Alors
si je comprends bien, pour obtenir le Prix Nobel, l’auteur doit
représenter un pays et un genre ? Bon là je dis le
Nobel parce qu’on nous dit surtout que l’auteur écrit des nouvelles
et qu’elle est canadienne. Et que c’est une femme, aussi, j’oubliais.
Comme si c’était l’essence de son œuvre – que je ne
connais pas, et encore moins après ces précisions. Bref. Mais il n’y
a pas que le Nobel : la littérature, il faut toujours qu’on la ramène à
autre chose qu’à elle-même.
jeudi 17 octobre 2013
mercredi 16 octobre 2013
ses yeux tournés vers l’intérieur
[…]
En effet, il arrive quelquefois que le liquide propre et homogène du
crâne, la cervelle sollasi (comme nous l’appellerions)
s’altère. J’ai pu voir moi-même de ces substances corrompues et
moisies que j’appelle des composés organiques recouvrir le sol propre en
de nombreux endroits. Ces substances périmées, toxiques,
peuvent pénétrer dans la tête des Sollasis et empoisonner leur
organe de la réflexion. Dans de tels cas un épais dépôt visqueux
précipite sur la paroi dorée du crâne, il trouble la pureté de la
lentille de l’œil, les rayons extérieurs ne sont plus en mesure de
pénétrer le cerveau mais, se réfractant dans ce dépôt translucide, ils
altèrent la vraie image des choses, ils créent de fausses
notions. Un Sollasi souffrant ainsi peut être identifié par ses yeux
alors tournés vers l’intérieur ; ses paroles perturbées et fiévreuses
prouvent qu’il voit son propre cerveau à la place
du monde qu’il devrait voir, et il parle de son cerveau, de cet
instrument simple et insignifiant qui ne vaut quelque chose que par son
emploi, comme si celui-ci était lui-même un univers.
Frigyes Karinthy, Farémido, le cinquième voyage de Gulliver, Cambourakis,
2013, p. 48-49.
Paru en 2013 en France grâce aux éditions Cambourakis, c’est en 1916 qu’est paru en Hongrie cet addenda aux Voyages de
Gulliver, sous la plume de Frigyes Karinthy ; à la fois tout à
fait dans le ton de son illustre aîné et en même temps ancré dans le
présent puisque c’est en pleine première guerre
mondiale que Gulliver, revenu de son dernier voyage chez les
Houyhnhnms et parfaitement inconscient d’avoir laissé passer plus de
deux siècles (Karinthy oublie volontiers ce détail inintéressant
avec une élégante désinvolture), se retrouve sur Farémido après
avoir tenté une fuite inespérée en hydravion. Chez les Sollasis,
habitants de Farémido dont le langage est musical, la vie est une
maladie et les êtres vivants des germes pathogènes, susceptibles
d’altérer passagèrement les mécaniques merveilleuses et quasi-éternelles
que sont les Sollasis, comme on le voit dans le passage
ci-dessus.
Si j’ai choisi ce passage, c’est sans doute à cause d’une sorte d’ironie du sort : Frigyes Karinthy (lequel est aussi,
rappelons-le, le père de l’auteur du formidable Epépé qui ressort ces jours-ci chez Zulma) sera vingt ans plus tard, à
l’occasion d’une tumeur au cerveau – pardonnez-moi ce ton léger que je lui emprunte – l’auteur d’un mémorable Voyage autour de mon crâne, ouvert comme un œuf à la coque parfaitement éveillé pour les besoins de
l’opération.
(Et si j’ai choisi ce passage, c’est aussi parce que moi aussi j’ai souvent du mal à faire la différence entre ce que je vois à
l’extérieur et ce que je vois à l’intérieur.)
Merci enfin à Didier da Silva, sans qui cette
ironie du sort aurait pu m’échapper.

Commentaires
mardi 15 octobre 2013
Mon jeune grand-père (13)
Le 26 janvier 1917 - Mes chers parents (Cette fois
« 1917 » n’a pas l’objet d’une surcharge. L’année nouvelle enfin s’impose.)
Les colis n’arrivent pas encore très bien, mais cependant j’en ai reçu quelques uns qui nous permettent d’attendre
encore un peu. Ce sont les colis gare 13 et 14, les colis poste 24-25-27 et 1 pain du 28 déc. Les
« colis gare », les
« colis poste ». Il y avait donc des colis gare et des colis poste
et ce n’était pas la même chose. Peut-être que si j’avais quelques
notions d’histoire je comprendrais cette
différence. Le chandail est enfin arrivé et va très bien. Le paquet 24 était avarié, les souris avaient mangé le papier, le chocolat avait
disparu et la farine de marrons à peu près complètement aussi. La farine de marrons. Le peigne est très bien. Le peigne comme le chandail. Objets immédiatement utiles et durables qui
pour cela deviennent un luxe. J’ai presque le peigne dans la main, oubliant que je n’en aurais aucun usage. Comme
correspondance j’ai reçu
les cartes de papa des 11 13 15, la lettre de maman du 14. Jusqu’ici
je n’avais pas eu d’engelures ; mais depuis quelques jours j’en ai une
au talon gauche qui me fait assez souffrir quand
je mets mes bottines. J’attends les pantoufles pour pouvoir rester
quelques jours sans me chausser. J’ai aussi reçu une gentille lettre de
Madeleine qui m’envoie ses vœux de bonne année.
Remerciez-la et embrassez-la pour moi ainsi que son petit frère (Jean, donc, si je me souviens bien) et
son cher papa. J’ai reçu aussi une aimable carte de Mme Gillet qui
m’envoie aussi ses vœux ainsi que ceux de sa famille. Elle se met à ma
disposition pour
m’envoyer des livres si j’en ai besoin. Présentez-lui mes
remerciements et mes meilleures amitiés pour elle et toute sa famille. Les
formules de politesse prennent de la place sur une carte où pourtant
chaque centimètre carré est utilisé. La politesse est peut-être à
l’écriture l’équivalent de la propreté ou du soin
vestimentaire, une affaire de dignité. J’ai aussi reçu un mandat ici une
surcharge illisible Thérèse la suite est sans doute un nom de famille mais je
ne le lis pas mieux. Suit une autre surcharge qui doit être le mot aussi et qui
précède une lettre suit sans doute. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et
Louis et toute la famille. Votre fils mais je ne peux que deviner la suite serrée dans le coin droit en bas en de la carte. Les
derniers mots toutefois sont son cœur.
lundi 14 octobre 2013
Un avenir pour le Pavé du Canal
Le Pavé du Canal, c'est la librairie de Montigny-le-Bretonneux, en plein centre de la ville nouvelle de Saint-Quentin en
Yvelines, dont je relaie volontiers l'appel. (Cliquez pour lire.)
jeudi 10 octobre 2013
les genres que j’aime
La
question du genre est à coup sûr passionnante mais la question du genre
n’est sûrement pas le « c’est quel
genre ? » si souvent entendu et qui précède d’un pas à peine le
« moi j’aime bien j’aime pas [barrer la mention inutile] tel genre »
comme si les genres étaient des genres de
sac dans lequel on pouvait ranger d’un côté les qu’on aime et d’un
autre les qu’on aime pas. Celui-là je vais l’aimer parce qu’il fait
partie du genre que j’aime mais celui-là non parce que c’est
un genre que j’aime pas. Ah tiens c’est des nouvelles j’aime bien
les nouvelles. Voilà. D’abord. Parce que tout se définit d’abord par le
genre. Dis-moi ton genre et je te dirai si je t’aime.
