lundi 26 novembre 2012

L’Agent Frappat


L’Agent de liaison est un entrelacs de récits parallèles (assumons l’apparente contradiction, peut-être prendra-t-elle sens) et fragmentaires, qui déclinent le thème de l’espionnage et de la trahison, de la double identité, de la fuite ; où les failles du langage trahissent les failles de l’identité. Le langage leurre. Le traître, devenu « agent », acquiert par ce glissement de vocabulaire une sorte de légitimité ; une légitimité de l’illégitime. Le langage trahit. Les italiques fréquents nous invitent au soupçon. Comment dès lors parler de ce texte sans le trahir ? Traductor traditor – car Hélène Frappat aime les mots qui, « dans une autre langue », se disent presque pareil.
La matière est romanesque, c’est le traitement qui est différent. Romanesque surtout l’histoire de Sylvette l’aveyronnaise qui, dans les années soixante-dix, fuit le restaurant paternel d’« Arcueilcachan », comme dit la famille, franchit la frontière du périphérique pour dans la capitale sous un autre nom mener sa propre vie, désormais clandestine, donnant naissance à une fille qui ne connaîtra pas son père. On peut, si l’on veut, prendre l’une ou l’autre pour le double fictif de la narratrice, « trahie » par son mari (c’est le mot choisi – quel en est le vrai sens ?), marquée par le souvenir de sa mère au nom douteux et au langage lacunaire. Parmi et au-delà de ces deux intrigues (le mot encore est impropre mais je le choisis à dessein, intrigué moi-même par cette intrication d’intrigues qui n’en sont pas – et en sont autrement) il y en a d’autres, partielles, qui tissent un réseau où les agents de liaison vivent leur clandestine histoire d’espionnage, douloureuse aussi, dans la tentation parfois de laisser tomber le masque, comme les mots qui cachent les choses tendent aussi à les découvrir.
L’agent de liaison, personnage multiple, époux putatif et fuyant de la narratrice, c’est aussi ce qui fait le lien, jamais définitif, entre un mot et un autre, entre le mot et la chose, le nom et la personne. Appelons-le, juste une fois, Hélène Frappat.
 
L’Agent de liaison, d’Hélène Frappat, est paru chez Allia en 2007. Un extrait ici même.
 
(Mars 2008.)

dimanche 25 novembre 2012

Bellanger à ma rescousse


« Le formalisme est à peu près mort. Ouf. J’ai pas mal lu, jeune adulte, ces livres qui correspondent chez moi à un épisode dépressif léger. (…) Claude Simon, je ne comprends pas comment, encore aujourd’hui, on peut s’infliger ça. Beckett, s’il n’avait pas été photogénique, il n’en resterait pas grand-chose. La preuve : il ne reste rien de Sarraute. »
 
Aurélien Bellanger, sur Politis.
http://www.lexpress.fr/medias/2061/1055702.jpg 
Je vous jure que je n’avais pas lu cette interview et que je ne savais rien d’Aurélien Bellanger, ce nouvel oracle presque aussi photogénique que Samuel Beckett, quand je me suis amusé à rassembler ces quelques idées reçues sur la littérature, la semaine dernière.
Parler de formalisme à propos de Beckett, non mais franchement.
Et prétendre que le formalisme est mort, c’est ne tenir aucun compte du succès de Marc Lévy et de Guillaume Musso.
 
(C’est bien sûr grâce au Clavier cannibale que je suis tombé sur cet article, allez-y donc y lire l’hommage de Claro au général Bellanger.)

mercredi 21 novembre 2012

terre sienne


la terre comme une porte
 
(mais ne donnant
sur rien
 
: une couleur qui suinte
au revers du battant
 
sur le bois
pourrissant
 
 
 
 
sur la chair
qui s’infecte
 
la brosse sinuant
dessinant à
 
gros traits les lignes
ondulées d’une
 
chevelure sienne
 
 
Yves di Manno, Terre sienne, éditions Isabelle Sauvage, 2012, p. 44-45.
 
« Composé pour illustrer à l’origine les deux volumes d’un livre peint de Mathias Pérez, Terre sienne a été écrit en regardant intensément ces peintures – et en laissant la plume dériver / méditer à leur sujet. »
(Si je recopie cette note, c’est parce que je dois avouer que j’aime effacer d’un texte son objet premier, pour mieux le laisser dire ce qu’il dit aussi mais qu’on aurait moins bien vu.)
terre-sienne-di-manno.JPG

mercredi 14 novembre 2012

rouler une pelle à Aymeric Caron


Il y a des moments on fait de drôles de choses. J’ai appris qu’Eric Naulleau venait de faire paraître un recueil de chroniques dans lesquelles figurent notamment celles qu’il a écrites pour le Matricule des Anges (pour ceux qui ne connaîtraient pas encore, c’est le mensuel sur la littérature contemporaine qu’il faut lire) et comme le bonhomme est un vrai lecteur, même si, marketing oblige, le titre de son bouquin est calamiteux et que la couverture ne vaut guère mieux, je me dis que le livre a des chances d’être intéressant. Et voici qu’en cherchant à me renseigner je tombe sur une vidéo extraite de l’émission On n’est pas couché, où Naulleau a lui-même officié, et où il se trouve remplacé par un jeune type avec une belle gueule et des cheveux longs chargé de l’interviewer. La voici…
 
  … mais vous n’êtes pas obligés de regarder, hein. Parce qu’évidemment ce n’est que du spectacle (et pas du bon). Parce que du livre on ne saura rien, et que la seule chose que j’y ai apprise c’est qu’Aymeric Caron à l’évidence ne connaît rien, mais alors vraiment rien à la littérature, et que si on a envie de lui rouler une pelle c’est surtout par désespoir, pour ne plus l’entendre.
Voilà, c’est ça que je vais mettre en titre, ce sera « accrocheur ».
Essayer de parler de littérature dans une émission people, comme l’a fait Naulleau ; ne pas servir la soupe aux auteurs invités et dont trop souvent en effet les livres ne valent pas grand-chose, c’était peut-être une bonne idée, mais non. Parce que c’est toujours celui qui ne connaît rien qui est en position de force : il a la majorité derrière lui. Demandez à Patrick Besson. Quant au prétendu critique, il n’est plus que la grincheuse caricature de lui-même.

