mardi 5 janvier 2010

(moi aussi)

À La Chapelle, il est dit parfois qu’on y ­vit très bien. C’est une ville qui reste à échelle humaine, pas trop loin de Paris ni trop près. Le RER s’y arrête, une ligne qui n’est pas trop sinistrée.  Il y a des gens dévoués qui s’en occupent, tiennent à répa­rer d’urgence toute dégradation volontaire, tâchent de prévenir les risques d’affronte­ment entre bandes. Les contrôleurs sont costauds psychiquement.
Il y a aussi les faits divers. Hier, du côté de la piscine, deux garçons promenaient un bébé couché sur un barbecue. Des passants ont appelé les gendarmes.
– On n’a pas de landau, et ce truc-là a des roulettes… Mais il n’y a pas de braises, vous pouvez vérifier.
– C’est votre frère ?
– Bah oui.
Le bébé rigole. Il n’y a aucun article de loi qui interdise de promener un nourrisson sur un barbecue.
– Vous avez vos papiers ?
Les deux garçons ont des papiers.
– Ça va pour cette fois.
Tout de suite après qu’on lui a raconté cette histoire qui sera dans la presse du lendemain avec photo, Marie est au Centre social où il y a l’inauguration d’une exposition sur le Burkina Faso. Marie a le coup de sang : un jeune garçon, d’ailleurs assez gros et bien portant, porte un T-shirt avec inscrit en lettres gigantesques :
 
JE
VEUX
MOURIR
 
Marie pâlit, rougit, est au bord d’écla­ter. Ça lui fait un effet terrible. Elle lit quelque chose comme le « Viva la muerte » des fascistes espagnols. Et puis, elle ne sait pas si elle doit se rassurer de mieux lire ce qui est à lire sur cette poitrine, c’est-à-dire le mot qui est tout en bas, composé dans un corps minuscule :
JE
VEUX
MOURIR
vieux
 
 
Jacques Jouet, Une mauvaise maire, POL, 2007, p. 48-50.
 
Le déplacement d’un i fait de Marie cette maire communiste d’une commune moyenne de l’Essonne, dont on ne saura qu’à la fin pourquoi elle est dite « mauvaise ». Un récit sans effets de manches la suit à hauteur d’épaule et à distance respectueuse, comme une caméra pudique. (Il lui arrive tout de même parfois de s’attarder sur les jambes de Marie, supplément d’humanité.) Malgré ou grâce à cette neutralité quasi documentaire du ton, on se surprend à l’aimer (tandis qu’on prend plaisir – sans elle – à détester « Dents-Longues » le deuxième adjoint, arriviste prêt à tous les transfuges, qui ne tardera pas – nous sommes en 2007 – à faire des émules dans notre si voisine réalité). Il y a une histoire, aussi, comme on dit, d'amour qui plus est, qui arrive mine de rien. C’est drôlement bien.
L’avis d’Anthony Dufraisse dans le Matricule des Anges, quelques critiques (notamment celle de Fabrice Gabriel) sur le site de POL, un autre extrait dans la « très Petite Bibliothèque » du Désordre. (Et comme souvent, je ne suis pas du tout à la page : les dernières de Jacques Jouet s’appellent Bodo.)



Commentaires

toute la littérature comprise dans ce pli, dirait Deleuze, de chair ou de T shirt, qui interdit de voir le "vieux"
Commentaire n°1 posté par petite racine le 05/01/2010 à 13h44
Bonne vue !
Réponse de PhA le 05/01/2010 à 17h09
Oui, çà a l'air drôlement bien!
Commentaire n°2 posté par Ambre le 05/01/2010 à 14h14
Oui, je me suis fendu d'une conclusion de haute volée !
Réponse de PhA le 05/01/2010 à 17h08
Mais il y a tout dans ce "drôlement bien". Si vous permettez, je vous l'emprunte.
Commentaire n°3 posté par Ambre le 05/01/2010 à 19h07
Et même la rime avec "mine de rien" !
Réponse de PhA le 05/01/2010 à 19h26
Ah oui, la conclusion, c'est tout de même ce qu'il y a de mieux! la cerise sur le gâteau! Mais j'aime beaucoup le "bébé couché sur un barbecue"...
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 05/01/2010 à 19h23
M'étonne pas, vilain ogre !
Réponse de PhA le 05/01/2010 à 19h26
Oui, mais ici je suis certain de trouver refuge! (Il fait froid dehors - "Ne fait-il pas froid? Ne fait-il pas de plus en plus froid?..." Nieschte - quelque part dans son œuvre.)
Bon, je m'installe là-bas? Prés de la cheminée?
Commentaire n°5 posté par Ducoin le 06/01/2010 à 01h32
Hublots, refuge des ogres.
Réponse de PhA le 06/01/2010 à 15h54
par l'odeur alléchée, lui tint à peu près ce langage "eh, bonjour monsieur le libraire, je veux ce livre là, et hop, plus vite que ça". (oui, bon, j'aurais pu dire siouplaît, désolée) :-)
Commentaire n°6 posté par cjeanney le 06/01/2010 à 13h42
Vite bu, mais long en bouche.
Réponse de PhA le 06/01/2010 à 15h53

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