mardi 14 avril 2015

on se souvient soudain de n’avoir pas vécu


La voici d’un coup, impromptue, sous la main : la preuve ! Elle est là, tangible et manifeste ; prête à feuilleter à volonté par qui voudra. Son authenticité, son origine plutôt ne peut pas faire de doute – d’ailleurs oui, on s’en souvient : toute cette matière vient de soi ; on en est, comment mieux dire, l’auteur ! Pourtant quand était-ce, tout ça, toute cette vie insoupçonnée ? La question résiste, mauvais pli du drap sous la main du dormeur malhabile, et voici qu’au moment de la compulser, la preuve, page à page, en proie – c’est bien compréhensible –, à la plus vive des émotions, voici que tout ce qui soudain s’étale devant les yeux certifie l’improbable. On comprend : on se souvient soudain de n’avoir pas vécu.
(Ce sont les premières lignes de Mémoires des failles, à paraître tout début mai aux éditions de l'Attente.)



lundi 13 avril 2015

Claro vous le fait avec la langue.



Certains ont des rapports sexuels, d’autres font l’amour. Certains écrivent des rapports circonstanciés, d’autres écrivent de la littérature. Et même quand elle ne se prend pas au sérieux – salutaire prise de distance au moins de temps en temps –, elle peut rester de la littérature, pourvu qu’elle soit écrite avec la langue. Claro a fait son choix. Pomponnette Iconodoule aussi. Pomponnette Iconodoule, c’est l’héroïne de Dans la queue le venin, qui vient de paraître aux éditions de l’Arbre vengeur ; mais nul doute que l’auteur de Madman Bovary pourrait vous déclarer « Pomponnette Iconodoule, c’est moi ». Qui embarque pour Istamboul à la recherche de son amant égaré plutôt que perdu (mais quel amant !) parce que, nous dit le titre de la première partie, « All you need : Istamboul » Le ton est donné. Moi aussi, I like tam boul sometimes, mais il vaut quand même mieux que je vous donne un échantillon aéroportuaire pour que vous vous rendiez mieux compte de l’importance des préliminaires (qu’on a tout à gagner à étirer aux dimensions d’un livre entier pourvu qu’il ne soit pas trop long quand même : une petite centaines de pages aérées) :



Pomponnette aime les longues queues ombilicales qui mènent aux guichets des douanes. Elle apprécie leur progression coordonnée, ou plutôt : accordéonnée, pense-t-elle, ces glissements annelés et apathiques qui laissent se propager les ondes de l’attente en petits pas prudents – on avance comme si on muait sur place, mais dans l’espace, quand même, en se dépouillant de sa peau et de ses tares parisiennes, les pieds semblent chercher à tâtons d’imaginaires babouches, la valise teste ses roulettes sur un tapis que taquine l’idée d’envol.

Bien sûr, la lombricité un tantinet lascive de la progression est cause parfois de frictions, il est important de ne pas se laisser distraire par le spectacle d’un polymorpion hurleur ou d’une pétasse dolchégabanée qui double impunément son monde. En revanche, immense est le plaisir de voir l’ancien et le nouveau s’alterner, les foulards lever les voiles, les samsonits copuler avec les gros sacs bouffis à motifs écossais, d’entendre les cédilles copuler avec les palatales.



Claro, Dans la queue le venin, L’Arbre vengeur 2015, p. 35-36.


vendredi 10 avril 2015

Luce et la liberté



Luce est toute jeune, toute mince et a choisi la liberté.
Luce est toute jeune, toute mince et a choisi la liberté.
Je le dis deux fois parce que c’est vrai deux fois. Luce est l’héroïne de la BD à laquelle elle donne son titre, regardez-la. Quant à Luce, elle ne dépasse pas plus les 50 pages que Luce les 50 kilos mais elle a l’avenir devant elle, et chez un tout nouveau label, auquel on souhaite un bel avenir, ainsi qu’à Etienne M. et O. Romenville.