mardi 13 novembre 2012

ma fin de Lost


Je pourrais commencer ce billet en disant que parfois il m’arrive de suivre la conversation de deux personnes d’avis opposés et de trouver qu’elles ont raison toutes les deux, comme on dit bêtement.
Ou en disant qu’il y a quelque chose qui me fascine dans l’idée qu’une chose et son contraire soient vraies en même temps.
Je pourrais aussi bien commencer ce billet en disant que je me surprends souvent à repenser à la série télé Lost. Notamment à sa dernière saison – qui m’a, comme bien des téléspectateurs, laissé sur ma faim.
D’ailleurs il y a un livre sur Lost écrit par Pacôme Thiellement qui est sûrement très bien et pourtant je ne l’ai pas lu. (Si vous ne savez pas quoi m’offrir pour Noël, voilà.)
Bien sûr si j’ai aimé Lost c’est aussi parce qu’il y a un personnage qui demande aux autres à tout de bout de champ T’es qui, toi ? mais pas seulement.
Pour ceux qui auraient échappé à ce piège télévisuel en six saisons et 121 épisodes, rappelons que l’une de ses principales originalités est un procédé narratif consistant à interrompre le récit principal par des flash-back dans la saison 1, puis par des, comment dit-on ? des flash-forward ? enfin des prolepses, quoi, dans la saison 2 (ou bien était-ce dans la 3 ?) (ce qui était quand même assez audacieux – d’autant qu’il fallait aussi deviner qu’on était envoyé dans le futur : les scénaristes qui avaient du respect pour l’intelligence des téléspectateurs prenaient la peine de ne pas le signaler) jusqu’à ce que, dans la dernière saison, ces insertions narratives deviennent des tranches de vie d’une réalité alternative, incompatibles avec le récit principal mais justifiées par un paradoxe temporel classique en science-fiction. Bref.
Il a bien fallu que tout ça se termine par un épisode mystique et décevant qui finissait parce qu’il le fallait bien, en laissant plein de questions sans réponses. (Et chacun la sienne. La mienne, c’est « Pourquoi le moine qui recueille Desmond Hume a-t-il un portrait de Eloise Hawking sur son bureau ?)
Décevant aussi et surtout parce que c’était fini, bien sûr. Mais aussi parce que pour faire une fin, les scénaristes ont évité d’aller jusqu’au bout de la vis sans fin. Pourtant elle était bien partie, cette dernière saison. Rappelez-vous :
/ ils étaient toujours coincés sur l’île, l’explosion de la station n’avait pas eu l’effet attendu, rien n’avait changé, l’aventure pourrait durer encore et sans fin,
 / l’île était détruite depuis des années, l’accident n’avait jamais eu lieu, chacun menait sa vie comme si rien ne s’était passé, les personnages se croisaient sans se reconnaître, il ne s’était rien passé.
Voilà, c’est là-dessus que j’aurais aimé que ça se termine. Sur la coexistence de ces deux récits parallèles et incompatibles. Il fallait que je me le dise clairement. Se terminer par une impossible fin, une fin qui dise l’impossibilité de la fin.
L’impossible est le champ où se joue la partie.
(Et bien sûr là je ne parle plus de Lost, si tant est que j’en aie vraiment parler.)
  
                                  http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f3/Lost_main_title.svg/280px-Lost_main_title.svg.png

lundi 12 novembre 2012

une affaire de nombril

Je tombe par hasard sur une interview de Jean-François Colosimo dans le Figaro. C’est le président du CNL (le Centre National du Livre), mais comme je n’y connais rien (je devrais, mais bon), ça ne me dit rien.
A la question « Pourquoi la fiction française ne s’exporte-t-elle pas davantage ? » (j’aurais préféré que Sébastien Le Fol emploie le mot littérature plutôt que fiction, il m’intéresse davantage), Jean-François Colosimo répond : « Le roman français reste très autocentré et demeure trop souvent, à l’étranger, l’apanage de cercles spécialisés. »
D’accord, « Autocentré », c’est un euphémisme pour nombriliste. Et de fiction faute de littérature nous voilà déjà réduits à roman. Je sais bien que le roman est un genre protéiforme propre à intégrer tout ce qu’on veut mais moi, quand on me dit roman français, j’ai tendance à penser à ce genre de notre Histoire littéraire auquel Stendhal et Balzac ont donné ses heures de gloire et pour lequel Flaubert a organisé une apothéose finale parce que les meilleures choses ont une fin, c’est à ça qu’on les reconnaît. C’était il y a déjà quelques années. Alors le roman français aujourd’hui, bon, de quoi on parle au fait ?
« Peut-on s’adresser à la planète en se contentant de revendiquer son ­vil­lage, fût-ce Saint-Germain-des-Prés ? » Ah, d’accord. Donc le roman français, c’est les trucs qui paraissent dans les trois ou quatre grosses maisons du quartier et qui racontent des histoires et qui ne sont pas forcément bons même s’ils ne sont pas forcément mauvais non plus, j’imagine. On va finir par se comprendre. (En même temps il parle de ceux qui franchissent la frontière. Forcément, c’est le sujet de l’interview. Et c’est vrai que c’est quand même à Saint-Germain-des-Prés qu’il y a les plus puissantes catapultes.)
(Cela dit, j’ai peut-être des difficultés de compréhension, mais je ne vois pas trop en quoi parler de son village serait forcément de l’autocentrisme inadéquate quand on a l’ambition de s’adresser à la planète.) (Je me dis comme ça Cent ans de solitude, par exemple.) (Il y a comme une confusion entre le village et le soi, il me semble – puisque c’est le nombril qui est visé.) (Et par ailleurs je ne vois pas non plus l’évocation du soi comme forcément haïssable. Montaigne, par exemple, ne vous en déBlaise. Ah non, c’est vrai : c’est pas de la fiction. Alors Proust ?) (Ça m’agace quand même, cette confusion entre la littérature et le roman largement entretenue par la presse qui devrait être littéraire et qu’il vaudrait mieux appeler la presse romanesque, du coup.)
Donc si j’ai bien compris, ces romans français n’auraient que peu d’audience à l’étranger parce qu’ils seraient trop autocentrés – qui est un euphémisme pour nombrilistes – qui est une manière de dire qu’ils sont mauvais sans le dire vraiment mais en ayant l’air de proposer l’évidente explication de cette mauvaise qualité du roman français tellement évidente qu’on ne nous ressort que ça à toutes les sauces depuis dix ans au moins.
Comme si c’était le sujet du roman qui faisait sa qualité, quoi.
Et si ces romans français, les quelques-uns qui passent pour représenter la littérature française dans son ensemble1, s’ils étaient mauvais (pour ceux qui en effet sont mauvais) l’étaient pour d’autres raisons que l’inévitable nombrilisme ? (Car rien ne m’ôtera l’idée que le nombril aussi est un merveilleux sujet, peut-être encore meilleur que l’anus et presque aussi bon que la narine – du moment qu’il s’impose en toute authenticité à son auteur.) Et si le nombrilisme avéré de certains romans français n’était pas la cause de leur médiocrité, mais plutôt, par exemple, la conséquence ? Pierre est un très mauvais écrivain donc il se croit capable d’écrire sur sa propre personne – que nous saluons au passage, la pauvre, car sans doute ne méritait-elle pas ça. (Et du coup, par exemple, comme Paul qui est aussi un mauvais écrivain sans être un imbécile pour autant a pris conscience de la médiocrité de la production romanesque – mais on va dire littéraire pour faire plaisir à la presse – de Pierre, pour éviter de tomber dans ce travers qui évidemment le guette, s’en va choisir un sujet très loin de sa personne : par exemple, qu’est-ce qu’on pourrait bien trouver ? Je ne sais pas, moi, tiens : la Shoah. Comme ça au moins ce sera du sérieux, du solide, de la garantie avant écriture. Und so weiter. On n’est pas sorti de l’auberge.) La question qui reste : mais pourquoi nous en parle-t-on autant, de ces romans si médiocres ? Pourquoi nous en parle-t-on au point d’essayer de leur faire franchir non sans peine, si j’en crois Colosimo, nos frontières ? Et pour en dire aussi bien du mal que du bien, d’ailleurs. Eh bien moi je sais, tant pis pour le suspense : parce qu’il est infiniment plus facile de parler, en mal comme en bien, d’un livre médiocre que d’un livre vraiment singulier, qui fasse œuvre.)
Mais je m’emballe, et nous voici bien loin de notre interview.
– Notre répugnance à considérer aussi la culture comme une industrie n’est-elle pas un sérieux handicap ?
– Nous autres Français avons encore trop tendance à considérer que notre culture est à prendre ou à laisser. Nous sommes trop dans une démarche unilatérale de l’offre que nous absolutisons volontiers. Quitte à méconnaître la demande. Quitte à mésestimer la diversité. Quitte à nous considérer comme l’unique rempart contre la mondialisation. Cela est dû en grande partie à notre tradition jacobine. Or le commerce du livre a cela de paradoxal qu’il est à la fois un commerce intellectuel et un commerce réel. Aujourd'hui, face aux multinationales du consumérisme, la bataille culturelle est avant tout économique.
Bon, je ne vais pas tout commenter non plus. J’ai encore quelques livres à écrire, précisément dans ce genre à prendre ou à laisser dans lequel je choisis aussi mes lectures.
 