C’est le genre qui fait le choix. Moi je vais peut-être lire ce
bouquin-là parce que j’aime les romans qui racontent des grandes sagas
familiales qui se passent très loin de chez nous genre à
Haïti Miami ou Pontault-Combault (par contre celui-là on dirait de
la poésie j’aime pas la poésie vous avez pas plutôt des histoires de
vampires ?). (Remarquez j’aurais pu le prendre aussi
pour ma femme parce que ma femme elle aime la poésie même si elle
aime aussi les histoires de vampires c’est pour ça qu’elle m’a tout de
suite plu et aussi parce que j’aime le genre grande brune
avec un grand nez mais c’est dommage elle s’est barrée avec un type
pourtant c’était pas du tout son genre alors tant pis pour le truc qu’on
dirait de la poésie – comment ça c’est un
roman ??? C’est un roman ça ???? J’ai jamais vu ça un roman comme
ça !!!!!)
Non
moi les genres j’ai toujours cru que c’était des trucs faits pour jouer
avec. Pas des grands ou des petits sacs où ranger
les livres mais juste des idées de livres qu’on n’écrirait jamais
mais qu’on pourrait faire semblant d’écrire en faisant semblant d’en
écrire un autre, ou alors entre lesquels on se faufilerait
comme si c’était des trous où ne pas tomber. Des choses comme ça
c’était, les genres que j’aime. Sinon non. Non. C’est vrai – à la fin.
mercredi 9 octobre 2013
C’est Albin qui se livre en papier.
vendredi ou les pieds dans le plat
Comme une fleur, zou, de l’arbre à l’escargot, du cafard à l’étoile, de l’état liquide à l’état gazeux, de la graine à l’âne et
de l’âne au coq les Albin se succèdent et ne ressemblent à rien, pas un pour rappeler l’autre, celui-ci est plutôt engourdi.
Vendredi ? Samedi ? Ne sait plus trop quel jour il est. Par la porte entrouverte entend la voix, dans la
cuisine.
… j’enfile mon tablier, je mets mes chaussons, je fais bouillir l'eau…
… demain j’emmène le petit au jardin botanique…
… le lundi j’attaque le jardin et mardi je vide les placards du haut…
Quand elle a circonscrit l’immédiat, Madame Marcel prend de l’avance, met tranquillement le futur dans sa poche en le conjuguant
au présent, Albin lui envie sa virtuosité à faire corps.
Comment faites-vous pour vous projeter aussi facilement, Madame Marcel ?
Lui inapte au présent. Infichu de penser je ferai sans un spasme. Lui le passé le laisse désemparé.
Me projeter ? Je ne comprends pas. Que voulez-vous dire…
Albin se lève, tend craintivement le pied vers le couloir, revient sur ses pas. Trop lointain. Trop incertain. Retourne au
bureau, prend son calepin, rapidement note, conjuguer au minimum/ dans le temps comme une goutte dans l’eau/ ou hors de l’eau, comment savoir.
Albin Bis, Albin, saison 1, cent épisodes, éditions Louise Bottu, 2013,
p.117-118.
Vous vous rappelez ? C’était un blog, Albin journalier,
que je ne suivais peut-être pas tout à fait
journalièrement mais presque, et qui aujourd’hui donc est aussi un
livre et ça me fait plaisir, parce que je me disais Ça quand même, ça
ferait bien un livre (c’est écrit avec presque rien, trois
figures qui sont à peine des personnages, un seul temps et guère
plus de lieux et soudain c’est comme ce gars qui sur le coin d’une nappe
en papier en trois coups de crayon vous fait dire Mais
c’est moi !). Ça ferait bien un livre donc me disais-je et voilà que
les éditions Louise Bottu
me donnent raison, merci. Bien sûr comme je ne
connaissais pas cette maison discrètement pingetienne, je vais voir
où notre Albin a trouvé refuge et voici que je l’y vois attablé avec Jean-Louis Bailly, Antoine Bréa et
Lucien Suel. La belle compagnie !

Commentaires
C'est beau, la fidélité, cher Philippe Annocque.
Et ça rappelle que celui qu'on est est encore un peu celui qu'on a été.
Réponse de
PhA
le 10/10/2013 à 22h14
Ce livre avait été refusé par Albin Michel : Lucien Suel peut s'en féliciter à bon droit !
Commentaire n°2
posté par
Dominique Hasselmann
le 10/10/2013 à 08h36
C'est vous , Albin ? j'ai si souvent laissé des messages sur votre
blog, autrefois... et un jour j'ai perdu vos coordonnées. Et voilà que
par l'ami dominique je tombe sur l'incroyable : vos
histoires très... spéciales ont fait livre. Grande joie ! Alors ces
livres on les achète où ?
Commentaire n°3
posté par
christiane
le 11/10/2013 à 23h46
Ah non, Christiane ; même si parfois j'en aurais volontiers
l'impression je ne crois pas que je sois Albin, et j'ajouterai que je ne
sais pas non plus qui il est (mais cette question du
qui est une vis sans fin). J'ai suivi longtemps et avec beaucoup d'intérêt Albin journalier, dont l'auteur visitait aussi parfois ces Hublots. Et quand j'ai appris la parution
de ce livre ; grande joie partagée et hop, je l'ai commandé en librairie.
Réponse de
PhA
le 12/10/2013 à 11h08
dimanche 6 octobre 2013
soudain, une inquiétude
Lire une douzaine de livres de l’un,
et du coup s’inquiéter pour la santé d’un troisième.
vendredi 4 octobre 2013
lire pour se faire une opinion, suite sur un extrait de naissance
On n’est pas à une contradiction près. Hier, entre diverses rencontres bien intéressantes, j’ai profité de ce que j’étais en
librairie pour ouvrir quelques livres que je ne lirai pas, pour savoir pourquoi je ne les lirai pas. Pour me faire mon opinion, quoi. La mienne à moi. Il y en avait un qui commençait comme
ça :
« J’allais naître. Pour moi, l’enjeu était de taille. Si c’était à refaire, je naîtrais beaucoup moins – on naît toujours
trop.
