vendredi 4 octobre 2013

lire pour se faire une opinion, suite sur un extrait de naissance


On n’est pas à une contradiction près. Hier, entre diverses rencontres bien intéressantes, j’ai profité de ce que j’étais en librairie pour ouvrir quelques livres que je ne lirai pas, pour savoir pourquoi je ne les lirai pas. Pour me faire mon opinion, quoi. La mienne à moi. Il y en avait un qui commençait comme ça :
 
« J’allais naître. Pour moi, l’enjeu était de taille. Si c’était à refaire, je naîtrais beaucoup moins – on naît toujours trop.
– Il surnaît ! s’était indigné mon père à ma sortie des viscères maternels.
On devrait arriver en silence, faire son entrée sur la pointe des pieds. Se faire oublier d’avance. On n’est jamais  si  prétentieux qu’en naissant. Il n’y a pourtant pas de quoi […] »
 
Et puis là, je me suis arrêté, mon opinion faite. Pour ce qu’elle vaut, comme je disais avant-hier, je ne vais pas lui consacrer plus de temps.
Que s’est-il passé dans mon esprit pendant que je lisais ces lignes ? Bien sûr, dès le départ, j’avais un a priori très négatif sur l’auteur ; sans évidemment l’avoir lu car le meilleur moyen d’avoir des a priori est encore de ne pas lire. Je crois quand même que j’étais tombé il y a longtemps sur une critique de la Littérature sans estomac de Pierre Jourde, ah oui ça doit faire plus de dix ans, je crois bien que c’était dans Elle ; c’était très « C’est toi qui l’as dit c’est toi qui l’es ». Une certaine fraîcheur, quoi. Rafraîchi en effet, j’oublie l’auteur et voilà qu’il y a quelques semaines, je n’étais pas couché et allumant la télé je tombe sur lui qui parlait de son dernier roman. Il avait l’air heureux comme s’il avait inventé la littérature, alors qu’en réalité c’est moi. (Je résume pour faire plus simple, hein.) Du coup hier, soucieux de laisser quand même une chance à cet auteur mal informé mais sans doute sincère, j’entreprends de lire ses premières lignes. (En général, les premières lignes, on les soigne. Ça n’est pas une règle absolue, bien sûr – mais ça l’est quand on vise un prix d’automne.)
Je lis donc la première phrase. Ça va, elle est courte. Et puis, je me dis, pourquoi pas. Je lis la deuxième, qui enfonce un peu le clou, certes ; mais jusque là honnêtement, il n’y a rien d’irrémédiable. Honnêtement, je pourrais lire un livre qui commence par ces deux phrases. Bien sûr l’épaisseur de celui-ci n’est pas un argument très favorable, mais enfin. Il y a des avis très élogieux, sur ce livre. Cherchez, vous trouverez. A en lire certains, il s’agit ni plus ni moins que d’un miracle.
Je lis donc la troisième phrase (« Si c’était… »). Là, malaise. Je suis gêné pour lui. Il fait de l’esprit. Il essaie. Je suis tellement gêné que ça me le rend sympathique, d’un coup. Je n’ai plus aucun a priori. Je lui prendrais bien la main, gentiment, pour lui faire comprendre, avec délicatesse, que cette phrase n’est peut-être pas nécessaire. Pourquoi tant de tendresse ? C’est que, je m’en rends compte d’un coup, c’est tout à fait le genre de celles qui émaillaient mes propres romans, quand j’avais quinze ou seize ans, cet âge où en effet on ne doute de rien.
Cela dit ce n’est jamais qu’une phrase. Des repentirs sur une phrase, quel écrivain n’en a pas. Lisons la suivante. Oh ! un néologisme. J’aime bien les néologismes. Bien sûr il faut que ce soit bien trouvé. « Il surnaît. » J’ai des doutes. Mais bon, ce n’est pas de sa faute : c’est le père du narrateur qui parle. Et puis comme ça l’auteur est en train de nous construire un champ lexical de l’excès, on avait déjà « de taille », « beaucoup » et « trop », c’est l’occasion de nous le faire comprendre au cas où la chose nous aurait échappé : comme on le chantait jadis de Stéphane Collaro, ce mec est trop. C’est pourquoi aussi son bouquin est trop gros : tout se tient.
Mais je vais quand même lui laisser encore une chance : après tout il sait accorder « viscères ». Allez, encore une ligne, une autre, une autre encore… Bon. Ça ira comme ça. Je me suis fait mon opinion à moi qu’elle m’est propre.
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