vendredi 12 juillet 2013

mourir au pluriel


Il se leva, enfila les vêtements qu’il avait portés quelques instants plus tôt et sortit sur le balcon.
Au-dessus de la falaise, à l’ouest, une petite tache attira son attention. Elle était vaguement nimbée de lumière ; la suivait un fin et brumeux sillage…
Il regarda la tache grossir, s’imagina sur la Grand-Tour
/ se retrouva de nouveau sur la plate-forme aux couleurs vives ; le drapeau claquait dans les airs. Le missile traversa les toits en contrebas et s’abîma dans la tour que Sessine venait de quitter. La tour entra en éruption ; le balcon vomissait des flammes blanc-jaune, déchirant les murs et faisant sauter le toit : une nuée de tuiles envahit le ciel, semblable à une horde d’oiseaux effarés.
Tout droit dans les fenêtres du balcon. Sessine se sentit à la fois impressionné et déprimé.
Il ne vit ni n’entendit ce qui le frappa par-derrière – n’aperçut qu’une lueur aveuglante et sentit le souffle de l’explosion.
 
Il se réveilla dans un lit, seul, un beau matin de printemps, selon les apparences. Il resta couché une seconde puis s’imagina au sommet de la Grand-Tour
/ le premier missile sous ses yeux traversa la falaise, à l’ouest. Il se retourna et vit le second arriver de l’est ; il avançait très vite, à sa hauteur. Il se souvint de la sensation qu’il avait eue en entendant les détonations dans le tank et se plaqua au sol pour voir ce qui allait se passer. Il imagina la vue en contrebas du château,
/ puis d’une tour qui donnait sur la falaise, au sud,
/ puis du nord,
/ puis des communs autour des grandes portes est,
/ puis de petites collines qui se trouvaient assez loin du château.
Le bâtiment dans son entier fut secoué de tremblements et disparut dans une retentissante série d’explosions, crachant des langues de lumière, des moellons et des poutres haut dans le ciel, noir parmi les flammes.
– Sessine ?
Il se retourna. Devant lui, l’image de sa femme sur le chemin, aussi ravissante qu’au jour de leur première rencontre. Elle ne me jamais appelé
Elle bondit sur lui, un collet de fil de fer à la main, avant même qu’il ait pu réagir, l’étreignant, l’étranglant avec une force surhumaine.
Il se réveilla dans le lit.Qu’est-ce que ça veut dire ? Que se passe-t-il ? Qui est – ?
Lueur à la fenêtre, quelque chose…
Imbécile !
Lumière partout.
 
Il se réveilla dans le lit.
Alandre, souffla la jeune femme de chambre, contre lui, la main tendue
/ il était sur le pont du yacht du clan, amarré, un soir, au large d’Istanbul ; les eaux du Bosphore luisaient, sombres ; les ponts jumeaux lançaient leurs arches dans le ciel. Son cœur martelait sa poitrine. Il jeta un bref coup d’œil alentour. Personne. Il leva les yeux. Quelque chose tombait du pont du chemin de fer… Il se mit à imaginer – puis de nouveau une lumière d’une brillance atomique, illuminant toute la ville…
 
Il se réveilla.
– Ala…
/ il était au lit, dans son appartement du quartier général du clan Aérospace, tour Atlantéenne.
Le docteur à son chevet le regarda – une physionomie vaguement familière, une expression de regret dans les yeux. Lui tira une balle juste entre les sourcils.
 
Il se réveilla.
– Al…
/ il se trouvait dans l’infirmerie de la forteresse du clan à Seattle. L’infirmière était penchée sur lui. Le couteau s’abattit malgré ses gémissements.
Et quelque chose en lui hurla : Sept !
Il se réveilla.
Il se trouvait dans une chambre d’hôtel, petite, clinquante et sordide. Les rideaux tirés, le plafonnier allumé. Il était assis. Son cœur battait fort contre ses côtes, son corps était baigné de sueur froide. Il supprima les faux symptômes physiques de son état de panique et commença à s’imaginer ailleurs… Mais il n’avait plus nulle part où aller. Et, ne sachant pas où il se trouvait, il finit par comprendre que cet endroit-là n’était pas pire qu’un autre.
 
Iain M. Banks, Efroyabl Ange 1, éditions l’œil d’or, 2013, p. 52-53, traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel.
 
Puisque Iain M. Banks a trouvé facétieux de quitter ce monde le surlendemain du jour où j’ai acheté ce livre, il était juste que ce passage s’impose à mes Hublots.
Pour savoir un peu plus à quoi ressemble cet étonnant roman, lisez donc ce qu’en dit Hugues Robert, de la librairie Charybde, sur Médiapart – et embarquez dans cet Efroyabl Ange 1.
 
Ce billet était juste une pause dans la pause, reprise derechef.



