Épris de simplicité, le
serpent serpente et le lézard lézarde tandis que, dans sa
maladroite et innocente tentative pour les imiter, le crocodile
croque Odile.
mercredi 12 juin 2019
mardi 11 juin 2019
Brèves animales (6)
La rhamphothèque est le
tégument corné du bec, elle permet à l'oiseau d'oublier qu'il
tombe aussi sur un os lorsqu'il tombe sur un bec.
dimanche 9 juin 2019
Brèves animales (5)
Le bec du toucan est si
gros qu'au moins il sait que c'est surtout sur le sien qu'il risque
de tomber.
samedi 8 juin 2019
jeudi 6 juin 2019
mercredi 5 juin 2019
mardi 4 juin 2019
lundi 3 juin 2019
Petites nausées (5 et dernière)
(Vers Petites nausées 1, Petites nausées 2, Petites nausées 3, Petites nausées 4)
Cette
sensation m’est familière, si discrète qu’elle ait su se faire.
J’ai parlé des boutons (et autres petits objets à prendre entre
les doigts), j’ai parlé de Renoir ; en réalité, je pourrais
bien la retrouver ailleurs. Pour preuve : dès que j’imagine
de répertorier, de mettre en liste les causes diverses de mes
dégoûts irrationnels, une autre à l’instant se présente à mon
esprit, dans toute son écœurante évidence : mon prénom.
Là
encore, dire avec précision ce qui se passe n’est pas facile. Un
improbable lecteur se fourvoiera sans doute dans ses interprétations,
à cause de ma propre incapacité à discerner l’essentiel.
Mon
prénom est un prénom courant. Je suis même obligé de le
préciser : c’est un prénom vraiment très commun, tout au
moins dans ma génération ; il paraît même que ce fut le
prénom masculin le plus donné en France l’année de ma naissance.
Mais
déjà je regrette presque ces précisions, honnêtes, objectives
tout au moins, mais qui ne disent rien de ce que je ressens, et qui
risquent d’induire une fausse piste : prénom commun, trop
commun, qui n’est plus un nom propre, qui à la limite usurpe sa
majuscule, ne la mérite pas.
Il
ne s’agit pas de ça.
Il
ne s’agit pas davantage du prénom lui-même, de ses sonorités ;
pas davantage de quelque éventuel prédécesseur, qui l’aurait
porté avant moi et entaché d’une souillure indélébile ou
auréolé d’un prestige exorbitant. Non, disons les choses
clairement : que ce soit « Philippe » n’a rien à
voir là-dedans. Je ne trouve pas ce prénom plus vilain qu’un
autre. Ç’aurait été Patrick ou Alain ou Eric, ç’aurait été
exactement pareil.
En
réalité, ce n’est pas vraiment « Philippe » ;
c’est juste que moi, je sois « Philippe ». C’est
un peu comme si j’étais obligé de porter des vêtements
d’emprunt. (J’ai toujours détesté enfiler des vêtements
d’emprunt. Dégoût, encore. D’autres, j’imagine, me
comprendront.) « Philippe », ce n’est pas moi. Parfois,
dans la conversation, il arrive qu’on m’appelle « Philippe »,
sans que ce soit vraiment nécessaire ; qu’on utilise ce mot
un peu à la manière d’un signe de ponctuation. « Ne
m’appelez pas « Philippe », suis-je alors tenté de
dire à mon interlocuteur. » Mais lui, forcément :
« Comment voulez-vous que je vous appelle ? Vous vous
appelez bien Philippe ! » « Ne m’appelez pas. »
Ce
serait inconvenant, je m’en rends bien compte. C’est pourquoi, la
plupart du temps, je me laisse appeler « Philippe ».
Qu’en
dire ? Il me semble, mais je peux me tromper, que les choses
auraient été atténuées, non pas annulées mais simplement
atténuées si mon prénom avait été plus court (plus proche de
rien) ; et qu’elles auraient été aggravées s’il
avait été plus long. Mais je n’en suis pas sûr. Ou plutôt :
il y a sûrement du vrai là-dedans, mais les choses ne sont pas si
simples.
Parfois,
souvent même, je dois le reconnaître, « Philippe »
passe inaperçu. Pour peu que son emploi soit vraiment justifié,
indiscutable, je ne le remarque plus. Ce n’est qu’en forçant ma
mémoire que je me rends compte que tiens ! on m’a appelé
« Philippe », et que, curieusement, je n’ai pas
bronché. Comme, évidemment, il est rare que je force ma mémoire
sur ce sujet ; il est très probable que de nombreux
« Philippe » passent ainsi à l’oubliette, comme les
boutons de ma braguette ou les reproductions des peintures de Renoir
dans les manuels scolaires.
