vendredi 20 mars 2015

éclipse



C’est en sa propre absence – en l’absence de soi-même et d’ailleurs loin de chez soi – que, vers cette même époque, on a connaissance de l’existence d’un peuple, une peuplade plutôt, qui ne croit pas au soleil. La chose est suffisamment insolite pour qu’on en fasse mention ici, même si les informations à ce sujet sont plutôt lacunaires.

Par chance, cette peuplade habite un pays brumeux, une île enfouie au fond d’un écrin de brouillard. Comme s’ils pressentaient sa venue, chaque fois que le soleil est sur le point de paraître, tous se retirent ensemble à l’intérieur d’une vaste hutte commune, sous un ciel de paille bas. Et chacun se dit encore une fois, dans son for intérieur, que le soleil n’existe pas.



Mémoires des failles, à paraître aux éditions de l’Attente, avril 2015.


jeudi 19 mars 2015

agenda



Alors ce soir il y a le lancement officiel de la revue la Moitié du Fourbi chez Atout-Livre,

Demain il y a une soirée consacrée à Sandra Moussempès et Sunny Girls à la librairie Texture,

Samedi à 16 heures Jérôme Lafargue sera En territoire Auriaba et en F80 au stand Quidam du Salon du Livre,

Et je regrette bien de ne pas pouvoir retourner le lendemain sur le même stand Quidam pour le très beau Cahier d’Alberto de Monique Rivet (mais j’en reparlerai).


mercredi 18 mars 2015

louange de la louange



Les éditions Helium inaugurent une nouvelle constellation, puisque tel est le nom, joli synonyme, de cette collection, qui propose la rencontre d’un écrivain avec un film, une musique, une photographie, un lieu. Didier da Silva notamment l’inaugure, en belle compagnie puisqu’aux côtés d’Arno Bertina et d’Alban Lefranc.

L’objet de sa rencontre est familier, car, on l’aura deviné, Louange et épuisement d’Un jour sans fin loue en effet et sans louvoyer sinon sans fin Un jour sans fin ; mais oui, ce film, c’était avec Bill Murray et Andie McDowell, je m’en souviens très bien, de Harold Ramis, là en revanche je n’aurais su le dire – et même cet oubli est le signe d’un grand succès populaire (un autre signe en étant la voix de Ned Ryerson, l’épouvantable copain de lycée assureur, régulièrement imitée, et plutôt bien d’ailleurs, par l’un ou l’autre de mes deux fistons à mon arrivée – car oui, il m’arrive souvent qu’on m’appelle Phil Connors.)

Ça commence par des nuages, quoi ? le film ou le livre ? eh bien les deux, si j’en crois Didier da qui connaît le film mieux que moi ; en tout cas son livre, oui, commence avec « des nuages, des pans de ciel accélérés, cumulus blancs sur fond d’azur changeant de forme à fond de train », et tout de suite, connaissant mon Didier da presque sur le bout des doigts, je reconnais le spécialiste du récit atmosphérique, rappelez-vous l’Automne zéro neuf, et je me dis que voilà, dès l’incipit c’est déjà la rencontre promise : le livre va parler d’Un jour sans fin, bien sûr, un film, mais d’un écrivain aussi, ou d’une écriture, celle de Didier da Silva.

Car Un jour sans fin, mais oui, maintenant qu’on m’y fait penser, c’est aussi un film sur le temps qu’il fait, sur le temps qu’il fera, suspendu (le temps) comme nous à l’oracle d’un rongeur sciuromorphe précisément identifié, Marmota monax, rendons grâce à l’auteur de ce souci dans la précision ; autrement dit c’est une marmotte, mais américaine, comme la comédie dont elle est la vedette. Suspendu aussi le temps, vous avez raison, puisque c’est là le ressort du film : celui du temps qui passe est cassé, demain est toujours aujourd’hui, I got you babe, Okay campers rise and shine !

