mardi 23 décembre 2008

Vie des hauts plateaux (arbitrairement 11)



Quand je joue au base-ball, je cours plus vite sans les jambes.



A la boxe, pas besoin de bras : les poings suffisent. D’ailleurs on y gagne en allonge.








Commentaires





C'est marrant, j'avais lu ton billet avant de me mettre à bosser et de tomber sur cette phrase atterrante mais en en faisant un billet je n'ai pas fait le rapprochement. Cocasse et mytérieux, donc. (Les bras m'en tombent)


Commentaire n°1 posté par Didier da le 23/12/2008 à 13h18


"Phrase atterrante", bien trouvé ! (Les bras m'en tombent aussi...)

Même genre de coïncidence mystérieuse hier avec l'Employée aux écritures, à propos de chèvres. (C'est la magie de Noël ?)


Commentaire n°2 posté par PhA le 23/12/2008 à 14h14


Un petit post comme je les aime: décalé, drôle, pas un mot de trop et de très belles illustrations. Bravo!


Commentaire n°3 posté par Pascale le 23/12/2008 à 18h09


Merci Pascale (sans le lien, j'ai failli ne pas te reconnaître).


Commentaire n°4 posté par PhA le 23/12/2008 à 18h45


Cela n'aurait pas été grave (sourire). En fait, je viens seulement de me rendre compte qu'il y avait un lien en signature que je me suis empressée d'enlever. Je ne veux pas que les visiteurs pensent que j'écris pour me faire de la pub, je reste donc incognito, ou presque...


Commentaire n°5 posté par Pascale le 23/12/2008 à 20h38


C'est juste que tu as quelques homonymes qui passent aussi par ici. (Mais les autres sont des timides qui n'osent pas laisser de commentaires.)


Commentaire n°6 posté par PhA le 23/12/2008 à 20h49


Au vu de précédent commentaire, je reprends à mon compte le post du 29 décembre !


Commentaire n°7 posté par pascale (une des homonymes) le 30/12/2008 à 13h11


Bonjour, lectrice invisible. Je me demandais si tu réagirais à la chatouille !


Commentaire n°8 posté par PhA le 30/12/2008 à 14h09

lundi 22 décembre 2008

invisible


invisible


Le deuil des Héliades n’est pas moins grand et elles offrent à la mort, vains présents, leurs larmes ; la poitrine déchirée par leurs propres mains, nuit et jour elles appellent Phaéton, qui n’entendra pas leurs pitoyables plaintes ; elles se couchent sur son tombeau. La Lune avait quatre fois, rejoignant les pointes de son croissant, complété son disque ; elles s’étaient suivant leur habitude – car l’habi­tude était née de la répétition – épanchées en lamenta­tions. L’une d’elles, Phaétusa, l’aînée des sœurs, voulant se prosterner à terre, se plaignit de sentir ses pieds raidis. En essayant de la rejoindre, la blanche Lampétié fut retenue au sol par une racine soudainement poussée. Comme la troisième s’apprêtait à s’arracher les cheveux, il lui resta dans les mains des feuilles. L’une sent ses jambes retenues par un tronc, l’autre ses bras se muer douloureusement en longues branches. Et, toutes surprises encore de ce prodige, voici que l’écorce entoure leurs flancs et gra­duellement leur enveloppe le ventre, la poitrine, les épaules, les mains ; seule leur restait libre la bouche pour appeler leur mère. Que pouvait faire la mère, sinon, sui­vant l’élan qui l’emporte, d’aller de l’une à l’autre, et, pendant qu’il en est temps encore, d’échanger avec elles des baisers ? Ils ne lui suffisent pas : elle tente d’arracher aux troncs leurs corps et de ses mains brise les tendres rameaux. Mais il en coule, comme d’une blessure, des gouttes de sang. « Pitié, ma mère, je t’en supplie », s’écrient-­elles, à mesure qu’elle les blesse. « Pitié, je t’en supplie ! C’est notre corps qui, avec l’arbre, est déchiré. Et maintenant, adieu ! » L’écorce vient étouffer leurs dernières paroles. Il en coule des pleurs et, goutte à goutte, au soleil se solidifie l’ambre, né des rameaux nouveaux. Le fleuve transparent le recueille et l’emporte aux femmes latines qui s’en pareront.
 
Ovide, Métamorphoses, Livre deuxième.
 
 
 
Parce qu’en récoltant innocemment quelques-uns de mes petits arbres là où ils poussent pour les mettre là où je les souhaite, je tombe sur l’histoire d’un homme véritable en train de disparaître sous une maladie rare qui, à nos pauvres yeux, lui donne l’apparence d’un arbre. J’imagine qu’il a le choix entre le rôle du monstre de foire et celui du cas clinique d’exception. Réduction de la personne à une fonction. Même les maladies invisibles arrivent à avoir cet effet : c’est la personne qui devient invisible. Même les moindres différences. Ou simplement le métier qu’on exerce. Ou une chose qu’on a faite, dite – devenue caractéristique. On s’efface derrière, on est effacé. Il n’y a personne. 




