jeudi 24 janvier 2013

ne pas reconnaître Flaubert (addenda au billet d’hier)

J’aurais dû préciser dans mon billet d’hier qu’en plus du peu de cas de la vraisemblance dont Flaubert semble faire preuve quand il place ce meurtre de Dussardier par Sénécal sous les yeux même de Frédéric, la façon dont ces deux personnages se réduisent en final à des emblèmes sociaux était évidemment à l’origine de mes soupçons concernant une éventuelle influence hugolienne, ou à tout le moins « romantique ».
Quoi qu’il en soit c’est parce que je ne reconnais pas – pas vraiment – Flaubert que je tique sur ce passage qui ne m’aurait peut-être pas choqué sous la plume d’un autre. Est-ce à dire que je connais Flaubert pour prétendre ne pas le reconnaître ? Se pourrait-il que Flaubert soit à mon gré plus ou moins Flaubert ? Plutôt davantage Flaubert ici et un peu moins là ? Ou faut-il appeler Flaubert ce vers quoi on croit peut-être abusivement deviner qu’il aurait voulu tendre ? Et que faire alors de la disparité frappante et constante de son œuvre ?
http://flaubert.univ-rouen.fr/images/flaubert_inedit.jpg 
(Tiens, voilà qu’en cherchant de quoi illustrer ce billet, je tombe sur ce portrait controversé, où je ne reconnais pas Flaubert. Inespéré.)

mercredi 23 janvier 2013

Qui tient la plume (de Flaubert) ?

« Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville survenaient, pour faire refluer le monde dans les rues.
Mais, sur les marches de Tortoni, un homme – Dussardier – remarquable de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu’une cariatide.
Un des agents qui marchaient en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça de son épée.
L’autre alors, s’avançant d’un pas, se mit à crier :
« Vive la République ! »
Il tomba sur le dos, les bras en croix.
Un hurlement d’horreur s’éleva de la foule. L’agent fit un cercle autour de lui avec son regard ; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal. »
 
 
Sans en être du tout spécialiste (je ne l’ai lue que deux ou trois fois, et pas tout récemment – mais à chaque fois avec le plus vif plaisir), j’aime vraiment beaucoup l’Education sentimentale. Cependant le passage ci-dessus – on aura reconnu la fin de l’antépénultième chapitre – ne m’a jamais paru très convaincant, et même au contraire un peu gros, sans que j’aille jamais au-delà de cette vague réticence. En relisant le passage, je me rends compte qu’il n’est qu’à quelques lignes en-dessous du coup de théâtre qui se présente aux yeux de Frédéric sous les aspects du couple formé par Louise, dernier lot de consolation envisagé, et Deslauriers. Cette proximité toutefois n’est pas gênante en soi : il est temps d’assommer une bonne fois notre héros.
Alors quoi ? Pourquoi cette réticence de lecteur – que peut-être, j’en ai le soupçon, je n’aurais pas forcément éprouvée si l’auteur n’eût été Flaubert ?
 