Je ne vais pas vous raconter le film, je ne vais pas non plus vous réécrire le livre, il l’est déjà très bien. Je dirai juste encore ce que l’auteur ne dit pas, ou ne dit qu’entre les lignes, c’est que tout le réseau que tisse Phil, bien obligé, entre les habitants de Punxsutawney, Didier da Silva le propage au-delà du film, dont les auteurs et comédiens, Bill Murray en tête, deviennent personnages à leur tour d’une plus vaste histoire et que c’est alors que l’on comprend, mais oui, c’est évident : Louange et épuisement d’Un jour sans fin est aussi une note, un addenda, une cerise sur l’Ironie du sort, le précédent livre du même auteur.

Louange et épuisement d’Un jour sans fin paraît aujourd’hui aux éditions Helium.


mardi 17 mars 2015

syllogismes



Tous les hommes sont mortels.

Or, les amanites phalloïdes sont mortelles.

Donc, les hommes sont des amanites phalloïdes.



Tous les mortels sont des hommes.

Or, l’amanite phalloïde est mortelle.

Donc, l’amanite phalloïde est un homme.



Tous les hommes sont mortels.

Or, l’amanite phalloïde est un homme.

Donc, l’amanite phalloïde est mortelle.



Toutes les amanites phalloïdes sont mortelles.

Or, les hommes sont des amanites phalloïdes.

Donc, les hommes sont mortels.



lundi 16 mars 2015

découverte sur les hauts plateaux



Il fallait bien que ça se sache.

Et ça se saura si vous lisez en entier la très belle chronique que la librairie Charybde consacre à ma Vie des hauts plateaux. Mais comme on n’est pas non plus obligé de savoir, remercions ce précieux libraire d’avoir divisé son article en deux : si vous ne lisez que la première partie le mystère restera entier.

Il n’est pas rare que les grandes découvertes se fassent en même temps en différents lieux. Poussé par la curiosité et invoquant l’oracle Google, voici que je tombe sur un autre article sur le blog Book(s)face où l’on avait aussi bien pressenti la chose. Bref, me voici découvert !

dimanche 15 mars 2015

Lettre de réclamation



Angel, Engel, angelo, engjëll, enkeli, angyal, anjel, malaikat, anioł, melek, eņģelis, engill, angelus, anjely, anděl, angelas, anghel, angẹli… il n’y a guère qu’en français que les anges n’ont pas d’l.

samedi 14 mars 2015

Le mortier, c’est bien.



Le mortier, c’est bien.
Vous l’étalez entre les pierres, ça colle, ça tient. Vous pouvez monter votre mur. Quatre, même, si vous y tenez. Entre vos quatre murs, votre petite famille est bien protégée. C’est la tranquillité. Et puis, quand vous en avez assez, vous pouvez partir, sans oublier votre mortier. Vous l’installez à bonne distance. Vous calculez l’angle de tir. Si vous vous y prenez bien, le tir en cloche devrait passer juste au-dessus de vos quatre murs, pour atteindre sa cible à l’intérieur.
Mais calculez bien votre trajectoire, car le mortier ne résiste pas au mortier.


vendredi 13 mars 2015

tu n’as pas fini ton autruche



Donc : tu as englouti au cours de ta vie l’équivalent de trente-huit bovins, quarante-sept moutons, agneaux compris, soixante et onze cochons de belle taille, terrines comprises, mille douze volailles, œufs non compris, cent vingt-neuf lapins. Et de bon appétit, par surcroît. En revanche, tu n’as pas fini ton autruche. Tu as à peine entamé un cheval. Tu as recraché le singe. Le serpent t’a échappé. Des pièces et des billets sont tombés de tes poches pour un montant total de deux cent vingt-huit euros et seize centimes. Tu fus chanceux pourtant dans ce domaine car tes rentrées furent très supérieures : mille cent soixante-quinze euros et soixante-dix centimes.
– J’ai trouvé une liasse de neuf cents euros dans un bus de ville. Une aubaine.
– Et la retraite du mois de Blanche Couturier, veuve de quatre-vingt-six ans, qui a tenu jusqu’au versement suivant en partageant les boîtes de son teckel Rebecca. C’était le 2 avril 2004. Mauvaise semaine. Le lendemain, dans la forêt de Vezins, tu as donné un coup de pied dans un gland qui a roulé jusqu’à un trou de terre meuble, qui a germé pour devenir cet arbre dont une branche basse, sept années plus tard, a crevé l’œil du vététiste Cyprien Farge. Les éclats de verre de la bouteille de limonade que tu as volontairement cassée sur la route entre Le Vigen et Solignac le 16 août 1972 ont crevé un pneu de la voiture de Simone Vitrac qui se rendait à Limoges au chevet de son père mourant. Le retard occasionné par la réparation l’a empêchée de recueillir son dernier souffle. Le rhume que tu as transmis à madame Bernadette Célérier, dans la salle d’attente du docteur Marion, le 9 septembre 2008, a été fatal à cette octogénaire.
– J’espère que vous porterez à mon crédit tous les papillons que j’ai chloroformés dans mon enfance, évitant par là même les ouragans qui devaient dévaster les antipodes…
– En effet, le départ du métro de 12 h 03, le 2 novembre 1990 à la station Bastille, retardé d’une minute par ta valise restée coincée entre deux portes a permis à Malika Essahli d’attraper la rame et de rentrer chez elle à l’instant où son fils de quatre ans escaladait le balcon de son septième étage pour rejoindre le chat sur la corniche.