Commentaires

Spleen hivernal ? Très beau texte, en tout cas. Et je te vois (jamais en entier, dieu merci. Mais quels beaux morceaux !) ^^
Commentaire n°1 posté par Didier da le 22/12/2008 à 06h17
Merci de me voir, Didier !
C'est l'invisibilité spectaculaire de ce pêcheur indonésien (à laquelle je n'ai pas voulu rajouter - d'où l'absence de lien)qui m'a rappelé l'invisibilité générale (quand même beaucoup moins tragique).
Commentaire n°2 posté par PhA le 22/12/2008 à 10h21

dimanche 21 décembre 2008

Mon père s’est perdu au fond du couloir

J’oubliais souvent mon père au jardin municipal. Des semaines entières, assis sur un banc face aux toboggans et aux balançoires, il attendait, sans trop désespérer, que je vienne le récupérer. J’avais entre cinq et sept ans et l’esprit facilement occupé ailleurs. Il fallait donc que quelque chose, une association d’idées, me rappelle l’existence de mon père. Une miette de pain, un journal déchiré. Pourquoi une miette de pain, pourquoi un journal déchiré ? Je ne sais plus. Parfois la présence d’un membre de ma famille suffisait à provoquer le déclic. Et aussi la présence de ma mère. Car il arrivait que la présence de ma mère me rappelle l’existence de mon père.
Alors, pris de panique, je me ruais vers le jardin, parfois au milieu de la nuit. Et là, je trouvais une petite chose ratatinée qui attendait mon retour dans un demi-sommeil. Mon père avait une capacité de survie extraordinaire. Il n’attirait pas l’attention. Personne n’aurait eu l’idée de lui demander ce qu’il faisait là, et pourquoi il restait sur son banc après la fermeture des grilles. Il bénéficiait d’une sorte d’immunité qui lui aurait permis, par exemple, de passer la nuit dans un musée ou dans une banque. Mais il n’en a jamais tiré parti.
Me voyant apparaître, mon père se levait et nous rentrions à la maison sans prononcer un mot. Jamais un reproche de sa part. Pas même une tentative d’explication. Ce n’est que plus tard, par des allusions et des sous-entendus, que je compris qu’un fossé se creusait entre nous. Car bien qu’il me fût toujours difficile de me souvenir de mon père, je partais à sa recherche aussitôt que son existence me revenait à l’esprit. Lui, au contraire, ne cessait jamais de penser à moi, son fils, dont il attendait le retour, mais en souhaitant confusément que ce retour ne se produise jamais.
 
Philippe Garnier, Mon père s’est perdu au fond du couloir, Melville, 2005, p. 9-10.
 
 
 
C’est le caractère « familial » de la troisième partie de Mon suicide – celle qui donne son titre au recueil – qui m’a rappelé cette lecture plus ancienne, familiale aussi ; décalée aussi, avec élégance. Ci-dessus la section liminaire, la plus courte (il y en a onze, les choses allant ensuite s’aggravant ; au cours d’un texte qui – je le précise, un simple extrait pouvant prêter à confusion – n’a rien d’un roman ; c’est plutôt la déclinaison d’un thème).
Philippe Garnier en a publié un depuis, précisément, de roman ; et même un roman « de plage », qui vaut aussi le détour (on peut d’ailleurs ici en lire deux extraits). Roman vraiment, mais de plage juste par le décor – juste et ironique contrepoint au thème obsédant de l’enfermement (le livre peut accessoirement servir d’argument à opposer aux éventuels désirs filiaux ou maritaux de club de vacances). L’enfermement, on l’a déjà, dans Mon père s’est perdu au fond du couloir. C’est à l’évidence un motif essentiel chez Philippe Garnier, et un thème qui me parle aussi, sans doute.