Mais
d’autres fois – les fois qui comptent –, au moment où,
effectivement, on m’appelle « Philippe », je me sens
appelé « Philippe ». Et voilà, je dois donc être
« Philippe » ! je dois incarner
« Philippe » ! Je n’en ai pas le choix, on vient
de me sommer de l’être. Je n’ai plus qu’à me conformer :
« Philippe », c’est moi.

dimanche 2 juin 2019
Petites nausées (4)
(Vers Petites nausées 1, Petites nausées 2, Petites nausées 3)
Mais c’est donc que, dans les deux cas, face au bouton, face au tableau de Renoir, je suis tenté de penser à quelque chose (quelque chose à quoi les autres, a priori, ne penseraient pas), que seule la volonté m’a appris à occulter.
Mais c’est donc que, dans les deux cas, face au bouton, face au tableau de Renoir, je suis tenté de penser à quelque chose (quelque chose à quoi les autres, a priori, ne penseraient pas), que seule la volonté m’a appris à occulter.
Face
au bouton, il y a cette conscience nauséeuse qu’il s’agit d’un
objet manufacturé, de petite taille, destiné à être pris
entre les doigts.
Face
au tableau de Renoir, cette espèce de flou fuyant écœurant, de
flou en mouvement (mouvements contradictoires, quasi tiraillement ;
mais ce n’est pas cela, non vraiment ce n’est pas cela) ;
cela même qui me permet de reconnaître à coup sûr Renoir –
et de n’éprouver aucune répulsion devant l’œuvre médiocre
d’un pâle imitateur.
Peut-être
faut-il dire aussi (j’en suis moins certain, mais tout de même je
le dis, par honnêteté : parce qu’on ne sait jamais)
que le bouton, aussi, par sa petite taille, est susceptible d’être
improprement porté à la bouche, notamment par un jeune
enfant.
Le
mal nommé flou fuyant de Renoir me suggère peut-être avec trop de
violence que les choses ne peuvent pas demeurer en l’état. (Mais
pourquoi seulement le flou de Renoir ? Peut-être les sujets des
tableaux ont-ils plus d’importance que je ne veux bien leur
accorder.)
Dans
les deux cas, un unique réflexe (heureusement stoppé par les effets
d’une bonne éducation) : vomir.
Vomir,
j’imagine, est un réflexe de défense de l’organisme, qui se
débarrasse par le chemin le plus direct de ce qui le met en péril.
Nul doute qu’il y a, dans les peintures de Renoir, comme dans les
petits objets manufacturés, quelque chose qui me menace. (J’allais
écrire : « qui menace ma santé ». Ça n’aurait
pas de sens. J’ai vu suffisamment de tableaux de Renoir, j’ai
ramassé suffisamment de boutons pour savoir que ce n’est pas ma
santé physique qui est menacée.)

samedi 1 juin 2019
Petites nausées (3)
(Vers Petites nausées 1 et Petites nausées 2)
C’est
plutôt de l’écœurement. Fugitivement, face au bouton (surtout si
je suis obligé de m’en saisir), face à la peinture de Renoir, ce
qui me prend – sans toutefois aboutir –, c’est une envie de
vomir.
Rien
à voir avec le sujet du tableau ! Ce n’est pas dans ce qu’il
représente qu’il faut chercher la source de l’écœurement. Elle
est plutôt dans ce qui fait que l’on reconnaît que c’est un
« Renoir » (d’aucuns diraient la patte, la main, la
manière ; mais je ne crois pas que cela ait à voir avec les
mains).
Pourtant,
si j’y pense, pour le bouton ; contrairement au tableau, ce
qu’il représente compte. Si le bouton, arraché (ou neuf, non
encore cousu ; pour moi, cela revient au même) n’en était
pas un ; si c’était un objet véritablement tout autre ;
surtout, si c’était un produit de la nature : une graine, un
caillou auquel le hasard aurait donné l’apparence approximative
d’un bouton – dans ce cas alors je crois, j’ose penser qu’il
n’y aurait pas chez moi la moindre trace d’écœurement. Je
n’aurais pas besoin de lutter contre, comme je le fais depuis si
longtemps (au point que je suis devenu aujourd’hui en réalité
tout à fait capable – au prix d’un effort prolongé de ma
volonté – de mettre une chemise et d’aller visiter – je dirais
même d’apprécier – une exposition Renoir). Je n’y
penserais pas.
Bien
sûr je m’embrouille. Un bouton ne « représente » pas
au sens où un tableau « représente ». Là n’est pas
sa fonction.
Mais
c’est donc que, dans les deux cas, face au bouton, face au tableau
de Renoir, je suis tenté de penser à quelque chose (quelque chose à
quoi les autres, a priori, ne penseraient pas), que seule la volonté
m’a appris à occulter.