Eric Chevillard, Juste ciel, Minuit, 2015, p. 51-53.


mercredi 11 mars 2015

Mon jeune grand-père (74)



Le 11 septembre 1917. Mes chers parents.
Nous sommes maintenant sauvés : j’ai reçu quelques colis qui sont les bienvenus. Sauvés. Ces sont les numéros 17-18-19-20-25. Ils étaient tous en bon état et bien composés. Il était temps car depuis près d’un mois ½ mon associé n’a rien reçu ; on n’a pourtant arrêté (« pas » manque) l’expédition de ses colis, on n’y comprend rien. Pourquoi Edmond écrit-il « mon associé » au lieu de Daussy ? Je suis bien content que vous ayez enfin reçu de mes nouvelles et la photo vous ait fait plaisir (« que » manque). Dans la carte du 26 qui est sans doute perdue, je vous demandais de forcer un peu les colis pour reconstituer les réserves pour ne plus être à court une autre fois. Je n’ai pas de carte du 26. J’en ai une du 27, que j’ai eu du mal à déchiffrer, dans laquelle Edmond se félicite d’avoir demandé dans sa carte précédente de quoi remonter ses réserves. Mais il dit « ma carte précédente », il ne dit pas « ma carte d’hier ». Il faudrait surtout de la graisse, des pommes de terre, des légumes secs, des nouilles, du chocolat, du café. Je vous cite ces denrées parce que ce sont celles dont nous avons été le plus à court et aussi parce qu’elles peuvent se conserver assez longtemps. Je vous demandais aussi dans cette carte du savon pour mon élève qui ne peut pas s’en procurer chez lui. Mais si : j’ai cette carte du 26. Ce n’est pas la carte du 26 août comme je le croyais – le courrier n’est pas si rapide –, c’est la carte du 26 juillet 1917. Le savon, c’est pour revendre au Russe, qui en a demandé à Edmond. Et Edmond y réclamait bien les mêmes denrées. Donc ses parents ont reçu cette carte. Mais peut-être – sûrement – avec beaucoup de retard. En passant, sur la photo du football, c’est celui qui se trouve debout à l’extrême droite (pour celui qui regarde). Si ça se trouve, cette photo de mon grand-père en footballeur prisonnier existe encore quelque part. Je ne sais pas. J’ai reçu un courrier assez grand. Ce sont les cartes de Papa des 21-23-24-25, la lettre de Maman du 26 une gentille lettre de ma sœur avec un mot de Madeleine. Dites-leur que je les remercie toutes les deux et que je les embrasse bien fort. _ Maman a bien fait de mettre des carottes, elles sont arrivées en bon état. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. EA

mardi 10 mars 2015

révélation subcapillaire



C’est quand le cuir chevelu ne l’est plus qu’on se rend compte de l’étendue de cette supercherie lexicale : ce n’était pas du cuir non plus !