Je vois que j'ai lu plusieurs livres traduits par lui (Offutt, Salter, Fante) mais rien de lui... Je note...
Commentaire n°2 posté par cathe le 21/12/2008 à 11h35
En fait, je crois qu'il s'agit d'un homonyme, Cathe (regardez le lien vers Lignes de fuite, les commentaires). Des Garnier, il y en a beaucoup ; quant aux Philippe, c'est une véritable calamité !
Commentaire n°3 posté par PhA le 21/12/2008 à 12h55
Oui en effet ;-)
Commentaire n°4 posté par cathe le 21/12/2008 à 17h28
N'est-ce pas ? Vous trouvez, vous aussi, que les Philippe sont une calamité ?
Commentaire n°5 posté par PhA le 21/12/2008 à 18h22
Mais non, j'ai plusieurs amis qui s'appellent Philippe ;-)))
Commentaire n°6 posté par cathe le 21/12/2008 à 20h11
Plusieurs ! J'en étais sûr. C'est un nom propre bien commun...
Commentaire n°7 posté par PhA le 21/12/2008 à 20h26
j'ai lu "pendu" au fond du couloir : je sais bien qu'il faut que je change mes lunettes
Commentaire n°8 posté par ms le 22/12/2008 à 13h33
A propos des Philippe (si vous ne voyez pas trop d'inconvénient à ce que je m'immisce dans votre conversation), comme il en croisait partout en grande quantité, Renaud Camus avait choisi de les appeler dans son Journal Philippe I, Philippe II, Philippe III, Philippe IV, etc. Ça finissait par former une dynastie très impressionnante. (Et, bien entendu, le lecteur s'y perdait complètement...)
Commentaire n°9 posté par François Matton le 22/12/2008 à 13h59
C'est la contamination d'un livre par un autre : c'est Mon suicide de Jean-Luc Caizergues, qui, par association d'idées, m'a ramené à Mon père s'est perdu au fond du couloir - et justement, je viens d'en citer "La corde" http://hublots.over-blog.com/article-25901241.html - laquelle n'est jamais très loin. (Voir flou, est-ce voir moins bien ?)
Commentaire n°10 posté par PhA le 22/12/2008 à 14h05
Au contraire, François, bienvenue ! - d'autant plus que vous ne vous appelez pas Philippe. (Mon précédent commentaire était pour ms.) Ce qui est terrible, pour nous autres Philippe, c'est que ce prénom, si commun des les années 60, est aujourd'hui complètement délaissé, au point que pendant l'un de mes cours, un élève ayant à un propos quelconque employé l'expression "vieux prénom", tout le monde s'est retourné vers un malheureux petit gars que des parents inconscients ont affublé de ce prénom, faisant de lui aux yeux de ses petits camarades une curiosité d'un autre temps, une sorte de fossile vivant. Quand on s'appelle Philippe, on fait d'emblée partie d'une génération bien définie (sinon finie) ; ni lifting ni silicone n'y pourront rien.
Commentaire n°11 posté par PhA le 22/12/2008 à 14h26
et imaginez un seul instant ce que c'est que de s'appeler Martine : on vous colle d'emblée 10 ans de plus (et le drame c'est que vous les avez !)
Commentaire n°12 posté par ms le 22/12/2008 à 15h14
Tout de même, des Martine, j'en ai eu dans ma classe, en tant qu'élève - mais c'est vrai que, passé de l'autre côté du bureau, je n'en vois plus.
Commentaire n°13 posté par PhA le 22/12/2008 à 15h56
Je ne suis pas d'accord avec ms : s'appeler Martine c'est rester éternellement jeune par association à "Martine à la plage", "Martine au cirque", etc.
Tapez "Martine" dans Google, c'est la première chose qui apparaît.
Quant à "Philippe", je pense que c'est un peu comme pour "François" : classique et indémodable.
(Mais d'où me vient cet optimisme à propos des prénoms ?)
Commentaire n°15 posté par François Matton le 23/12/2008 à 13h21
C'est bien vrai que Martine aura éternellement le teint frais et les joues rondes, et aussi que François est un indémodable : les petits François sont, me semblent-ils, aussi nombreux que leurs aînés - les Philippe, en revanche, sont vraiment en voie de disparition, et cette catastrophe passe complètement inaperçue, nul ne s'en soucie ; certains même peut-être s'en réjouisse - je ne suis d'ailleurs pas loin de soupçonner là l'existence d'un complot, que dis-je, j'en suis sûr !
Commentaire n°16 posté par PhA le 23/12/2008 à 14h27
Comme je vois que la discussion continue, j'aimerais que vous preniez aussi en compte les Catherine dont je suis ;-) 
Comptez le nombre de Catherine que vous connaissez autour de vous.....

Même quand je téléphone à des amis proches, je n'oublie pas de donner mon nom de famille sous peine de quiproquos ;-))
Commentaire n°17 posté par cathe le 24/12/2008 à 11h29
Et les petites Catherine non plus ne courent plus les rues ni les cours de récréation, hélas... Haut les coeurs !
Commentaire n°18 posté par PhA le 24/12/2008 à 11h53

samedi 20 décembre 2008

Seul à voir (une course de chèvres)

Même si le décor est celui d’une grande surface, d’un supermarchéil s’agit d’une épreuve sportive, à laquelle je vais assister – simple spectateur occasionnel – en compagnie de quelques proches anonymes : une course de chèvres. Un parcours a été nettement délimité, au moyen de tout un bric-à-brac de cartons et de cageots. Et voici que les chèvres s’élancent, chevauchées par leurs jockeys monstrueux (relativement à leurs montures) dont les pieds ne parviennent pas à quitter le sol. La course cependant, malgré cette disproportion, n’en est pas moins endiablée : bestioles et cavaliers caracolent allègrement, les paris vont bon train, l’ambiance est surchauffée. Mais voilà qu’un jockey facétieux entreprend de faire le pitre, porte sa chèvre à bout de bras, bloque le passage des autres concurrents, ouvre une brèche dans le parcours par où s’échappent les animaux. Déjà partout se répand la cavalcade. Tout cela ne va pas faire l’affaire des parieurs !






