celui-ci de Jacques Josse sur Remue.net, celui-là de Romain Verger sur l’Anagnoste , et cet autre dont j’ignore mais salue l’auteur sur Booksface. Tout cela bien sûr à propos de Rien (qu’une affaire de regard), tandis que Dans mon oreille de son côté a aussi les siens, j’en ai rencontré quelques dizaines avant-hier à l’école Marcel Pagnol de Taverny, de tout petits lecteurs qui parfois savaient mieux que moi ce qu’il y a dans le livre et avec lesquels bien sûr j’ai joué toute la journée aux avions – merci à leurs maître et maîtresses, on recommence quand vous voulez.
Etre bien lu, c’est aussi parfois du direct, et même carrément du spectacle. Hier à la Maison de la Poésie le comédien Christophe Brault lisait Eric Chevillard et c’était épatant. La puissance comique de textes essentiellement littéraires portée par l’immédiat de l’oralité, un grand moment. On attendait bien sûr le désordre AZERTY et c’est par là que Christophe Brault a commencé – à la lettre C évidemment –, mais c’est tout un panorama de l’œuvre de Chevillard auquel nous avons eu droit : j’y ai reconnu aussi Péloponnèse, Dino Egger, Sans l’orang-outan, Oreille rouge, Iguanes et moines, Scalps, j’en oublie peut-être, mais oui : évidemment l’Autofictif (y compris du tout frais – non mais franchement appeler sa fille « Hop », hein, je vous demande). Mais mais mais je l’avoue je le reconnais non sans honte moi qui promenais partout ma prétention à connaître mon Chevillard sur le bout des doigts je n’ai pas reconnu un passage. Or on me souffle (j’appelle « on » une source a priori digne de confiance) que ledit passage non seulement n’est pas apocryphe (vous n’êtes pas sans savoir qu’une partie non négligeable de l’œuvre d’Eric Chevillard est en fait de la main de Thomas Pilaster) mais qu’on peut le lire aux pages 192 à 195 des Absences du Capitaine Cook. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup. Ça veut dire que je l’ai lu en effet, ou plutôt qu’un autre moi-même forcément, tout juste renaissant à la lecture, l’a lu au printemps de l’an 2001, c’était son premier Chevillard et pas seulement – et a bien envie de s’y remettre. En effet, cette absence inhabituelle dans ma lecture ne peut avoir qu’une seule signification : je suis le Capitaine Cook.
bien-lu.jpg

jeudi 3 avril 2014

un changement de direction des étoiles


Un changement de direction des étoiles ? Ah ? Mais peut-être que c’est nous qui dévions. Ça le fait des fois. A ma deuxième fin du monde, ça m’a fait pareil, j’accusais le cosmos, mais c’était moi qui déviais. A cette époque, je vivais avec mon faux oncle Henri, je m’appelais Monsieur Neveu et le monde était pour moi aussi palpitant qu’un cœur qui a peur. Alors là, nettement, j’ai dévié. Nettement. Mais je n’arrive même plus à me dire que ce sont de mauvais souvenirs. D’ailleurs, les bons souvenirs et les mauvais souvenirs se confondent dans mon esprit. Aujourd’hui, je n’ai plus que des souvenirs, si vous voyez ce que je veux dire. En tout cas c’est l’impression que ça me fait : je n’ai plus que des souvenirs, ni bons ni mauvais… Dites, vous m’écoutez ?
 
Stéphanie Leclerc, Le parasol de Robinson, L’école des Loisirs, 2014, p. 28.
 
Ça n’est pas sûr, qu’ils l’écoutent. Je veux dire : Monsieur Frère a raison de se demander si ses deux interlocuteurs, Tylène et Jane (ou plutôt Alboflède Rictrude Métronie Jane Sédeleunde Abalasinde de Troucelier de Saint Amanchéri de Zollingdorfmallenzohen), l’écoutent ; ces deux jeunes gens en effet ont aussi leurs propres questions à se poser. Il m’en vient aussi. Par exemple : cette histoire de fin du monde sur un stade de foot est-elle triste ou gaie ou les deux ? Que les fins du monde du monde soient plusieurs et qu’elles n’en finissent pas de finir ne facilite pas la réponse. Pas étonnant que Monsieur Frère, qui n’en est pas à sa première fin du monde, ne sache plus faire la différence entre les bons et les mauvais souvenirs. Il ne reste plus qu’à mettre une cage de but sur une scène de théâtre, trouver trois comédiens et un éclairagiste pour s’en fabriquer de nouveaux, nul doute qu’ils seront beaux.
http://www.ecoledesloisirs.fr/php-edl/images/couvertures/Z17033.gif

Commentaires

Ah!Il me fait bien envie celui-la!
Commentaire n°1 posté par chris le 03/04/2014 à 18h04
Très belle petite pièce.
Réponse de PhA le 06/04/2014 à 14h47
Elle n'est pas petite. 
Commentaire n°2 posté par Bernadette le 10/04/2014 à 14h34
C'est vrai, d'ailleurs elle n'est pas jaune.
Réponse de PhA le 11/04/2014 à 19h29