Pourquoi donc la pipistrelle et le cacatoès se retrouvent-ils si rarement dans la même phrase ?
jeudi 30 septembre 2021
mercredi 29 septembre 2021
mardi 28 septembre 2021
lundi 27 septembre 2021
Autopromotion alphabétique 6 : Mémoires des failles
Après L, M. Après Liquide, Mémoires des failles. Il est, ou plutôt ils sont parus après en effet : en 2015, aux éditions de l’Attente. Mais ils ont été commencés bien plus tôt, en 1982 au moins, voire encore avant, selon le degré de conscience que j’en avais. C’est qu’il y a toute une vie à l’intérieure. Une vie non tangible, certes, une vie non vécue, mais toute une vie quand même.
Mémoires des failles n’est pas un roman. Mémoires des failles n’est pas une fiction. Je n’y invente rien, je ne fais que m’y souvenir, et pourtant rien de ce que j’y raconte n’a été vécu. Les personnes que j’y évoque parfois, et qui pourtant pour la plupart sont des personnes « réelles », n’en ont aucun souvenir. C’est un récit poussé au plus degré de la subjectivité. Je l’ai construit à la force de l’attention, l’attention à ce qu’on ne voit pas, ce qu’on n’entend pas, ce qu’on oublie. Ma fascination y est à l’œuvre ; j’essaie de la partager.
Je me rends bien compte qu’il n’est pas facile de mettre des mots sur ce travail. En tout cas, c’est l’une des faces de mon travail qui compte vraiment à mes yeux.
« Dire les choses est vraiment un problème. Et on n’a cependant pas la naïveté de prétendre dire les choses telles qu’elles sont. Les choses n’ont vraiment rien à voir avec les mots. Sans doute faut-il, pour dire les choses au plus près, dire carrément n’importe quoi d’autre ; oui, c’est bien cela : dire carrément n’importe quoi d’autre, et compter sur la chance pour tomber juste. C’est la seule manière sérieuse d’écrire. »
Mémoires des failles, « Deuxième album, vingt-deuxième pellicule : château de sable, cuvette de WC, faune locale. » Éditions de l’Attente, 2015.
dimanche 26 septembre 2021
Brèves animales (50)
Le gorille et la zorille vivent sur le même continent, contrairement à la morille – mais elle, c’est un champignon.
samedi 25 septembre 2021
nous n’avons pas besoin de cette fiction récente
« Cette crise – la prise de conscience que la littérature n’existe pas, que les textes ne sauraient avoir de valeur en soi – peut déboucher sur des attitudes bien connues, comme celle de Rimbaud : on fait cesser la mascarade. On claque la porte, on part s’occuper de choses sérieuses. Il est alors amusant de voir les fidèles de la secte littéraire, pour justifier de rester quant à eux bloqués de l’autre côté de la sortie, déployer des trésors de rhétorique pâmée afin de faire de ce geste même un acte éminemment littéraire : toute une apologétique du renoncement essaime, le claquage de porte devient sacré. Les uns disent : Rimbaud au Panthéon ! Et les autres : Oh non ! Rimbaud est trop sacré pour le Panthéon ! Comme dans la Vie de Brian des Monty Python, toute tentative, par le pauvre écrivain, de nier l’existence de la littérature (comme il est raisonnable de le faire), apparaît aux disciples endoctrinés comme la preuve même de son génie littéraire.
Je dis « par le pauvre écrivain » : autant nous n’avons pas besoin de cette fiction récente, et sans doute ridicule, de la littérature, autant l’écriture est une activité tout ce qu’il y a de plus concrète et digne. Elle existe depuis longtemps et consiste à s’adresser, par le moyen de traces visibles dans le monde 1, à une subjectivité, afin de produire des effets dans le monde 2. En ce sens, montrer que le roi est nu, claquer la porte de la littérature, n’implique pas de renoncer à écrire : seulement d’arrêter de croire que des textes pourraient avoir une valeur indépendamment de leurs conditions de réception dans le monde 2. (...) »
Pierre Vinclair, Vie du poème, Lignes intérieures, 2021, pp 90-91.