Commentaires

"On ne meurt qu'une fois..." Apparement, le personnage passe ses nuits à mourir. Que doit être sa réalité lorsqu'il est évéillé!
Commentaire n°1 posté par Lza le 13/07/2013 à 09h37
On meurt beaucoup dans ce roman mais pas tout le temps quand même. En fait j'ai choisi ce passage pour suggérer à l'auteur de repasser nous voir à l'occasion.
Réponse de PhA le 13/07/2013 à 20h54
Est-ce le nouveau roman de la sortie ? de la rentrée ? Quelle tisane ! Je n'y vois qu'une suite de clichés et de grossiertés narratives, boum boum pour lecteurs épuisés ? Le goût, je peux comprendre, le plaisir aussi, mais la littérature c'est autre chose que de faire monter et descendre le yoyo. Je ne te comprends pas, Philippe. [C'est aussi pour cela que je t'aime bien.] Je vais me remettre à la recette de la purée Mousseline, j'ai dû manquer quelque chose.
Commentaire n°2 posté par David Marsac le 13/07/2013 à 19h05
Pourkoi poz tu de sé kestion, peti ? il a kroasé.
Je cherch 1 ami, jluidi san perdr mon kalm.
Jö me sui retourné pour fèr fas a lénorm oizo noir & rouj. Javé ankor la brindiye dan mon bek.
Loizo a levé sa sèr. 3 grif levé & un bèsé.
Tu voi C troi grif ? ilmadi.
Oui (il valé miö resté dan la kript pour le moman, mè ké komansé a cherch la sorti & noubliè pa la bag avek le kod de révéye).
Ta 3 segond pour te manié le bek & rantré ché toi, espes de kloun, mö fè loizo rouj. Ta konpri ? Jkomans a konté : 3…
Mè jö cherch just un ami.
2…
Sé tunn fourmi. Jô cherch just unn ptit fourmi kétè mon ami.
1…
Merd, mè C koi le problem, ché vou ? Ilnia pa moyin davoir 1 pö de respé pour… (& la jö url, teleman jö suis an kolèr, & la brindiye me tonb du bek).
& la, la sèr du gro zoizo rouj se projèt an avan kom si sa foutu pat été téléskopik & fons ver ma tèt & lantour & mfè tourné avan kö jö puis fèr koiksö soi & jö mö san ékrazé kontr loizo métalik sur lekel jété perché & jö pas a travèr le batiman sur lekel jété  & a travèr la vil a travèr le sol & a travèr la tèr & plu ba ankor plu ba plu ba plu ba (…)
 
Même livre, p. 61-62.
Réponse de PhA le 13/07/2013 à 20h52
Ça ne marche pas mieux (ou je ne me prends plus qu'à moitié à tes pièges, Philippe !) il y a des modes ou des mouvements, en ce moment, de contestation de la norme et des codes, trop systématique pour faire sens ; je suis dérangé, pas troublé. C'est décoratif, la transposition rétablirait la pâleur du texte ; pas de profondeur, d'écriture irruption. Pourquoi pas ? Ça me rappelle Russell Hoban et Beauchemin, très sages dans leur genre, une fois décrypté le procédé. Dans le genre, si c'en est un, je signale le glauque et risqué Mouton de Richard Morgiève. Il est temps de partir en vrille dans la boîte crânienne.
Commentaire n°3 posté par David Marsac le 13/07/2013 à 21h58
Oui enfin ce n'est pas tout à fait en ce moment : 1994. Mais c'est vrai que ça peut faire penser à Hoban (même si le travail sur la phonétique n'est pas le même). Cela dit je ne trouve pas du tout Hoban sage, en tout cas dans Enigm Marcheur. Il faudra que je lise Mouton de Morgiève à l'occasion (j'ai lu Cheval mais c'est sûrement très différent). (En même temps, si on était d'accord sur tout, ce serait la mort, hein.)
Réponse de PhA le 13/07/2013 à 22h38
Bon déjà, j'ador votre dialogue David Marsac (les pieds dans la prose)/PhA.
Ensuite Philippe, j'aimerais entendre la comédienne Lyn Thibault (qui lit Effroyabl Ange 1) lire Liquide.
Admirable Liquide. Une jouissance de lecture. Dont je me suis imprégnée par bribes puis morceaux. Je vais le relire.
Puis une troisième fois, et j'essaierai d'en dire quelque chose.
Toujours pas obtenu Monsieur le Comte par mon libraire. Vais me résoudre à écrire à Quidam. Mais c'est bien que j'aie eu Liquide longtemps seul. Aujourd'hui, les autres (titres) peuvent venir.
Vais acheter Enigm Marcheur (touché un jour puis laissé sur étagère libraire). Mouton de Morgiève aussi. J'ador(e) Morgiève.
Commentaire n°4 posté par Michèle P le 16/07/2013 à 09h58
Merci ! (ça fait plaisir de trouver ce genre de commentaire de retour de vacances)
Réponse de PhA le 20/08/2013 à 11h05
@Michèle P.  J'ai pu, il y a un peu moins de deux ans, me procurer tous les livres de PhA. Mais, ceux que j'ai voulu offrir à des amis ensuite ne leur sont jamais parvenus à l'exception de Monsieur le Comte.
D'une manière plus générale, actuellement, la bibliothécaire de ma petite ville qui doit, pour ses commandes, passer par une librairie de la capitale de région, ne parvient pas à obtenir les livres des éditions Quidam.
Passer par l'éditeur est effectivement la seule solution. C'est pourquoi je vous l'avais suggéré. Bonne lecture!
Commentaire n°5 posté par Michèle le 18/07/2013 à 09h23