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jeudi 9 avril 2015

Mon jeune grand-père (77)



Le 28 septembre 1917. Mes chers parents_
Je vous ai envoyé hier ma photo que j’ai enfin reçue. Comme vous le verrez, je ne suis pas trop mal et me porte assez bien. Je ne connais qu’une seule photo de mon grand-père. Du moins, je ne me souviens que d’une seule. Mais c’est sûrement une autre. Dans quelques jours, je vous enverrai une autre épreuve (je lis « preuve » mais c’est très pâle, ce doit être plutôt « épreuve ») où nous sommes en buste tous les deux Daussy. Dans la carte du 12 août 1916 aussi, Edmond écrit « nous deux Daussy ». Ça m’avait frappé. Je croyais même que ça revenait plus souvent, c’est pour ça que j’ai fait une recherche. J’y suis beaucoup mieux. Je ne sais pas si cette photo où l’on voit Daussy existe encore. Je ne pense pas. J’ai reçu ces jours-ci un courrier normal. Ce sont les cartes de Papa des 5-7-8-10-11 et la lettre de Maman du 9. J’ai reçu aussi quelques colis. Ce sont d’abord le cake n°7 (j’ai un doute, même s’il y a d’autres cakes numérotés dans ces cartes) et les n°s 26-28-30 et 1. Tout est arrivé en bon état sauf quelques tranches de pain qui étaient moisies légèrement. Justement pour le pain vous allez être tranquilles maintenant vous n’aurez plus à vous en occuper. Peut-être êtes-vous déjà au courant. L’autorité allemande nous a communiqué qu’un accord était établi avec le gouvernement français. Nous recevrons de celui-ci des envois collectifs de biscuits à raison de (je n’arrive pas à lire les nombres) par personne et dès que les premiers envois arriveront, le pain de nos colis sera versé à notre cuisine. Nous ne continuerons à recevoir que les gâteaux et petits beurres. C’est à mon avis une bonne chose, la quantité est très suffisante, les produits très bons (j’ai beaucoup de doutes sur ce que je recopie et je n’arrive carrément pas à lire ce qui suit ; ah si, finalement j’y arrive) et c’est un ennui de moins pour vous. Pour les autres services (si je lis bien), cela va bien maintenant. Je continue tout doucement le Kerbschnitt, j’ai commencé ces jours-ci un encrier pour Papa. Je crois bien qu’il est sur le bureau de Papa en effet. Le temps continue à être assez beau, c’est heureux (il me semble). Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vs aime. EA

mercredi 8 avril 2015

lettre d’amour

Le i de la vierge n’est pas la vierge elle-même mais plutôt la verge qu’il révèle en s’en retirant la goutte au point.


mardi 7 avril 2015

sur le feu


C'est pour très bientôt - et pour les Bordelais ce sera probablement en avant-première dès l'Escale du Livre (les 10, 11 et 12 avril), sur le stand L29 des éditions de l'Attente, en compagnie de très beaux textes dont j'aurai l'occasion de reparler.