Là je viens de faire une pause, interrompu dans l’écriture de ce billet, et cette interruption a été l’occasion de me rappeler quelques phrases assassines de Gracq à propos de l’Education sentimentale (à laquelle il préfère nettement Madame Bovary). Du coup je rouvre En lisant en écrivant et je lis : « Quelle image mélodramatique inattendue, et qui jure avec la lente monotonie de l’ouvrage, que celle de Dussardier abattu par Sénécal sous les yeux de Frédéric ! » (p. 81)
C’est bien mon avis, mais je ne le partage plus au-delà du quatrième mot : la longue histoire qui n’a pas lieu dans l’Education sentimentale m’a toujours réjoui, par exemple par la façon dont par exemple Flaubert donne à voir ce que voit Frédéric tout en suggérant ce qu’il devrait voir, rappelez-vous l’ombrelle « de Madame Arnoux » ; et parce qu’au bout du compte, tout cela est vraiment drôle. Flaubert m’est toujours apparu comme un grand écrivain comique, et dans les passages relus Gracq ne dit mot de cet humour, lui qui saura aussi raconter des histoires qui n’ont pas lieu – mais sans y glisser me semble-t-il l’humour vache de certains de ses pamphlets. (Je me souviens autrefois comment, dans quelque récurrente discussion intérieure, à celui qui soutenait que tout grand auteur ne pouvait être que comique et brandissait les figures de Stendhal, Flaubert, Proust, Kafka ou Beckett, un autre moi-même répondait d’accord, mais tout de même il y a Gracq.)
Mais ce n’est pas là le propos principal de ce billet, je suis un épouvantable bavard incapable d’en venir au fait. Heureusement que le hasard m’y ramène – ou plutôt Julien Gracq, puisque c’est lui encore qui vient l’incarner ; à se demander si le hasard existe. Car à la page 80 d’En lisant en écrivant, juste à gauche de la vacherie relevée ci-dessus, voici que j’en lis une autre visant le même Flaubert et qui se conclut ainsi : « … il y a cent fois plus de vie pour moi dans Les Misérables, et dix fois plus dans les Mystères de Paris. »
Or il se trouve que pour des raisons plus ou moins familiales, finalement le hasard existe bien, je suis aussi en ce moment même plus ou moins dans la lecture des Misérables. Je me faisais justement la remarque du peu de cas qu’Hugo fait de la vraisemblance sans qu’au fond le lecteur en soit vraiment choqué : c’est comme ça que c’est écrit et cela fait partie des codes tacitement admis d’emblée lorsqu’on en entreprend la lecture. Et c’est précisément à ce moment-là que je me suis rappelé ma réticence à propos de l’épisode final Dussardier-Sénécal qui m’a toujours fait broncher sous la plume de Flaubert quand je n’aurais sans doute pas réagi, ni peut-être Gracq non plus, si Hugo en avait été l’auteur.
En avait été l’auteur.
« Le même Flaubert ». (J’ai écrit ça un peu au-dessus, sciemment.)
Voilà ; la question que je me posais, ou plutôt le propos principal de ce billet, c’est ceci : Qui tient la plume ? Flaubert quand il écrit le meurtre de Dussardier par Sénécal est-il « le même Flaubert » qui raconte comment Frédéric pensant commettre un adultère ne se rend pas compte qu’en réalité il en interrompt un autre ? (Oui, j’aime bien cette ombrelle.) Hugo, par exemple, lu par Flaubert (les Misérables, justement, paraissent peu de temps avant que Flaubert ne se lance dans son ultime Education sentimentale), ne pourrait-il pas être, n’est-il pas davantage l’auteur de ce passage et n’est-ce pas la raison pour laquelle sa plume étrangère dérange ma lecture ?
 
Post-scriptum.

lundi 21 janvier 2013

juste pour le plaisir de dire du mal, quoi


En lisant le Clavier cannibale, je vois que Bibliobs a demandé à treize écrivains de nommer un livre qu’il considère comme un chef d’œuvre et un autre qu’il considère comme un faux (chef d’œuvre). Le genre d’enquête qu’on trouve très bête tout en la lisant avec un plaisir honteux. Alors évidemment on est d’accord avec Untel, pas d’accord avec Telautre, ou même d’accord et pas d’accord en même temps puisqu’ils nomment deux titres. Albert Cohen et Julien Gracq notamment s’en prennent pour leur grade, ou plutôt Belle du Seigneur et le Rivage des Syrtes. On ne me demande rien mais parmi les récits de Gracq c’est plutôt Un beau ténébreux qui m’a laissé froid alors qu’Un balcon en forêt m’enchante et que le Rivage des Syrtes se perd un peu dans ma mémoire.
Au fond moi aussi j’aimerais bien dire du mal, c’est forcément pour ça que j’ai entamé ce billet : le démon m’anime. Mais je dois reconnaître que je suis un peu embêté. Je suis un peu embêté parce que, quand je n’aime pas, je laisse tomber. Je ne suis pas un héros. Du coup je n’ai aucun argument valable qui me permette d’affirmer que la Condition humaine est illisible : j’ai dû en lire moins de dix pages. Et personne parmi les quinze du peloton d’exécution pour tirer dans cette direction : si je veux des munitions, il faudra que je me force à le lire. Alors il vaudrait mieux que je me rabatte sur la Peste que j’ai trouvé bien laborieux et grossièrement saboté (tandis que l’Etranger quand même). C’est vache parce que la Peste je l’ai quand même lu en entier, donc. Ou alors le Docteur Pascal, en remontant un peu dans le temps. Tout ça pour ça, que je m’étais dit à l’époque – mais c’était il y a bien longtemps, je ne me rappelle pour ainsi dire rien. Je n’ai aucun argument. Je ne suis vraiment pas doué pour dire du mal.

http://www.obs-reputation.org/wp-content/uploads/2010/09/diable-5-flou1.jpg

jeudi 17 janvier 2013

La vie quotidienne est un mystère.