 
1. Et c’est bien le problème – la représentation de la littérature –, et à ce sujet moi qui pourtant ne prise guère les prix j’ai l’impression que cette année les différents jurys littéraires ont l’ambition de me faire réviser mon opinion, c’est pas gagné mais continuez les gars, vous êtes sur la bonne voie.
 

dimanche 11 novembre 2012

leur mine désespérée de veuves à ma place


Je me suis dit que ça faisait longtemps que nous n’avions pas fait de fête. Une boum, tu sais comme j’aime les boums. Avec nos amis, ton frère, ma sœur et son copain, des invités. Je me suis dit que j’allais faire une liste, puis un email commun, et puis des courses, des tas de courses. Je me suis dit que ce serait chouette que ça changerait que je verrais du monde tu sais comment ça se passe qu’on danserait qu’on boirait qu’on serait saouls qu’on se ferait des câlins qu’on casserait des verres qu’on aurait mal à la tête et que tout le monde rentrerait chez soi vers cinq heures du matin – ce serait une soirée très réussie comme nos soirées à la maison. Alors j’ai fait tout ça. Des courses, la cuisine, le ménage. J’ai cuisiné et chantonné pendant deux jours. J’ai poussé tous les meubles, j’en transpirais. J’ai rangé tous les objets qui dépassaient, sécurisé le bois ancien, nettoyé à fond l’appartement. Ensuite, je me suis maquillée et coiffée et habillée et évidemment j’étais en avance. Au premier coup de sonnette, j’ai passé une main dans mes cheveux, et j’ai bondi vers la porte, j’étais surexcitée de recevoir nos invités à Paris, d’organiser, toute seule, une vraie fête.
 
 
Je ne sais pas ce qui n’a pas marché, ce qui a cloché. Toi, ou plutôt moi ? Ça n’a pas pris. Ils n’ont pas pris. Cette fête était une fête sordide. Comme s’ils étaient très contents de se dépêcher d’accepter de s’habiller de s’apprêter d’affûter leurs sujets de conversation de venir d’arriver en taxi avec des fleurs du champagne ma chérie merci quelle bonne idée cette fête ça va nous changer les idées à tous – de se retrouver prendre des mines affectées cancaner chuchoter pour mieux me juger ensemble tu la trouves comment toi non mais elle a l’air d’aller bien oui justement non mais franchement faire une fête quand on est veuve depuis deux mois mais tu trouves pas ça déplacé toi moi je te jure ça m’a choquée enfin je suis venue pour elle mais tout ça me dérange dans le fond etc. J’avais sorti mon reflex, je le tenais fermement contre moi, mais je n’ai pris aucune photo d’eux. J’entendais tout ce qu’ils disaient. J’étais tétanisée. Prise de court. Le buffet les buffets ont été dévastés à toute vitesse ça me faisait plaisir de voir se vider les montagnes de vaisselle de nourriture les verres remplir les cendriers déborder j'étais au moins contente de ça. Mais leurs mots.
 
 
Les cons. Nos invités. Vains, vides, mondains. Cruels et creux. Ils ne parlaient pas vraiment à voix basse, non, ils inspectaient, cancanaient bien fort. Tu te serais mis en colère j’imagine ta tête et tes poings qui se crispent, ça me fait rire. Ils n’ont pas été méchants, non, simplement, ils ne comprennent pas. Occupés à parler entre eux tout en me jetant des sourires, à regarder l’appartement, les filles avec leur mine désespérée de veuves à ma place – ça va toi non mais je veux dire ça va toi, vraiment, les hommes faussement gênés désolés cependant tous prêts à sortir leur bite – et sinon je sais que c’est sûrement, non peut-être, c’est peut-être un peu tôt mais tu vois déjà quelqu’un enfin « déjà » je veux dire non au contraire je pense que ça te ferait du bien enfin nous on te jugerait pas moi en tout cas pas du tout, en groupe – non mais c’est indécent une fête quand même tu crois que c’est des façons de porter le deuil ça si ça se trouve elle a complètement déraillé elle ne sait plus ce qu’elle fait il faudrait peut-être qu’on etc.
 
 
http://www.leoscheer.com/IMG/arton2328.jpgMarie Simon, Les pieds nus, éditions Léo Scheer, collection Laureli, 2012, p.78-81.