lundi 20 septembre 2021
Autopromotion alphabétique 5 : Liquide
Après E, rien jusqu’à L. L comme Liquide. Liquide, c’est un roman cher à mon cœur. C’est le premier paru chez Quidam, en 2009 ; il y en aura six autres – et plus, j’espère. Je me souviens que, lorsque je l’ai commencé (à la fin de l’année 2002), je ne savais pas s’il était possible d’écrire tout un roman « comme ça ». « Comme ça », c’est-à-dire en effaçant la personne grammaticale tout en plaçant le lecteur dans la conscience du protagoniste. C’était déjà une pente naturelle de mon écriture, il fallait que j’aille jusqu’au bout. Le héros de Liquide souffre d’un effacement de la personnalité, à force de se conformer aux différents rôles que la société attend de lui – comme un liquide prend la forme du récipient. À ma connaissance, c’est le seul récit de toute l’histoire de la littérature, n’ayons pas peur des mots, entièrement mené à la personne zéro (sans que la langue en souffre, évidemment), mais c’est aussi l’un de mes livres où l’émotion reste la plus forte à la lecture. L’effacement de la personne – la personne zéro – était le moyen d’exprimer par la langue même la violence du conformisme social. Je me souviens aussi que, quand j’ai terminé l’écriture de Liquide, j’ai eu la conviction c’était ce que j’avais fait de mieux (c’était mon quatrième livre publié, au cours d’ailleurs d’une sorte de conjugaison inversée : j’ai écrit mon premier à la troisième personne, mon deuxième à la deuxième…) et même que c’est tout simplement un texte qui compte. Cette conviction, que Quidam a partagée, je l’ai encore, au point que je n’ai aucune pudeur à l’affirmer haut et fort.
jeudi 16 septembre 2021
Enig et moi
Aujourd’hui paraît dans la collection « les grands animaux » de Monsieur Toussaint Louverture la nouvelle édition d’Enig Marcheur, de Russell Hoban, dans la mémorable traduction de Nicolas Richard. J’en signe la préface (malgré ce qu’on peut voir sur le site de libraires mal renseignés) et n’en suis pas peu fier !
mercredi 15 septembre 2021
Mon quotidien fantastique
Anecdote vécue (ce matin à 8h30). Je vais chercher mes élèves dans la cour (une classe de sixième). On se dit bonjour ; un garçon, dans le rang, me félicite sur ma veste – je le trouve un peu familier, d’autant plus que la rentrée est encore toute proche : à surveiller. Mais surtout : son visage ne me dit rien du tout. Un nouveau ? (C’est peut-être pour ça aussi, et même d’autant plus, que je le trouve trop familier.) Ou bien un petit rigolo qui s’amuse à se ranger avec ses copains d’une autre classe ? À surveiller décidément. Je lui demande s’il vient d’arriver, il me répond non non – le fait est qu’il ne doit pas comprendre. On arrive en cours, je vais profiter de l’appel pour me souvenir de son nom. Arrivé à la fin de l’appel, je ne l’ai pas repéré : il a dû rejoindre sa vraie classe – mais j’ai peut-être mal regardé. Ou bien il est retourné à l’intérieur de mon imagination, ça arrive souvent. Et puis, finalement, au fond à droite, mais oui, c’est lui ; bien sûr que c’est lui. Attitude parfaitement correcte, bonne participation : je le remets très bien. Dans la cour, il était méconnaissable : il n’avait pas son masque.
lundi 13 septembre 2021
Autopromotion alphabétique 4 : Est-ce le livre en question ?
Après E, E encore ; après Élise et Lise, Est-ce le livre en question ?
En 2020, les éditions Le Nouvel Attila organise un concours d’auteurs forcément confinés, auquel j’ai participé. Est-ce le livre en question ? est un livre tout en questions, rien qu’en questions, écrit dans le but presque explicite que le lecteur se sente à peu près aussi rien, ou à tout le moins se sente à peu près aussi peu que son auteur : c’est qu’on est généreux, on a envie de partager ses doutes, et un peu plus que ça. C’est actuellement un livre numérique, auquel d’ailleurs je donnerais volontiers un jour une vie en papier, quitte à le développer encore (il n’y a pas de raison a priori pour arrêter de se poser des questions), et aussi une vie sonore, pourquoi pas : il se prête vraiment bien à la lecture orale.