 

vendredi 19 décembre 2008

Vie des hauts plateaux (arbitrairement 10)

Celle-ci marche lentement le long du trottoir, la tête penchée, en se tenant le bras de l’autre main. Elle marche si lentement que c’est difficile de la suivre.
Pourtant on peut s’y contraindre, et avec un peu de chance voici que d’un coup elle se retourne et repart dans l’autre sens, bien droite, d’un pas assuré, presque fringante. Elle s’est oubliée.

jeudi 18 décembre 2008

Jean-Luc Caizergues nous offre la corde

Un extrait, à coup sûr, ne suffit pas ; je m’en rends bien compte au moment de refermer le livre. Laissons encore une fois Jean-Luc Caizergues nous offrir la corde – pour nous pendre.
 
 
 
LA CORDE
 
 
 
REQUIEM
 
Je suis en
train de me
pendre sur
le balcon
 
lorsque mon
père surgit,
tranche
la corde,
 
et me prie
d’aller fai-
re ça dans
ma chambre.
 
 
 
ENFIN 
 
Rentrant
à minuit
mon père et
ma mère
 
découvrent
mon cadavre
pendu
au plafond
 
de ma cham-
bre et
s’écrient :
Enfin !
 
 
 
LE PENDU
 
La bran-
che à la-
quelle je
me pends
 
casse
sous mon
poids
ajouté
 
à celui
du cadavre
de mon
père.
 
Jean-Luc Caizergues, Mon suicide, p. 208-211, Flammarion, 2008.
 
 
A Lire aussi, l’avis de Jean-Claude Pirotte.

mercredi 17 décembre 2008

Seul à voir (en Hollande)

En Hollande nous sommes au restaurant. Salle moderne et impersonnelle, éclairage insuffisant, plafond bas. Mais qu’importe ! La nourriture est bonne et nous ne cherchions qu’à nous restaurer à peu de frais.
Le repas est terminé. Les clients, les autres, se lèvent de table et sortent, mais par le fond, au lieu de repasser par l’entrée principale. Il se fait de ce côté une sorte d’obscur commerce de tickets. La porte du fond donne sur une cour pavée à gauche de laquelle s’élève un immeuble sans charme au ravalement ancien. C’est là que se rendent les clients, hommes ou femmes, munis d’un ticket, là où les attendent d’autres personnes s’adonnant à la prostitution. Cette sortie clandestine prend presque l’aspect d’un passage obligé.
 
En Hollande je voyage aussi bien en voiture qu’en avion. De ma fenêtre j’aperçois tout en bas une plaine très plate traversée d’une route toute droite. Il y a surtout des champs, quelques bosquets, mais pas la moindre construction. Les seuls édifices, qui d’ailleurs semblent s’élever à une hauteur vraiment considérable, sont quelques bottes de paille, de parfaits parallélépipèdes blonds aux arêtes acérées, serrés les uns contre les autres en plein milieu d’un champ. Quelques véhicules aussi se croisent sur la route toute droite : à un point bien précis de cette route un camion roule à la rencontre d’un car, chacun suivi de quelques rares voitures.
C’est du moins l’image qui me reste sur la photo que j’ai désormais entre les mains, depuis que je suis en voiture. La carte routière d’ailleurs m’informe du nom de la région – curieusement, c’est un nom français : Les Lointains.
 
En Hollande nous allons à la poste, dans cette province reculée. Nous sommes maintenant dans la poste et les choses y sont encore plus obscures, savez-vous ? à la poste les choses sont encore plus corrompues, à la poste les choses font l’objet de machinations insaisissables.
A l’extérieur de la poste, dans un massif fleuri au-delà des gravillons, je vois un arbuste ; feuilles ovoïdes et vernissées, d’un vert sombre, fleurs blanches réunies en ombelles : je devine un membre de la famille des éricacées, certainement très proche des rhododendrons – mais ce n’en est pas un, non, pas de doute, ce n’en est pas vraiment un. J’ai vraiment du mal à mettre un nom dessus. Et je le vois aussi à l’intérieur, ce même arbuste, de la même espèce, sans le moindre doute possible. Pourtant ici il offre l’aspect d’une plante grasse, aux tiges renflées, dépourvues à la fois de feuilles et de fleurs. Il n’est d’ailleurs pas très décoratif. Sans doute n’est-il pas très bien soigné. Mais cela peut-il expliquer son aspect, et surtout celui de cette branche, la plus haute de toutes, grande et large comme un gourdin, à l’extrémité arrondie, luisante, comme lustrée par l’usure ? Et pourtant c’est le même, le même arbuste qu’à l’extérieur, le même qui exhibe la blancheur crémeuse de ses fleurs sur la photo de mon encyclopédie – et voici soudain qu’enfin je l’identifie : il s’agit de x Ledodendron, un genre hybride entre Ledum et Rhododendron, dont j’avais presque oublié l’existence.