lundi 6 avril 2015

En territoire Lafargue



La lecture des romans de Jérôme Lafargue est un rêve sans fin.
On se souvient peut-être que le mien a commencé sur la Nationale 10, tandis que j’allais faire reproduire le manuscrit de Liquide qui n’avait pas encore d’éditeur et qu’aux Mardis Littéraires de Pascale Casanova on présentait L’Ami Butler. (Mardis qui n’existent plus tandis que France Culture est toujours en grève et que demain sur la même route j’en serai réduit à Radio Nostalgie.) Après la lecture duquel j’ai décidé de proposer mon projet à Quidam – avec qui nous avons rendez-vous encore à l’automne prochain, nous en reparlerons. Car la Nationale 10, si on la continue un peu, nous amène tout droit à l’Atlantique, celui qui fait des rouleaux et la joie des surfeurs et qui, au moins depuis Dans les ombres sylvestres et l’Année de l’hippocampe, avec toute cette forêt derrière les dunes, fait bien plus que de servir de décor aux romans de Jérôme Lafargue.
Et plus encore En territoire Auriaba – car tel est le titre de celui qui vient de paraître. Vous me direz ce que vous en pensez mais moi, ce titre, quand je l’ai découvert, ce n’est pas du tout dans les Landes qu’il m’a transporté. L’Atlantique d’un coup franchi, je me voyais traverser des étendues sauvages habitées par quelque tribu indienne inconnue. Eh bien c’est peut-être le cas aussi, car chez Lafargue les lieux se superposent les uns aux autres sans contradiction au gré d’une sorte de cryptogéographie (outre en effet une Amérique d’autrefois la côte marocaine aussi est convoquée), comme les générations aussi se superposent aux générations. Les Auriaba y sont des hommes en effet, au patronyme d’une origine douteuse ou cryptée là encore, toute une généalogie d’hommes qui sur cent soixante années se sont reproduits presque sans femme comme s’ils étaient quasi le même – du moins leur initiale est la même ; et qui vivent là, entre la forêt qu’ils arpentent et l’océan où ils surfent quand ils ne courent pas les bois. Et qui cherchent. Archibald, le narrateur, cherche. Un récit alterné nous le montre d’ailleurs en compagnie de son ami La Serpe, à moitié indien bien qu’on soit dans nos forêts landaises à nous – mais le sont-elles ? c’est plutôt une mythologie que l’on traverse –, en pleine traque, dont on ne révèlera pas l’objet, tandis que son neveu Aupwean, un garçon de dix ans qui vient de perdre son père à l’autre bout du monde, cherche aussi. Savent-ils quoi ? Quel rôle jouent Arthur Rimbaud et Alphonse Allais dans cette histoire ?
Voilà que je me prends à imiter les quatrièmes de couverture des romans de notre enfance. C’est qu’à mes yeux (je vais encore dire je car ceci est un blog et je ne sépare pas mes lectures de mon propre travail) Jerôme Lafargue incarne merveilleusement l’écrivain que je ne suis pas. Un conteur – Archibald Auriaba lui-même est un merveilleux conteur, ce n’est pas Aupwean qui dira le contraire – qui me procure un plaisir comparable à celui qu’éprouvait autrefois le lecteur de Jack London que pourtant je ne suis plus, simplement parce que le temps a passé. Et c’est bien là que je sens quelque chose de vraiment étonnant. Lafargue joue avec le lecteur que nous avons été en nous proposant une aventure (car n’ayons pas peur des mots : j’entre avec lui en aventure comme adolescent je le faisais avec Hugo Pratt) tout en superposant à cette aventure une sorte de verre magique qui tient du rêve et nous fait délicieusement douter de ce qu’on lit, parce qu’on est déjà un vieux lecteur roué qui ne veut pas se croire dupe. La condition d’une nouvelle cure de jouvence.

samedi 4 avril 2015

du liquide sur les hauts plateaux



Tandis qu’ici et là on lit Vie des hauts plateaux – ici un article bien vu (si je puis me permettre) de Sissi sur Critiques Libres et là, Paumée qu’elle l’appelle, le très beau blog de Brigitte Célérier (l’un des plus anciens que je connaisse) qui mêle la lecture à la vie ; ailleurs c’est Liquide qui remonte à la surface grâce à l’Avis textuel de Marie M. J’aime ces coïncidences qui rapprochent deux de mes livres apparemment les plus éloignés. Car j’ai beau faire (beau faire en effet est mon projet pas seulement dans le sens de faire beau), j’ai beau faire de mon mieux pour ne pas devenir le singe de moi-même en m’imitant de livre en livre comme certains éditeurs encouragent leurs auteurs à le faire, l’ensemble des miens n’en est pas moins l’inévitable grappe de siamois soudés par tous les coudes à la fois (ou même parfois par la figure) qu’il ne peut manquer d’être. Bien sûr, à l’évidence, tout oppose Vie des hauts plateaux à Liquide. Autant l’un ressemble à la vie qu’on aime dire vraie, autant l’autre pourrait passer pour une simple suite de loufoqueries drolatiques. Autant l’écriture de Liquide était travaillée, autant pour le dernier je n’ai recherché que la simplicité de l’évidence. C’est que l’évidence n’est pas. Ni celle de ce qui est dit dans Vie des hauts plateaux, ni non plus l’opposition avec Liquide, malgré l’ambition réaliste (voire hyperréaliste) d’un livre qui assumait son statut de roman. Le conformisme social qui est l’un voire le sujet de Liquide est loin d’être étranger à Vie des hauts plateaux. Quasi dépourvus de tout libre arbitre, les personnages n’y font rien d’autre que de se conformer au programme, lequel est d’une pauvreté exagérée juste le temps de nous faire rire – avant de nous dire qu’elle ne l’est pas tant que ça. La pauvreté du programme. Exagérée. Pour dire encore une fois et d’une autre manière cette tragédie du conformisme, il me fallait la forme la moins conforme possible, dont j’aurai l’occasion de vous parler en direct le mercredi 29 avril, puisque la librairie La Belle Lurette me fait le plaisir de m’inviter ; ce sera à 19h30 au 26 de la rue Saint-Antoine, celle de Paris bien sûr (je ferai un petit rappel quelques jours avant).