– Il surnaît ! s’était indigné mon père à ma sortie des viscères maternels.
On devrait arriver en silence, faire son entrée sur la pointe des pieds. Se faire oublier d’avance. On n’est jamais si
prétentieux qu’en naissant. Il n’y a pourtant pas de quoi […] »
Et puis là, je me suis arrêté, mon opinion faite. Pour ce qu’elle vaut, comme je disais avant-hier, je ne vais pas lui consacrer
plus de temps.
Que
s’est-il passé dans mon esprit pendant que je lisais ces lignes ? Bien
sûr, dès le départ, j’avais un a priori très
négatif sur l’auteur ; sans évidemment l’avoir lu car le meilleur
moyen d’avoir des a priori est encore de ne pas lire. Je crois quand
même que j’étais tombé il y a longtemps sur une
critique de la Littérature sans estomac de Pierre Jourde, ah oui ça doit faire plus de dix ans, je crois bien que c’était dans Elle ;
c’était très « C’est toi qui l’as
dit c’est toi qui l’es ». Une certaine fraîcheur, quoi. Rafraîchi en
effet, j’oublie l’auteur et voilà qu’il y a quelques semaines, je
n’étais pas couché et allumant la télé je tombe sur lui
qui parlait de son dernier roman. Il avait l’air heureux comme s’il
avait inventé la littérature, alors qu’en réalité c’est moi. (Je résume
pour faire plus simple, hein.) Du coup hier, soucieux
de laisser quand même une chance à cet auteur mal informé mais sans
doute sincère, j’entreprends de lire ses premières lignes. (En général,
les premières lignes, on les soigne. Ça n’est pas une
règle absolue, bien sûr – mais ça l’est quand on vise un prix
d’automne.)
Je
lis donc la première phrase. Ça va, elle est courte. Et puis, je me
dis, pourquoi pas. Je lis la deuxième, qui enfonce un peu
le clou, certes ; mais jusque là honnêtement, il n’y a rien
d’irrémédiable. Honnêtement, je pourrais lire un livre qui commence par
ces deux phrases. Bien sûr l’épaisseur de celui-ci n’est
pas un argument très favorable, mais enfin. Il y a des avis très
élogieux, sur ce livre. Cherchez, vous trouverez. A en lire certains, il
s’agit ni plus ni moins que d’un miracle.
Je
lis donc la troisième phrase (« Si c’était… »). Là, malaise. Je suis
gêné pour lui. Il fait de l’esprit. Il essaie.
Je suis tellement gêné que ça me le rend sympathique, d’un coup. Je
n’ai plus aucun a priori. Je lui prendrais bien la main, gentiment, pour
lui faire comprendre, avec délicatesse, que cette
phrase n’est peut-être pas nécessaire. Pourquoi tant de tendresse ?
C’est que, je m’en rends compte d’un coup, c’est tout à fait le genre de
celles qui émaillaient mes propres romans, quand
j’avais quinze ou seize ans, cet âge où en effet on ne doute de
rien.
Cela
dit ce n’est jamais qu’une phrase. Des repentirs sur une phrase, quel
écrivain n’en a pas. Lisons la suivante. Oh ! un
néologisme. J’aime bien les néologismes. Bien sûr il faut que ce
soit bien trouvé. « Il surnaît. » J’ai des doutes. Mais bon, ce n’est
pas de sa faute : c’est le père du narrateur
qui parle. Et puis comme ça l’auteur est en train de nous construire
un champ lexical de l’excès, on avait déjà « de taille », « beaucoup »
et « trop », c’est
l’occasion de nous le faire comprendre au cas où la chose nous
aurait échappé : comme on le chantait jadis de Stéphane Collaro, ce mec
est trop. C’est pourquoi aussi son bouquin est trop
gros : tout se tient.
Mais je vais quand même lui laisser encore une chance : après tout il sait accorder « viscères ». Allez, encore
une ligne, une autre, une autre encore… Bon. Ça ira comme ça. Je me suis fait mon opinion à moi qu’elle m’est propre.
mercredi 2 octobre 2013
lire un livre pour se faire son opinion
Il
y a toutes sortes de bonnes raisons pour lire un livre, pas vrai ? Ce
n’est pas vous qui allez me dire le contraire,
sinon vous ne liriez pas ce blog (j’imagine). Parmi ces raisons, il y
en a une que je vois souvent invoquée, et formulée à peu près de la
sorte : je vais le lire pour me faire mon opinion.
Parfois on précise même : pour me faire ma propre opinion. La mienne
à moi, quoi.
Les
opinions, c’est vrai, c’est important. La preuve : parfois, on les
sonde. Quand on va voter, par exemple, avoir une
opinion, ça sert. Si on n’en a pas, on s’informe, pour se la faire,
son opinion. C’est même un devoir citoyen, qu’on appelle ça. J’y
souscris.
En
revanche, j’ai un peu de mal à comprendre l’utilité de se faire son
opinion sur un livre. Non que je n’en ai pas après
lecture, bien sûr, on n’y échappe pas ; mais mon opinion de lecteur
n’est jamais que la conséquence de cette lecture, elle n’est en rien sa
motivation. D’ailleurs, je dois l’avouer, il
arrive parfois que mon opinion soit flottante même après ma lecture.
Mais franchement, peu importe. Qu’est-ce que je vais en faire, de mon
opinion ? Quelle valeur a-t-elle ?
(Financièrement parlant, je connais la réponse, merci.)
Non,
moi, si je lis un livre, c’est pour me faire plaisir à moi. C’est moi
d’abord, quoi. Après, s’il se trouve que j’ai une
opinion, je veux bien la donner ; la littérature, on peut aussi en
parler. Mais franchement, je n’en ferai jamais la raison principale de
ma lecture. Parce que ça signifierait que je
m’oblige à lire certains livres dont – peut-être à tort, certes – je
n’ai aucune envie. Il y en a déjà tellement qui me font envie et que je
ne pourrai jamais lire, que non merci, quoi.