Commentaires

Dans les premières pages d'Un temps de saison (Marie Ndiaye), un couple manque l'occasion de rentrer chez lui. Les vacances sont terminées mais ils sont coincés dans ce village où tous les ans ils passent un merveilleux mois d'été. Les vacanciers étant partis, il se met à pleuvoir et petit à petit tout le village se modifie. C'est comme une porte ouverte au fond d'un café qui donnerait sur un monde très étrange et dérangeant.
Commentaire n°1 posté par Cécile le 17/12/2008 à 12h29
Et moi qui ne l'ai toujours pas lue ! (à propos de ce que tu me disais hier...)
Commentaire n°2 posté par PhA le 17/12/2008 à 13h32
 

dimanche 14 décembre 2008

j'entrouvre mon suicide

Dans la cohue glacée de fin d’année qui m’empêche de lire comme je voudrais, j’entrouvre Mon suicide, de Jean-Luc Caizergues, que Pascale vient de me prêter – bonne idée. Poésie-fiction, c’est écrit dessus. Moi qui n’aime pas trop que les romans racontent, ça me plaît que la poésie – ou ailleurs la photographie – s’en mêle.
 
 
CHAISE, ALARME, BUFFET
 
 
 
LA CHAISE
 
Style
campagne.
Dossier
hêtre
 
verni,
assise
paille de
seigle.
 
Flotte
au milieu
de la
piscine.
 
 
 
L’ALARME
 
Une
sirène
intérieure
et 2
 
détecteurs
de mouve-
ment. La
sirène
 
extérieu-
re est
en
panne.
 
 
 
LE BUFFET
 
Chêne
Massif.
157 cm,
 
hauteur
90. Bar-
ricade
la porte
 
d’entrée
fendue
à la
hache.
 
 
Jean-Luc Caizergues, Mon suicide, Flammarion, octobre 2008, p. 17 à 21.
 
 
 
Peu de temps après les Haïkus de prison, la structure ternaire et la fiction possible résonnent d’autant plus – surtout  que cette lecture est encore future, que je ne sais rien du texte.

vendredi 12 décembre 2008

Seul à voir (envisager sérieusement la question)

Dire les choses dans l’ordre m’est vraiment un problème. Je sais qu’il faut vous les dire dans l’ordre, je sais aussi qu’il n’y a pas d’ordre.
Il y en aura un une fois les choses dites, dont certainement ni vous ni moi ne saurons quoi penser.
 
Alors je commence tout en haut d’un immeuble, au dernier étage d’un immeuble ancien comme il y en a à Paris, où peut-être nous logeons provisoirement, M et moi, où nous venons de nous précipiter en tout cas, y cherchant une sorte d’abri. Ils ne sont pourtant pas bien effrayants, ces petits mendiants qui nous poursuivent, qui sont là certainement dans la rue et nous attendent ; pour un peu, en me retournant trop brusquement je vais en voir un là, au milieu du salon vide, qui me fixera en souriant. M s’approche de la fenêtre, je la mets en garde : s’ils nous repèrent, ils seraient bien capables, par dépit, de se venger sur notre nouvelle voiture, qui est justement garée dans la rue !
 
Il me semble qu’il y a un rapport – mais vraiment il ne m’apparaît plus – qu’il y a un rapport avec ces être pâles, dont je viens d’avoir (avant ou après les petits mendiants, ne me le demandez pas : je suis sûr, presque sûr je vous l’ai dit, qu’il n’y a pas d’avant ni d’après) la révélation, même si le mot me paraît un peu fort.
Un peu fort. Pourtant, à y repenser, il y avait en eux quelque chose d’assez spectaculaire, quelque chose d’autant plus spectaculaire par sa relative banalité, du point de vue de l’imagination, une banalité à laquelle on ne m’a pas habitué. Voyez plutôt (car pour une fois je suis en mesure de faire une description assez précise). Il s’agit d’êtres de petite taille, approximativement de celle d’un enfant d’une douzaine d’années, très blancs, peut-être même légèrement translucides, à moins que ce ne soit un effet de leur peau luisante, vraiment très blancs sauf aux yeux, largement marqués de noir. Mais surtout, surtout, d’une extrême minceur, d’une extrême étroitesse plutôt, tout étirés dans le sens de la hauteur, même la tête, comme réfléchis par un miroir déformant. Une vision fantasmatique, ou fantomatique assez ordinaire, j’en ai bien conscience, sans rien y pouvoir.
Quoi qu’il en soit ces êtres existent, je viens de l’apprendre ; ou plutôt ces êtres n’existent pas tout à fait mais tout de même un peu, chez nous (on peut légitimement supposer qu’ailleurs ils existent pleinement). Ils existent au moins suffisamment pour que l’un d’eux, je l’ai compris avec quelque inquiétude, souhaite s’unir avec une femme, une vraie, que je connais. Il semble bien sûr de lui, cet être pâle, la chose paraît ne lui poser aucun problème, au point que la femme elle-même se trouve en position d’envisager sérieusement la question.