mercredi 1 avril 2015

mardi 31 mars 2015

Mon jeune grand-père (76)



Le 22 septembre 1917. Mes chers parents.
Je n’ai pas reçu beaucoup de courrier ces jours-çi. Il y avait longtemps que je n’avais pas recopié cette faute, l’une des rares qui soient vraiment récurrentes. Mais c’est mieux de ne pas la corriger. Cette faute c’est aussi Edmond. Je n’ai reçu que les cartes de Papa des 3, 4, et 5 courant ainsi qu’une carte du cousin Toip du 3. Je lis « Toip » mais ce n’est sûrement pas ça. Seuls le o et le i sont à peu près indiscutables. Avec le temps les cousins n’en sont plus. Ils sont toujours en bonne santé, mais s’ennuient un peu ; cela se comprend. Edmond parle beaucoup de l’ennui d’autrui. J’ai aussi reçu des nouvelles de la cousine Monnot, cette fois l’écriture est nette, le nom est indiscutable. Indiscutable et parfaitement inconnu, de moi en tout cas, elle va changer de résidence. C’est le cousin qui va être heureux de la revoir ! Je remercie Papa du mal qu’il s’est donné pour se procurer les manteaux de cavalerie : il a bien fait de les prendre de la plus grande taille. Dis au Ct S que le remercie (« je » manque) et rappelle-moi à son bon souvenir. Une bonne nouvelle pour Papa : mon Russe a reçu les timbres demandés. Dans la carte du 25 mai 1917, recopiée il y a longtemps suite au désordre des cartes, Edmond disait que son Russe, content de lui faire plaisir, allait écrire chez lui pour qu’on lui envoie des timbres – dont j’ai peut-être finalement hérité moi-même, jusqu’à ce que vers douze ou treize ans, l’écriture l’emporte sur la philatélie. Tout cela est déjà écrit quelque part, je ne fais que radoter ; le sujet est la prison de l’écrivain. Il y en a beaucoup mais plusieurs pareils, peut-être me suis-je fait la même remarque, il y a une quarantaine d’années : il y en a beaucoup mais plusieurs pareils. Il y en a beaucoup mais plusieurs pareils, il n’y en a qu’une dizaine de sortes. Je ne sais si c’est bien ce que Papa désire, en tout cas ce sont des timbres que je n’ai jamais vus, à l’effigie des différents tzars. Nous sommes déjà le 22 septembre 1917. Je ne me souviens pas d’une mention de ce qui s’est passé en Russie en février, alors même qu’il y a des Russes dans le camp, et que d’ailleurs la Russie n’est pas si loin. Je ne sais s’il est prudent de les envoyer qu’en pense Papa. Il faut encore que je vous ennuye (conservons les fautes comme les mots) pour quelque chose. Quelques camarades ont installé sur leur lit un hamac qui leur sert de sommier, ils s’en trouvent très bien. Vous seriez donc bien gentils de m’en envoyer un. Choisissez quelque chose de très simple quoiqu’étant très solide. Vous allez trouver que je suis bien rasoir. Je crois qu’il serait temps aussi de m’envoyer du cuir pour ressemeler mes grosses bottines. Joignez-y des clous, c’est de beaucoup plus pratique que des blackets. Le mot est bien lisible. Je ne sais pas ce qu’il signifie. Mais je sais ce que tout cela signifie, ce cuir, ces clous, ce hamac. Ça signifie qu’Edmond sait bien qu’il est là encore pour un bout de temps. Comme colis j’ai reçu les n°s 22-23-27-29. Tout était en bon état, sauf le pain du 29. Un bon tiers des tranches était moisi. C’est assez bizarre. Peut-être avez-vous fait le paquet trop vite après avoir retiré le pain du four. Je crois qu’il y aurait intérêt à attendre 24 ou 48 heures, de façon qu’il soit bien sec et qu’il n’y ait plus aucune trace d’humidité. J’ai ouvert et fouillé le n°23 avec grand soin, mais je n’ai malheureusement pas trouvé la bague de maman. Edmond en parlait dans la carte du 6 septembre. Je n’avais pas compris qu’on allait lui envoyer cette bague. Je ne sais pourquoi on la lui envoyait. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien bien fort tous les 2 ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. EA


lundi 30 mars 2015

Le mort de l’ascenseur s’était parfumé.