lundi 1 juillet 2013

impossible entendu


41
 
 
il fait gris. d’un grand gris de canard. d’un froid de loup. gris. le ciel est gris. est tout près d’être gris. gris et fermé. l’automne est tout près. l’automne avec le jour qui recule. le jour qui s’en va tôt à l’heure de l’apéro d’été. qui s’en va tôt dans un moins de lumière et de chaleur. qui s’en va tôt dans une ruine d’arbres roux. de mousses. d’écureuils. et de nuages froids comme des loups. j’aime ça. cette froideur de loup. cette avancée de la nuit de plus en plus grande dans le jour à pas de loup. ce grand frais qui rampe jour en jour dans le roux. cette face de la terre moins éclairée. cette face de la terre plus entrée dans ce froid de loup. le loup qui chasse le canard. la nuit noire qui chasse le jour de plus en plus court sur cette face de la terre. cette face de la terre de plus en plus dans l’ombre d’elle-même. cette face de la terre de plus en plus dans ce noir de canard à pas de loup. ce froid qui rampe avec la brume à ras sur la terre. ce raz qui rampe à brume froide et cette terre qui rentre dans l’ombre d’elle. le ciel est gris. le ciel est tout près. le ciel est tout près d’être gris. le ciel est ras la terre. le ciel est fait comme un rat la terre. la terre est faite d’ombre ras la terre. le ciel est fait. la terre est faite. l’ombre repousse. l’ombre repousse la lumière ras la terre. le raz d’ombre repousse la lumière à ras d’ombre ras la terre ( )
 
 
 
42
 
 
et c’est du silence
 
impossible entendu
à moins que
peut-être
 
 
 
&
 
 
 
 Fred Griot, book 0, éditions Dernier Télégramme, 2013, p. 56-57.



Commentaires

Bel extrait (j'aime beaucoup le ciel est tout près d'être gris). 
Commentaire n°1 posté par Didier da le 01/07/2013 à 18h28
C'est aussi un beau livre, avec de belles variations dans l'écriture.
Réponse de PhA le 01/07/2013 à 19h01
Très belle évocation d'un moment entre-deux.
Commentaire n°2 posté par Michèle le 01/07/2013 à 18h55
Et presque de saison.
Réponse de PhA le 01/07/2013 à 19h02
Un livre Babibel en quelque sorte. Quelle crèmerie ! Je préfère et recommande Nous, le Ciel de Rémy Checchetto, aux éditions de L'Attente, que vous connaissez. C'est autre chose. Donc meilleur. (J'ai dit.)
 
PS : de mousses.d'écureuis. et de nuages froids + ce qui suit et précède = cliché, rien à en tirer. On dirait du sur-TVinau. Je dis : non. Je veux de la poésie dans mes hublots, pas du Royco.
Commentaire n°3 posté par David Marsac le 02/07/2013 à 23h31
 
25
 
tu bosses et grenier bougre. taches de graisse noire en bas garage chiffon. et tout du dehors coule à flot brûlant par la porte hayon.
tu bouiffes à tout du dedan encore et graisse bouilles. tu tout encore. tu. tu bouilles à baisse ras la terre. tu pousses du genou plié. tu dedan lang à lang bouffe dans les champs raides ras la terre. tu campagnoles gaiement et farfouilles. tu dedan bouilles à graisse d’ours. tu ripes le grand bois par-dessus agenouille.
tu grouilles. ça qu’en faire à plus puis. eh ben dirait l’autre ça fait bien du charivari plus soif ça. tout ça. dis. ça brouille dans les greniers. ça encluse. ça débotte tout le jour sous l’cagniard et la sécheresse. ça marque à sec. ça sèche. les années de grand vent ça repougne même parfois à travers les champs.
tu trimes et tu dedan lang. avec parloche à jamais parlé. dediou. et encore dès fois que ça viendrait à rebibocher encore avec le grand touille qui touille là dedan à plus cri. alors tu trimes avec le grand fouille encore encore. à plus vivre. au bout.
 
 &
 
(Même auteur, même livre - mais page 37)
Réponse de PhA le 03/07/2013 à 08h28 
 
...Et par une trouée un rayon presque horizontal, qui traverse le paysage l'espace de quelques secondes et disparait...L'avons-nous rêvé?
Commentaire n°4 posté par Lza le 03/07/2013 à 09h25
Sûrement : il n'y a de vrai que ce que l'on rêve.
Réponse de PhA le 04/07/2013 à 16h33
Oui au 25 ! 25 est bien meilleur que 41. Qui s'en serait douté ? Vers le Zéro, rebroussons le chemin de nos manches.
Commentaire n°5 posté par David Marsac le 04/07/2013 à 08h33
Je le savais. J'avais choisi exprès le passage qui te plairait le moins pour te faire réagir.
Réponse de PhA le 04/07/2013 à 09h33

samedi 29 juin 2013

Mon jeune grand-père (11)