Commentaires

J'adore ce passage.... Mais, ce sont les facéties d'Internet : le "nouvel acticle de PhA" arrive sur Thunderbird qui a dû perdre une plume dans son haut vol car je lis : "....Une boum, tu sais comme j'aime les boucs...."! Si inexplicable que je me demande si, après tout, le Diable probablement.....
Commentaire n°1 posté par Michèle le 11/11/2012 à 12h08
Ah, je plaide coupable : c'est encore un coup de mon facétieux OCR. (D'ailleurs, "tu sais comme j'aime les boucs", c'est très bien aussi.)
Réponse de PhA le 11/11/2012 à 18h48
...ou la foudre... (Je précise : quand je reçois un avis selon lequel vous avez publié un nouveau billet, on m'en donne toujours les premières lignes.)
Commentaire n°2 posté par Michèle le 11/11/2012 à 12h28
(Et pourtant je m'étais bien relu. Enfin, je croyais.)
Réponse de PhA le 11/11/2012 à 18h50
Ben voyons! Quoi que vous fassiez, ce sera nul. Restez chez vous:" elle broie du noir." Sortez:" elle s'étourdit." Invitez-les? Ils vous débinent, mais ça ne leur coupe apparemment pas l'appétit.
Commentaire n°3 posté par Lza le 11/11/2012 à 17h34
Oui. Et en même temps, c'est ce qu'elle perçoit. Ce qu'elle imagine, peut-être.
La mort fausse tout.
Réponse de PhA le 11/11/2012 à 18h51
C'est alléchant. Bien vu. (Le mot"bite" est extrêmement choquant.)
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 11/11/2012 à 18h09
N'est-ce pas ? (J'ai bien essayé de remonter la braguette mais elle était coincée.)
Réponse de PhA le 11/11/2012 à 18h43

vendredi 9 novembre 2012

à propos de CV roman, de Thierry Beinstingel


J’ai acheté mais je n’ai pas encore lu Ils désertent, de Thierry Beinstingel, paru à cette rentrée. Mais voici que je retombe sur un petit texte que j’avais écrit à propos de CV Roman, paru il y a cinq ans, déjà chez Fayard :
 
Notre vie rectangulaire et sans épaisseur

Le travail n’est pas un sujet de roman. Pour Thierry Beinstingel, pourtant, c’est le sujet. Le titre, CV roman, oxymore improbable, le dit assez. Mais on le suit sans peine : le CV, c’est bien cette chose qui, comme un roman, est supposée représenter la vie ; mais c’est une vie rétrécie dans un rectangle, aplatie en feuillet unique, où les mots, "conscience de responsabilité et de sécurité", "travail en équipe en environnement difficile", ne veulent plus rien dire – oublient de dire que le "relation clientèle" qui suit est une voie de garage, conséquence d’un accident du travail qui a conduit le conducteur d’engins à l’invalidité partielle. "Conseiller en mobilité dans un service de Ressources Humaines", tel est le titre du spécialiste des CV, chargé de guider en douceur les employés vers la sortie, vers d’autres emplois incertains. Cette fonction douteuse, c’est celle qu’exercent les consciences innommées qui président au récit, avatars pluriels de l’auteur, dont c’est aussi le "métier", nous dit la quatrième de couverture. Consciences inconfortables, invitées à se plonger un instant, lors de quelques rendez-vous formels, dans ces vies désincarnées, qu’elles doivent souvent trop tôt abandonner à leur  sort : d’autres attendent. Le roman, innovant dans sa forme, épouse les rubriques obligées : "Expérience", "Formation", "Loisirs", "Situations", multipliées par treize séquences. Enfoui sous la paperasse jargonnante, l’humain. "Ressources humaines", dit la fonction. L’humain, les mots du travail sont déposés dessus pour l’étouffer, le mettre en conserve, l’oublier. Parfois, l’humain s’appelle Sylvain Schiltz, il meurt gelé dans sa voiture. Quittant pour un instant les salles de réunion, le "Conseiller en mobilité dans un service de Ressources Humaines" devient écrivain (s’appelle lui-même "Je est un autre") et se lance dans – son travail. Autrement.
 
Mars 2008.
 
http://www.images.hachette-livre.fr/media/imgArticle/Fayard/2007/9782213624846-G.jpg

Commentaires

On empile des formules toutes faites comme on enfile des perles...
Commentaire n°1 posté par Lza le 10/11/2012 à 16h52
Le monde du travail a son langage, et il n'est pas joli.
Réponse de PhA le 11/11/2012 à 18h46

mercredi 7 novembre 2012

à propos de MaternA, d’Hélène Bessette


La lecture récente d’Indociles de Laure Limongi me rappelle que j’avais cru bon, après ma lecture de MaternA d’Hélène Bessette, d’écrire ces quelques lignes qui en disent bien trop peu :
 
 
Femmes entre elles
 
La « maternA » du titre est une maternelle jamais nommée comme telle, une « maison-prison », prison moins pour les enfants (réduits à leur plus simple expression ; la première voyelle, premier son probable proféré : les « A ») que pour les adultes qui les encadrent, femmes entre elles, toutes porteuses elles aussi du même A : de MonA LisA femmes de services à BrittA la directrice « MOI JE » qui ne vit que pour son rôle de « directrA » soutenue par son double l’« inspectrA » GrittA, en passant par l’adjointe DjeminA prête à lui lécher les pieds, PierA et surtout IolA méprisée qui hermétique ne répond pas au harcèlement dont elle est la cible. Prison sans doute aussi la forme traditionnelle du roman puisque Hélène Bessette l’explose : on glisse d’une voix à l’autre sans signal, l’hystérie collective s’exprime en bouts rimés où résonnent les comptines qu’enfants et maîtresses serinent, et le texte s’éparpille et se recompose sur la page en poème à grande échelle (impossible du coup d’en donner ici un exemple). Et cependant tout cela se lit sans peine, on glisse avec un plaisir étonné et rafraîchi dans le style tobogannant (comme dirait Michaux) de l’auteur, on se sent dans quelque chose de vraiment neuf quand quelques détails, quelque marque oubliée, quelque somme en anciens francs nous rappellent que ce texte date de plus d’un demi-siècle, que les amis littéraires de l’auteur ou les défenseurs de ses textes s’appelaient Leiris, Duras ou Queneau, et que leurs grands noms n’ont pas suffi à éviter que celui de Bessette ne tombe dans l’oubli.
 
2008
 
MaternA, d’Hélène Bessette, est disponible dans la collection Laureli, aux éditions Léo Scheer.
http://www.faz.net/polopoly_fs/1.1716605!/image/1637230745.jpg_gen/derivatives/article_aufmacher_klein/1637230745.jpg

Commentaires

Merci pour ce billet sur un écrivain qui a échappé à ma "culture littéraire". Je vais rapidement combler ce manque, ce que vous en dites m'intéresse vivement.
 