Ce matin, nous avons trouvé un petit bout de quelque chose, sur la table de la cuisine. C’était vert et transparent, j’ai cru que c’était du verre mais non. Nous nous sommes posé la question. Dans notre cuisine, un petit bout de quelque chose devrait pouvoir être identifié assez facilement, nous semblait-il.
Et puis nous avons trouvé : ce n’était pas du verre en effet, mais c’était bien un bout de verre.



Commentaires

Magnifique ! Je n'aurais jamais trouvé !
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 17/01/2013 à 17h15
Mais si, voyons ; il n'était pas si petit que ça.
Réponse de PhA le 17/01/2013 à 17h18
Ah! le verre a de ces mystères.... Moi qui croyais, quand j'était petite, que la pantoufle de Cendrillon était en verre....
Commentaire n°2 posté par Michèle le 17/01/2013 à 17h17
Eh bien figurez-vous que vous aviez raison. C'est à la suite d'une réinterprétation tardive et un peu rapide de Balzac, je crois bien, qu'on a cru bon de remplacer le verre merveilleux par un vair supposé plus réaliste (quoique cette fourrure fût très impropre à confectionner des pantoufles). Chez Perrault, la pantoufle était bien en verre - et chez Grimm : en or.
Réponse de PhA le 17/01/2013 à 18h18
Ah! Merci! Vous me rendez mon enfance..... quand je ne me demandais pas comment on pouvait danser avec des pantoufles en verre....
Commentaire n°3 posté par Michèle le 17/01/2013 à 18h24
J'aime bien quand les enfants ont raison. Et puis, cette pantoufle de verre, c'est un peu la transposition féérique et princière du sabot de bois - avec lequel on a bien dû danser.
Réponse de PhA le 17/01/2013 à 18h49
ah ça ! vous me la baillez belle !
http://fr.wikipedia.org/wiki/Controverse_sur_la_composition_des_pantoufles_de_Cendrillon
Commentaire n°4 posté par Mme de K le 17/01/2013 à 18h31
Ah eh bien voilà. Et c'était donc bien Balzac le coupable !
Réponse de PhA le 17/01/2013 à 18h51
Nous avons besoin de ces petits mystères qui nous racontent leurs sornettes.
Commentaire n°5 posté par Dominique Boudou le 19/01/2013 à 13h02
Souvent il suffit de se pencher un peu et de regarder par terre.
Réponse de PhA le 19/01/2013 à 18h26
 

mercredi 16 janvier 2013

Le Miquépithèque de Masse


Voilà, je continue à ressortir les BD de ma jeunesse, comme on dit, histoire de voir si elles ne sont pas trop oubliées. Les deux du balcon, de Masse, avant de les lire en album je les ai connus dans la revue (A suivre), comme Altan que j’évoquais la dernière fois. Pas d’intrigue, juste un dialogue entre toujours les deux mêmes, de l’humour scientifique et décalé dans un décor onirico-vénitien, à propos de la tectonique des plaques, des attracteurs étranges ou encore, comme ici, de la théorie de la néoténie appliqué à l’évolution du personnage de Mickey à travers les âges (là c’était inspiré par Steven Jay Gould et par Konrad Lorenz). Ce n’est pas seulement drôle et étrange, c’est aussi très bien vu. Et c’était complètement fait pour moi.
(Je dois sûrement quelque chose à Masse car, même si je n’y ai pas pensé sur le moment, moi aussi j’évoque la néoténie dans Par temps clair et plus fugitivement les attracteurs étranges dans Liquide.)




































Masse, Les deux du balcon, Casterman, 1985, p. 35 36.
 