Et
puis lire un livre pour se faire son opinion et savoir en final
exactement les raisons pour lesquelles on ne l’aime pas, ce
bouquin (et que souvent on soupçonnait déjà avant), c’est aussi
suivre ce courant majoritaire, toujours plus fort en cette saison entre
rentrée littéraire et prix littéraires,
tous ces événements littéraires qui sont censés nous dire
quoi lire pour être bien dans le coup littéraire. A vouloir ne pas être
dupe de la dernière daube à succès sur laquelle on aura
gagné au prix de l’ennui le droit de cracher, on se retrouve quand
même dans le troupeau, plus rebêle que rebelle.
lundi 30 septembre 2013
Tatiana Arfel : la deuxième vie d’Aurélien Moreau
J’ai lu la deuxième vie d’Aurélien Moreau, de Tatiana
Arfel. Ça vaut le coup (sinon je n’en parlerais pas ici,
vous aviez compris). Il y a bien quelques passages qui m’ont moins
convaincu, mais dans l’ensemble, c’est vraiment bien. A quoi
tiennent ces petites réserves ? Sans doute à un thème qui m’est trop
cher, pensez : le sentiment de sa propre inexistence. Une vie entière
où l’être ne fait que tendre à se conformer à
ce qu’on attend de lui (une vie qui ne sera donc – car Tatiana Arfel
est plus optimiste que moi – que la première vie d’Aurélien Moreau). Il
s’agit dans un premier temps de cerner cette
personnalité qui s’esquive, refuse d’en être une, au point de
développer une authentique pathologie : Aurélien Moreau est normopathe.
J’aime beaucoup le premier biais choisi par
l’auteur : le regard des autres – car il n’y a guère que par là
qu’on a l’assurance d’exister. Et c’est l’occasion pour Tatiana Arfel de
se livrer à un exercice assez jubilatoire pour le
lecteur. Divers personnages de l’entourage du protagoniste
(essentiellement de la famille et de la vie professionnelle) sont
convoqués et invités à dire ce qu’ils pensent d’Aurélien Moreau, sans
qu’on connaisse à ce moment les raisons de cet interrogatoire
(qu’évidemment je ne vous donnerai pas). Leur parole nous est livrée
brute, nous n’entendons pas les questions ; en revanche ce
qu’on entend vraiment, ce sont toutes ces parlures diverses et entre
elles dissonantes. C’est très réussi, et souvent drôle aussi.
Puis
ce sont les carnets que tient l’Aurélien de la première vie qui nous
sont donnés à lire, comme en son absence – puisqu’à ce
moment de son histoire Aurélien est comme absent à lui-même. Alors
là c’est peut-être ce que j’ai préféré et j’en aurais bien redemandé.
Jugez plutôt :
Lundi 6, saint Nicolas
Nicolas personnellement connu : Saint-, ami de ma mère, lui faisait passer des bonbons pour moi.
Correspondance années passées : plus de bonbons depuis Victoire.
Météo : blanche et venteuse.
Travail : non. Non. Non. Ce n’est pas pour moi. Ne me concerne pas.
Autres actions effectuées : caché tiroir avec les autres. Pourquoi ?
Dicton : non, je n’ai pas à me rendre compte. Ni à vous, qui que soit vous.
Prévision pour demain : usine. Pas de risque.
(…)
Jeudi 9, saint Pierre Fourier
Pierre Fourier personnellement connu : incertitude, cf. supra..
Travail : envoyé courriers, courriers, courriers.
Autres actions effectuées : je signe mes courriers. Car. J’ai. Un. Nom.
Voilà, c’est aux pages 61-62, mais pour bien faire il aurait fallu que j’en recopie davantage.
Il
y a dans cette façon de raconter – car ceci est bien du récit, il se
passe même des choses essentielles pour l’intrigue
derrière les mots normés (de moins en moins) d’Aurélien Moreau – une
belle expression de la négation du temps qui passe, mais qui passe
quand même et devra être rattrapé : j’aurais dû
préciser que notre héros est quadragénaire, père d’une famille déjà
oubliée et directeur dans la société présidée par son beau-père et
spécialisée dans les… simulateurs de vie pour la protection
de l’intérieur.
La crise monte, ses carnets formatés ne lui suffisent plus et jusqu’à l’événement qui déclenchera la deuxième vie d’Aurélien
Moreau (laquelle finalement ne représente que le dernier tiers
du roman), le récit prend la forme plus banale d’un journal à la
première personne et c’est là que j’ai ressenti quand même un
peu d’ennui ou en tout cas de déception tant le début m’avait
emballé. Le personnage s’y dévoilant peut-être un peu trop n’est déjà
plus le normopathe inatteignable qu’il a toujours été, c’était
peut-être une nécessité du récit mais le fait est que celui-ci perd à
mes yeux de sa densité et en tout cas de sa singularité, il m’a même
semblé parfois qu’on n’était pas très loin du
cliché.
Heureusement il y a donc encore dans cette deuxième vie d’Aurélien Moreau
une deuxième vie d’Aurélien Moreau, et là les
choses reprennent chair et voix notamment grâce à la langue ; car ce
nouvel Aurélien qui n’est plus tout à fait l’ancien souffre (et
bénéficie) désormais d’une discrète pathologie langagière
qui accompagne sa renaissance. Celle-ci passe par la découverte de
ce qui fait la vie : plaisirs des sens jusque là occultés notamment à
l’occasion des voyages qu’il avait auparavant
toujours évités : Bretagne, Grèce, Toscane. Bien sûr il y aura là de
la carte postale idyllique mais le cliché sur elle représenté est
assumé : Aurélien découvre ce que,
souhaitons-le-nous, nous connaissons déjà ; rien d’étonnant alors à
ce que ces couleurs nouvelles pour lui en pleine quarantaine nous
paraissent presque un peu trop vives, d’autant plus
qu’Aurélien entre enfin en communion, n’ayons pas peur des mots,
avec autrui, dans les plaisirs partagés de cette vie nouvelle : le
lecteur avec lui se rappelle ses propres vacances, et
c’est quand même vrai qu’elles étaient bonnes, rappelle-toi,
efkaristopoli. Du coup j’en reprendrais bien, et pourquoi pas aussi un
peu de Tatiana Arfel, tiens, car je vois que c’est son
troisième roman, il y en aura forcément d’autres et sûrement de
beaux.
La deuxième vie d’Aurélien
Moreau vient de paraître aux éditions Corti, qui méritent toujours d’être redécouvertes.
Commentaires
dimanche 22 septembre 2013
La visibilité est mauvaise, ad libitum.
C’était un vieil original, qu’on avait cependant de plus en plus de mal à distinguer des nouvelles contrefaçons.
vendredi 20 septembre 2013
sa zone bleue est un poème
Il faudra bientôt que je vous reparle de Pascale Petit. N'oubliez pas votre disque
pour stationner dans sa zone bleue.