Commentaire n°1 posté par Ambre le 07/11/2012 à 12h26
Hélène Bessette, hélas, a échappé à beaucoup de monde.
Réponse de PhA le 07/11/2012 à 19h49

jeudi 1 novembre 2012

au travail


Les mots sont d’occasion, bien obligé de faire avec. Le recyclage des ordures ménagères est là pour nous le rappeler : ça ne doit pas se voir.
 
http://carton-jean.fr/blog/wp-content/uploads/2010/03/recycle-logo.gif

vendredi 26 octobre 2012

ouvrir la page l’œil neuf

« C’est là qu’il convient d’expliquer que les termes de littérature « expérimentale » ou « exigeante » – en ce qu’ils semblent constituer un pré carré difficile à atteindre –, chers à certains critiques, à certains vendeurs, sont d’une totales absence d’efficience. Lire les Dépôts de savoir & de technique n’est pas compliqué, ne requiert pas de compétence particulière. Peut-être faut-il simplement accepter de se laisser surprendre, ne pas céder à ses réflexes de lectures mais, au contraire, ouvrir la page l’œil neuf, l’esprit disponible. Dans Tout le monde se ressemble, Emmanuel Hocquard explique très bien ce léger déport de la pensée à accomplir, rappelant qu’accéder à l’intention du créateur n’a pas grande importance – et c’est une démarche impossible à accomplir, souvent opaque pour l’auteur lui-même ; c’est l’expérience du lecteur qui compte. La mienne, la vôtre. »
 
Laure Limongi, Indociles, « Denis Roche », éditions Léo Scheer, 2012, p. 27.

Commentaires

Se rendre disponible, oui, ce gros travail.
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna le 27/10/2012 à 08h33
Mine de rien.
Réponse de PhA le 30/10/2012 à 11h31
 

jeudi 25 octobre 2012

des diamants dans le labyrinthe


https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEjytHjVVOvNQiJK3el657RX8GzCiqqWe0FGo3eVFldrTBq7eLiI3jw4UwjtkBvGFH46DdsblKNmSmNoY_M4_tYH2-4KLtl3nFSy4OV_dndcdO3QWjVSISs7YtR_-8Dt2S0ChgEWSdO-pT0/s640/CouvDe%25CC%2581fDiamants.jpg 
C’est à 20 heures ce soir à la librairie Labyrinthes de Rambouillet, dans le passage Chasles de la rue Chasles ; Claro vient nous parler de son roman Tous les diamants du ciel paru à la rentrée chez Actes Sud et dont je n’ai pas assez dit ici tout le bien que j’en pensais ; si vous n’êtes pas loin ce serait dommage de manquer ça – en tout cas moi je ne le manquerai pas.

mercredi 24 octobre 2012

hommage à l’indocilité


http://fricfracclub.com/spip/local/cache-vignettes/L485xH355/johnson1-789541-3b019.gif http://www.faz.net/polopoly_fs/1.1716605!/image/1637230745.jpg_gen/derivatives/article_aufmacher_klein/1637230745.jpg
 
« Sont indociles pour moi des artistes qui interrogent la forme, la réinventent. Peuvent requérir une participation active de la part du lecteur. Qui ne se lovent pas dans la facilité de la mode. Qui n’hésitent pas à déjouer les notions de genres, de frontières. Qui sont mus par la nécessité. »
 
Ces quelques mots d’un livre que je n’ai pas encore lu mais qui déjà me parlent. Je les lis dans l’introduction à Indociles, l’essai que Laure Limongi consacre à quatre auteurs qui pourraient être quarante ou quatre cents peut-être, on ne sait pas – mais ce que je sais c’est que parmi ces quatre-là il y en a deux (il y en a seulement deux car je ne suis qu’un petit lecteur) qui pour moi comptent déjà : B.S. Johnson et merci à Pascal Arnaud, Hélène Bessette et merci à Pascale Petit. (Je me dis comme ça que dans cette belle histoire intime et singulière qu’est la lecture chaque livre a son passeur, dont on devrait retenir le nom. Pour Denis Roche et Kathy Acker dans la mienne, ce sera sans doute Laure Limongi.)
C’est aussi qu’hier soir j’étais à la soirée que la librairie le Comptoir des Mots organisait à l’occasion de cette parution, consacrée à des auteurs trop peu connus du public, déjà disparus pour trois d’entre eux, méconnus à cause d’un durable malentendu selon lequel le simple fait de ne pas se conformer docilement à des modèles préexistants suffit à vous faire étiqueter d’avant-garde (mais de quelle armée et pour quelle bataille, le saura-t-on un jour ?) et illisible voire au mieux réservé à quelques intellectuels overlettrés – quand on n’attend rien d’autre du lecteur qu’il accepte de temps en temps de se promener sur des chemins simplement moins balisés que ceux dont il a l’habitude, parce que c’est là sans doute que se joue l’aventure, loin des valeurs supposées sûres et des considérations strictement marchandes qui président aux éphémères succès d’aujourd’hui.
http://image.guardian.co.uk/sys-images/Books/Pix/pictures/2007/12/28/acker460.jpghttp://www.pileface.com/sollers/IMG/jpg/Denis_Roche.jpg

Commentaires

Je suis tombée une fois sur une "mauvaise" passeuse. Avis qui n'engage que moi. Je veux dire que je n'aimais pas du tout son écriture ni sa façon de vouloir voler la vedette à son "sujet" qui était Isabelle Eberhardt. Cependant, celle-ci semblait si étonnante que je suis passée outre la passeuse. Bien m'en a pris. Morte trop tôt, cette Isabelle-là, à 26 ans, emportée par la crue de l'oued auprès duquel elle louait une très humble maison. Dans le fatras retrouvé, parmi les manuscrits effacés, on a pu sauver quelques bribes remarquables....
Commentaire n°1 posté par Michèle le 24/10/2012 à 17h41
Peut-être pas si mauvaise, alors.
Réponse de PhA le 26/10/2012 à 15h12
C'est beau ce que vous écrivez là, sur le sujet du "passeur".
(Commentaire bref mais intériorité intense:)).
Commentaire n°2 posté par Ambre le 24/10/2012 à 22h51
Les passeurs sont discrets jusqu'à l'oubli. Rappelons-les-nous de temps en temps.
Réponse de PhA le 26/10/2012 à 15h14
Le mot indocile, un manifeste littéraire à lui seul.
Commentaire n°3 posté par Dominique Hasselmann le 25/10/2012 à 09h57
Déjà, oui.
Réponse de PhA le 26/10/2012 à 15h14
L'avant-garde-robe ou l'art de se vêtir, à ne pas confondre avec l'après-garde-robe-de-chambre (la mort, la littérature actuelle, les rillettes du Mans, etc.).
Commentaire n°4 posté par David Marsac le 26/10/2012 à 09h03
Réponse de PhA le 26/10/2012 à 16h13

lundi 22 octobre 2012

Il faudra creuser plus profond probablement.


11.09.09
Lorsque je débarque vers midi mon père n’est pas là. Je frappe au volet de la porte plusieurs fois. Je me retourne. A droite, contre le mur, il y a ma chienne morte dans une caisse en polysstyrène, recouverte d’une bâche en plastique. Je frappe encore. A mon avis il dort toujours. Je plaque mon visage contre la fenêtre pour déceler un mouvement dans la maison. Rien. Je tire un pan de la bâche, ma chienne est couverte de vers qui grouillent à travers les déchirures de son pelage. Il fait beau. Je vais m’asseoir un peu plus loin sur une marche en ciment et j’attends mon père au soleil.
 