Cliquez quand même sur les images pour mieux voir, malgré la médiocre qualité du scanner.
(Et puis si vous voulez voir encore mieux je vois sur la page Wikipédia que Glénat a réédité récemment cet album, en voilà une bonne nouvelle.)

dimanche 13 janvier 2013

des notes aux livres


Il y a des gens qui mettent des notes aux livres. Je vois ça sur des blogs, sur des sites où il est question de la littérature, sur des sites marchands bien sûr – mais aussi dans des journaux à prétention culturelle.
C’est peut-être parce que par ailleurs je suis obligé de mettre des notes toute l’année, mais de voir ça les bras m’en tombent ; si vous voyez des coquilles dans ce billet c’est parce qu’il est tapé avec les moignons.
Non que les livres soient des objets sacrés ou les notes des pratiques forcément inutiles mais dans ce cas-là : quoi ? Je veux dire : qu’est-ce qu’on note ? Le livre ? Mais selon quels critères ? – puisque si vraiment il est bon les critères précisément n’existent pas encore.
Un petit rappel donc pour ces nostalgiques de l’école.
La note, c’est un moyen de signifier à l’élève à quel degré il s’est conformé à ce qu’on attendait de lui par rapport à un objectif clairement défini (en espérant que plus tard, pourquoi pas, il transcendera les modèles de ses apprentissages) car à l’école on est encore en formation. Mettre une note à une œuvre littéraire (ces petits cœurs ou ces étoiles qu’on voit partout et qu’on vous oblige à mettre quand vous souhaitez juste formuler un avis), c’est considérer que le livre, tel la copie que vous rendiez jadis, doit se conformer à une attente. Or cette attente de conformité est la négation de toute créativité. Le livre qu’on n’attend pas (ou plus justement : un livre qu’on n’attend pas) personnellement c’est à chaque fois celui que j’espère. (Que j’espère lire, que j’espère écrire ; je ne sais pas bien faire la différence.) Tout en étant bien conscient de l’effet pervers de cette espérance : qu’elle soit confondue avec mon attente par un auteur qui ne chercherait qu’à me surprendre – et n’y parviendra pas, tant ses efforts d’originalité (« pour faire genre original », dirait-on expressivement aujourd’hui) seront, précisément, attendus.
 

vendredi 11 janvier 2013

à propos de blogs littéraires (plus ou moins) et de services de presse

Il y a dans le Magazine Littéraire un de ces articles désormais récurrents à propos de la critique littéraire amateur sur Internet, pour dire vite, qui donne la parole à quelques blogueurs et animateurs de sites participatifs, assez peu d’ailleurs.
J’avoue que j’y vais aussi, sur les blogs. Certains, parce qu’ils sont excellents, tout simplement, mais il faut bien dire qu’ils sont loin d’être majoritaires. D’autres, pour constater qu’ils lisent à peu près tous la même chose, sans doute parce qu’ils se lisent entre eux et qu’au fond le livre est aussi (surtout ?) un moyen de se retrouver. Pourquoi pas.
Les blogs littéraires vraiment intéressants le sont parce que, outre l’intérêt profond de leur auteur pour la littérature, ils ont la place pour développer un vrai discours critique, place qui souvent manque cruellement aux journalistes papier, il faut bien le reconnaître à leur décharge. Mais alors, il y a fort à parier que ces articles, à cause même de leur longueur, et aussi par le simple fait qu’ils cherchent à faire connaître des titres qui ne créent pas « du flux », ne seront guère lus que par quelques passionnés. (En même temps, ces quelques-là, on les embrasse.)
Je vois aussi que « plusieurs blogueurs stigmatisent Gallimard, très chiche en services de presse ». Bon. Voilà un bien étrange reproche. Les services de presse, avant même la distribution en librairie, c’est la toute première source d’inégalité des chances, pour un livre. Il y a des éditeurs qui ont les moyens d’arroser la presse de SP, et d’autres pour lequel ça représente un effort considérable. Il y a même quelque chose d’un peu pourri dans ce système. (C’est ce que je me suis dit quand j’ai vu chez Gibert un exemplaire en solde de Chroniques imaginaires de la mort vive plusieurs jours avant la parution du livre.) On peut s’étonner que des blogueurs (à qui après tout personne n’a jamais rien demandé) considèrent comme naturel et allant de soi qu’on leur envoie des services de presse, alors que leur légitimité tient précisément à leur indépendance supposée.
Il y en a aussi qui revendiquent le fait d’acheter avec leurs sous les livres dont ils parlent. Voilà.