mercredi 8 septembre 2021
Catastrophes à la Maison de la Poésie
Ne lésinons pas sur un titre accrocheur pour vous inviter vendredi soir (après-demain) à la Maison de la Poésie de Paris. Ce sera le lancement du nouveau numéro de la version papier de la revue Catastrophes. Nous serons quelques auteurs à intervenir : Guillaume Condello, Frédéric Forte, Julia Lepère, Cécile Riou, Pierre Vinclair et moi-même. J’y lirai quelques passages de Trois ductions de Kubla Khan ; il y est question de poésie, d’écriture, de rêve, de traduction...
dimanche 5 septembre 2021
Autopromotion alphabétique 3 : Élise et Lise
Après D, E ; après Dans mon oreille, Élise et Lise.
Élise et Lise est paru en février 2017 chez Quidam.
Je sortais de Pas Liev. Pas Liev, non content d’être l’expression de ma plus profonde inquiétude, en est devenu une source nouvelle. En terminant de l’écrire, puis en lisant les retours que j’en ai eu, la pensée que peut-être je n’écrirai plus jamais quelque chose d’aussi fort m’a traversé (me traverse encore). Je me rappelle une sensation de flottement les deux jours qui ont suivi la réponse (très) positive de Quidam. Mais il faut quand même bien continuer. Écrire, c’est vivre. Alors : Élise et Lise. Deux jours après, dans la fièvre coutumière. Élise et Lise, au départ c’est le croisement entre une conversation amicale (« tu te rappelles Une Telle, à la fac », « un vrai personnage de roman »), la typologie d’un certain comportement féminin dans le rapport à d’autres femmes, évoqué dans d’autres conversations (tenter de s’approprier l’apparence d’autrui) et la conscience soudaine que ce comportement, il était aussi le sujet même de certains contes que j’étudiais avec mes élèves. Ce qui tout de suite a aiguisé mon appétit, ça a été la nécessité de multiplier les points de vue (je n’avais jamais essayé), et d’en adopter un (en fait deux, non, trois) féminin – convaincu d’être moi-même, comme tout un chacun, potentiellement une jeune fille à problèmes, aussi bien qu’une bonne copine ; il suffisait d’aller chercher ces identités que mon apparence de quinquagénaire mâle dissimule peut-être. Aussi : assumer la référence littéraire (notamment deux contes de Grimm, assez peu connus en France), en faire une sorte de contrepoint au récit. Quelque chose d’apparemment girly qui, en réalité, fasse froid dans le dos.
À l’arrivée, le sentiment de n’avoir pas démérité. L’accueil critique l’a confirmé.
samedi 4 septembre 2021
une réflexion en langue des morts
Peu de temps pour lire en ce moment mais quand même : les Filles de Monroe, le nouveau roman d’Antoine Volodine vient de paraître. Le temps me manque aussi pour en parler vraiment. C’est une bonne entrée dans l’univers post-exotique pour le lecteur qui n’en serait pas familier, c’est aussi un des Volodine les plus noirs et les plus drôles, quand on aime l’humour du désastre. Tiens, un extrait :
Rebecca Rausch se balançait souplement d’une jambe sur l’autre. Elle se préparait à tout.
Le bruit des gouttes sur le toit annulait tous les autres bruits, annulait le craquement des planches sur le palier quand Rebecca Rausch changeait de point d’appui, effaçait nos respirations, les haut-le-cœur et les déglutitions anxieuses de Breton.
– S’il y a du grabuge, je resterai peut-être sur le palier, chuchotais-je prudemment.
– Fuck you, Breton ! siffla Rebecca Rausch en poussant la porte d’une bourrade.
Elle fit aussitôt la lumière dans la pièce. Par terre traînaient des vêtements ensanglantés, des débris de plâtre, des douilles, et ce que je reconnaissais comme les vestiges d’une cérémonie chamanique, des colliers de plumes déchiquetés, des perles colorées dispersées, des morceaux de bois carbonisé, un tambourin crevé. Des balles de fusil ou de revolver avaient creusé des cratères dans tous les murs. Le vasistas était cassé, de l’eau coulait depuis le toit, formant un petit ruisseau qui passait sous le lit pour se perdre dans la salle de bains.