Le 13 janvier 19167 - Mes chers parents - Comme sur la carte du 9 janvier le 6 est surchargé d’un 7 – vite lu on dirait un 4 mais c’est bien sûr un 7 : mon jeune grand-père avait du mal à se rappeler que l’année était nouvelle, les choses restant en l’état. Mais cette fois le 6 n’est pas barré à l’encre, il a dû se corriger tout de suite et non à l’occasion d’une relecture ultérieure.
D’ailleurs après vérification – c’est pour marquer ce temps que je vais à la ligne –, sur la carte du 4 janvier aussi le 6 était raturé d’un 7, mais plus discrètement ; je n’y avais pas fait attention.
« Mes chers parents » est encadré de traits d’union, ou de tirets. Un espace suit le dernier tiret : on va à la ligne. Le reste est tout d’un bloc, de l’habituelle petite écriture serrée, économe de place. Le crayon à papier est bien taillé.
J’ai reçu les cartes de papa des 28, 29 30, 31 et la lettre de maman (le mot est coupé entre les deux syllabes, il n’y a pas la place pour le trait d’union) du 1er (er est souligné) et aussi une carte de ma tante Maria (cette fois il n’y a pas de doute : c’est bien "Maria" et non "Marie") du 12 déc (le c est quasi inexistant au bord de la carte) et une lettre de Lucie du 29. Cette brave tante est toujours en bonne santé et ne souffre pas trop pour l’instant. La carte est très brève. Lucie m’a écrit une gentille lettre où elle me présente ses vœux de bonne année. Elle me parle d’une lettre qu’elle m’a écrite pour Noël, je ne l’ai pas reçue mais j’ai reçu les paquets, dites-lui que je la remercie bien et que je l’embrasse bien fort ainsi que sa mère et Louise. Il me semble qu’il s’en paie des vacances l’abbé ; je commence à trouver le temps long pour ce qu’il doit ns transmettre. (Ce passage est assez mystérieux. Et il y a une trace de gomme par-dessus laquelle mon jeune grand-père a réécrit « doit ns ».) J’espère encore cependant. (Bien sûr je suppose que ce style elliptique est dû au lecteur indésirable et obligatoire. Un instant je pense à un autre lecteur encore, dont il ne pouvait être question, et la question de ma légitimité à recopier ces cartes me traverse. Et puis je balaie cette idée parce qu’il faut que je continue, ou quelque chose comme ça, sans me poser de question, ou quelque chose comme ça.) Comme colis j’ai reçu les n° 9 13 16. Je vous ai dit brièvement l’autre jour ce que je faisais. Voici un peu de détail. Je me lève à 8 ou 8h ½ - à 9h appel. Après et jusqu’à 10h promenade - de 10 à 12 le cours d’anglais sauf le dimanche où nous nous réunissons à la chapelle. Après je vais aux colis si j’en ai et je lis le journal. Une semaine (là aussi quelque chose a été gommé avant d’écrire « une semaine ») nous mangeons à 12, une autre à 12. (A moins qu’il ait écrit à 14, ce serait plus cohérent ; mais j’ai bien l’impression qu’il a écrit 12.) Nous alternons avec les Russes. Après je fais le café, puis je refais un peu d’anglais. De 2 ½ à 3 ½ je fais un peu d’allemand avec un camarade qui débute, à 3 ½ je prends le thé, à 4 moins ¼ c’est l’appel, puis la distribution des lettres, 4 fois par semaine de 4 ½ à 5 ½ j’assiste à 1 cours d’allemand fait par un interprète - de 5 ½ à 6 ½ je travaille Histoire Physique ou Géographie pendant que Daussy fait la cuisine, ns mangeons à 6h ½ puis nous faisons une partie d’échecs. Après (deux mots courts que je n’arrive pas à lire) travaille jusqu’à 8h ½ , de 8 ½ à 10 ½ nous jouons au bridge avec 2 capitaines (je retourne un instant la carte pour voir que mon jeune grand-père, lui, est sous-lieutenant ; c’est pour ça qu’il est prisonnier dans un Offiziergefangenenlager ; officier comme son père qui lui écrit tous les jours ; nous descendons d’une lignée d’officiers, une lignée qui s’est arrêtée là, d’officiers catholiques pratiquants, même moi doux mécréant qui pense autrement, sans pour autant qu’il y ait là la moindre rébellion ; d’ailleurs tout cela est tellement loin, pas seulement en temps mais par ce que ma famille a vécu depuis), après je lis, puis nous nous couchons à 11h ½. (Encore quelque chose de gommé, sous « après je lis puis nous ».) Vous voyez que mes journées sont bien remplies. Mon cuisinier me dit de vs demander du lard gras salé pour faire sa tambouille. Ça sent le direct. Daussy doit être en train de faire bouillir les patates au moment où mon jeune grand-père écrit, c’est sûrement de lui que vient la blague, qui passe de la cellule à la famille, et arrive jusqu’à moi. Je vs quitte mes chers parents en vs embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis (Geneviève et Louis : les deux seules personnes mentionnées dans ces cartes que j’ai embrassées aussi, même si je ne m’en souviens plus très bien) et toute la famille. Votre fils qui vs aime de tt son cœur. E.

jeudi 27 juin 2013

L’épreuve de français du brevet fait ses adieux à la grammaire.

