lundi 30 mars 2015

Le mort de l’ascenseur s’était parfumé.



Il faut passer les neuf étages qui précèdent  son palier sans que l’ascenseur ne s’ouvre. C’est ce qu’elle espère à chaque jeudi qui la voit sortir, mais aujourd’hui un voisin au visage horrifié à l’ouverture des portes, une personne paniquée appelant un numéro d’urgence sur son portable, ce serait le summum de la vulgarité s’invitant à rompre le charme de son moment intime et secret en compagnie de l’extraordinaire. Ce pragmatisme du réel gâcherait la communion de ce silence, intense parce qu’abrégée dans la vitesse relative de l’appareil qui les tracte elle et lui sur une distance finalement assez courte. Elle regarde la trappe du fond derrière ses longues jambes. C’est par là qu’on transporte les cercueils. Lui est immense ; au moins un mètre quatre-vingt-dix ; elle n’est pas sûre qu’il rentrerait.
Il est bien habillé, d’une chemise à rayures fines et d’un pantalon de bonne facture au pli impeccable. Une discipline qu’elle affectionne chez les vivants. Au moins, trouvé dans un autre lieu à un autre moment, il ne se ferait pas surprendre dans une tenue dérisoire. Cela lui rappelle qu’elle doit arrêter de dormir dans des pyjamas abîmés, car quand la mort viendra pour elle, ce sera qui sait pour la surprendre en plein sommeil, et bien fait si alors on trouve son corps dans des vêtements négligés. Sa grand-mère l’a assez mise en garde à ce sujet. Promis, jeudi prochain, elle achète une tenue de nuit neuve dans une boutique appropriée et discrète.
Ah ben non, pas un jeudi.

Anna de Sandre, le Parapluie rouge, « Et le jeudi non plus », In 8, 2014, p. 69-70.


2 commentaires:

  1. J'y songe souvent à cette idée de "tenue négligée" quand je me couche avec un t-shirt difforme; et... si je ne me réveillais pas... Pfff!
    De toute façon ça ne sert à (presque) rien de préparer sa tenue "du dernier voyage" sinon à provoquer une intense - voire douloureuse - émotion à ceux qui restent et qui la découvre dans une boîte (cf. ma mère).
    J'aime beaucoup cet extrait qui donne envie d'en lire plus... et je trouve le style, élégant.

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    1. Oui, c'est un très beau recueil de nouvelles.

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