Breton entra à son tour.
– Ben moi qui parlais de grabuge, commenta-t-il.
– Un sacré grabuge qu’il y a eu ici, enchéris-je.
– Merde alors ! Que ça devait être un endroit sûr, déplora Rebecca Rausch.
Je me baissai, récoltai quelques perles en verre bleuté, une turquoise, une azur, une marine, quelques plumes. Je fourrai cela dans une poche.
– Pourquoi tu fais ça ? demanda Rebecca Rausch.
– En souvenir, expliquais-je.
– C’est piller les morts, me reprocha Rebecca Rausch.
Déjà nous avions éteint derrière nous, refermé la porte, et nous étions en train de redescendre en direction de la rue. Au premier étage, les vieux bougonnèrent. Rebecca Rausch se tourna vers eux et leur lança une réflexion en langue des morts.
– Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda la vieille.
– Qu’on aille se faire foutre, traduisit le vieux.
– C’est qu’une folle, dit la vieille. Elle est même pas vivante.
mardi 31 août 2021
Autopromotion alphabétique 2 : Dans mon oreille
Après C, D. Après Chroniques imaginaires de la mort vive, Dans mon oreille. Un sacré grand écart.
Dans mon oreille est paru en 2013. À ce moment-là, j’ai déjà quelques livres publiés. La petite réputation dont je perçois vaguement les échos est celle d’un auteur « exigeant ». Ça ne me plaît pas beaucoup. Qu’est-ce que j’exige, franchement ? D’autant plus que le qualificatif me suit au collège, où il m’arrive aussi de passer pour un professeur exigeant. C’est la même chose, au fond. Ce qu’on appelle mon « exigence » n’est rien d’autre que l’estime que j’accorde a priori au public, que ce soit des élèves ou des lecteurs, et sans quoi on ne fait rien de bon.
Alors, par réaction, je rêve d’écrire un livre tellement pour tout le monde que des enfants pourraient le lire. Un défi pour l’auteur « exigeant ». Et pourquoi pas de la poésie, qui plus est, puisque par ailleurs je suis étiqueté « romancier » et que l’étiquette ne me plaît pas tellement non plus. De la poésie en édition jeunesse, donc. Mais quoi ? Et puis voici que, au sens propre du terme, dans mon oreille, je trouve mon œil. L’œil est caché à l’intérieur de l’oreille, toutes les lettres y sont bien rangées dans l’ordre, comme la main aussi l’est à l’intérieur de la marionnette ; regardez bien. Je me propose donc de faire le guide parmi tous ces mots cachés parmi les mots. Après avoir composé une douzaine de distiques peut-être, je les envoie par mail aux éditions Motus, à qui selon moi le projet pourrait plaire. J’y suis inconnu, même de nom ; c’est d’autant plus flatteur pour moi car le projet est accepté avant même que le texte ne soit écrit, sous réserve que les poèmes à venir soient du même niveau que ceux proposés. C’est Henri Galeron qui est sollicité pour illustrer l’album, il sera beau ; de fait, il l’est. Sur certains sites on le voit proposé dès 5 à 7 ans ; pour moi je le vois plutôt pour un public un peu plus âgé, 9 à 12 ans, voire 92 ans pourquoi pas.
dimanche 29 août 2021
vieux théâtre (2)
Comme je viens de déménager, je tombe sur des vieux textes du siècle dernier, à peu près oubliés. Il y a notamment quelques tentatives théâtrales. En voici une autre.
[Des individus, hommes ou femmes, non particuliers, font la queue. Les premiers disparaissent hors de scène, la queue se termine sur scène. La queue est immobile, elle épouse plus ou moins les contours de la scène. De temps en temps, à intervalle irrégulier, un ou plusieurs personnages viennent se placer en fin de queue. La fin de la queue doit cependant toujours rester visible, quitte à ce que la queue s’enroule sur elle-même, ou forme un zigzag. À un moment, un personnage particulier, par exemple par la couleur de son costume, apparaît et contemple la queue, de loin ; contrairement aux autres nouveaux arrivés qui vont se placer immédiatement. Il essaie de voir où « va » la queue, sans y parvenir. Une réprobation quasi muette et immobile émane des membres de la queue. Ce jeu de scène peut durer assez longtemps.]