mardi 8 janvier 2013

un guide Parker des éditeurs


Existe-t-il un Guide Parker des Editeurs ?
(Il y a des idées comme ça qui me traversent l’esprit, ce doit être un reste des fêtes.)
Connaissez-vous quelque chose, un livre, un site, une bonne adresse où l’amateur peut se renseigner sur les caractères ou même, n’ayons pas peur des idées sinon des mots, des qualités et des faiblesses aussi bien du Château Gallimard que du Clos de Verdier ou du Domaine de Quidam ? Quelque chose d’évolutif bien sûr parce qu’une maison d’édition ça change aussi. Quelque chose qui dise un peu ce que c’est que telle maison d’édition, son esprit, sa singularité – si elle en a. Mais quelque chose d’ouvert aux commentaires de tous dans le respect de chacun, afin que ce ne soit pas juste une vitrine mais une manière de rendre vraiment justice au travail de l’éditeur, et de remettre ce dernier dans le rôle qu’il occupe encore mais seulement pour quelques lecteurs vraiment avertis : être le premier prescripteur, la garantie d’une certaine littérature et d’un regard singulier sur la littérature.
Ça pourrait être un site Internet, par exemple.
Tiens, ma bouteille est vide. Je la jette à la mer.
 

lundi 7 janvier 2013

je devrais peut-être apprendre à lire


Ça fait des années (en fait, un peu plus de quatre : depuis l’ouverture de ce blog) que je me dis qu’il faudrait ouvrir un hublot sur la BD. Pas tellement sur la BD contemporaine parce que je ne suis plus tellement au courant, mais sur celle qui l’était au moment où j’en lisais beaucoup. Tout ça ne nous rajeunit pas. Cette planche, par exemple, c’est l’aube d’un an 2000 grouillant d’une vermine invisible aux yeux de Friz Melone, dont nous étions encore plus loin qu’aujourd’hui. (Du futur dans le passé, quoi.)
 
 
Altan, Friz Melone, Casterman, collection Un auteur (A suivre), 1983, p.9.
 
C’est dans (A suivre) en effet que j’ai découvert Altan, fameuse revue déjà évoquée ici et là.
Pas grand-chose dans l’Internet français sur Altan, mais cinq autres albums quand même sur l’étagère.
Et cliquez donc sur l’image, vous verrez moins mal, vous aussi. (Et cliquez encore.)

dimanche 6 janvier 2013

runbook


«  runbook est un livre d’artiste en devenir via le réseau des boîtes mail. Un certain nombre d’écrivains et d’artistes invités par runbook invitent à leur tour plusieurs personnes à participer, ces personnes reconduisent l’invitation vers d’autres, ainsi de suite pendant une année. Le but de l’expérience étant d’avoir un ouvrage collectif et imprévisible qui se développe de façon autonome. »
« runbook n’a pas de thème défini.
Il existera en fonction de l’air du temps et des préoccupations artistiques des participants. »
 
On trouvera quelques mots de votre serviteur dans le volume septembre-octobre-novembre 2012, aux côtés notamment d’Alexander Dickow (que je remercie pour l’invitation) et de Dominique Quélen.
http://despaysages.fr/images/logo.gif

samedi 5 janvier 2013

mais encore


Certains écrivains aiment à raconter comment leurs personnages leur échappent pour aller vivre leur propre vie. Pour ce manque flagrant d’autorité on les appelle plutôt romanciers qu’auteurs, étymologie oblige.
(Honnêtement on les comprend, les personnages ; on ferait pareil à leur place, on est de tout cœur avec eux et on leur souhaite bon vent.)
Et comment appellera-t-on celui dont tous les personnages depuis longtemps se sont heureusement échappés, il n’y en a plus un seul en vue, c’est à peine s’il se rappelle encore ce que c’est – et qui pourtant écrit encore ?

