mardi 31 mars 2015

Mon jeune grand-père (76)



Le 22 septembre 1917. Mes chers parents.
Je n’ai pas reçu beaucoup de courrier ces jours-çi. Il y avait longtemps que je n’avais pas recopié cette faute, l’une des rares qui soient vraiment récurrentes. Mais c’est mieux de ne pas la corriger. Cette faute c’est aussi Edmond. Je n’ai reçu que les cartes de Papa des 3, 4, et 5 courant ainsi qu’une carte du cousin Toip du 3. Je lis « Toip » mais ce n’est sûrement pas ça. Seuls le o et le i sont à peu près indiscutables. Avec le temps les cousins n’en sont plus. Ils sont toujours en bonne santé, mais s’ennuient un peu ; cela se comprend. Edmond parle beaucoup de l’ennui d’autrui. J’ai aussi reçu des nouvelles de la cousine Monnot, cette fois l’écriture est nette, le nom est indiscutable. Indiscutable et parfaitement inconnu, de moi en tout cas, elle va changer de résidence. C’est le cousin qui va être heureux de la revoir ! Je remercie Papa du mal qu’il s’est donné pour se procurer les manteaux de cavalerie : il a bien fait de les prendre de la plus grande taille. Dis au Ct S que le remercie (« je » manque) et rappelle-moi à son bon souvenir. Une bonne nouvelle pour Papa : mon Russe a reçu les timbres demandés. Dans la carte du 25 mai 1917, recopiée il y a longtemps suite au désordre des cartes, Edmond disait que son Russe, content de lui faire plaisir, allait écrire chez lui pour qu’on lui envoie des timbres – dont j’ai peut-être finalement hérité moi-même, jusqu’à ce que vers douze ou treize ans, l’écriture l’emporte sur la philatélie. Tout cela est déjà écrit quelque part, je ne fais que radoter ; le sujet est la prison de l’écrivain. Il y en a beaucoup mais plusieurs pareils, peut-être me suis-je fait la même remarque, il y a une quarantaine d’années : il y en a beaucoup mais plusieurs pareils. Il y en a beaucoup mais plusieurs pareils, il n’y en a qu’une dizaine de sortes. Je ne sais si c’est bien ce que Papa désire, en tout cas ce sont des timbres que je n’ai jamais vus, à l’effigie des différents tzars. Nous sommes déjà le 22 septembre 1917. Je ne me souviens pas d’une mention de ce qui s’est passé en Russie en février, alors même qu’il y a des Russes dans le camp, et que d’ailleurs la Russie n’est pas si loin. Je ne sais s’il est prudent de les envoyer qu’en pense Papa. Il faut encore que je vous ennuye (conservons les fautes comme les mots) pour quelque chose. Quelques camarades ont installé sur leur lit un hamac qui leur sert de sommier, ils s’en trouvent très bien. Vous seriez donc bien gentils de m’en envoyer un. Choisissez quelque chose de très simple quoiqu’étant très solide. Vous allez trouver que je suis bien rasoir. Je crois qu’il serait temps aussi de m’envoyer du cuir pour ressemeler mes grosses bottines. Joignez-y des clous, c’est de beaucoup plus pratique que des blackets. Le mot est bien lisible. Je ne sais pas ce qu’il signifie. Mais je sais ce que tout cela signifie, ce cuir, ces clous, ce hamac. Ça signifie qu’Edmond sait bien qu’il est là encore pour un bout de temps. Comme colis j’ai reçu les n°s 22-23-27-29. Tout était en bon état, sauf le pain du 29. Un bon tiers des tranches était moisi. C’est assez bizarre. Peut-être avez-vous fait le paquet trop vite après avoir retiré le pain du four. Je crois qu’il y aurait intérêt à attendre 24 ou 48 heures, de façon qu’il soit bien sec et qu’il n’y ait plus aucune trace d’humidité. J’ai ouvert et fouillé le n°23 avec grand soin, mais je n’ai malheureusement pas trouvé la bague de maman. Edmond en parlait dans la carte du 6 septembre. Je n’avais pas compris qu’on allait lui envoyer cette bague. Je ne sais pourquoi on la lui envoyait. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien bien fort tous les 2 ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. EA


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