lundi 9 mars 2015

A califourchon



A califourchon
ma princesse, à califourchon
va le cavalier sur sa cavale,
une couille du côté droit
une du côté gauche
à califourchon
sur le pelvien
une jambe d’un côté
l’autre de l’autre
la cavalière et
les lèvres au crin, aux poils
au cuir, à la peau
de paupière
enfourchée la bite
cofourchée
la chatte
à califourchon
le pigeon sur sa pigeonne
le matador
sur sa mignonne
cofourchons


Eugène Savitzkaya, A la cyprine, Minuit, 2015, p. 63.

dimanche 8 mars 2015

idée au gramme



OK est un petit bonhomme couché sur le côté, la tête à gauche et les pieds à droite. Il a plutôt l’air KO.

samedi 7 mars 2015

Mon jeune grand-père (73)



Un motif plus clair, en forme d’x grossier, marque cette carte-ci. J’ai d’abord cru à la trace d’un adhésif retiré, mais non : au toucher la marque est indécelable. L’écriture d’Edmond la traverse imperturbablement, elle y est juste plus lisible par contraste. On dirait qu’à cet endroit, la carte a oublié de jaunir avec le temps.
Le 6 septembre 1917. Mes chers parents.
J’ai reçu comme courrier les cartes de papa des 17, 20 et 22 et la lettre de maman du 19. Le courrier n’est pas très régulier en ce moment, mais enfin il arrive ; il n’en est pas de même des colis : je n’ai encore reçu. Il serait pourtant que ça arrive. Les colis manquent, les mots aussi. Je suis ennuyé que vous ne receviez pas non plus de nouvelles, surtout en ce moment où vous devez vous ennuyer. Je prends bonne note pour la bague de maman, je dirai qu’on fasse attention en l’ouvrant. Je fais une recherche automatique. Apparemment il n’a jamais fait été fait mention dans une autre carte de cette bague. Ce pauvre Louis qui est (si je lis bien) obligé de coucher sur la paille, c’est bien malheureux tout de même !! Il y a deux autres occurrences de cette association de mots : « pauvre Louis » dans les cartes d’Edmond. Une expression familiale que même moi j’ai dû entendre il y a longtemps. – Je remercie Madeleine de s’occuper de la cuisson du pain surtout qu’elle ne le laisse pas brûler. Madeleine est une enfant, ou peut-être une adolescente. Le photographe après nous avoir fait attendre un mois nous a tout de même apporté les épreuves hier. Heureusement elles sont bien et ce ne sera pas la peine de recommencer mais il faut attendre encore au moins 15 jours avant d’avoir les photos. Il ne faut pas être pressé. Quelle dose de patience il faut avoir tout de même pour être prisonnier, toujours attendre et pour tout. Pour les lettres, pour les colis, pour aller toucher de l’argent, pour manger, pour acheter certaines denrées à la cantine et surtout pour la paix ! Cela doit faire plus d’un an qu’Edmond n’avait pas employé ce mot : « prisonnier ». Après avoir eu quelques jours pluvieux et assez frais, nous avons aujourd’hui un beau soleil. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. EAnnocque

vendredi 6 mars 2015

trois prés (ou trois carrés) de Joël Baqué



Quand Joël Baqué ne joue pas au trader – je recommande encore son tout récent roman La Salle, chez POL – il entreprend d’aménager l’espace. Entre mots et motifs. Trois extraits (ou trois pages) (ou trois carrés) (ou trois prés) :







L’inondation maîtrisée des rizières fournissant le modèle d’un acte bricolé d’innombrables minuties





nous engageons volontiers l’infinitif aux côté d’élémentsG plus ou moins hasardeux.





G. bestiaire austère, espèces végétales peu décoratives











L’arasement contrôlé de la couche arable permet de réduire l’action au système de transcription,



les tables des matières donnant l’exemple d’une vigueur enviableH.





(nous refusons le paysagisme bien que l’apport d’éléments meublants procure un confort appréciable)





(tout choix se renforce au fur et à mesure des incompréhensions qu’il suscite)





H. suffisamment rigoureuse, une table des matières dispense d’inventer des lecteurs









L’appel à des éléments extérieurs





(héron,





joncsI)





– termes d’une débauche minimale –





permet d’importer une certaine fraîcheur dans une suite acceptable d’oublis, approximations et autres désistementsJ.