Le personnage particulier : Rassurez-vous, je n’avance pas. [Silence des autres.] Je ne fais que regarder. [Silence appuyé des autres.] Il y a longtemps que vous attendez ? [On lui fait signe d’aller vers la fin de la queue.] D’accord, d’accord. [Silence.] J’y vais tout de suite. [Silence. Il s’approche de la fin de la queue, sans se placer dedans.] Il y a longtemps que vous attendez ?
Un personnage de la fin de la queue : Il faudrait que vous preniez votre place ; d’autres personnes vont arriver.
Le personnage particulier : Ce n’est pas grave. Je ne sais pas encore si je vais attendre.
[On le regarde d’un air incrédule, puis on hausse les épaules. Quelqu’un arrive.]
Le nouvel arrivant : C’est votre place ?
Le personnage particulier : Il n’y a pas de problème, vous pouvez vous y mettre.
Le nouvel arrivant : Vous étiez bien là avant ?
Le personnage particulier : Oui, mais je ne m’étais pas décidé ; vous pouvez vous placer.
Le nouvel arrivant [avec un haussement d’épaules] : Comme vous voulez.
Le personnage particulier : [à la cantonade] : Il y a longtemps que vous attendez ?
Le nouvel arrivant : Vous étiez là avant moi.
Le personnage particulier : C’est-à-dire que je n’étais pas vraiment là. [Il se place ostensiblement dans la queue. Il arbore un large sourire, qui tranche avec l’expression neutre des autres. Il essaie de parler à la personne qui précède le nouvel arrivant, par-dessus la tête de ce dernier.] Il y a longtemps que vous attendez ?
L’interpellé : Vous m’avez parlé ?
Le personnage particulier [toujours par-dessus la tête du nouvel arrivant] : Il y a longtemps que vous attendez ? [Un autre personnage vient prendre sa place dans la queue, derrière le personnage particulier.]
Le nouvel arrivant : Vous voulez bien ne pas crier par-dessus mon épaule ?
Le personnage particulier : Je vous prie de m’excuser. [Il sort de la queue pour parler à l’interpellé.]
L’autre personnage, dernier arrivé : Il vaudrait mieux garder votre place.
Le personnage particulier : Ce n’est pas grave, vous me la gardez.
L’autre personnage : Vous ne manquez pas d’audace. Je ne vous garde rien du tout.
Le personnage particulier [à l’interpellé] : Il y a longtemps que vous attendez ?
L’interpellé : J’ai dû arriver juste avant vous, forcément. [Un nouveau personnage vient se placer en fin de queue.] Vous devriez reprendre votre place.
[Le personnage particulier va pour reprendre sa place.]
Le personnage particulier [à l’autre personnage] : Excusez-moi. [L’autre personnage reste impassible.]
Le nouveau personnage : De quel droit ne prenez-vous pas la queue, comme tout le monde ?
Le personnage particulier : Je vous prie de m’excuser, j’étais déjà arrivé.
Le nouveau personnage : Alors pourquoi n’étiez-vous pas dans la queue ?
Le personnage particulier : J’y étais. J’en suis juste sorti pour poser une question. [Désignant l’autre personnage.] Cette personne peut vous le dire.
L’autre : Vous voyez bien que vous gênez tout le monde. [Les autres paraissent approuver. Le personnage particulier reste en marge de la queue. On sent qu’il aimerait bien s’y placer mais qu’il n’ose pas. Plusieurs personnes, sans faire attention à lui, viennent prendre leur place dans la queue.]
30 octobre 1998
samedi 28 août 2021
vieux théâtre
Comme je viens de déménager, je tombe sur des vieux textes du siècle dernier, à peu près oubliés. Il y a notamment quelques tentatives théâtrales. En voici une.
Sur la scène obscure, seul un lit éclairé. Couché dessus, endormi, le protagoniste. À peine perceptible dans l’obscurité, son double apparaît d’un autre point de la scène, agité, l’air « en fuite ». Un peu plus de lumière, une troupe en uniforme surgit, le double se trouve malgré lui contraint d’agir comme s’il en faisait partie ; mais il est toujours en décalage. De la troupe, un chef se distingue.