jeudi 11 décembre 2008

Seuls ceux que j’aime, écoutez !

Seuls ceux que j’aime, écoutez !
– Comme il n’obtenait aucune réponse, Monge reprit sa respiration et s’immobilisa une seconde, et il répéta :
– Seuls ceux que j'aime, seuls ceux que j’aime, écoutez !
La phrase se perdit. De nouveau elle s’effilocha et disparut dans le noir du tunnel. La nuit absorbait tout. Il faisait chaud, on étouffait, on luttait contre la peur. Pour ne pas avoir l’impression d’être mort, Monge lançait devant lui la formule rituelle, comme là-bas on lui avait conseillé de le faire le plus souvent possible. Son cri ressemblait au mugissement qu’on émet à la fin d’un rêve, quand le visage appelle au secours pour que les yeux s’ouvrent ; quand le corps se débat pour basculer vers un autre monde. Vous avez déjà vécu ça, vous aussi, sans doute. Non ?...
En tout cas, c’était une plainte repoussante. À quoi bon s’époumoner ainsi, hideusement, pensa Monge. À quoi bon mugir. Il avait conscience de ne pas dormir et il savait que, dans son cas, cligner les paupières ne suffirait pas pour qu’il change de monde. Entre ses cils encrassés il voyait seulement des ténèbres, des ténèbres sans nuance aucune. Il avala une bouffée d’air. Il n’en ressentait pas le besoin, mais là-bas on lui avait expliqué que c’était nécessaire s’il voulait ensuite exprimer quelque chose avec de la voix. Gonfler les bronches, pensa-t-il. Prononcer la formule, l’invocation fraternelle. Se rappeler ceux de là-bas, ceux des monastères et des prisons, ceux du fond. Se raccrocher chamaniquement à cela pour persister.
Et pourquoi est-ce que tu beugles, Monge, hein ? se mit-il à réfléchir. Pas la peine de gaspiller ton souffle. Un marmonnement devrait suffire.
– Écoutez, marmonna-t-il. Seuls ceux que j’aime, écoutez !
Il continuait à remuer les jambes. Autre recom­mandation qu’il suivait à la lettre, les moines avaient beaucoup insisté là-dessus. Ne se figer dans le noir sous aucun prétexte. N’avancer qu’en remuant les membres.
Par moments, il devinait contre lui un deuxième corps qui pareillement marchait et haletait. Un deuxième corps !… Le corps le frôlait sans rien dire ou même se cognait à lui, se rattrapait à son épaule, se suspendait à lui sur quelques mètres puis s’écartait. Entre eux la distance n’était jamais bien grande.
– C’est toi ? chuchota Monge.
 
 
Avec les moines-soldats, Lutz Bassmann, Verdier.
 
Ces lignes sont les premières d’Un univers prolétarien de secours, clef d’entrevoûtes d’Avec les moines-soldats. (Que ceux qui ne savent pas encore ce que sont des entrevoûtes lisent sans tarder Nos animaux préférés, que signait Antoine Volodine.) Une voix venue de nulle part (un nulle part carcéral, cependant), d’on ne sait quand (mais près de la fin), d’on ne sait qui (Bassmann, Volodine, les noms se superposent dans le doute). Pour celui qui aime doute et déroute, forcément, cette voix de nulle part parle avec force, crie ces mots mystérieux – qui décidément résonnent mieux dans le silence – requis d’ailleurs après le texte.
Un mot de remerciement toutefois aux Lignes de fuite, ça devient un rite, et bien sûr au Journal LittéRéticulaire, une mine en matière de post-exotisme.
A écouter aussi sur Paludes, une présentation très détaillée des différentes entrevoûtes qui constituent Avec les moines-soldats.

mercredi 10 décembre 2008

Vie des hauts plateaux (arbitrairement 8)

Marquer un but contre son camp pour un arrière est plus facile que d’en marquer un vrai dans les cages de l’équipe adverse pour un goal évadé.
Mais c’est moins drôle.