14.09.09
Au bout d’un moment j’entends du bruit dans la maison. Le loquet tourne sur lui-même mon père apparaît voûté le teint mâché comme un vieux carton par la nuit et les cigarettes, les cheveux sales. La première chose qu’il me dit c’est la chienne est morte et il désigne la caisse. J’ai pas pu l’enterrer. Je lui demande quand est-ce qu’elle est morte ? Je crois me rappeler que mon père n’est pas très précis sur ce point. Il l’a trouvée morte un matin dans sa caisse. Est-ce que ça fait trois jours, une semaine ? Mon père a sorti la caisse de sous la table de la cuisine, son refuge, et il a seulement pu la traîner dehors à côté de la porte et lui mettre la bâche dessus. Je dis bon ben faudrait peut-être l’enterrer. D’autant que le soleil commence à taper.
On décide de l’enterrer juste en face de la maison, pas loin d’un prunier, au début du jardin. Le terrain penche. Il faudra creuser plus profond probablement. On commence à tirer la caisse. Mon père a des haut-le-cœur permanents et ça finit par sortir tout droit. Là, alors que je suis en train de tirer la caisse pour la faire glisser sur les gravillons puis sur l’herbe, attendant que mon père pousse de son côté alors qu’en réalité il est en train de gerber, je crois que je pourrais lui défoncer la gueule à coups de poing. Je me contente de dire laisse je vais finir tout seul.
Une fois que mon père est parti (comme le petit vieux qu’il est devenu, toujours secoué de spasmes qui lui déchirent le corps), je mentalise l’endroit où je vais enterrer ma chienne. Ça dure deux minutes puis je vais chercher une bêche et je commence.
Je revois des images où je la fouette au sang que je chasse assez vite. Je revois des images de Jim, mon autre chien mort il y a longtemps déjà. Je creuse en appuyant de tout mon poids sur le dessus de la bêche pour qu’elle s’enfonce bien dans la terre. J’en ai pour un moment.
 
Manuel Candré, Autour de moi, Joëlle Losfeld, 2012, p. 70-72.
 
Le récit au présent pour dire comme c’est présent encore alors que c’est un passé déjà vieux.
 
Je ne devrais pas faire ça, isoler un passage, ce n’est pas exactement ce que j’ai lu au moment où je l’ai lu parce qu’il y a ce qu’il y a avant, et ce qu’il y a après, qui fait aussi que je n’ai pas envie de mettre mes mots sur les mots déjà écrits – que du coup donne à lire, mais pas assez.
D’autres extraits dans l’Humanité, et les lectures de Claro, Fabrice Colin, Léon-Marc Lévy…
http://www.franceculture.fr/sites/default/files/imagecache/ressource_full/2012/07/04/4466937/Manuel%20Candr%C3%A9.gif

Commentaires

C'est assez terrible et je vais attendre d'être sûre que mon petit-déj' reste en place avant de noter les coordonnées du livre...
Commentaire n°1 posté par Françoise le 23/10/2012 à 09h55
Voilà, maintenant que le petit déjeuner est passé, vous pouvez noter.
Réponse de PhA le 26/10/2012 à 15h06
Chienne de vie !
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 24/10/2012 à 14h42
C'est peu de le dire.
Réponse de PhA le 26/10/2012 à 15h07

jeudi 18 octobre 2012

la lecture, l’écriture, l’œuf, la poule, la charrue et les bœufs


Ça va de soi : ne peut prétendre écrire que celui qui a lu. On a vite fait de reconnaître le maladroit qui voudrait prendre des chemins de traverse et vous faire lire son texte (et surtout aimer son texte) alors qu’avant le bout de la ligne on s’est déjà rendu compte qu’il ne maîtrisait pas même sa langue. Honte à lui. On ne va pas le lui dire en ces termes parce qu’on est un peu délicat mais tout de même : honte à lui qui justement ne connaît pas la honte, encore moins la vergogne.
La plupart des écrivains sérieux le disent à un moment ou un autre : c’est par la lecture qu’ils sont venus à la littérature, puis à l’écriture. Rassurante évidence, hommage à ceux d’avant.
Et puis, dans la petite enfance, l’apprentissage de la lecture ne précède-t-il pas, de peu sans doute mais tout de même, celui de l’écriture ?
Cela dit, c’est quand même l’œuf et la poule, cette histoire. Car après tout, n’est-ce pas la nécessité de l’écriture, ne serait-ce que pour soutenir la mémoire défaillante à compter les bœufs du troupeau déjà nombreux, n’est-ce pas l’écriture qui prime et la lecture son indispensable certes mais simple corollaire ?
Tout ce préambule pour me préparer à un pénible coming-out que l’honnêteté m’impose et que je ne retarderai pas davantage : j’ai écrit avant de lire.
Je ne suis pas un vrai lecteur. (J’ai rencontré quelques vrais lecteurs, dont la fréquentation m’a confirmé dans ma conviction.) Je suis sûrement un vrai écriveur, mais – les apparences notamment sur ce blog sont trompeuses – pas un vrai lecteur.
En fait je lis parce que j’écris. C’est vaguement scandaleux mais c’est comme ça. Je me rappelle parfaitement avoir eu la curiosité de voir ce que d’autres avaient pu écrire avant moi parce que, tiens, en effet d’autres avaient écrit avant moi. Et je me rappelle y avoir pris du plaisir. Je me rappelle n’avoir rêvé que d’écrire, et que ce que j’écrivais n’était pas bien bon – et j’ai tous les jours dans mon cartable matière à comparer. N’empêche : j’écrivais. Dans l’adolescence j’ai dû passer plus de temps à écrire qu’à lire (non que je lusse peu : j’écrivais beaucoup). Ou au moins autant. Ce n’était pas tant le besoin de raconter des histoires (je n’en racontais guère), c’était juste écrire. Comme courent les gens qui courent. Ou escaladent la montagne ceux qui l’escaladent : parce qu’elle est là.
La lecture, c’était pour lire autre chose que ce que j’écrivais, et c’est vite devenu pour lire autre chose que ce que les autres aussi écrivaient parce que les autres c’était moi aussi ; pour voir ce que c’était ce que j’écrivais, pour écrire autre chose que ce que j’écrivais, que ce que nous écrivions ; aimer ce qui était écrit et en même temps vouloir autre chose, autre chose encore, pour que ce soit à chaque fois nouveau, pas nouveau par goût de la nouveauté, mais faire comme si rien jamais n’avait été écrit, comme si à chaque mot on en était encore au premier mot.



 
L’illustration est une animation de mon fils Côme, qui à ses moments perdus s’initie tout seul à la 3D et me fait cette belle surprise.