mardi 28 mai 2019
Petites nausées (2)
Comment
donc se fait-il que, contraint chaque matin de manipuler les
inévitables boutons qui me restent (au moins celui de ma braguette),
rien ne vient m’empêcher ? Que se passe-t-il qui me vaut
cette apparente libération ? Le même travail intérieur sans
doute (mais remontant à un temps bien plus ancien, dont j’ai perdu
la mémoire) que celui qui encore a lieu (mais de moins en moins, à
force) face à un tableau de Renoir, maintenant que je parviens à la
maturité – la maturité qui me permet, non sans peine, de faire
face au tableau de Renoir.
Plus
jeune, vers l’adolescence, je disais que je n’aimais pas Renoir.
On s’étonnait. On me demandait pourquoi. Je ne savais pas trop
quoi répondre. Parfois, poussé dans mes derniers retranchements, je
disais juste « C’est flou. » Puis j’ai renoncé à
cet argument, qui ne convainquait pas mes interlocuteurs, et que je
trouvais moi-même bien insuffisant – quoique sincère. D’ailleurs
j’aimais Monet. Je restais fasciné devant des esquisses de Turner.
Et puis je n’ai jamais rien eu à reprocher au flou en général,
je n’ai jamais rien eu ni contre ni pour le flou.
Je
savais bien au fond de moi que ce « je n’aime pas Renoir »,
qui choquait tout le monde, ne disait pas ce qu’il y avait à dire.
Il était d’ailleurs bien faible, par rapport à ce que j’éprouvais
vraiment. Ce que j’éprouvais vraiment, c’était plutôt de la
répulsion, du dégoût. On n’éprouve pas, me semble-t-il, de la
répulsion pour les œuvres qu’on n’aime pas. (Il y a des œuvres,
des choses en général que je n’aime pas ; et rares sont
celles qui me provoquent, à proprement parler, de la répulsion). Et
cette répulsion, maintenant que j’y pense, est du même ordre que
celle que j’éprouve entre autres pour les boutons arrachés de la
chemise (surtout s’ils sont petits et vaguement nacrés, tels qu’on
les voit si souvent.) Et honnêtement, dire que « je n’aime
pas » les boutons de chemise ; non, vraiment, ça n’aurait
pas de sens.

lundi 27 mai 2019
Petites nausées (1)
Qu’un
bouton s’arrache de ma veste, j’aurais peine à le ramasser. Pire
encore si c’est de ma chemise. (Et pourtant rien de plus
désagréable qu’un vêtement auquel manque un bouton !)
Pour
peu qu’il ne m’appartienne pas et que je ne sois pas seul au
moment de sa découverte, je souhaite à toute force qu’un autre le
ramasse. Sinon, le plus souvent, je fais celui qui n’a rien vu.
Ainsi
en est-il aussi des tout petits jouets d’enfants (d’autant plus
s’ils portent des traces d’usure), pièces de jeux, fèves de
galette des rois.
Mais
les boutons, je suis bien contraint d’y toucher au moins quand,
bien cousus, ils remplissent leur office. (Cela dit, le cas se fait
plus rare. Les gens qui me connaissent me voient rarement en veste,
encore moins en chemise. Je préfère – quoique non sans réserve,
à cause de la languette à tirer – les fermetures éclair. Rien de
tel en final que les t-shirts, les sweat-shirts.)
Comment
donc se fait-il que, contraint chaque matin de manipuler les
inévitables boutons qui me restent (au moins celui de ma braguette),
rien ne vient m’empêcher ? Que se passe-t-il qui me vaut
cette apparente libération ?
(A suivre)

vendredi 24 mai 2019
Ce qui pour Claire ne l'est pas
Un cadenas sur le cœur
est le premier roman de Laurence Teper, dont j'ai beaucoup aimé le
travail d'éditrice. Et j'aime aussi beaucoup ce roman, récemment
paru chez Quidam.
L'héroïne s'appelle
Claire, et rien n'est clair pour elle qui ne voit pas ce qui pour
tout le monde, même pour le lecteur à qui pourtant on ne le dit
pas, est clair dès le départ. Il y a des choses qui sont en
évidence sous notre nez et que nous ne voyons pas. Il y a des choses
qui sont en évidence sous notre nez et que nous sommes conditionnés
pour ne pas voir. Et ça peut faire du mal. C'est tragique, Un
cadenas sur le cœur ;
le titre le dit bien. Ce qu'il ne dit pas, c'est que cette histoire
triste à pleurer, Laurence Teper a trouvé un ton pour la raconter
qui parvient à tirer un sourire au lecteur, un rire parfois.
lundi 20 mai 2019
Nouvelles très brèves (30)
Nouvelle à chute :
Ça se refroidissait.