Cliquez pour mieux voir comment c'est permis.
jeudi 19 septembre 2013
une leçon de vie
Il avait cherché longtemps, longtemps, en vain. Et puis, alors que, n’y croyant plus, il avait renoncé, le hasard enfin lui
sourit. Alors il reprit ses recherches, riche de cette expérience et de deux bolets à pied rouge.
mercredi 18 septembre 2013
en trois jours tout était réglé par une dure à cuire
Bande son égarée
Toute ressemblance avec des personnages de fiction serait fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur
– Les psychopathes ont-elles le même style de maris ?
– Les psychopathes sont-elles calmes et remaquillées ?
– Faites entrer les psychopathes
Début de réponse dans une atmosphère de vieux téléfilm
Les questions sur la main de fer dans le gant de velours sont éliminatoires. Celles sur les princes chamans seront reversées à des comités hallucinatoires permettant le soin des inconscients défaillants, notamment la transposition de toute source négative vers son pendant éthérique.
Ensuite viendront les quarante-cinq années de mariage, les chignons laqués puis les détournements de fonds.
Tout va très vite, la voix de l’animateur en costume trois pièces, les réponses, les lumières, la séparation des lieux communs, le dossier est vite bouclé, la question subsidiaire/notariale a été supprimée, trop compromettante pour l’épouse qui avait quitté le domicile conjugal bien avant l’intervention des pompiers.
Les maris en vie sont toujours très fervents dans ce style de prime time
En juin tout est allé très vite, en trois jours tout était réglé par une dure à cuire.
Sandra Moussempès,
Acrobaties dessinées, « Remake », éditions de l’Attente, 2012, p.
55-56.
Ce qu’en disent Anne
Malaprade sur Sitaudis, François Crosnier
sur Libr-Critique et Philippe Rahmy sur Remue.net.
dimanche 15 septembre 2013
un vêtement politique original et oralement reconnaissable
La société est désireuse d’étoffer ses offres de services cependant la parole publique est en fripes. Elle s’habille low
cost.
L’expression générale mange mou comme les enfants ou les vieux et forcément, la suite logique de ce régime quotidien c’est
qu’elle ne peut plus mâcher ni mordre quoi que ce soit de solide.
(41)
Elle
ingurgite des pensées liquides qu’elle répand sur son entourage. Sa
cuisine ne régale personne. Elle est confectionnée par
l’habitude, à l’image de ces femmes qui voient un banjo dans une
casserole, avec une envie terrible d’en jouer et de dire une bonne fois
pour toutes Non je ne sais pas cuisiner. Je n’ai jamais su
le faire et en plus je n’aime pas le faire. J’arrête aujourd’hui
cette mascarade. Je vais marcher. Sur la route je n’aime pas les bois.
Les arbres se taisent et je veux parler avec
quelqu’un.
Je file pour tisser ensuite mon vêtement social et ma politique, en observant ceux des autres pour apercevoir les miens.
Un
fil, des fils discutent, ils s’enroulent entre eux, ils s’entrecroisent
et très vite un filet est obtenu qui mettra les mots
en cage comme des papillons. Ils seront pris au piège des fils,
tissés jusqu’à la confection d’un vêtement politique original et
(42)
oralement reconnaissable.
Marie Rousset, Conversation avec les plis, éditions de l’Attente, 2013, p. 48-49.
samedi 14 septembre 2013
ma soirée d’hier
Attendez
au fait il faut que je vous raconte ma soirée d’hier, quand même. Alors
voilà, je suis sorti de la gare, mais il y
avait deux sorties à l’opposé l’une de l’autre et je ne savais pas
laquelle prendre parce que je ne savais pas qu’il y avait deux sorties à
l’opposé l’une de l’autre, avant, avant de les voir,
ces deux sorties à l’opposé l’une de l’autre, mais alors
complètement à l’opposé, on ne peut pas faire plus à l’opposé : l’une
complètement à droite et l’autre complètement à gauche ;
et entre les deux un long tunnel piéton large presque, non, pas
comme une autoroute mais presque, avec des gens qui marchaient dans les
deux sens. Mais quand même il y en avait un peu plus qui
allaient vers la droite, enfin, vers la droite par rapport à ma
position à moi, c’est entendu, eux ils ne devaient pas avoir tellement
l’impression d’aller vers la droite mais pour moi ils
allaient vers la droite. Alors je suis allé vers la droite, pour
faire comme eux, la majorité, ceux qui allaient vers la droite, sauf que
moi j’avais conscience d’aller vers la droite alors
qu’eux, je ne sais pas. Ça faisait une différence. L’autre
différence c’est qu’eux ils savaient où ils allaient, ça se voyait à
leur manière d’y aller, les gens ont une manière d’aller où ils
savent qu’ils vont qui ne trompe pas, vous avez dû remarquer ça
aussi. Moi ça devait se voir aussi que je ne savais pas où j’allais,
sauf qu’il n’y avait personne pour le voir. Et puis j’avais un
peu de mal à ne pas faire comme eux : faire semblant de savoir où
j’allais – même si eux, bien sûr, ne faisaient pas semblant. Rien ne
m’autorise à penser qu’ils faisaient semblant.
Du
coup je me suis retrouvé dehors. Dehors c’était une place ronde,
demi-ronde plutôt, qui n’avait pas de nom visible ; il
faut dire que la nuit commençait à tomber. Et alors là les gens,
sans cesser d’avoir l’air de savoir où ils allaient, se sont mis à
partir dans des directions différentes, parce qu’il y avait des
rues, je dis des rues pour simplifier parce que ça ne ressemblait
pas vraiment à des rues mais enfin c’était des endroits où l’on pouvait
marcher, des directions, et il y en avait plein de
différentes. Pourquoi qu’il demande pas son chemin, que vous vous
dites, eh bien si, j’ai demandé mon chemin, à une jeune femme, car la
plupart des gens étaient des femmes, je m’en suis rendu
compte à ce moment-là, et la plupart étaient jeunes, ça n’a aucune
importance mais c’est comme ça. Alors elle m’a indiqué une direction,
sans hésiter, la jeune femme, elle m’a dit que c’était
par-là. Je l’ai remerciée et j’ai suivi la direction indiquée, j’ai
oublié de vous dire qu’il pleuvait, mais peut-être que c’est précisément
à ce moment-là, quand j’ai commencé à suivre la
direction indiquée, pas qu’il s’est mis à pleuvoir, non, il pleuvait
déjà avant, j’en suis quasi certain, mais que j’ai commencé à trouver
que ça aurait été mieux s’il n’avait pas plu. Parce que
j’étais mouillé. Le fait de ne pas avoir beaucoup de cheveux sur la
tête est à la fois un avantage et un inconvénient, quand on marche sous
la pluie. Ce qui est pratique, c’est que dès qu’on
trouve un abri, on s’essuie la tête une fois, deux fois, elle est
sèche. En revanche, quand on est sous la pluie, les cheveux n’arrêtent
pas l’eau qui ruisselle sur le front, on en a plein la
figure.