Commentaires

La lecture : une sorte de main gauche?
Y aurait-il aussi des temps différents? Des temps où l'écriture est impossible, où l'on se "rabat" sur la lecture... Certains écrivains disent être réguliers comme des horloges.
La vidéo de votre fils est très habile, facétieuse et.... appropriée....
Commentaire n°1 posté par Michèle le 18/10/2012 à 22h20
Parfois (pour moi, hein !), j'ai l'impression que lire, c'est encore écrire.
Réponse de PhA le 19/10/2012 à 18h56
Lire et/ou écrire : le dilemme est bien là. Si on lit trop, on n'écrit plus. Si on lit peu, on écrit mal.
L'écriture doit prendre son indépendance (des fois, je n'achète pas de livres car c'est un mur comme à Berlin, on souhaiterait parfois qu'il soit détruit).
Faire table rase, oublier tout ce que l'on a lu.
Pour la vidéo de ton fils (Liquide un peu solidifié), je lui proposerais bien le même exercice... mais pour une publication en numérique !
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 18/10/2012 à 22h31
Je crois aussi qu'il faut oublier ce qu'on a lu - et lire pour pouvoir l'oublier.
Réponse de PhA le 19/10/2012 à 18h57
Belle illustration du fiston qui file la métaphore en images... Sinon, ben, tu sais ce que j'en pense :-). Bisou
Commentaire n°3 posté par Pascale le 18/10/2012 à 22h32
Oui (et je sais ce que c'est qu'une lectrice !)
Réponse de PhA le 19/10/2012 à 18h58
Je me demande parfois si ceux qui se vantent d'avoir lu un tel et un tel QU'IL FAUT AVOIR LU les ont réellement lus et s'ils n'ont pas seulement retenu leur nom et, pour les plus hâbleurs, le titre de leurs ouvrages. Lire ce n'est pas PARCOURIR un livre, c'est se plonger dedans, corps et âme et parfois même ce peut -être un corps à corps, un coeur à coeur, voire un corps à coeur:)) avec l'auteur.
Par ailleurs, s'il suffisait de lire beaucoup pour se prétendre capable de devenir écrivain, j'en serais peut-être moé ? Pfff!
L'écrivain, pour moi (et je vais dans votre sens) c'est celui qui NE PEUT SE PASSER D'ECRIRE : quand il mange, quand il dort, quand il se promène, quand il regarde le ciel allongé dans l'herbe, quand il est assis sur un banc, à une terrasse, tout devient MOTS pour lui et le besoin de l'écrire est IMPERATIF. Ensuite, peut venir le besoin de lire. Ecrire : puiser dans sa chair; lire : c'est l'enchairir.
(Bouhhh! je vais me cacher)
Commentaire n°4 posté par Ambre le 18/10/2012 à 23h29
C'est pourquoi je suis toujours un peu surpris quand je vois certains auteurs présenter l'écriture comme un prolongement de la lecture. Il y a quelque chose de scolaire là-dedans dont on n'est pas sorti. (Peut-être que le fait d'être resté à l'école m'aide à en prendre conscience.)
Réponse de PhA le 19/10/2012 à 19h01
Nota Bene.- Bravo pour ce billet. Bravo au fiston, très chouette cette glissade de Liquide. Côme : savez-vous que je ne veux pas mourir sans avoir vu son lac? Après peut-être pourrais-je écrire la suite de La Chartreuse de Parme :))?
Commentaire n°5 posté par Ambre le 18/10/2012 à 23h53
(Oui, nous lui avons offert un lac comme cadeau de naissance.)
Réponse de PhA le 19/10/2012 à 19h02
Très occupé - et très fainéant - je lis peu, j'écris donc peu, cela va de paire. Anisi j'ai remarqué que je n'écrirai de poèmes que les temps où, régulièrement j'ouvre mes recueils de poèsie, car comme le dit Ambre, il ne suffit pas non plus d'en remplir ses rayonnages, il faut y revenir régulièrement... J'ajouterai : non pas lire pour écrire, mais se confronter à la pensée de l'autre, pour éclaircir la sienne, se forger, et l'écriture n'est plus alors qu'un acte logique.
Commentaire n°6 posté par Serge le 19/10/2012 à 06h35
Et lire beaucoup ça n'est pas non plus forcément lire beaucoup de livres. Ça peut être en effet revenir sans cesse aux trois ou quatre mêmes.
Réponse de PhA le 19/10/2012 à 19h10
Pas possible pour moi de dire qu'il faut lire pour écrire : j'ai su lire à quatre ans et demi, j'ai beaucoup lu, je lis beaucoup, j'ai encore beaucoup à lire. C'est pour cela que je n'écris pas ; enfin, que je ne publie pas. Les écrivains que j'aime perchent sur une barre trop haute, alors à quoi bon ?
Bravo à Côme, mais cette pile de "Liquide" devrait être dispersée chez des lecteurs !
Commentaire n°7 posté par Françoise le 19/10/2012 à 10h32
Mais la lecture est déjà une activité spécifique, qui se suffit en soi, on peut même y avoir du talent.
Réponse de PhA le 19/10/2012 à 19h05
J'écris donc je lis. Alors que l'inverse est absurde. Un peu court peut-être.
(Ah oui, bravo au Fiston !)
Commentaire n°8 posté par Depluloin le 19/10/2012 à 11h13
Comme ça, c'est sûr que c'est très court ! Il ne s'agit bien sûr que de mon rapport très personnel à la lecture - qui est un peu vicié, sinon vicieux.
Réponse de PhA le 19/10/2012 à 19h08
Oh moi, je préfère être lue.
Commentaire n°9 posté par bernadette le 21/10/2012 à 10h37
Et même relue !
Réponse de PhA le 22/10/2012 à 18h26
lire doit aider à "bien" écrire, ensuite l'écriture est une route solitaire où chaque tournant de phrase révèle une surprise, un paysage nouveau.
Commentaire n°10 posté par Quotiriens le 21/10/2012 à 17h47
Et parfois un loup-garou.
Réponse de PhA le 22/10/2012 à 18h29
C'est en vous lisant («merci ! merci !») que je prends conscience de ma nature fondamentalement piétonne. Bien avant de voir les autres marcher, je gambadais déjà. Certes, il m'arrive parfois de regarder une course à pieds à la télé, mais je ne le prends pas pour autant, cependant (sauf en cas de steeple houleux). En outre (et en dépit d'une sobriété récente mais exemplaire) j'écris aussi comme un pied, privilège des manchots et des chiens de mer, par exemple. Or ces animaux ont bien du mal à s'exprimer, si j'en crois l'extermination de ceux-ci et la prolifération de ceux-là. Mais bon, allons ! Le plaisir de courir m'appelle, à quelques pas d'ici !
Commentaire n°11 posté par Dautrou le 24/10/2012 à 14h50
Tous les enfants n'apprennent-ils pas à courir avant même de marcher vraiment ?
Réponse de PhA le 26/10/2012 à 15h11

mercredi 17 octobre 2012

« du même auteur »