Alors voilà : ce matin c’était l’épreuve de français du DNB (Diplôme National du Brevet) 2013 parce qu’on ne dit plus Brevet des Collèges depuis le Paléocène et BEPC depuis le Jurassique. D’ailleurs cette épreuve a fait peau neuve, nous autres professeurs bien sûr le savions bien mais tout de même, ce sujet-ci est le premier de cette nouvelle mouture.
Dans l’Académie de Versailles, il s’agissait d’un extrait du Soleil des Scorta de Laurent Gaudé qui va bientôt faire concurrence à Maupassant – un extrait du même roman était tombé me semble-t-il en 2006. Mais enfin après tout le texte n’est pas si mal ; vous le trouverez vite sur le Net s’il n’y est déjà, j’ai la flemme de scanner. Bien sûr on pourrait chipoter sur la pertinence de l’emploi d’un subjonctif après « espérer » dans un sujet de brevet : « espérant, dans des rêves étranges, que tout là-bas soit différent » – c’est mon mauvais esprit qui souligne ; en effet les personnages « sont entrés dans la baie de New York », ce qui accessoirement justifie la première question que d’aucuns trouveront peut-être un peu trop géographique : De quel continent s’agit-il ?
Si la géographie fait son entrée discrète dans l’épreuve de français, c’est sans doute pour compenser le départ cette fois-ci officiel de la grammaire. Vous me direz que j’exagère, et vous n’aurez pas tort : il y a quand même une question et demie de grammaire dans ce sujet. Or, une question et demie, c’est carrément le quart du sujet, qui en comporte six – pour plus d’une heure d’épreuve (naguère dans le même temps on en comptait de dix à quinze). Allez, pour le plaisir, je vous les recopie. Alors, question 4 : « Le paquebot se dirigeait lentement vers la petite île d’Ellis Island. La joie de ce jour, don Salvatore, je ne l’oublierai jamais. Nous dansions et criions. » : identifiez les deux temps utilisés et justifiez l’emploi de chacun. Voilà. Justifier l’emploi des temps, c’est souvent intéressant. Ici notamment, celui du futur simple est en relation avec la situation d’énonciation, cette adresse à Don Salvatore… qui ne fait malheureusement l’objet d’aucune autre question ; du coup je me demande bien ce que nos élèves sans aiguillage vont bien pouvoir trouver. Quant à l’emploi de l’imparfait qui l’accompagne, si vous trouvez quelque chose d’intéressant à dire dessus, faites-le moi savoir (car j’ai la faiblesse de penser qu’un sujet doit pousser le candidat à formuler des réponses que lui-même au premier chef trouvera intéressantes). On se rattrapera donc sur la question 5 a : « Miséreux d’Europe au regard affamé. Familles entières ou gamins esseulés. » Quelle remarque grammaticale pouvez-vous faire sur la construction de ces deux phrases ? Avec la b, Quel effet produisent-elles sur le lecteur ?, j’avoue que je n’ai rien à y redire.
Je n’ai rien à redire sauf que c’est tout pour la grammaire. Or vous savez bien qu’après le collège, la grammaire, c’est fini : nos élèves sont supposés la connaître. Comment justifier à leurs yeux la nécessité de l’apprendre s’ils ne sont même plus interrogés dessus au brevet ? D’autant plus que parmi nos élèves les plus méritants, ceux qui ont vraiment du mal en français mais qui s’accrochent parce qu’ils portent en eux le sens de l’effort et le désir de progresser, ces élèves-là trouvaient souvent dans cette approche plus scientifique de la discipline des occasions de réussite d’autant plus productives que le travail personnel et les révisions y étaient particulièrement efficaces.
En limitant les questions à l’interprétation toute littérale du texte, on court le risque d’égarer nos élèves les plus sérieux (sérieux mais pas nécessairement toujours bons lecteurs) tout en confortant les autres dans leur absence de travail : à quoi bon réviser quand on ne sait pas sur quel texte on sera interrogé ? Le message envoyé est clair : les révisions ne servent à rien. Ou plutôt : entraînez-vous donc à la dictée. Parce que la dictée, en revanche (un extrait d’Ellis Island de Georges Perec, assortie d’une recommandation à la noix aux surveillants de salle : noter au tableau le titre et le nom de l’auteur après avoir procédé à la dictée et avant la relecture alors que les mots Ellis Island figurent dans le corps même de la dictée), la dictée, disais-je, est plutôt du genre costaud. On ne s’en tirera qu’en jouant sur le barème et les tolérances (dont heureusement certaines s’imposent). Cette dictée, c’est bien sûr un message pour l’opinion publique : vous voyez, nous restons exigeants sur l’orthographe. Mouais. J’ai un peu de mal avec les généralités sous-jacentes. Sans doute, le niveau général en orthographe baisse. N’empêche, il y a aussi des élèves, très mauvais lecteurs, qui s’en tirent honorablement en orthographe tant que le vocabulaire n’est pas trop complexe, parce qu’ils connaissent quelques règles… de grammaire, et qui se réjouissent quand le prof annonce une dictée (alors que bien sûr d’autres au contraire…).
Bref. L’autre nouveauté, c’est qu’il y a deux sujets de rédaction, dont un d’argumentation. Et ça c’est bien. « Le monde d’aujourd’hui laisse-t-il encore place, selon vous, à un ailleurs qui fasse rêver ? » Comme ce n’est pas à moi d’y répondre je crois que je vais rester ici encore un peu.

mercredi 26 juin 2013

un sonnet plat de Frédéric Forte


et si le mystérieux recèle · le moindre attrait · le moindre attrait · est dans le voile / de toi que je voudrais lever · lentement si possible · prenant le temps pour cible · et jamais achevé  / envisager de loin · le point · de ton corps / ne pas faire moins · être le témoin · le décor
 
Frédéric Forte, 33 sonnets plats, éditions de l’Attente, 2013.
 