A
un moment j’ai vu une enseigne, très haut sur un immeuble qui était
peut-être un parking à étages, mais dans le noir avec
cette pluie c’était difficile de voir, d’autant plus que j’avais
plein de gouttes à l’extérieur de mes lunettes et plein de buée à
l’intérieur. La visibilité était mauvaise. Je n’arrivais pas
bien à lire ce qui était écrit. Pourtant elle était énorme, cette
enseigne – c’était une enseigne lumineuse, hein. Elle était énorme mais
il y avait des branches d’arbres qui cachaient un peu les
lettres, attends, si je fais encore quelques mètres je vais mieux
voir, « re… », « rre… »… J’ai fait les mètres qui manquaient et
c’étaient des mètres mouillés, des mètres qui
me mouillaient mais finalement j’ai fini par lire « rrefour ».
C’était écrit « rrefour ». Alors j’ai compris que c’était Carrefour,
mais le problème c’est que c’était juste
rrefour et que ça n’était pas bon signe. Je me suis quand même
engouffré dans l’immeuble qui était probablement un parking à étages,
parce que là il n’y avait rien de prévu pour les piétons, mais
je m’y suis engouffré quand même parce que j’en avais marre d’être
mouillé. A droite il y avait une station-service. Dans le parking. Ça
n’était pas bon signe. J’ai traversé tout l’immeuble,
pardon, le parking parce que peut-être que de l’autre côté je
verrais quelque chose, et j’ai vu que derrière il n’y avait rien à voir
mais qu’il pleuvait aussi. J’ai tourné à droite, parce qu’il
y a une force qui m’empêche souvent de faire demi-tour, pas toujours
mais souvent, j’ai tourné à droite sous la pluie et là vraiment il n’y
avait personne et il n’y avait rien. Au bout de la
droite, quand même, enfin, à l’angle du parking-immeuble il y avait
une avenue pour les voitures, une quatre voies, ça pouvait peut-être
servir de point de repère, surtout que je me suis rendu
qu’elle était parallèle à la voie de chemin de fer, juste de l’autre
côté. J’ai longé l’avenue sur la droite encore, à force c’était quand
même une manière de faire demi-tour mais sans avoir
l’air de faire demi-tour, et je me suis retrouvé en dessous d’une
longue passerelle couverte, qui traversait l’avenue et même la voie de
chemin de fer derrière. C’était un moyen de passer de
l’autre côté. Parce que vous avez compris que depuis quelque temps
déjà je nourrissais le soupçon que je n’aurais pas dû prendre la sortie
de droite, à la gare, mais plutôt celle de gauche.
Avisant un escalator qui descendait de la passerelle, j’ai pris
l’escalier qui, lui, montait aussi bien qu’il aurait descendu le cas
échéant.
Honnêtement
cette passerelle était un havre de paix. Peut-être même que l’idée de
m’installer là, d’une manière plus ou moins
définitive, m’a traversé l’esprit. Une fraction de seconde. Car il
fallait que j’aille de l’autre côté, et elle était longue, cette
passerelle couverte, avec son linoléum marron, un vrai délice.
On pouvait marcher à grands pas, là-dedans, là-dessus, d’un air
dégagé. Arrivé au bout, j’ai vu que je n’y étais pas : après un
étranglement qui obligeait à bifurquer légèrement vers la
droite il y avait une autre passerelle, ou était-ce la même encore,
qui permettait de poursuivre la traversée, un vrai bonheur. D’autant que
de l’autre côté, peut-être, pourquoi pas, j’allais me
retrouver quelque part !
Je
suis arrivé au bout de la passerelle. Un escalier large et arrondi, un
peu solennel, permettait d’atteindre le sol. On était
dehors de nouveau, il pleuvait toujours, j’étais au centre d’une
place demi-ronde, une autre bien sûr, mais demi-ronde aussi, sauf qu’il y
avait moins de directions, et moins de gens que tout à
l’heure, tout à l’heure sur l’autre place demi-ronde. Il était clair
que j’étais encore moins quelque part que tout à l’heure. Ça se
sentait. Peut-être que pour sortir de la gare, c’était bien la
sortie de droite qu’il fallait prendre, celle que j’avais prise.
J’ai voulu demander mon chemin, et comme je pensais remonter l’escalier
solennel pour retraverser la passerelle, un peu de bonheur
en perspective, j’ai demandé mon chemin à une jeune femme,
décidément les gens sont des femmes, et elles sont jeunes. Elle savait
où elle allait elle aussi et même où j’allais, bien mieux que moi
en tout cas, et en effet il fallait que je retraverse la passerelle.
Alors j’ai retraversé la passerelle, au milieu il y avait des jeunes
gars qui entraînaient leur chien à mordre, je comprenais
leur bonheur. J’ai bifurqué vers la gauche cette fois au niveau de
l’étranglement, forcément, attendez, non, c’était encore vers la droite,
ne me demandez pas pourquoi, j’ai bifurqué pour
continuer sur l’autre passerelle qui était peut-être la même. Et
puis au moment où j’allais arriver au bout, je me suis dit que ce serait
trop bête de redescendre par où j’étais monté, surtout
qu’il y avait une autre descente, abritée celle-là. Je suis descendu
par ce nouveau chemin, l’audace au cœur, et je me suis retrouvé dans un
vaste couloir souterrain, et maintenant que vous me le
demandez eh bien oui, vous avez sans doute raison : c’était sûrement
le tunnel pour sortir de la gare, avec ses deux sorties opposées. Je
suis en effet sorti par où j’étais sorti d’abord et
je me suis retrouvé sur la même place demi-ronde, la première, que
je préférais à l’autre maintenant, elle avait pris quelque chose comme
un caractère familier, je reconnaissais le marchand de
sushis que j’avais à peine remarqué la première fois.
C’était
là que j’avais demandé mon chemin la première fois, et de nouveau j’ai
demandé mon chemin, à un jeune homme cette fois,
car il n’y a quand même pas que des jeunes femmes même si elles sont
largement majoritaires ; il n’y avait d’ailleurs aucune raison
particulière à ce que je demande mon chemin à un jeune
homme plutôt qu’à une jeune femme, si ce n’est qu’il était le plus
proche de moi à ce moment, d’ailleurs quand il a commencé à me répondre
et que la jeune femme qui l’accompagnait, car il y en
avait une, l’a devancé pour m’indiquer ma direction, qui n’était pas
celle de tout à l’heure, ce qui s’expliquait d’autant mieux que je
n’avais pas demandé la même chose, j’ai immédiatement pris
la direction indiquée par cette nouvelle jeune femme ; il s’agissait
de marcher dans une de ces rues qui n’en sont pas vraiment, je trouvais
cela étrange de marcher là mais je n’étais pas le
seul, d’autres personnes y marchaient aussi, sur le sol inondé,
notamment le jeune couple qui m’avait renseigné, c’était encourageant,
d’ailleurs en effet à un moment j’ai vu la croix verte d’une
pharmacie qui clignotait au-dessus d’un feu tricolore, car il y
avait un carrefour, et cette fois c’était bon signe.