vendredi 4 janvier 2013

mercredi 2 janvier 2013

alcool


j’ai la migraine
une bête
je me lève, je me couche
j’avale deux litres d’eau
mélangés de croquettes
d’aspirine
 
pourtant
je pisse debout
 
 
Antoine Brea, Simon le mage, éditions Le grand os, 2009, p. 37.
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEibnKu3ZV7kUGxZIP-jRRrAOm1vYZxHoAwBQqKKf466zMwxkHf62PtnzQiaEfmvPv5Qq7JiH9sJDdi40pnHBvgPLu2TBFYHbJDdM0I4l7JDNHhyluQYt8KBMlXSrxy84lW42wpn4WE2PTSx/s1600/Simon+le+Mage.jpg

vendredi 28 décembre 2012

elle avait un problème avec le figuré


Boris avait un poil qui dépassait de sa narine droite mais ça restait très discret.
– De toutes façons, on passe pas par le centre-ville, on prend le pont de Cheviré.
Emmanuelle était la seule à avoir remarqué le poil. Dans certains vieux films, les hommes se les arrachaient avec une espèce de pince à épiler.
– Peut-être, mais ta mère va pas être contente.
– Elle n’en saura rien.
Emmanuelle remonta sa vitre.
– Elle le saura par Cécile, tu sais bien qu’elles sont entre cul et chemise toutes les deux.
Emmanuelle ne parvenait pas à mémoriser les expressions toutes faites. Elle disait : Se regarder en chien de fusil et Se coucher en chien de faïence. Elle avait un problème avec le figuré.
– Elle ne sont plus comme cul et chemise justement, elles se sont engueulées le week-end dernier. Ma mère avait mis du poivre dans sa quiche au thon, Cécile l’a mal pris.
– Elle est vachement susceptible ta sœur.
– Elle est allergique.
– Ça te dérange pas si je dors un peu ? Parce que je somnole là, je tiens plus.
– Attends, Emmanuelle, on va bientôt s’arrêter, y a une aire dans 3000 mètres.
– Je dors juste 3000 mètres alors.
Elle fermait les yeux mais ça se pressait sous ses paupières. Des pattes, du velu, du mouvant, du noir. Et puis, il y avait l’autre conne de bestiole qu’elle sentait toujours derrière elle, sur la banquette arrière. L’intruse n’avait plus rien de menaçant. Plutôt une grande peluche. C’est la situation qui était effrayante. Ça ne passait pas. Emmanuelle ne pouvait pas dormir. On l’empêchait de dormir. On l’énervait de l’intérieur. Elle ne voulait rien montrer à Boris qui conduisait. Si elle provoquait un accident, elle s’en voudrait. Leur voyage se passait bien, en amoureux. Ça faisait longtemps qu’ils n’étaient pas partis tous les deux. Mais là, ils étaient trois. C’est peut-être pour cela qu’Emmanuelle ne lui en parlait pas. C’était une question de nombre. Boris n’aurait pas été content, il n’y avait pas de place pour trois dans la tente Décathlon.
Emmanuelle ne pleurait pas, ses joues étaient sèches, mais des larmes coulaient à l’intérieur, sur la surface interne de sa peau. La surface invisible. C’est comment de ce côté-là ? Elle avait vu une fois une peau de visage décollée, dans un reportage sur la folie du lifting au Brésil. C’est comme quand on dépèce un lapin, qu’on lui enlève son pyjama.
 
Gaëlle Bantegnie, Voyage à Bayonne, L’Arbalète Gallimard, 2012, p. 78-80.


http://www.laprocure.com/cache/couvertures/9782070138395.jpg

Commentaires

au bout, entrée de Bayonne, le pont Saint Esprit, mais quand on a "du mal avec le figuré" presqu'un mirage
Commentaire n°1 posté par Elise le 29/12/2012 à 13h52
Voilà. (Je suis content de mon titre - même si ou parce qu'il n'est qu'une citation - car plus j'y pense plus je me dis que c'est une bonne clef pour ce livre.)
Réponse de PhA le 30/12/2012 à 17h5

jeudi 27 décembre 2012

une dinde farcie de verre pilé


Quand tu rêves d’une baignoire qui fuit, méfie-toi : le Déluge est proche.
 
Quand tu rêves de rivières et de fleuves écumeux, surveille tes draps à ton réveil.
 
Quand tu rêves d’un poulet déplumé posé sur ta cheminée, ça veut dire que tu ne mangeras pas pendant les Quarante prochains jours.
 