Un entretien avec Frédéric Forte sur Soli Loci à propos de ses 33 sonnets plats.
Un extrait de sa Discographie sur Hublots – rappelez-vous.
Et figurez-vous que Frédéric, à son insu, n’est pas pour rien dans le projet que j’évoquais avant-hier – mais nous en reparlerons.
http://www.editionsdelattente.com/site/www/images/livre/couverture/130.jpg

dimanche 23 juin 2013

télé

… Et puis, à la télévision, des instances éclairées comprirent qu’on aurait tout à gagner à se passer de l’image et du son. Lors des débats politiques, les adversaires s’exprimaient à l’écrit, le texte de leurs messages apparaissait progressivement à l’écran, avec parfois des repentirs qui suscitaient l’émotion des téléspectateurs, leur soulagement ou leur indignation. Le silence du poste autorisait tous les commentaires au salon : querelle politico-sentimentale chez les Lefèvre, exégèse contradictoire chez les Dubosc, pédagogie rhétorique chez les Martinez. Indiscutablement, les émissions durant le temps nécessaire pour que les participants aient pu développer leur pensée, les échanges gagnaient en hauteur de vue. La télé-réalité cependant conservait ses adeptes. Lors de la dernière saison de Fatales Rivales, Alison et Rachida avaient ému la France entière par la rapidité de leurs progrès en orthographe. On les soupçonnait désormais de choisir leurs fautes, il ne restait que les plus sexy…
http://philippe-meoule.elunet.fr/public/philippe-meoule.elunet.fr/Color_20digital_281_29_1_.jpg

samedi 22 juin 2013

le jour et la nuit

Quand je suis éveillé
 
mes yeux
sont plus souvent ouverts que fermés
 
et ma bouche
est plus souvent fermée qu’ouverte.
 
 
 
 
Quand je dors
 
c’est le contraire.

vendredi 21 juin 2013

Pas tout à fait un rhume


Je peux
Encore
Sentir
Sur mes bras
Sur mes mains
Mon visage
 
Je peux encore
Sentir
Sur moi le soleil
Encore sur moi
Le vent
Sur moi
Encore une o-
Deur
De briques sèches
Sentir en-
Core une
Bouffée de bananes
Mûres
 
Et dire qu’un jour
J’aurai
Un rhume
Infini
 
 
Francesco Pittau, Une maison vide dans l’estomac, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2013, p. 30.

jeudi 20 juin 2013

pour mémoire

Les écrivains surestimés bénéficient de la conception normative qu’ont leurs lecteurs de la littérature. Enfin, il me semble.

lundi 17 juin 2013

Maurice Nadeau : éditeur

http://laquinzaine.files.wordpress.com/2011/04/maurice_stmartin23.jpg

 

Commentaires

Oui, respect à Maurice Nadeau!
A chaque fois que vous nous présentez une photo toute sèche, comme ça, on s'attend à la mauvaise nouvelle. Je l'apprends par vous.
Commentaire n°1 posté par Michèle le 17/06/2013 à 14h46
La mort m'ôte les mots de la bouche.
Réponse de PhA le 17/06/2013 à 17h39
Grâces lui soient rendues comme il les rendit aux géants de la littérature du XXème siècle.
Commentaire n°2 posté par Dominique Boudou le 17/06/2013 à 15h30
Voilà.
Réponse de PhA le 17/06/2013 à 17h40
Les éditeurs - tout comme les écrivains - ont-ils droit à la vie éternelle ? 
Commentaire n°3 posté par thyone le 17/06/2013 à 22h10
Certains ont droit à un bonus, ce n'est déjà pas si mal.
Réponse de PhA le 19/06/2013 à 19h44
En tout cas ce découvreur de talents restera dans nos coeurs. Je pense en particulier à "Sarnia", de J.B.Edwards, un total inconnu, dont la lecture a enchanté beaucoup de gens autour de moi! (moi y compris, bien entendu.)
Commentaire n°4 posté par Lza le 18/06/2013 à 09h45
On ne dira jamais assez à quel point c'est important, un éditeur.
Réponse de PhA le 19/06/2013 à 19h47

dimanche 16 juin 2013

samedi 15 juin 2013

ce petit résidu de vétilles empoisonnantes qu’on appelle le monde - par paresse

Le jour suivant il pleuvait et je me croyais tranquille, mais je me trompais. Je lui demandai s’il était dans ses projets de venir me déranger tous les soirs. Je vous dérange. ? dit-elle. Elle me regardait sans doute. Elle ne devait pas voir grand-chose. Deux paupières peut-être, et un peu de nez et de front, obscurément, à cause de l’obscurité. Je croyais que nous étions bien, dit-elle. Vous me dérangez, dis-je, je ne peux pas m’allonger quand vous êtes là. Je parlais dans le col de mon manteau et elle m’entendait quand même. Vous tenez tant que ça à vous allonger ? dit-elle. Le tort qu’on a, c’est d’adresser la parole aux gens. Vous n’avez qu’à poser vos pieds sur mes genoux, dit-elle. Je ne me fis pas prier. Je sentais sous mes pauvres mollets ses cuisses rebondies. Elle se mit à caresser mes chevilles. Si je lui envoyais un coup de talon dans le con, me dis-je. On parle d’allongement aux gens et ils voient tout de suite un corps étendu. La chose qui m’intéressait moi, roi sans sujets, celle dont la disposition de ma carcasse n’était que le plus lointain et futile des reflets, c’était la supination cérébrale, l’assoupissement de l’idée de moi et de l’idée de ce petit résidu de vétilles empoisonnantes qu’on appelle le non-moi, et même le monde, par paresse. Mais à vingt-cinq ans il bande adore, l’homme moderne, physiquement aussi, de temps en temps, c'est le lot de chacun, moi-même je n’y coupais pas, si on peut appeler cela bander. Elle s’en aperçut naturellement, les femmes flairent un phallus en l’air à plus de dix kilomètres et se demandent, Comment a-t-il pu me voir, celui-là ?
 