Il faut passer les neuf étages qui précèdent  son palier sans que l’ascenseur ne s’ouvre. C’est ce qu’elle espère à chaque jeudi qui la voit sortir, mais aujourd’hui un voisin au visage horrifié à l’ouverture des portes, une personne paniquée appelant un numéro d’urgence sur son portable, ce serait le summum de la vulgarité s’invitant à rompre le charme de son moment intime et secret en compagnie de l’extraordinaire. Ce pragmatisme du réel gâcherait la communion de ce silence, intense parce qu’abrégée dans la vitesse relative de l’appareil qui les tracte elle et lui sur une distance finalement assez courte. Elle regarde la trappe du fond derrière ses longues jambes. C’est par là qu’on transporte les cercueils. Lui est immense ; au moins un mètre quatre-vingt-dix ; elle n’est pas sûre qu’il rentrerait.
Il est bien habillé, d’une chemise à rayures fines et d’un pantalon de bonne facture au pli impeccable. Une discipline qu’elle affectionne chez les vivants. Au moins, trouvé dans un autre lieu à un autre moment, il ne se ferait pas surprendre dans une tenue dérisoire. Cela lui rappelle qu’elle doit arrêter de dormir dans des pyjamas abîmés, car quand la mort viendra pour elle, ce sera qui sait pour la surprendre en plein sommeil, et bien fait si alors on trouve son corps dans des vêtements négligés. Sa grand-mère l’a assez mise en garde à ce sujet. Promis, jeudi prochain, elle achète une tenue de nuit neuve dans une boutique appropriée et discrète.
Ah ben non, pas un jeudi.

Anna de Sandre, le Parapluie rouge, « Et le jeudi non plus », In 8, 2014, p. 69-70.


dimanche 29 mars 2015

bonne soirée quand même



Non merci, je ne viendrai pas dépouiller ce soir : la perspective de voir Christine Boutin terrasser le Front National ne me met pas en joie ; j’aurais rêvé d’un autre Saint-Georges. Car tel est le choix qui reste aux Rambolitains. Tamaraboud’ficelle. Moi qui aime tant à parler du vide la démocratie m’en offre certes un joli morceau. Et on se doute que ce n’est qu’un apéritif. Mais ce sera pour une autre fois.

Heureusement que la soirée d’hier était plus belle que celle qui s’annonce. Troisième soirée Chevillard par Christophe Brault à la Maison de la Poésie de Paris. On ne s’en lasse pas : à chaque fois c’est du neuf. Et même de l’inédit. Une chaise, une noyade, une littérature éconduite – ou non… Je n’en dis pas plus, histoire de faire des envieux. Fallait venir. Et puis du Choir aussi, et du Petit Tailleur, et bien sûr du Juste ciel, avec lequel Christophe Brault a triomphé là où je n’avais pas encore réussi – je ne suis pas toujours aussi persuasif que je le souhaiterais : on a décidé sur le siège voisin du mien que ce serait la prochaine lecture.



vendredi 27 mars 2015

révélation zoologique



Les lettres qui encadrent son nom sont aussi révélatrices que les écailles qui recouvrent son corps : le pangolin est bel et bien une pomme de pin.


jeudi 26 mars 2015

mercredi 25 mars 2015

Histoire de la première fois



La première fois n’arrive qu’une seule fois : la première. Qui est toujours la dernière fois que c'est la première. La deuxième fois n’arrive qu’une seule fois : la première aussi. Qui est toujours la dernière fois que c’est la première fois que c’est la deuxième.


