dimanche 11 mars 2012

en échange, il faut raconter


L’ancien soldat, qu’est-ce qu’il fait là collé à poil poisseux de sueur ce soir d’été dans le cabanon d’Emmy longtemps après qu’il a fait ce pour quoi il venait, les corps, celui d’Emmy et le sien, sont détachés, le sien collé gras au drap neuf qu’il a porté, une règle fixée par Emmy : les hommes viennent avec le linge, l’ancien soldat qu’est-ce qu’il fait là, longtemps après qu’il aurait dû changer d’humeur, se mettre à craindre les maladies et mépriser la fille – non il dégueule le petit rire inattendu, tout aigu, maigrelet, un rire sans relation avec sa corpulence.
 
Son ventre (alors qu’il est allongé sur le dos dans l’abandon) tombe de chaque côté, à droite des amas de graisse et de l’autre côté, même chose. Il dégueule son petit jeu, l’ancien soldat, et soir après soir c’est ainsi, lui et les autres se donnent le mot, la fille vous laisse faire ce que vous voulez en échange de rien mais il faut raconter, tout ce passé on dit entre nous tout ce passé en ricanant, elle est folle pas mauvaise vicieuse, on revient on n’a pas peur d’elle qui a pourtant ce regard rentré ou c’est autre chose : un œil qui ne se concentre pas comme l’autre, où s’en va l’œil qui s’en va, quand ils parlent, les hommes, elle ne les touche pas sauf en haut du crâne, doucement frottant, elle sait quand il faut appuyer frotter plus fort, ils racontent et quand ils la quittent benêts ne pensent pas la folle, pas encore. Quelque chose en eux connaît la honte. Une honte qu’ils vont inverser en un tour de passe-passe. Pas de petit jeu, pas de petit rire quand ils marchent dans l’aube qui se lève, rideau ouvert, se lève, se lève, ils répètent se lève, je me lève et je vais vers quoi d’où je reviendrai pour la gamine. Ils ont honte mais une honte tendre. Ils ont raconté une histoire à une enfant : jeté ce petit pont entre eux d’autrefois et la gamine d’aujourd’hui. Ils étaient décidément aux côtés de la gamine et d’aujourd’hui – avec les kilos et les pauvretés qu’ont fini par donner la vie, tu calcules, le rêve et la famille, ça a pris cette odeur dégueulasse que tu compares à celle des fosses et de Satory –, ils étaient aux côtés de la gamine et ils étaient aujourd’hui, ils ont jeté le petit pont pour donner à l’enfant nue du bord du canal ce qu’elle a demandé, tout ce passé, ils ont souffert d’un défaut inévitable d’authenticité, ils ne pouvaient rien de mieux ne sachant rien de mieux. Ils songent dans les herbes du retour, les bottes dans les hautes herbes qu’au moins ils ont cherché à ne pas mentir. C’est comme ça et on a obéi.
 
Marie Cosnay, A notre humanité, Quidam, 2012, p. 57-58.
 
Emmy vend son corps contre le récit à vingt ans de distance de ceux qui ont réprimé la Commune. Au printemps 2011 Marie Cosnay écrit un livre sur une actualité de 140 ans. Déchirant.
Marie Cosnay, c’est aussi Entre chagrin et néant, Noces de Mantoue, André des ombres, Les Temps filiaux et bien d’autres avant l’ouverture de ces Hublots.
Sur A notre humanité, qui vient de paraître, on peut déjà lire ce bel article de Bénédicte Heim.


Commentaires

merci Philippe merci mille fois
raconter, oui
Commentaire n°1 posté par marie cosnay le 15/03/2012 à 15h53
Tous les mercis sont pour Marie. (Quel texte ! J'en suis encore tout secoué.)
Réponse de PhA le 15/03/2012 à 17h31

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