Commentaires

Belle image du goal évadé.
Commentaire n°1 posté par Pascale le 18/12/2008 à 22h09
 

mardi 9 décembre 2008

Seul à voir (les formes classiques de ma colère)

Après l’une de ces innombrables zones d’ombre – et pourtant je les sonde, vous pouvez me croire, je les sonde avec une opiniâtreté désespérée – après l’une de ces innombrables zones d’ombre – et déjà je peux me féliciter de pouvoir dire « après », un « après » certes plus probable que certain, mais tout de même probable – après l’une de ces innombrables zones d’ombre, me voici arrivé chez mes parents, à surveiller les voitures qui se garent dans l’allée devant la maison.
Ma présence n’est pas inutile : en voilà une qui arrive à toute vitesse (alors qu’elle est étroite, cette allée gravillonnée), qui arrive beaucoup trop vite, jamais elle ne va pouvoir s’arrêter à temps ; et voilà ! je l’avais dit, elle est à moitié passée par-dessus le premier rocher de la rocaille, quelle sauvage ! elle va saccager tout le jardin !
Je commence à faire connaître mon mécontentement – la colère, chez moi, monte facilement et prend des formes classiques : j’élève le ton ; disons-le carrément : je crie. Mais voici qu'une seconde voiture s’est déjà garée juste derrière la première (c’est vrai que l’allée est courte, les voitures auront du mal à s’y garer toutes), et la vitre arrière de cette deuxième voiture se baisse en réponse à mes cris. Patrick Dupond, simple passager, passe la tête par l’ouverture et me regarde, visiblement affecté par mon agressivité, presque prêt à y répondre. J’ignorais sa présence. Je me raisonne, je me calme.
Il vaut mieux en effet aller constater les dégâts. De près, j’observe que la première voiture qui, soulevée par le rocher, pointe l’avant vers le ciel, est en réalité d’une légèreté surprenante. A y regarder de plus près, c’est à peine une voiture : elle ne semble même pas entière. C’est un fragment clair irrégulièrement fuselé, que l’on peut facilement transporter. En effet il s’emmanche sans peine à mon épaule, et son poids m’apparaît quasi dérisoire. Je tiens d’ailleurs à en faire la démonstration, je m’en vais comme cela en compagnie, jusque dans les grandes surfaces, avec à mon bras droit cet éclat clair, presque aussi long que mon corps entier, tendu vers le ciel.





Commentaires

Et ce Seul à voir, on le trouvera quand en librairie ? :))
Commentaire n°1 posté par Didier da le 09/12/2008 à 07h29
Un jour, j'espère bien !
Coïncidence : c'est mon Liquide, que j'ai vu par hasard hier déjà référencé sur Amazon, l'Arbre à lettres et ailleurs, sans couv ni 4e - forcément. Un début d'existence officielle, ça fait plaisir comme un ventre qui s'arrondit (sauf quand c'est le mien).
Pour ces choses que je suis Seul à voir, elles sont encore loin de la mise en forme définitive - et les mettre ici, justement, c'est les voir autrement, ça me donne à penser.
C'est aussi une manière de montrer autre chose que ce qui a été publié, ce qui affleure à la surface - c'est, disons, mon écriture sous-marine.
Commentaire n°2 posté par PhA le 09/12/2008 à 08h41
Ton liquide arrondit ton ventre ??! Mais c'est l'événement le plus extraordinaire depuis que l'homme a marché sur la lune...

En tout cas il faut garder ce titre, Seul à voir, il est très beau.
Commentaire n°3 posté par Didier da le 09/12/2008 à 10h36

dimanche 7 décembre 2008

ne pas renaître surtout ne pas renaître



Sur la coupe parfois un silence miraculeux
on aimerait un cri d’oiseau
mais rien
 
Le chef d’équipe n’est pas fameux en bûcheronnage
il a été condamné
pour empoisonnement
 
Après la nuit
plusieurs heures de ciel noir
puis la nuit encore
 
Un mélèze perd l’équilibre
lentement il balaie
la lumière des projecteurs
 
Entre deux flots de sang
l’automutilé raconte au soldat
sa version des faits
 
De la vapeur autour des chiens
la vareuse humide des soldats
nous sommes en route c’est le matin
 
Un autre mélèze qui tombe
l’éclipse des projecteurs
ne dure qu’un instant
 
Souvent quand l’arbre tombe
les étudiants
ne s’écartent pas
 
Ahuri de douleur
l’automutilé regarde les doigts
qui gisent à ses pieds
 
On se rapproche du mélèze abattu
une branche frémit encore comme vivante
puis s’immobilise
 
Le chef de baraque a été fermier
autrefois en Turkménie il conduisait des troupeaux
de centaines de têtes
 
