dimanche 10 novembre 2019

Il faut bien que les gens vivent.

En phrases décousues, nous avons expliqué que les travaux causaient beaucoup de bruit et de poussière, il fallait voir notre jardin, on était complètement envahis, ce n’était pas possible.
– On termine demain, a répondu Arnaud sur le ton cordial dont il ne se départait jamais, après on nettoie tout.
C’était un bon commerçant. Il savait amadouer la clientèle. Puis Annabelle a renchéri :
– Il faut bien que les gens vivent. Si vous aviez eu des enfants, vous sauriez ce que c’est que la vie.
J’ai songé à la fraction identique d’humanité et, de moi-même, je l’ai mise sur le compte de mon imagination. Un brouillard se formait devant mes yeux. Ce devait être la faim, la fatigue. Je ne me sentais plus très bien lorsque, à travers une épaisseur de coton, je t’ai entendu menacer :
– Écoute-moi bien, salope : soit tu te calmes, soit c’est moi qui vais te calmer.
Les Lecoq n’ont pas bronché. Ils nous ont toisés. Un léger sourire de mépris ou d’autre chose a flotté sur les lèvres d’Arnaud. Et très lentement il a refermé la porte, la retenant une dernière seconde avant de la claquer sous notre nez.

Julia Deck, Propriété privée, Minuit, 2019.

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