I. plastrons végétaux appréciés pour leur encombrement conciliant



J. le bâclé favorise l’évidence recherchée









Pré ou carré, de Joël Baqué,  vient de paraître chez Eric Pesty Editeur.

mercredi 4 mars 2015

il est maintenant fort douteux que j’existe



Vendredi 7 août 2009




Alors que le travail sur un livre futur (qui ne sera pas le prochain) me donne l’envie de découvrir ces « épisodes cliniques », expérience personnelle de Clément Rosset dont son psychiatre a eu la bonne idée (au moins pour moi) d’encourager la publication…

 

Je commence à comprendre que c’est précisé­ment dans la mesure où ils sont – normale­ment – « anodins » que ces rêves sont perçus comme angoissants, en tant qu’étrangers à moi. Tout se passe comme si la thèse de Freud qui relie le travail de rêve au travail du jour s’y annulait, comme si le matériel du rêve n’avait absolument rien à voir avec tout ce qui a pu m’occuper (ou me préoccuper) la veille. D’où cette angoisse : ce ne sont pas mes rêves, je n’en ai rien à cirer (pour m’exprimer vulgairement), et récuse donc la réalité qu’ils suggèrent car je n’en ai rien à faire puisque ce n’est pas ma réa­lité. Effet très angoissant, à la fois de déperson­nalisation et de déréalisation, provoqué par ces rêves (h 4) que je récuse l’un après l’autre sans tomber enfin sur un qui m’« aille », comme on dit d’un habit qu’il vous va, et à partir duquel je puisse me rendormir pour de bon.

Je pense (…) que ces rêves sont un retour en force d’une mystérieuse angoisse maîtrisée pendant le jour.

Bien difficile, au réveil, de refaire surface et de retrouver le contact avec soi et avec la réalité.

 

Clément Rosset, Route de nuit (Episodes cliniques), Gallimard, L’Infini, 1999, p. 33-34.

 

… j’y découvre (et cela je ne m’y attendais pas) ce que je ne peux m’empêcher de lire – égocentrique lecteur – autrement que comme un commentaire prémonitoire de mon récent Liquide :

 

Après une pénible sieste (vers 20 h 30) je m’interroge sur le caractère pénible de ce mi-sommeil et en reviens à ce sentiment de déréali­sation ou plutôt de dépersonnalisation dont j’ai parlé plus haut. On dirait que la blessure d’abandon (je veux dire le sentiment d’avoir été abandonné, qu’il s’agisse d’amour maternel ou de l’amour tout court qui prend le relais du premier ­et qui, s’il vient à défaillir, revient à un abandon de la mère même si celle-ci, pour sa part, vous a constamment aimé) entraîne une déconstruction de la personnalité, une sorte d’effacement du moi, – assez semblable, je le suppose, chez le licencié de quelque travail, qui fait souvent une dépression du même ordre : « on n’a plus besoin ­de vous » signifiant qu’« on ne vous aime plus ». C’est pourquoi « je » ne puis m’endormir tran­quille, puisqu’il est maintenant fort douteux que j’existe. Ce que j’expérimente va ainsi au-delà d’une simple « dépression » et pourrait plutôt ­être décrit comme « psychose lucide » : une destruction du moi minutieusement observée par ce qui reste de solide dans le moi. Il est d’ailleurs probable que c’est le sort de beaucoup de dépressions nerveuses que de flirter ainsi, parfois assez dangereusement, avec la psychose.

 

Idem, p. 90

 

(Du coup, et accessoirement, je me demande ce qu’aurait été ce roman si, au lieu de faire du protagoniste un homme quitté, j’en avais fait un licencié. Différence accessoire en effet, anecdotique, qui n’aurait changé que la surface du livre – et il est probable que pour bien des lecteurs pourtant cette différence aurait compté.)





Oui, c’est donc un vieux billet que j’avais oublié de remettre sur mes nouveaux Hublots et sur lequel je viens de tomber. J’en refais un neuf juste pour le plaisir, jugez plutôt : Clément Rosset qui dans un très beau livre écrit l’une des plus pertinentes présentations d’un livre qu’à l’époque je n’ai pas encore écrit (Liquide) dans cette Route de nuit que je lisais donc en 2009, tout en travaillant « sur un livre un livre futur (qui ne sera[it] pas le prochain) » mais qui l’est à présent puisqu’il s’agit de mes Mémoires des failles à paraître ce printemps aux éditions de l’Attente.