C’est la première fois que j’utilise un pot au lait dans un poème, que j’utilise un champ de derricks dans un poème, la première fois que je que je fais entrer une girafe dans un poème, que j’utilise un pneumothorax dans un poème, c’est la première fois que j’emprunte un fer à repasser pour un poème, la première fois que j’emploie le mot cabaret dans un poème, c’est la première fois que je parle d’électrothérapie dans un poème, c’est la première fois que j’écris : « le crédit est mort, les mauvais payeurs l’ont tué » dans un poème, que j’utilise un réchaud à gaz dans un poème, c’est première fois que j’utilise une ponceuse dans un poème, que j’écris : « au hasard Balthazar » dans un poème, où pour la première fois je ne conjugue pas le verbe réfrigérer dans un poème, c’est la première fois que je vide un godet dans un poème, c’est la première fois que je prends un pédalo dans un poème, c’est la première fois que j’emploie potron-minet dans un poème, la première fois que, dans un poème, je parle de Nicolas Appert, l’inventeur de la conserve, c’est la première fois que je fais un gambit dans un poème, c’est la première fois que je ne conjugue pas le verbe rissoler dans un poème, c’est la première fois

Jean-Michel Espitallier, Salle des machines, « Histoire de la première fois », Flammarion poésie, 2015, p. 152.

C’est la première fois que je cite un texte en le coupant au bas de la page en pleine phrase alors qu’il continue sur la suivante, que je cite in extenso la page 152 d’un livre, c’est la première fois que j’écris « Salle des Machines »  sur ce blog, c’est la première fois que c’est la deuxième fois que je cite unextrait d’un livre de Jean-Michel Espitallier dans ces Hublots, c’est la première fois que j’y écris que ce livre constitue une bonne porte d’entrée dans son œuvre, c’est la première fois que j’écris « porte d’entrée » en caractères gras, en parlant de ce livre où c’est la première fois que Jean-Michel Espitallier publie cette Histoire de la première fois alors que pour d’autres textes c’est la première fois que c’est la deuxième fois qu’il les publie et c’est pour ça que c’est la première fois que c’est la deuxième fois que je dis que c’est une bonne porte d’entrée.


mardi 24 mars 2015

Mon jeune grand-père (75)



Le 17 septembre 1917 Mes chers parents
Je suis content que vous ayez reçu des nouvelles de moi et notamment la carte en retard. L’écriture est pressée et la phrase aussi mais oui, Edmond, nous l’avons bien reçue, cette carte du 26 juillet ; elle a retrouvé sa place parmi les autres. Pour ma part j’en ai reçu aussi pas mal. Ce sont les cartes de papa des 27 28 29 30 31 1er et la lettre de maman du 2. J’ai reçu aussi un mandat de 10 f (si je lis bien) du (c’est un mot comme « colivin », je n’arrive pas à lire ; et en suite il y a un autre mot, sous une tache, on dirait « Torjo » mais ce n’est sûrement pas ça) probablement en réponse à ma carte du mois dernier. J’ai reçu aussi plusieurs colis, le cable (?) n°5 et les colis gare n°16-21-24. Tout était en bon état. Le pain en tranches grillées est très bon il était en bon état sauf 2 tranches plus grosses que les autres qui commençaient à moisir légèrement. Il faudra le trancher plus fin. Le charbon de bois est très bien. On recevait donc aussi des colis de charbon de bois. Des colis de charbon de bois. Ce pauvre oncle n’a vraiment pas de chance. J’espère que ce n’est pas grave et qu’il sera bientôt (j’imagine que c’est « guéri » mais honnêtement je n’arrive pas à lire). J’espère qu’il en est de même pour la main de Louis. Pour autant que je sache, Louis n’a pas gardé de séquelles à la main. Les haricots verts séchés sont très bons et cela change des conserves._ Le temps qui s’était rafraîchi outre mesure ces jours-ci, s’est remis au beau aujourd’hui. Il fait une journée superbe. Néanmoins on sent que l’hiver s’emmène (c’est ce que je crois lire) les jours diminuent rapidement. Le parc ferme déjà à 6 heures. Les soirées deviennent longues. Ce n’est pas un mal car c’est le moment où nous sommes le plus tranquilles dans notre petite chambre pour travailler._ Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les 2 ainsi que toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. Edmond a retaillé son crayon pour écrire « Votre fils qui vous aime de tout son cœur », sans quoi il n’aurait pas eu la place. Pourtant il avait moins à dire, dans cette carte. Il avait moins que rien à dire mais il fallait quand même le dire.  EAnnocque