Le chef : Disposez-vous. [Dans un ordre parfait, la troupe forme un cercle. Le double cherche sa place, s’impose entre deux membres, rompant la régularité des intervalles.]
Le chef : Échauffement. [Un temps.] A. [Chaque membre prend une position particulière, rigoureusement identique, inconfortable. Le double est obligé de regarder les autres pour trouver – péniblement – la position.]
Le chef : Lambda. [Nouvelle position.] Ut. [Nouvelle position.] Virgule. [Nouvelle position. Le rythme des injonctions s’accélère.] Bémol. [Nouvelle position.] Huit. [Nouvelle position. Le double s’empêtre de plus en plus.] Repos. [Tous s’immobilisent instantanément. Seul le double essaie encore une vague position, et s’immobilise aussi, en retard. Un temps.]
Le chef [sans montrer à qui il s’adresse] : Tout autour se dressaient des immeubles en brique rouge. [Le double est très inquiet. Un membre de la troupe, une fois la phrase prononcée, se livre à une série de figures gestuelles précises, sans rapport évident avec le sens de la phrase. On aura compris que le rapport est arbitraire, ou dépend d’un code que ne possède pas le double. Après la fin de la démonstration du membre de la troupe :] Le soleil brillait. [Un autre se livre à une gestuelle beaucoup plus longue et complexe que le premier.] On entendait dans le ciel un vague grondement. [Un troisième se livre à un geste qui ne semble qu’une ébauche, mais qui paraît satisfaire le chef.] Les gens se penchaient par la fenêtre pour mieux voir. [Un quatrième se livre à une nouvelle phrase gestuelle. Le « vocabulaire » de ces phrases peut être très varié d’un individu à l’autre. Il est bien entendu que l’ordre de passage des participants à ce discours gestuel n’apparaît pas dans leur disposition, si bien que lorsque le chef dit :] Certains sortirent leur parapluie. [le double ne comprend pas tout de suite que c’est à son tour de participer. Le poids des regards finit par le lui faire comprendre. Il se livre alors à une sorte de danse d’abord hésitante puis plus assurée, qui dure assez longtemps. Tout le monde le regarde. Lorsqu’il a fini, il semble se rappeler la présence des autres. Il attend une réaction qui ne vient pas. Un temps assez long. Puis il va s’asseoir au coin du lit. Il regarde son double qui dort. Alors, un par un, dans un désordre lent, les membres du cercle s’éparpillent et disparaissent dans des directions diverses.]
(6 février 1996)
lundi 23 août 2021
Autopromotion alphabétique 1 : Chroniques imaginaires de la mort vive
L’autre jour j’ai lancé en boutade la formule « autopromotion alphabétique ». Mais comme j’aime me prendre au mot, je tente la chose.
En quinze épisodes, un par titre. A, rien. B, rien mais c’est prévu. C :
Chroniques imaginaires de la mort vive. Officiellement, c’est mon deuxième livre, paru chez Melville en 2005. En réalité, je l’ai écrit juste après Par temps clair, dans un désir de rupture avec Une affaire de regard, paru au Seuil en 2001, et dans la colère du refus de Par temps clair au Seuil par Claude Cherki ; j’ai déjà raconté ça ici, cliquez si vous voulez.
Une affaire de regard était un roman très contemporain, très parisien, dont on avait apprécié l’humour et l’écriture « blanche, incisive ». Délibérément, mais en réalité parce que c’est comme ça que, au fond de moi, je fonctionne, j’ai voulu aller aux antipodes. Voir là-bas si j’y suis, comme on dit, mais sérieusement. Voir si tout autre chose, c’est soi-même encore.
