mercredi 26 novembre 2008

Lecture égoïste (d'un texte qui ne l'est pas)

  Tiens ! se dit le lecteur égoïste, ça me parle, ça (« ça me parle », autant dire « ça parle de moi ») : une cinquième enfant, et dernière loin derrière, pas si courante la place ; et qui me parle de Renault, en plus, où les pères de presque tous les copains de classe (sauf le mien) travaillaient – et ma surprise alors de m’en rendre compte – même si ce n’était pas le même Renault : pour moi Renault c’était Flins (où l’usine d’ailleurs n’a jamais été vraiment, où la rue principale du village s’appelle encore Grande Rue) (c’est peut-être pour ça que plus tard, dès la seconde, on nous donnait à lire Elise ou la vraie vie, et même – en sciences éco – L’établi, de Robert Linhart) ; c’était Flins, pas Billancourt donc. 
 
Billancourt ? mais c’était mon métro – quelques années plus tard ; et non loin l’Ile Seguin tout fraîchement désertée, qu’on en parlait encore, à propos des impôts locaux, qui sûrement allaient augmenter. Billancourt, Clamart, il y a même le Lycée de Rambouillet quelque part, attendez, je vais vous retrouver la page, mince, j’aurais dû la noter.
Vous me direz, il y a la Normandie, aussi ; Céaucé, près de Flers, de Domfront ; il n’est pas normand, que je sache, le lecteur égoïste ? Domfront ? Mais si ! (répond-il) c’est l’escale sur le trajet des vacances ! Les vacances à Granville (souvenir de la vue des Iles Chausey au large, plus tard devenu un titre). Paris-Granville, dans Atelier 62, c’est même le titre d’un chapitre, d’une section, plutôt, page 147 (pas 177). Paris-Granville en train où l’auteur imagine une rencontre possible entre le forgeron de Billancourt et le professeur G, futurs grands-pères des mêmes petits-fils – ses enfants. Granville le bout de la ligne, bout du monde où ne va pas la famille Sonnet : les vacances, c’est le retour au pays, s’arrêtent à Céaucé, où Amand Sonnet fait encore un peu durer ce qui a été, du temps d’avant, avant que forgeron ne devienne un métier du passé, et que le pressentant il ne s’engage aux forges de Billancourt, Atelier 62.
Il y a de l’envie, encore chez le lecteur égoïste, de l’envie pour ce qui lui paraît presque un privilège : pouvoir indiquer du doigt un point sur une carte et se dire : c’est de que je viens. Ou encore, même chose versant social, se dire : voilà mes racines. Rurales. Ouvrières.
Et puis il comprend qu’il a tout faux, le lecteur égoïste, il se rend compte que c’est l’histoire d’une perte, d’une disparition, d’un effacement plutôt, qui est évoqué là. Un métier – un métier ancestral – est en train de disparaître. Amand Sonnet, le père, le forgeron de Céaucé, prend sa décision : les forges, au pluriel désormais, ce seront celles de Renault, à Billancourt : Atelier 62. Un déracinement : le père quitte sa famille, un temps, faute de pouvoir la loger. Un temps ? cinq ou six ans tout de même. Et puis la famille enfin qui s’installe à Clamart. Et les retours, durant les vacances donc, où l’on essaie de faire durer encore un peu une autre manière de vivre, de moins en moins, déjà disparue. 
Mais le temps va vite, et déjà les forges aussi de Billancourt, comme celle du forgeron de Céaucé, appartiennent au passé. Faut-il s’en plaindre ? Les hommes qui y travaillaient souvent ne vivaient pas vieux ; la retraite, à soixante-cinq ans, ils n’avaient guère le temps d’en profiter. Les chiffres, si vous voulez, ils sont là ; les revendications syndicales aussi, et les réponses patronales – les non-réponses, le plus souvent ; Martine Sonnet n’est pas seulement fille de forgeron, elle est aussi historienne. Mais il y avait comme une noblesse aussi, un prestige des forges ; et ces hommes étaient fiers de leur métier ; alors si, cette disparition, c’est encore une sorte de perte, d’effacement.
J’ai été très ému par ce livre (d’ailleurs, tiens, il s’est tu, le lecteur égoïste), que j’ai lu il y a déjà quelques mois. A la Fête de l’Huma, il a bien fallu que j’aille le lui dire, à l’auteur (jusqu’alors juste croisée sur Lignes de Fuite) (du coup, sur le moment, j’en ai presque oublié sa voisine alphabétique, que je n’avais pas encore lue ; qu’elle m’en pardonne). Pourtant elle a bien pris soin de gommer tout pathos, me dit-elle ; et c’est vrai, bien sûr. Mais justement. D’autant plus. L’homme sur la photo de la couverture, à qui elle ne donne pour ainsi dire pas la parole au cours du texte ; il est là, juste à côté, juste derrière, même le livre refermé. Une vraie présence.
 
Encore une fois, merci aux Lignes de fuite auxquelles je dois cette découverte, et qui à leur insu travaillent pour moi, patronat anonyme et invisible, sans retour la plupart du temps, depuis deux ou trois ans.
Chez Thierry Beinstingel aussi, j’ai trouvé de quoi donner envie. Pas surpris bien sûr que ce livre lui ait parlé ; j’avais lu CV roman, j’avais aimé comment l’auteur redonne son épaisseur au rectangle plat auquel le « monde » du travail réduit la vie des hommes.




Commentaires

j'aime bien votre façon, plus partageuse qu'égoïste finalement, de lire ce texte : merci (et pour la coquille de la table des chapitres, la correction a été faite à partir du 2e tirage)
Commentaire n°1 posté par ms le 26/11/2008 à 22h50
Heureuse qui peut voir les coquilles corrigées et les tirages se succéder ! Je vous en souhaite à foison (des tirages, bien sûr).
Commentaire n°2 posté par PhA le 26/11/2008 à 23h01
merci beaucoup !
je n'avais pas imaginé travailler ainsi pour un "patronat anonyme et invisible", mais pourquoi pas !  ... je suis moi-aussi issue d'un milieu ouvrier, dans lequel moins on voit le patron mieux on se porte ...

Commentaire n°3 posté par cgat le 27/11/2008 à 02h09
(Je replace ici le commentaire de Pascale, trompée par la brièveté du billet précédent.) Merci, Pascale ; en fait je fais dans cette lecture tout ce qu'on m'a appris à ne pas faire.
J'ai aussi beaucoup de lectures communes avec Thierry Beinstingel, et CV roman mérite vraiment le détour.
@ cgat Le patronat reconnaît enfin ses dettes ! (En fait le non-blogueur éprouvait à force quelques scrupules à ne jamais rien proposer en retour.)
Commentaire n°4 posté par PhA le 27/11/2008 à 09h01
Pardon pour l'emplacement...
A force d'entendre les écrivains, (ex)profs de français, je suis de plus en plus convaincue que ma chance est de n'avoir pas suivi un cursus littéraire (alors que je le désirais ardement, mais ce n'était déjà pas la mode, à l'époque, donc direction les sciences) car on ne m'a jamais appris à écrire, c'est purement intuitif et nourri par mes lectures. Je n'ai donc jamais du désapprendre, aucune honte à l'avouer, et sais le chemin qui reste à parcourir pour être de temps en temps contente de mes écrits secrets (ce qui n'empêche que j'ai une conviction : lire permet d'être très critique envers soi-même concernant l'écriture).
Commentaire n°5 posté par Pascale le 27/11/2008 à 09h14

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