Samuel Beckett, Premier amour, Minuit, p. 20-21.
 
J’ai relu Premier amour. En ce moment j’ai envie de relire des textes lus il y a trente ans. Par curiosité. C’est étonnant comme celui-ci n’a pas changé. Moi non plus, donc. Peut-être que « l’assoupissement de l’idée de moi et de l’idée de ce petit résidu de vétilles empoisonnantes qu’on appelle le non-moi, et même le monde, par paresse » résonne encore plus fort, quand même.


Commentaires

L'amour, ça ne se commande pas. 
Commentaire n°1 posté par Didier da le 15/06/2013 à 13h57
On reste fidèle à son premier.
Réponse de PhA le 15/06/2013 à 15h35
Il est rude quand même Beckett :)
 
Je pense à un autre "premier amour" (guillemets de précaution car il n'est pas évoqué ainsi) :
Estelle une fois - amour de jeunesse, fiction plutôt d'un amour de jeunesse - [...] Estelle était destinée à demeurer une interrogation, cela même était inscrit dans son prénom, c'était une bonne raison de se faire une raison.
 
Commentaire n°2 posté par Michèle P le 16/06/2013 à 10h38
Terrible. (Beckett, hein ; même si l'autre n'est pas mal non plus.)
Réponse de PhA le 16/06/2013 à 15h53

vendredi 14 juin 2013

L’Académie était déshonorée…


Les trente-neuf ! Le sort en était jeté. On disait maintenant : Les trente-neuf !
Il n’y avait plus que trente-neuf académiciens !
Nul ne se présentait pour faire le quarantième.
Depuis les derniers événements, plusieurs mois s’étaient écoulés pendant lesquels aucune candidature n’avait été posée au Fauteuil hanté.
L’Académie était déshonorée…
… Et quand, par hasard, l’illustre Assemblée se voyait dans la nécessité de désigner quelques collègues qui devaient, suivant l’usage, relever l’éclat d’une cérémonie publique, généralement funèbre, par leur présence en uniforme, c’était tout un drame.
C’était à qui inventerait une maladie ou dénicherait, au fond d’une province éloignée, quelque parent à l’agonie, pour ne point revêtir en public l’habit à feuilles de chêne et suspendre à son côté l’épée à poignée de nacre.
Ah ! les temps étaient tristes !
Et l’Immortalité était bien malade.
On ne parlait plus d’elle qu’avec un sourire.
 
Gaston Leroux, le Fauteuil hanté.
 
Heureusement, Xavier Darcos est arrivé et s’est vu dans le chêne immortalisé.
http://i.huffpost.com/gen/1189511/thumbs/o-XAVIER-DARCOS-ACADEMIE-FRANCAISE-facebook.jpg

jeudi 13 juin 2013

mise au point

Quelle audace éhontée de mettre un point final.
Je proposerais volontiers l’expression « point d’arrêt ». Car il n’y a point d’arrêt vraiment final : il suffit de se relire pour n’en plus douter.

mercredi 12 juin 2013

affirmation de soi-même

Il y a des phrases qui disent le contraire de ce qu’elles veulent dire. Par exemple : Je suis écrivain.
L’affirmation de soi-même m’étonnera toujours.

mardi 11 juin 2013

Fabienne Yvert écrit qu’elle n’écrit plus


Yvert-1.JPG
Yvert 2
Yvert 3
Yvert-4.JPG
Vous pouvez cliquer si vous lisez mal mais toujours.

On peut même déplier le bandeau pour le lire dans tous les sens et en grand.
Et puis on peut lire toutes les pages du livre.
En l’achetant.

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Yvert 2
Yvert 3
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Vous pouvez cliquer si vous lisez mal mais toujours.

On peut même déplier le bandeau pour le lire dans tous les sens et en grand.
Et puis on peut lire toutes les pages du livre.
En l’achetant.

lundi 10 juin 2013

Mon jeune grand-père (10)