Commentaires
au carrefour des emmêlements, les pinceaux s'activent...
Commentaire n°1
posté par
Dominique Hasselmann
le 14/09/2013 à 19h16
Et après il a fallu les laisser sécher.
Réponse de
PhA
le 15/09/2013 à 19h41
Attendez-moi, je vous suis....
Commentaire n°2
posté par
Michèle
le 14/09/2013 à 19h42
Risque-tout !
Réponse de
PhA
le 15/09/2013 à 19h41
Je t'avais dit à gauche !
Tu n'avais rien dit ! (d'ailleurs finalement c'était à droite)
Réponse de
PhA
le 15/09/2013 à 19h42
Et tout s'éclaire : voilà pourquoi je ne t'ai pas vu cet après-midi : tu étais retenu ailleurs !
Commentaire n°4
posté par
L'employée aux écritures
le 14/09/2013 à 21h48
Et même très retenu. C'était bien, la Fête ?
Réponse de
PhA
le 15/09/2013 à 19h43
Vous avez bien fait de prendre à droite de la sortie de gauche,
évitant ainsi de vous fouvoyer dans la sortie droite du parking. Bien
joué.
Commentaire n°5
posté par
AppAs
le 15/09/2013 à 02h39
J'ai fait fort, j'en ai conscience.
Réponse de
PhA
le 15/09/2013 à 19h44
samedi 7 septembre 2013
Faillir être flingué : l’échappée Minard
J’ai
beau faire (enfin, surtout beau dire et écrire), ma liberté est quand
même imparfaite. Notamment, je dois bien le
reconnaître, celle du lecteur en moi. Si je le laissais faire,
celui-là, il risquerait bien de se professionnaliser, encouragé de part
et d’autre par les deux métiers de ses autres lui-même. Et
voilà qu’en vous écrivant ceci d’un coup je le vois en cheval, mon
moi lecteur, un cheval qui voudrait bien rester entier (pas un hongre,
donc), un cheval avec des rêves de prairie plein la
crinière parce que là, figurez-vous à l’instant que je viens de
terminer Faillir être flingué, le dernier roman de Céline Minard. Nom d’un chien, quel
plaisir ! Je vous le dis comme je le sens.
Bon,
je ne suis pas tellement surpris parce que ce n’est pas mon premier
Minard ni mon premier
plaisir, mais celui-là c’est du tout frais ; le bouquin je l’ai là,
juste à côté de moi, il respire encore. Alors donc c’est un western,
hein, vous le saviez déjà, ou vous l’aviez deviné, et
vous savez aussi combien Céline Minard aime jouer avec les genres et
les codes, vous vous rappelez, par exemple, comment toute petite encore
elle se jouait déjà délicieusement du roman de
science-fiction et du conte philosophique façon dix-huitième siècle
dans la Manadologie, ou comment elle faisait dans Bastard battle d’un récit aux allures
faussement médiévales jusque dans la réinvention de la langue une sorte de remake des Sept mercenaires – déjà un western donc – mais qui n’oubliait pas non plus son origine nippone et
artistiquement martiale (qu’est-ce que j’ai pu japper en bondissant sur mon lit en lisant celui-là !).
C’était
à chaque fois une littérature magnifique, dans sa langue aussi, mais
peut-être écrite principalement pour moi ;
quelque chose dont il était difficile de rendre compte avec les
quelques mots de la critique littéraire habituelle et qui pouvait
dérouter le lecteur amateur de sentiers balisés. Dans Faillir
être flingué, inutile de baliser des sentiers qui n’existent
pas encore puisque le décor principal est une nature immense et vierge,
magique comme dans certains passages de So long Luise ;
mais cette fois-ci, je sens bien que je ne suis pas le seul invité. Car
je défie tout lecteur humain de ne pas être emballé par cette
magnifique cavalcade, ces aventures où chaque personnage est principal
(et pourtant il y en a un paquet), où chaque événement prend
la force du mythe. Et en même temps le langage (Céline Minard fait
partie de ces auteurs qui en font ce qu’ils en veulent : j’ai parlé de Bastard battle mais j’aurais pu aussi
évoquer Olimpia),
le langage retrouve une sorte de simplicité première qui rend la
lecture du
roman accessible même à un petit enfant. Et en réalité c’est bien
l’enfant en moi qui piaffe de plaisir à cette lecture, je suis en le
lisant le même gamin qu’au fond je n’ai jamais cessé d’être,
et je suis tout épaté de m’y voir reconnu par un auteur dont je n’ai
pas de mal à deviner par ailleurs la culture et l’intelligence
littéraire, mais qui sait si bien me la faire oublier, ainsi
que la mienne si j’en ai, en m’invitant à sa suite :
Gifford
comprenait les traces qu’il voyait mais il ne se les expliquait pas.
Depuis qu’elle s’était volatilisée du village
d’Orage-Grondant, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui laissait des
fantômes de pistes qui le menaient parfois jusqu’à une de se ses caches.
Quand c’était le cas, les signes qu’elle laissait étaient
clairs et l’espace, plein de sa présence, avait cette qualité
électrique qui lui était propre et qu’il reconnaissait toujours avec le
même frisson épidermique. En lui permettant de la suivre de
loin en loin, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui disait qu’elle ne
désirait pas pour l’instant de contact humain direct mais qu’elle ne
voulait pas rompre le lien. Si elle l’avait voulu, elle aurait
pu disparaître à ses yeux en un tournemain, Gifford le savait
pertinemment. Il supposait que son retrait, plus marqué qu’à son
habitude, était lié à des rites de deuil. Gifford savait pour
l’avoir entendu dire dans certaines nations qu’il y avait un tabou
très fort autour du corps humain mort et que, parfois, le fait d’avoir
avoisiné un mourant ou cadavre exigeait des cérémonies de
guérison à même de rétablir l’harmonie dans l’individu. Mais
peut-être Eau-qui-court-sur-la-plaine était-elle tout simplement triste.