Arrivé à la plage, je dépose ma pelle fuchsia. Je me suis assis entre deux mondes. A la lisière du sable humide, j’érige pour moi seul le château. Je reste cohérent. Oui, pour qui me regarde, pour celle que l’ennui distrait un temps de son livre, j’ai de toute évidence des enfants pour qui je me plie à la tâche et je modèle : ils ont couru là où tous les enfants sont. Elle voit un père qui creuse sans ridicule, dans un rythme soutenu, curieux, et qui plonge ses mains rien moins que dans l’enfance, mais ce n’est plus la sienne. Sinon, pourquoi toutes ces tours, leurs créneaux malhabiles ? Les derniers coups de pelle réveillent une douleur et je termine le château au ralenti. Je prends du recul et contemple l’absurdité des lieux. La mer s’est retirée, seule ma citadelle casse la ligne du sable lissé. Il est trop tôt, j’ai éventré la plage, je n’ai rien à faire ici. Tout à coup ma musique intérieure se meurt. Je déchante instantanément. Je suis seul.
 
Nicolas Le Golvan, Reste l’été, Flammarion, 2012, p. 64-65.
 
http://www.rentreelitteraire-flammarion.com/images/Couvertures/nicolas-le-golvan-reste-l-ete.jpg
 
Voilà, je lis ce roman, Reste l’été, de Nicolas Le Golvan, et je peux dire que c’est un beau premier roman, un roman de la rentrée littéraire, qui traite avec sensibilité d’un thème pourtant rebattu à la banalité terrible, une séparation, un désamour qui s’inscrit sur un autre, une sorte d’enfance qui redouble. Ça me rappelle un peu quelque chose, dit comme ça ; j’ai commis un livre un peu sur le même thème, en considérant que ce n’était qu’un thème, comme on dit en musique je crois, et que le sens n’était pas cela. Pas vraiment cela.
Je choisis un extrait pour ce blog que je scanne parce que je suis paresseux des doigts mais mon OCR est facétieux, c’est souvent qu’il me fait des farces souvent révélatrices, je devrais m’en servir plus souvent, et allez savoir pourquoi je lis ceci :
 
Je prends du recul et contemple l’absurdité des lieux. Gaza.
 
J’imagine que c’est parce que sur la page d’à côté il y avait Gavalda et que le nom était coupé par le scanner (la page d’à côté est encore sur la plage).
Je me rends bien compte qu’en écrivant cela je (ou plutôt mon OCR) trahis Nicolas Le Golvan qui n’a pas écrit Gaza mais Le Golvan peut-être aurait pu le faire – me dis-je. Après tout. Car si parmi les nombreux romans de cette rentrée j’ai eu l’idée de lire celui-ci c’est que le nom de l’auteur a attiré mon attention. Le nom mais juste de famille, hein. Le Golvan : rappelez-vous.
Eh bien c’est le même. C’est le même parce que c’est écrit dedans, à « du même auteur », aux éditions Les doigts dans la prose, Dachau Armabafra, de Le Golvan. Le Golvan sans Nicolas. Sans Nicolas, Le Golvan écrit un récit qui n’est pas un roman traditionnel (franchement pas) et qui donne (à moi, en tout cas) l’envie d’en lire plus. Avec Nicolas, Le Golvan joue le jeu d’un roman assumé et néanmoins très silencieux, qui en dit sans doute plus sur l’être que sur l’événement qui sert de thème – de révélateur. Et encore une fois, l’envie d’en lire plus.
http://a4.idata.over-blog.com/159x240/3/91/90/37/Blog/Dachau-a-plat.png

Commentaires

Oui, même si Le Golvan n'est pas dans la liste (des prix)...
Joli rebond à partir des "facéties" du scanner : cet outil (médicinal aussi) demeure assez mystérieux avec son rayon qui se balade.
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 18/10/2012 à 10h18
Je me demande si je ne vais pas utiliser mon scanner comme secrétaire, j'aime son sens de la poésie.
Réponse de PhA le 18/10/2012 à 17h06
Lire c'est découper. Lisant l'extrait je me suis dit que Le Golvan avait plus d'un livre dans son sac, plus d'un style et d'une tonalité. À peine si je l'ai reconnu. Lire c'est découper. – Qui est Gavalda ?    
Commentaire n°2 posté par David Marsac le 18/10/2012 à 21h27
Oui - et cette diversité me parle.
(Gavalda ? Elle était à la plage suivante.)
Réponse de PhA le 19/10/2012 à 18h55
BOnjour Annoques !
Qu'est-ce que c'est que cet extyrait (vive les gros doigts, voyez?)! Pour moi, il était clair que les bronzeurs couvaient des moines (ah! les gros doigts!!!) antipersonnel : va-t-en bouger ! Va-t-en prendre la route jusqu'à Dachau ou Pétaoune ! BOum.
Tu me feras la plaisir de lire au détecteur de mé&taux à l'avebnir, et de te fâcher une fois pour toute avec Marsac, érotomane du carton, et les poules seront gardées, les choses à leuirz plavced et riej ne nous fertéa& plis jammioas peur.
Bisers expezress.
LE GOlvcan
Commentaire n°3 posté par LE GOLVAN le 21/10/2012 à 11h12
Chouette, la déglangue !
Réponse de PhA le 22/10/2012 à 18h28
Proposition à MArsac: 
trouvez-vous un auteru presszé à gros doigts. POoesie gaantier!
 
Faire suivre; sto !
Commentaire n°4 posté par LE GOLVAN le 21/10/2012 à 11h15

dimanche 14 octobre 2012

Parfois le temps passe et c’est bien.



Dans une autre vie car elles sont nombreuses et peut-être innombrables je suis aussi professeur. Ce métier-là procure parfois dans l’instant de réels plaisirs – et parfois aussi longtemps après.
Hier je suis allé assister à la projection de trois courts-métrages, enfin deux courts-métrages et l’alléchant teaser d’un long, déjà réalisé, très à hauteur d’homme, une proximité vibrante qui sait ne pas tout dire, un joli sens du décalage aussi. Et voilà que l’un des deux auteurs, Cyril Guei, c’est mon petit (façon de parler, hein) Cyril de 3e3 qui déjà ne rêvait que de planches à l’époque (déjà lointaine, et comme je ne lui enseignais pas les mathématiques je ne compterai pas non plus les années) et tremblait de trac pour moi lorsque avec quelques-uns de ses amis (salut Nadir !) ils étaient gentiment venus voir leur prof en Tartuffe – que je leur faisais étudier en classe ; car à Nanterre dans ces années 90 les professeurs ne manquaient pas d’ambition – et à l’évidence les élèves non plus.
Voilà, il y a des moments comme ça dans la vie où l’on est fier alors qu’on n’y est pour rien. Mais il faut le dire quand même : tous mes vœux à Cyril Guei et à son complice Roda Show.