Quand tu rêves d’une dinde farcie de verre pilé, ça veut dire que tu souffriras de rougeurs gingivales.
 
 
 
Voyant son disciple qui cinglait les fesses d’un petit chapardeur avec une fine branche de peuplier, Maître K’ong intervint : « Assez ! » Puis il ramassa une lourde branche et la tendant à son disciple, il lui dit : « Avec ça, il comprendra mieux la leçon. »
 
Francesco Pittau, Une pluie d’écureuils, Les Carnets du Dessert de Lune, 2012, p. 10-11.

mercredi 26 décembre 2012

un petit royaume légendaire


C’est un petit royaume légendaire.
 
C’est un reflet qui lève des mouches.
 
Têtes noires, nègres asiatiques, mes frères humains.
 
Gentille torsadée de la terre et de l’eau, cambrée, longs cheveux noirs, longs cils papillonnants, les épaules rondes, les tétins caramel tendus jusqu’à l’extrême, tu fais la pute et ton frère boxe, il est soldat, la même matière, des yeux de faon, un sourire si vrai dans l’instant, il se démerde, il passe de temps en temps à la télé dans les cordes, voies parallèles, plusieurs entrées simultanées au feu, il bodyguarde, il fait des extras deux ou trois fois par semaine pour une dame-patronnesse, plâtrée, boudinée-bagouzée, qui verse dans les œuvres, dans les indulgences de pagodes, et qui vitriole épisodiquement ses rivales.
 
D’autres courbes et d’autres raideurs.
 
Paupière oblique.
 
Emotionnée.
 
La peau éminemment dans l’ambre de cinq heures du soir.
 
Ta sœur.
 
Ta sœur danse les dix-mille aubes successives-uniques-indigènes ravies par Râvana. La guerre.
 
Un peu d’école.
 
Un bidonville.
 
Des chiens-parias.
 
Somnolant sous les planches disjointes.
 
Petite.
 
Mais un fumet sexuel à rassasier un ogre.
 
Un baiser-fleur.
 
Musique : danse : transe : transporté-répété-dix-mille-fois.
 
Ouvre-moi le chemin.
 
Christophe Macquet, KBACH, éditions Le grand os, 2012, p. 11 à 15.
 
« KBACH, c’est le motif et le modèle, c’est la figure et la technique immémoriablement cambodgiennes.
 
Le mot dérive par infixation du verbe KACH qui signifie "briser, se briser" ».
 
Et lisez donc aussi l’article que Romain Verger a consacré à Kbach dans l’Anagnoste.
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhpbDnNktBimiacYhREN1Z_rapj2f4yTcThTrkM6Mf4rw7xW4LjLNYuIA4jNB5X7Ho3IYYR0vTpMlQgLx-Fjb_UfWb97xTrfIfUx0R_3n7-hsbS40NQa-kXGY0aBEtKSIxwCqCCGimJPcsx/s1600/KBACH-CouvOK3-Coul.jpg

 

Commentaires

Les "tétins (0_0) caramel tendus"!
Un "baiser-fleur" : miam!
Commentaire n°1 posté par Ambre le 27/12/2012 à 12h28
Un très beau tout petit livre.
Réponse de PhA le 27/12/2012 à 18h49

lundi 24 décembre 2012

en complément

Tiens, en complément à mon billet à propos du délicieux Kiwi de Pierre Alferi, il y a là une interview de l’auteur sur l’état de la poésie qui pose quelques questions qui me touchent (notamment l’imperceptible limite entre la « bonne confidentialité » et « l’antichambre de la mort » – cf  quelques billets récents) ou qui font écho à mes lectures d’Alferi (la perte de tout pouvoir de subversion jusque dans le terrorisme).
Joyeux Noël quand même !

dimanche 23 décembre 2012

Kiwi d’Alferi


« Elle s’imagine même qu’ils savent tous que le boycott d’un fruit frais n’est qu’une visée factice, mais jouent le jeu parce qu’ils savent aussi que sans la fiction, sans l’histoire plus ou moins puérile que chacun se raconte, la réalité ne tiendrait pas debout une minute debout. »
 
Pierre Alferi, Kiwi, POL, 2012, p. 478.
 