J’ai situé mon récit loin de la ville, au fond des forêts, dans un cadre à peu près atemporel. Je suis parti d’un meurtre sauvage et inexpliqué auquel il faudrait donner un sens. J’ai étiré les phrases comme des lambeaux de brume. J’ai inventé un personnage de jeune homme perdu dans un corps trop grand et trop fort pour lui, j’ai fait courir des chiens dans la boue et dans la neige. J’ai fait le pari d’écrire sans humour – il m’a fallu beaucoup d’audace pour faire l’économie de l’humour : j’ai longtemps cru que tous les grands auteurs, ceux que j’aimais en tout cas, de Kafka à Beckett, de Flaubert à Proust, étaient des auteurs comiques ; il y a quelques exceptions quand même. À l’arrivée, j’ai beaucoup aimé ce que j’ai lu, et je m’y suis complètement reconnu. « Vous allez perdre vos lecteurs », m’a-t-on dit, tant j’y étais méconnaissable. Avec le recul, pas tant que ça : mais mes lecteurs de l’époque n’avaient pas lu Pas Liev ou Elise et Lise, forcément. Il faut laisser au dessin le temps d’apparaître, on ne voit pas tout de suite (je ne vois pas tout de suite) ce qu’il représente.
C’est la raison pour laquelle j’ai eu tant de mal à faire publier ce livre, et c’est aussi pourquoi les personnes qui l’ont aimé d’emblée n’ont pas tellement apprécié Une affaire de regard, à ce moment-là du moins : il manquait des éléments. Melville n’étant pas le Seuil, le livre n’a pas eu tellement d’échos dans la presse à l’exception notable, grâce à Lise Beninca, d’une double-page dans le Matricule des Anges : j’étais déjà abonné à la revue, c’était quand même le signe que les choses commençaient à avoir du sens.
Le livre est encore disponible, je crois qu’il en reste six. Battez-vous !
samedi 10 juillet 2021
Dernières dernières nouvelles
La revue Catastrophes, où l’on peut lire notamment mes Trois ductions de Koubla Khan, est dans Libération, grâce à Guillaume Lecaplain.
Dans sa chronique sur le site du Nouvel Obs, Pierre Jourde parle de Mon petit DIRELICON ; lisez donc.
vendredi 9 juillet 2021
On devrait tous écrire un autoportrait à la manière d’Édouard Levé.
Enfant, je ne croyais pas que j’atteindrais l’adolescence, je ne m’imaginais pas vivre au-delà de douze ans. Je n’ai jamais passé plus de deux mois d’affilé hors de l’Île-de-France de toute ma vie. J’ai peut-être parlé sans le savoir avec quelqu’un qui a tué quelqu’un. Je suis souvent un peu dérangé quand on m’appelle par mon nom, mais je le serais encore plus si on m’appelait par un autre. Je suis lent à comprendre ce qu’on me veut, j’ai du mal à imaginer qu’on me veuille quelque chose. Je n’ai jamais croisé de près, jusqu’à un âge avancé, une personne qui ait la moindre notoriété. La compétition ne me stimule pas. Je ne crois pas être devenu réactionnaire en prenant de l’âge, j’ai plutôt l’impression du contraire. Quand quelqu’un pousse un cri et que je suis surpris, j’ai mal aux tendons derrière les genoux. En lisant Autoportrait d’Édouard Levé, je me suis dit qu’on devrait tous écrire un autoportrait à la manière d’Édouard Levé, quitte à recopier textuellement certaines de ses phrases si elles sont valables pour soi, et à s’en démarquer quand elles ne le sont pas.
jeudi 1 juillet 2021
dernières nouvelles
Et avant une probable pause plus ou moins estivale, on n’est jamais sûr de rien, on peut désormais acheter la version papier de la revue de poésie Catastrophes, publiée par les éditions le Corridor bleu, où mes Trois ductions de Koubla Khan figurent en bonne compagnie, jugez plutôt. J’y propose trois versions (traductions?) vraiment différentes du poème de Coleridge, au cours d’une réflexion qui est aussi une rêverie, à moins que ce ne soit l’inverse.
Par ailleurs, la toute nouvelle revue L’Autoroute de Sable accueille dans son premier numéro, autour du thème de la photocopieuse, mes Effacements, cliquez donc ici.
Enfin, Hugues Robert, de l’indispensable librairie Charybde, consacre à Mon petit DIRELICON un article dont je me garderai de dire tout le bien que je pense par peur de tomber dans les travers que j’y dénonce.