Le 9 janvier 19167 (Le 6 est raturé d’un 7 à l’encre noire qui tranche sur le crayon à papier. Correction ultérieure. L’encre me laisse supposer que c’est mon jeune grand-père lui-même, plus tard, après la guerre donc, qui a corrigé cette date ; ce qui signifierait qu’il aurait éprouvé la nécessité ou l’envie de relire ces cartes. A moins que ce 7 à l’encre soit de la main du destinataire, mon arrière-grand-père.) _ Mes chers parents. (Comme sur la carte du 4 janvier l’écriture est un peu moins serrée que l’été précédent. La première ligne que je viens de reproduire est d’une écriture  encore un peu plus grosse que la suite : elle arrive presque au bord de la carte – qui ne fait que 9,1 cm de largeur. Il reste toutefois un léger espace, suffisant pour écrire l’article "La" qui commence la ligne suivante. C’est pourquoi j’ai envie quand même pour une fois d’aller à la ligne.)
La correspondance et les paquets ont repris une allure à peu près normale. J’ai reçu la lettre de Geneviève du 21 les cartes de papa du 22-23-25-26-27 la lettre de maman du 24. J’ai reçu les colis postes 10.11.12.14. et les 3 et 4ème colis de Noël de Lucie – que je remercie de tout cœur. Les colis bien qu’en retard sont arrivés en bon état. J’ai aussi reçu le colis gare (gare ?) n°11 et 1 colis de pain de 1 kg du 22 déc. Merci à Geneviève de ses bons souhaits. Je ne dis jamais rien sur les envois parce qu’ils sont très bien et qu’il n’y a rien à dire. (Il n’y a rien à dire.) Toutefois vous pouvez diminuer les biscuits et le chocolat car j’en ai un petit stock d’avance ; mais en revanche la provision de sucre est presque épuisée. Les boîtes de viande sont superbes et très bonnes ; c’est meilleur et plus avantageux que celles toutes faites. Les bouquets sont très bons et très pratiques pour le petit déjeuner. (Je dois mal lire, c’est sûrement autre chose que les « bouquets ». Ça pourrait être les « longuets », mais je ne sais pas ce que c’est.) (… … …) (Près de cent ans après l’écriture de cette carte, le petit-fils de son auteur n’a plus à quitter son siège pour ouvrir son dictionnaire – le TLF – et copie-colle sans vergogne la définition : « Produit de boulangerie en forme de cylindre étroit et régulier, cuit dans un moule puis déshydraté au cours du ressuage ». Donc je corrige : Les longuets sont très bons et très pratiques pour le petit déjeuner. Je suis bien content que (Je ne comprends pas la suite. Je lis « Je suis bien content que Ta soiblit fin à G. » Je le recopie quand même parce que peut-être qu’en me relisant je comprendrai. Souvent ce n’est que plus tard qu’on comprend. Qu’on n’aille pas croire que mon jeune grand-père écrivait mal. J’écris mal, mon père écrit mal (mais son écriture est plus élégante que la mienne) mais mon jeune grand-père, lui, écrit plutôt bien. C’est le crayon à papier qui est si pâle sur cette carte beige, et son écriture si petite pour en mettre le plus possible sur cette petite surface, et tout cela qui s’efface, pas seulement l’écriture mais le sens des phrases aussi, avec tous ces gens que je ne connais pas.) J’avais bien peur qu’il n’y aille pas. Vs avez dû lui en poser des questions. Le temps s’est mis au froid, il gèle depuis quelques jours mais c’est supportable. Mon temps se passe en 2 h d’anglais, 1 h ou 2 d’allemand 1 h ou 2 d’histoire géographie ou physique. Avec la promenade dans le parc, la partie d’échecs la partie de bridge et la lecture, (Je crois bien que plus personne dans la famille ne sait jouer au bridge.) j’ai mes journées très occupées. Je vs quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort ts les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur
Edmond
 

dimanche 9 juin 2013

tous mes lecteurs perdus

« Je n’ai rien choisi du tout. » (Quoi ? Mais oui, c’est Marcel Cohen, qui répond à Thierry Guichard dans le Matricule de juin. Là c’est à propos de la forme – la forme qu’il n’a pas choisie, donc. Vous savez : les Faits.)
« Comme beaucoup d’écrivains, je crois que l’essentiel s’écrit dans les marges, et avec la complicité active du lecteur. Lorsque l’exigence critique de celui-ci s’ajoute à celle de l’auteur, aucun rapport d’homme à homme ne peut prétendre à plus de consistance, ni de sérieux.
Personnellement, quelque chose d’autre me gêne dans le roman : l’impression d’être pris pour un petit garçon que l’on emmène à l’école en le tenant par la main. Le romancier exige que l’on s’en remette obscurément à lui sans sauter une ligne. Les poètes n’ont pas du tout cette exigence. Personnellement, j’aime qu’un livre soit un lieu d’aventure, pas seulement celui où l’on raconte une histoire. A l’exemple de Michaux, je revendique donc "une liberté de circulation". C’est aussi ce que j’aimerais offrir au lecteur. »
C’est étonnant comme souvent ce que je lis répond à ce que j’écris. Parce qu’après tel texte qui n’est plus du roman ou tel autre qui très différemment ne l’est plus non plus et que vous lirez ou non parce que « l’écrivain persiste à écrire, quand bien même il ne trouve aucun lecteur, et souvent aucun éditeur » (Marcel Cohen toujours), après plusieurs projets je reviendrai – je reviens déjà vers le roman, ce genre que je trouve idiot et dont j’apprécie l’idiotie : ce sera l’occasion de prendre le lecteur pour un petit garçon, de le prendre par la main en feignant (fiction donc) de l’emmener à l’école pour plutôt le perdre dans les bois, ou ailleurs encore.
 

samedi 8 juin 2013

(le romancier s’échauffe de l’intérieur avant l’épreuve)

Comment peut-on écrire des romans et en même temps continuer à vanter les mérites de ce genre idiot ?
– Parce que l’idiotie précisément fait partie de ses principaux mérites.
 
(Le romancier s’échauffe de l’intérieur avant l’épreuve.)