Comme vous n’êtes peut-être pas au courant il faut que je vous le dise : Kiwi de Pierre Alferi est un roman vertigineux.
Comme vous n’êtes peut-être pas au courant il faut que je vous le dise : Pierre Alferi est un poète qui écrit des romans qu’il vaut mieux lire avec des verres progressifs – ou à double foyer pour les nostalgiques – parce que selon la distance à laquelle se situe le lecteur il risque de ne pas lire tout à fait la même chose.
Ce qui est pratique avec Kiwi c’est que Pierre Alferi nous prend gentiment par la main pour nous raconter une histoire très facile à lire à une certaine distance, l’histoire très légèrement décalée d’une jeune femme très légèrement décalée comme celle dont on tombe facilement amoureux et qui précisément ne trouve pas l’amour puis le trouve à moins que ce ne soit lui qui la trouve – à moins que ce ne soit pas ça du tout à moins que ce ne soit pas du tout de ça qu’il soit question. Car sous le couvert d’un récit très linéaire – une année découpée en quatre saisons et cinquante-quatre épisodes –, on devine peu à peu que sous la pelure de l’histoire d’amour se cachait en réalité un étonnant thriller fruitier, avec ses associations secrètes et ses mouvements révolutionnaires occultes – on ne sera donc pas surpris d’y retrouver dans un second rôle assez marquant le même Horatio Picq qui naguère fut victime la séquestration des Jumelles, rappelez-vous ce bref et déjà vertigineux roman polysémique. Mais qu’est-ce en réalité qu’un thriller fruitier ? Il faudrait demander à quelqu’un dont le métier serait de raconter des histoires et tiens justement c’est le métier de Maximilien – Maxime – Max – Sénart : le mari. Comment faire confiance à un homme qui prétend gagner de l’argent en racontant des histoires ? Hein, Daniela, comment faire confiance à Pierre Alferi qui vous met des jolis titres pour chaque « épisode », ose à chaque fois résumer le précédent en moins de quinze mots (La vraie Sylvie Vartan affirme que Bidet ne reviendra pas ou bien Anéantie, Daniela Tripp se dit victime d’une attaque d’étrons volants à domicile) parce qu’on est (c’est marqué dessus) dans un roman-feuilleton, et agrémente chaque titre d’épisode d’un joli dessin ? Hein, Daniela, comment lui faire confiance ? – car c’est ainsi que s’appelle l’héroïne : Danie-ela
 

 
 C’est sur Sitaudis que j’ai commencé à lire Kiwi et c’est dans Libération qu’on peut lire un très chouette article d’Eric Loret qui vous en dira un peu plus ou même carrément autre chose – et ça aussi c’est bon signe.

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Commentaires

Je suis effrayée. Si vous saviez quelle pile m'attend à gauche de mon oreiller! Ca va finir que je finirai étouffée dessous. Mais enfin j'ai lu ce premier chapitre où rien n'arrive, alors forcément, c'est très attirant....
Commentaire n°1 posté par Michèle le 23/12/2012 à 23h31
Le fait est qu'il y a trop de bons livres pour une seule personne. Et en plus il y a tous les autres !
Réponse de PhA le 24/12/2012 à 18h04
Sans doute un fruit à déguster pour changer d'autres mets plus indigestes !
Bonne année, Philippe, avec verres progressifs ou lentilles en forme de hublots !
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 28/12/2012 à 14h18
Merci Dominique !
Réponse de PhA le 30/12/2012 à 17h48

samedi 22 décembre 2012

le conseil du jour (par Pierre Autin-Grenier)


En toutes circonstances pénibles, hâtez-vous d’accabler Dieu, sinon vous n’aurez bien vite plus un seul coupable à vous mettre sous la main.
 
Pierre Autin-Grenier, Le poète pisse dans son violon (version symphonique), éditions les Carnets du Dessert de Lune, 2010.
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhXC5eZWbB71k0RI8l0WCKy8JSUVam_Rx6Wma7yiRYaFInuAMyx3zzPccuYBhTQp4lt3g70Z1Rgkk_hFLyyUN1FgnGAWa28RVobwkdT97Sp9o0tTDjUSo_IWXgkfWwCIKPDW8wuqVhJFXJm/s1600/mike-tyson.jpg