En prime je rajoute tous les commentaires de l’époque, avec notre cher Depluloin avant même l’ouverture de son blog et Didier da qui nous joue la Pièce brève et interminable rêvée par Clément Rosset et qui clôt cette Route de nuit.




Commentaires

Ah, c'est très bien, Route de nuit.
Du coup je l'ai rouverte et je me suis dit que ce devait être frustrant de ne pas pouvoir entendre la Pièce brève et interminable qui la clôt, alors ni une ni deux je te l'ai enregistrée. C'est ici.
Commentaire n°1 posté par Didier da le 07/08/2009 à 16h22

Oh ça c'est formidable Didier, Merci !
Commentaire n°2 posté par PhA le 07/08/2009 à 16h28

J'ai conservé un très bon souvenir de Route de nuit, mais aucun de la mention de cette Pièce brève et interminable. C'est magnifique. Merci à vous deux.
Commentaire n°3 posté par François Matton le 07/08/2009 à 17h10

Elle est issue d'un rêve de l'auteur, accompagnée des paroles sans fin "tu seras mon amour". Rosset dit lui-même - ça nous parlera à tous les trois, je crois - que cette musique résonne pour lui "de manière aussi funèbre que celle qui annonce à l'avance la mort*, par piqûre empoisonnée, des maharadjahs qui luttent contre les trafiquants de drogue, dans les Cigares du Pharaon de Hergé."
* C'est l'occasion de signaler que chez Hergé cette musique n'annonce pas la mort, mais la folie.
Commentaire n°4 posté par PhA le 07/08/2009 à 18h24

C'est dingue !
Commentaire n°5 posté par Didier da le 07/08/2009 à 18h31

ou un célibataire - croire qu'assez nombreux finalement sont ceux qui connaisse cela est une façon un peu dérisoire de se donner un poids, une existence même si toute solidarité est exclue
Commentaire n°6 posté par brigetoun le 07/08/2009 à 18h56

Je vous croyais parti jusqu'en septembre, grave erreur. Les vacances sont-elles donc finies pour vous ? Pour moi elles débutent aujourd'hui.
Commentaire n°7 posté par Frédérique M le 07/08/2009 à 23h32

C'est connu : nous sommes les plus mauvais interprètes de nos rêves. Et il est toujours surprenant de voir comment certains esprits réputés brillants peuvent patauger ou se noyer dans un verre d'eau - ce qui n'est pas le cas de Rosset. Mais Ionesco par exemple, sur la fin de sa vie, ne comprenant rien ou presque à des rêves qui semblent pourtant les fantomes même de ses œuvres. Pour sa défense, on sait que le rêve "utile" à la recherche de la névrose se détériore avec l'âge - et l'alcool. En résumé : n'ayons pas peur de nos rêves, ils ne mordent pas.
Commentaire n°8 posté par Depluloin le 08/08/2009 à 19h55

Pour ma part, que ferais-je sans eux !
(@ Frédérique : Bonnes vacances !)
Commentaire n°9 posté par PhA le 08/08/2009 à 20h46

Je me suis mal exprimé - cette peur d'envahir le blog. Le rêve ne mord pas : c'est la morsure qui mord. Et qui crée le reste. Si un écrivain n'avait pas de rêves, de ces rêves qui minent au moins la journée - peu importe l'interprétation possible, véritable ou non, on s'en fiche. Ça n'est pas ce que je voulais dire. Je voulais dire ceci : le rêve n'est pas immédiatement, brûtalement, véritablement; il est comme les greniers de nos enfances, source de curiosités, de terreurs, et de découvertes secrètes. Et aussi un repos, une évasion. Sans le rêve, si terrifiant soit-il, il n'y aurait point de réel.
Ah mon cher PhA, comme je vous crée du souci.
(Pensez à un correcteur automatique, je suis trop fatigué.)
Commentaire n°10 posté par Depluloin le 09/08/2009 à 01h55