Sur le châlit voisin le Russe fait ses prières
il s’est disputé
avec l’éleveur de vaches
 
Déjà minuit le sommeil du Russe s’interrompt
quelqu’un lui a enfoncé un clou de charpentier
dans l’oreille
 
Après la mort nocturne du Russe
l’éleveur turkmène
peine à trouver des interlocuteurs
 
Le bonze franchit la limite des arbres
sa main caresse une fougère
il a prévu dix secondes avant le coup de fusil
 
Le claquement de la carabine
dans le matin glacial
un corbeau s’envole sans crailler
 
Le bonze s’est effondré en écartant les bras
on dirait
qu’il embrasse la neige
 
Hier soir j’ai promis
de chuchoter près de sa tête
ne pas renaître surtout ne pas renaître
 
Le soldat est blême ses yeux s’embrument
il vient d’assassiner
son premier détenu
 
Les chiens aboient les gardes crient
je ne suis pas allé
parler au bonze



Lutz Bassmann, Haïkus de prison, Verdier, p. 68-71


 

D'autres extraits sur Poezibao, Terres de Femmes, Les Ruines circulaires, Fluctuat et chez Chichinpuipui...




Commentaires

Il faut décidément que je le lise... (c'est effroyablement beau)
Commentaire n°1 posté par Didier da le 07/12/2008 à 11h37
oh oui.
Avec les moines-soldats, aussi. Il faudra que je trouve le temps / les mots pour en parler, dans un prochain billet.
Commentaire n°2 posté par PhA le 07/12/2008 à 12h54

samedi 6 décembre 2008

Vie des hauts plateaux (arbitrairement 7)

Mais parfois un quidam au pas décidé butte contre un mur bien visible. Ce n’était pas distraction de sa part : voyez comme il s’entête, ses jambes mimant sur place le même pas décidé, face au mur opaque dont il semble nier l’existence !

jeudi 4 décembre 2008

Seul à voir (je peux dire les noms)

Cette ville a vraiment beaucoup de cachet. Nous nous en faisons la remarque, mon interlocuteur et moi, tout juste arrivés. (Ne me demandez rien : je ne sais plus qui il est, mon interlocuteur, et je dois dire que cela me laisse complètement indifférent.) C’est un tout petit bourg, sans doute d’origine médiévale, qui a su préserver l’essentiel de son architecture. Tout y est coquet et soigné. Les habitants – qui, il faut le dire, en ont les moyens : l’argent ne manque pas, ici – ont même poussé l’afféterie jusqu’à ne rouler qu’en voitures de collection. La plupart sont de belles voitures de l’immédiat après-guerre, en parfait état, dont je peux dire les noms – cela aussi est agréable. Pourquoi alors nous sentons-nous obligés d’émettre des réserves ? Il semblerait que nous parvenions à reconnaître dans tout cela de séduisantes manœuvres réactionnaires. Les choses, à y réfléchir, à supputer sur l’avenir, pourraient même être inquiétantes. Les arguments, que je maîtrisais parfaitement il y a un instant, m’échappent soudain ; mais je crois encore discerner quelque chose à la fois d’irréfléchi et de fatal dans ce projet de voisinage entre le lycée et un établissement de restauration rapide, autour d’une rue en chantier, dont le tracé n’est même pas définitif.

mardi 2 décembre 2008

Un baobab pour Benoît Jacques

J’apprends que Benoît Jacques (que j’ai découvert tardivement – mais on sait déjà par ailleurs que je fais mon possible pour me rattraper – grâce à Salto Solo et Pascale Petit) vient d’avoir le Baobab à Montreuil pour La nuit du visiteur. On en parle déjà dans le Monde entier, jusqu’à Madagascar




Commentaires

Ravie de voir que vous avez ouvert un blog :-)  Je vais le suivre régulièrement....
Commentaire n°1 posté par Cathe le 03/12/2008 à 09h40
Merci beaucoup, Cathe ; et à bientôt !
Commentaire n°2 posté par PhA le 03/12/2008 à 13h36
Bonjour!
ravie aussi que vous ayez ouver tun blog. Quant à Benoît Jacques, c'est un génie, ce type, d'humour, de sensibilité et de la plume. bravo pour le Baobab!
Commentaire n°3 posté par Lilas Seewald le 08/12/2008 à 18h47
Merci Lilas, vous avez bien raison de dire votre enthousiasme !
Commentaire n°4 posté par PhA le 08/12/2008 à 22h17
 

lundi 1 décembre 2008

Vie des hauts plateaux (arbitrairement 6)

Quand, accroché à un fil, on tente de quitter la ville – un pont suspendu au dessus de l’eau incitant à la fuite – ou plutôt, à la désertion – un gong résonne soudain comme un avertissement, tandis qu’on se heurte à un mur invisible.