Elle lui avait dit que les animaux sauvages, quand ils
étaient touchés par une maladie, s’éloignaient de leurs congénères
pour ne pas les contaminer. C’était une de leurs différences avec les
animaux domestiques. Et c’était aussi une des raisons pour
lesquelles il leur fallait beaucoup d’espace, ce qui supposait un
rapport équilibré de la prédation et de la reproduction. Les bisons
pouvaient circuler par milliers tant que les plaines
restaient vastes. Les hommes pouvaient suivre les bisons tant que
les troupeaux restaient nombreux. Si rien n’était fait pour empêcher la
mort de se changer en volonté, la balle qui sortait du
canon tuait à la fois le tireur et la proie. Gifford pensait
qu’Eau-qui-court-sur-la-plaine ne l’avait pas assassiné en l’atteignant
pour ne pas céder au désir qu’elle portait en elle et qui
était peut-être celui d’une Force ou d’un Dieu.
Eau-qui-court-sur-la-plaine avait attendu que se décantent les
sentiments qui lui appartenaient et ceux qui s’étaient imposés à son
cœur. Elle
attendait peut-être encore. Il n’était pas exclu qu’un jour ou
l’autre, elle le tue, Gifford le savait. Et d’une certaine façon, cette
possibilité le réjouissait comme l’avait réjoui l’éclat de
son couteau près de sa gorge le jour où elle l’avait épargné.
Céline Minard, Faillir être flingué, Rivages, 2013, p. 109-110.
Commentaires
C'est très beau !
Commentaire n°1
posté par
Anastasia
le 07/09/2013 à 20h27
OUI !
Réponse de
PhA
le 07/09/2013 à 20h51
Je vais le lire !
Commentaire n°2
posté par
Anastasia
le 07/09/2013 à 20h55
Vous allez adorer. (J'espère : c'est ma réputation qui est en jeu, là.)
Réponse de
PhA
le 07/09/2013 à 21h04
lundi 2 septembre 2013
Mon jeune grand-père (12)
Le 22 janvier 19167 - Mes chers parents. (Décidément
toutes ces cartes de janvier portent cette difficulté à passer l’an.
C’étaient des années qui ne passaient pas. Sur cette carte-ci l’article
« Le » aussi est surchargé par un autre « Le », bizarrement. On a
l’impression qu’Edmond a été interrompu au moment d’écrire – même si
bien sûr ça n’explique pas vraiment
cette correction d’un Le par un autre.)
C’est
la crise des colis en ce moment. Ils n’arrivent pas et la réserve
commence à être épuisée, car Daussy ne
reçoit rien non plus. Je n’ai reçu que le colis poste n° 17. Je me
demande quelle peut bien être la raison car il y en a qui les reçoivent
régulièrement. Comme correspondance, j’ai reçu les
cartes de papa des 8.9.10.12 et la lettre de maman du 7. Il fait
toujours très froid en ce moment, il gèle très fort. J’ai bien reçu une
fois des macarons, mais il y a très longtemps, c’était le
18 août et je crois en avoir accusé réception. Je
n’en trouve pas trace dans les cartes que j’ai déjà recopiées, pourtant
il y en a du
mois d’août. Mais peut-être cette carte s’est-elle glissée
ailleurs : j’ai conservé le relatif désordre dans lequel j’ai retrouvé
ces cartes et dont je suis peut-être moi-même responsable.
Ou peut-être a-t-elle été perdue. J’ai transmis au capitaine les renseignements il remercie bien papa du dérangement. On n’en saura pas plus. Vous êtes bien gentils de me donner des nouvelles de tout le monde. Je
remercie tous les amis de leur bon souvenir _ (Les
phrases toutes faites s’imposent d’elle-même, signes à la fois qu’il
n’y a rien à
dire et que dire est tout ce que qu’il y a à faire. Ce sont souvent
ces phrases, dans leur terrible banalité, qui m’émeuvent le plus :
« Vous êtes bien gentils de me donner des
nouvelles de tout le monde. » Même l’évidence mérite d’être dite.
Vous êtes bien gentils de me dire que le monde existe encore.) Je
ne suis pas toujours l’emploi du temps que je vous ai donné dans ma
dernière carte, car il y a des moments où je n’ai pas le goût de
travailler alors je lis ; la bibliothèque est très bien
montée et on n’a que l’embarras du choix. Je vous ai dit que c’était
D qui fait la cuisine. (« Ai dit » et
« c’était » surchargent d’autres lettres que je ne peux pas reconnaître.) Ms il ne faut pas croire que je ne fais rien c’est moi
qui suis chargé du chocolat, thé, boissons et c’est moi qui met la table. (Je rends hommage à l’orthographe de mon jeune grand-père en
recopiant cette faute – car c’est la seule.) Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les 2 ainsi que Geneviève
et Louis et toute la famille. Votre fils qui vs aime de tt son cœur EA
dimanche 1 septembre 2013
Que diriez-vous du polatouche ?
Le
babiroussa a disparu. Il doit bien y en avoir encore quelques-uns dans
les forêts malaises, mais plus aucun dans les requêtes
menant à ces Hublots. Fort de sa notoriété, c’est lui qui durant des
mois, que dis-je, des années, avait assuré le succès de ce blog.
Jusqu’à ce que, malavisé peut-être, j’ai tenté de lui adjoindre le potamochère.
Depuis lors, le babiroussa n’a cessé de se faire de plus en plus
discret, jusqu’à disparaître tout à fait. Le potamochère, quant à
lui, s’est fait attendre. Des années. Je me rappelle l’avoir vu de loin
en loin d’abord puis de plus en plus fréquemment et voilà
qu’à présent, à la faveur de l’été et profitant de l’absence du
maître de ces lieux, il s’impose. Pas un jour en effet sans qu’un
chasseur de potamochères ne le suive jusqu’ici. A croire que
c’est le seul animal de la création. La faune est riche, pourtant,
derrière ces hublots. Et personne pour débusquer le coendou, surprendre
le douroucouli, pêcher l’arapaïma ou même l’amphioxe
lancéolé – ils y sont pourtant. Il n’y en a que pour les cochons
sauvages. Car le potamochère, comme vous ne l’ignorez pas, est un suidé,
au même titre que le babiroussa. Nul doute que si je me
résolvais à écrire un billet sur le sanglier, le phacochère ou même
l’hylochère, je verrais exploser les statistiques de ces hublots. (Par
sur le pécari à collier, non. Le pécari n’est pas un
suidé, mais bien un tayassuidé. Ne confondons pas.) Mais ces Hublots
ne sont pas un blog cochon. Il est temps de passer à autre chose. Que
diriez-vous du polatouche ?
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(Je te remercie de mon côté pour le discret teasing — même s'il est un peu tôt pour ça ? (moi, je n'ose pas encore (après tout, je viens tout juste d'achever la correction des épreuves...)))
c'est vous aussi ?