Elle sentait qu'elle se détachait de lui. C'était l'automne.
mercredi 15 mai 2019
les galets nous disent
les galets nous disent
que le passé peut se
détacher
d'un coup
du pointu coupant
tranchant
peut devenir du doux
chantant
Mélanie Leblanc, Des
falaises, Cheyne éditeur.
lundi 13 mai 2019
Nouvelles très brèves (29)
Il s'était réveillé avec le crépuscule. Un quidam en rentrant chez lui lui marcha dessus. Sa coquille ne résista pas.
samedi 11 mai 2019
Nous précisions Casas.
- Un début dans la vie.
- Vive, lumineuse, effervescente.
- Portée à l'incandescence.
- La convergence est parfois surprenante.
- Voilà ce que je cherche.
- L'idée qui vient de naître ici.
C'est la page 19 des
Précisions de Benoît Casas, récemment parues aux éditions
Nous. Je vous en photographie le dos, ça fait une petite phrase. Car
les mots, en plus de dire de ce qu'on veut qu'ils disent, disent
aussi ce qu'ils veulent. En l'occurrence, Précisions est un
livre de Benoît Casas que Benoît Casas n'a pas écrit. « Il
est intégralement constitué de matériaux prélevés dans les notes
en bas de page de très nombreux livres. » Car les mots, les
mots dont nous nous servons pour produire un énoncé nouveau, ont
déjà tant de fois servi. Car les mots sont tous d'occasion. Choisir
d'écrire avec des phrases qui ont déjà servi, c'est porter un peu
plus loin cette condition trop souvent oubliée de l'écriture. Et le
faire à partir de notes de bas de page, c'est écrire un livre qui
dit autre chose que ce que ses phrases disent, et qui en même reste
en contact constant avec tous les livres. C'est effacer l'auteur au
profit de l’œuvre collective que la littérature ne cesse jamais
d'être.
lundi 6 mai 2019
dimanche 5 mai 2019
Noirs cafés 10 11 12 13
Une petite note épinglée
au mur précise : « Nous vous informons qu'après 15h nous
servons uniquement des double cafés. » N'allez pas vous
aventurer à commander autre chose.
Tout tombe : la
nuit, la pluie, les feuilles. Les cheveux. Les seins. Les dents. Les
ongles. Les oreilles. Les doigts. Le nez. Les bras. Les têtes.
J'irai tomber dans ma
tombe.
Alors si je comprends
bien je suis la cause principale de ma propre mort ?
Il ne faut pas le laisser
tout seul dans un café trop longtemps. Il serait fichu d'écrire un
roman.
jeudi 2 mai 2019
Tu veux ma chemise pour te faire une jupe ?
A – Je vais lui donner
mes affaires.
F – Cette chemise ?
A – Pourquoi pas ?
F – Elle n'est pas un
peu courte ?
B – O.K., je lui donne
mon tee-shirt.
F – Tu crois ?
A – Je suppose que tu
veux lui donner le tien ?
F – Non, pas du tout.
Mais si vous insistez... Je reviens.
A – …
B – …
A – Il n'en perd pas
une, celui-là.
B – Non, il n'en perd
pas une.
A – Je n'aime pas ça.
B – Tu es jaloux ?
A – De quoi ?
B – De lui ?
A – Je devrais ?
B – Ha ha, non, mais
justement, comme...
A – Ah, la théorie
débile qu'il a inventée.
B – Tu es jaloux.
A – Si tu le dis.
B – Oui, je le dis.
A – O.K., je suis
jaloux.
B – Pour de vrai ?
A – Non !
B – O.K., je te
demandais juste comme ça.
A – Ils reviennent.
B – Ils rigolent.
A – Oui, ils sont très
amis maintenant qu'il lui a donné son tee-shirt.
B – Tu es jaloux.
A – Arrête avec ça,
et surtout devant lui.
B – O.K., ne t'inquiète
pas.
A – Alors, il te va
bien ?
E – Oui, regarde.
B – C'est un peu court.
E – Bon, un peu de
tact, tous les deux.
F – Oui, soyez gentils
de ne pas la gêner.
A – Tu veux ma chemise
pour te faire une jupe ?
E – Non merci, je suis
bien comme ça.
B – Et mon tee-shirt ?
Tu es toujours à moitié nue.
Voilà, je vous ai
recopié ce passage de La Liberté totale, le roman de Pablo
Katchadjian (rappelez-vous Quoi faire et Merci),
récemment paru aux éditions Le Nouvel Attila dans une traduction de
Mikaël Gomez Guthart ; parce que même un simple extrait (ici
pris au hasard) me réjouit – et que la lecture du texte entier
(qui parle de la vie, de la mort, du langage... puisque vous me le
demandez) me chatouille joliment l'esprit.
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