mercredi 24 avril 2013

Mathusalem sur le fil


Le départ – voilà, ça me revient – fut donné par le jeune Mathurin, huit ans, sous les vivats d’une demi-douzaine de ses contemporains, Océane, Emma, Théo, Manon, Achille et Valentin. Tout cela poussait des cris vrillants qui faillirent rendre inaudible le coup de feu (tiré au moyen d’un sachet de boulangerie que Mathurin gonfla d’air et creva) – mais on peut croire aussi que l’agacement causé aux deux vieux par cette basse-cour ne fut pas pour rien dans le départ fulgurant qu’ils prirent, poussés par l’espoir de lui échapper.
Comme c’est le cas de toutes les idées, à commencer par les plus radicales, l’origine de celle-ci ne se laisse pas facilement déterminer. Il se peut qu’elle soit née d’une question presque abstraite qui, prise au mot, aurait inopinément basculé dans le réel. Un des habitants de l’impasse voit un jour cheminer de conserve les deux patriarches, faire patiemment des mètres avec les centimètres, et s’arrêter souvent pour reprendre souffle – feignant toutefois de ne s’immobiliser que pour commenter une fissure dans un mur, une fleur, un escargot leur frère : ne pas montrer à son vieux rival que l’on peine. Un habitant donc les regarde passer, et : dis donc ces deux-là, s’ils faisaient la course on en aurait pour un moment. Sur le ton de la blague, mais l’idée va son chemin elle aussi, fait des mètres avec des centimètres et, allez savoir comment, se présente un jour sous les gracieuses espèces de deux adolescentes à Pierre Cordier et Roger Chabassol.
Chez Cordier, ce fut sa petite-fille Anaïs. Chez l’autre une Laura de seize ans. Et, plus facilement qu’on ne l’aurait cru, l’un et l’autre acceptèrent. Comme il est naturel, Cordier aime sa petite-fille, et comme il est fréquent – c’était le calcul – ne peut rien lui refuser. Si l’idée qu’on pourrait vouloir se moquer de lui le frôle de son aile, il la repousse vivement : pas Anaïs, pas cette gentille blonde qui vient le voir souvent, s’assied patiemment près de lui, écoute ses vieilles histoires et lui conte ses jeunes émois. A Chabassol, qui n’a pas d’enfants mais a gardé l’œil égrillard, on a dépêché Laura, brunette ravissante, volontiers court-vêtue, au regard et au déhanché prometteurs. Vous n’en ferez qu’une bouchée, grand-père Chabassol, a-t-elle dit, regardez-le : il se traîne. Il n’en fallut pas davantage pour que le bonhomme sentît comme un influx parcourir ses mollets de vieux coq : il accepta.
 
Jean-Louis Bailly, Mathusalem sur le fil, L’Arbre vengeur, 2013, p. 23-24.
 
Cette improbable course dans leur impasse de deux quasi-centenaires dure le temps d’un roman qui, sous des airs de fable acide, est aussi une réflexion sur les apparences (le narrateur alterne son récit de la description des photos de Florian, le jeune photographe amateur du quartier dont les photos parlent et parfois mentent). Le passage des vieillards devant les différentes maisons de l’impasse est l’occasion de faire de chaque habitant un personnage dont l’histoire réjouit ou émeut, au gré d’un narrateur ouvertement partial : la préférence est l’apparente injustice qui précisément rend justice aux apparences trompeuses.
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