Aucun souci, cher Depluloin ; ces Hublots ne redoutent pas votre invasion !
Commentaire n°11 posté par PhA le 09/08/2009 à 09h47

J'ai eu la bonne idée de cliquer sur Cl. Rosset que j'ai eu l'occasion d'entendre dans les NCC, et que j'admire mais pas autant que R. Enthoven qui lui, le vénère. Pour ce qui est de l'expérience en psychiatrie d'un auteur,  Artaud est aussi une étude passionnante.
Ce blog est une mine de renseignements fort intéressants.
(et je m'en vais poursuivre ma soirée avec votre "regard").
J'attendrai d'avoir lu les trois livres pour vous donner mes impressions.
Je devrai recevoir Liquide lundi.
Commentaire n°12 posté par Ambre le 26/12/2009 à 23h38

Bonne lecture et merci !
Réponse de PhA le 27/12/2009 à 12h48

mardi 3 mars 2015

recherche de paternité

Mais que regardent donc tous ces gens ?

Rapprochons-nous.

Voilà, c'est mieux. (Et c'est encore mieux en cliquant sur l'image.)

(Les photos sont de Louise Bottu - car hélas je suis loin de Bayonne. Et merci à la Librairie de la Rue en Pente grâce à laquelle je retrouve enfin mes parents.)

lundi 2 mars 2015

Lettre emportée par le vent



La bise a beau souffler plus fort et plus froid, il lui manquera toujours le doux r de la brise.

dimanche 1 mars 2015

Qui est Jérémie Lefebvre ?

J'avoue que je n'en sais rien. Le bonhomme pourtant mérite l'attention, qui se fend sur le site de Libération d'un article intitulé le premier jour de sixième et où je peux lire :
"A partir de maintenant il n’a plus de classe, donc plus de bureau, il est invité à transporter le contenu de ses tiroirs jusqu’à la scoliose. En guise de maître ou de maîtresse, on lui attribue une dizaine de professeurs nerveusement détruits. Parmi eux, un tiers aime les élèves dans la désolation, un tiers s’en fout, un tiers les déteste ouvertement. Aucun d’entre eux n’a reçu la moindre formation à l’art d’enseigner."
"On étudie Eugénie Grandet en quatrième. L’élève de treize ans le mieux disposé du monde retiendra de l’œuvre «descriptions trop chiantes, histoire trop pourrie», et si Balzac ne l’a pas écœuré à jamais des lettres, Racine s’en chargera l’année prochaine avec Athalie."
"Les programmes d’Histoire sont dispensés par tranches de dates et de définitions sans lien entre elles : encorbellement, assignats, génocide, 5 mai 1789, 23 août 1572, 18 brumaire an VIII, à savoir par cœur et à oublier juste après l’interro."
"Les langues vivantes sont enseignées comme si elles étaient mortes."
J'en passe et des meilleures, comme dirait sûrement Jérémie qui, vous l'aurez compris, n'est pas à un cliché près, même si celui-ci n'a strictement plus rien à voir avec la réalité depuis des lustres. Le plus drôle, au terme de ces jérémiades stéréotypées, c'est quand même la signature de l'article : "Jérémie Lefebvre, écrivain auteur-compositeur." Je ne pense pas au prénom, le calembour facile que je découvre avec vous ci-dessus est involontaire, promis, mais à la nécessaire mention "écrivain auteur-compositeur", laquelle à mes yeux supposerait davantage d'honnêteté intellectuelle (par exemple se renseigner) et surtout une certaine originalité dans la pensée. Reconnaissons toutefois à Jérémie Lefebvre le talent de choisir des sujets fédérateurs : nul doute que notre prophète aura ses adeptes.
Je m'arrête ici, non que je nie en bloc les difficultés diverses que peuvent rencontrer les élèves de 6e et les inquiétudes légitimes de leurs parents (j'ai été les deux), mais parce que justement demain c'est la rentrée et que j'ai encore un peu de travail, pour non pour aplanir ces difficultés mais pour aider mes élèves à les surmonter.
(Et pour changer de mon identité habituelle, je vais signer "Un professeur principal de 6e, tiens.)