samedi 19 février 2011

des cris en zone étanche

Mardi, quinze heures. Le soleil irradie la place du bourg. Le thermomètre frôle les 35°C. Hommes et femmes regardent, en s’épongeant le front, le fourgon couleur lie-de-vin fendre lentement la foule pour venir se positionner en marche arrière devant la grille, face au porche de l’église. Deux croque-morts ouvrent le hayon pour en extraire le cercueil. La Taille est dedans.
La tête du Capitaine dépasse deux rangées derrière. A son avis, en ce moment, le mort les voit. C’est ce qu’il glisse à l’oreille de Jimmy. Qui ne s’en étonne guère. Sa mère, quand il lui rend visite à l’hôpital, tient à peu près les mêmes propos. Selon elle, père et grand-père zigzaguent toujours, de retour de pêche, sur le chemin de la corniche qui tourne en épingle à cheveux à l’endroit exact où leur voiture quitta le bitume pour disparaître, dix mètres en contrebas, engluée au fond des étangs. Disant cela, elle dodeline de la tête et ajoute qu’elle entend les pneus du véhicule crisser d’effroi certaines nuits dans ses rêves. Alors, elle hurle. Et eux aussi. Mais personne, « pas même l’infirmière », ne les entend. Cela, Jimmy n’a pas de mal à le comprendre. Ces cris venus d’ailleurs circulent en zone étanche. Entre des murs imaginaires, à l’intérieur des têtes. Il les connaît. Il en a tant proféré, jadis, pour rien, en pure perte, pour conjurer ses peurs, pour oublier ses tremblements, pour que son corps existe et crache des invectives au monde entier sans que personne, jamais, ne puisse saisir ces gueulasses lâchées dans les bruines glacées, au cœur des noroîts déchaînés, quand il dérivait en apesanteur, enfermé, trempé, tremblant, claquant des dents dans sa cage de fer et de plexiglas secouée, les jours de gros temps, par des vents violents. Lui aussi implorait alors les morts. Il ne les voyait pas mais supposait que eux, au contraire, avaient pouvoir de le suivre à la trace et d’intercepter ce qu’il ressentait.
 
Jacques Josse, Cloués au port, Quidam, 2011, p. 35-36.
 
http://www.quidamediteur.com/imagenes/portadas/ClouesauPortG.jpg 
Entre la mer où l’on ne vogue plus qu'en rêve et le port où les personnages sont cloués par le sort puis par la canicule, la langue française comme dirait le poète a la mort – à moins que ce ne soit les morts – qui est, qui sont bel et bien le sujet de Cloués au port. Avec un s parce qu’ils sont plusieurs à l’être mais quand même surtout deux, une voix et une oreille, le grand corps sonore du capitaine qui fait bien le double du volume de son auditeur principal, le frêle Jimmy, qu’il occulte au point qu’on manquerait presque de remarquer, surtout au début, combien ce second personnage, effacé et atteint de tremblements nerveux, est peut-être le principal, celui en tout cas qui nous incarne. Mais je vois qu’on a déjà fait le travail pour moi : écoutez donc Nikola Delescluse en parler sur Paludes, et lisez Dominique Dussidour sur remue.net, Paul de Brancion sur Robert le Diable ou Romain Verger sur Membrane.


Commentaires

Merci pour Jacques Josse,une grande voix poétique que j'aime tout particulièrement.
Commentaire n°1 posté par Marie Guegan le 20/02/2011 à 20h10
Très beau livre, Marie ; je vous le recommande.
Réponse de PhA le 20/02/2011 à 20h34

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