lundi 27 avril 2009

Doucement, chuchote Gabriel.

Il y avait longtemps que je n’avais pas fait de cauchemars avec Gabriel Bergounioux. Je me lamentais, je réclamais. Eh bien il arrive qu’il suffise de réclamer. Le hasard faisant (parfois) bien les choses, l’auteur des deux romans jumeaux Il y a un, Il y a de était au Salon du Livre en même temps que moi, et du coup il n’y avait pas trop loin depuis l’Ile de France jusqu’à la région Rhône-Alpes (où sont installées les éditions Champ Vallon). Rendons-leur justice : les salons sont l’occasion de retrouver des personnes que l’on n’a pas vues depuis longtemps, dont on apprécie le travail, de faire connaissance avec d’autres, de savoir qu’on se reverra (au moins pour un autre salon) ; rien que pour ça, ça mérite un bain de foule.
Doucement, nous conseille la couverture. C’est qu’en effet, la chute toujours est possible : d’abord dans le ravin liminaire à la suite d’un camion écrasé, ensuite au fond du puits de mine où s’est engagé – engagé par  une douteuse agence – l’anonyme protagoniste. Doucement est l’histoire d’une descente. Après Homère (auquel les titres et la cécité du narrateur des deux premiers romans faisaient explicitement allusion), on pense à Dante. La langue est plus orale peut-être, plus chaotique encore. C’est que le personnage sans nom dont on suit la descente et la pensée est, plus encore que dans les deux premiers livres, un dégradé de la vie, un « homme qu’il sert à rien ». Ce qu’il voit, ce qu’il entend (« doucement »), on ne l’entend, on ne le voit qu’à travers lui, à travers ses organes, sa pensée, peu fiables. Une femme qui l’aguiche n’est peut-être qu’un cadavre déjà en décomposition. Et ce mot chuchoté dans l’ombre ? Comment savoir ? Le lecteur est invité à mettre en doute, à réinterpréter, assuré seulement de sa propre incertitude. Mais l’homme, si profond qu’il s’enfonce, n’est pas prêt à abdiquer. Sa fierté, si illusoire soit-elle, si dérisoire, est aussi ce qui fait de lui un être vivant, là où plus personne ne l’est encore. Sa pensée, râleuse, infantile, violente, libidineuse, toujours trompée par une réalité inconcevable, c’est quand même tout ce qui reste d’humanité.
Il y a, dans les livres de Gabriel Bergounioux (auteur au prénom d’archange), un peu comme dans ceux d’Antoine Volodine, quelque chose de discrètement prophétique. Ce qu’annonce Gabriel, cet obscur reflet du monde où nous sommes enfermés, est quasi sans nom.
 
Faut qu’il se calme, Calme-toi, merde, calme-toi, tu vas te calmer oui ? Tout seul tu croyais jamais t’en tirer au bout du boyau resserré, persuadé que ça continuerait avant de trébu­cher et tomber, une galerie désaffectée, ter­miné, déjà qu’il est égaré pour de bon, com­ment tu pourrais regagner l’entrée de la mine, pourquoi le retour se passe mieux et voilà, ça y est, des lampes, du monde, à ton approche ils les ont allumées, y avait rien avant, l’image du corps momifié recroquevillé au pied de la paroi se dissout, reste en soufflet l’air que tu ingur­gites et l’obsession, de l’eau quelque part s’écoule goutte à goutte, le bruit de pas réver­béré par les forages s’ils continuent eux aussi de marcher il est où ? Personne, assourdi par la distance ou l’épaisseur du rocher, à moins qu’ils soient parvenus à destination, à chacun sa découverte, ou encore découragés, il a bien failli renoncer, lui, accroupis si loin que ça sert plus à rien de crier : Venez les gars, ça y est, venez tous, j’ai trouvé ! C’est là ! C’est là.
 
À angle droit un couloir latéral, du premier coup d’œil, dans le faux jour d’une guirlande d’ampoules, la gaine de plastique rouge sus­pendue aux crochets, il découvre, à l’autre bout, dans le mur de ciment cru un guichet percé d’une ouverture si basse qu’en appui le front calé sur l’avant-bras, il commence par se pencher et puis pour être mieux, jambes pliées, il scrute par-delà la grille, contorsionné de pas intercepter la lumière, qu’est-ce qu’on dirait-­pas que c’est ? le rebord d’une tablette métal­lique et le dossier arrondi d’un siège en bois. Et puis ? Il tousse. Y a quelqu’un ? Plus fort : Y a quelqu’un ? Encore plus fort : Y a personne ? Personne. L’oreille entre les barreaux, il lui semble qu’une rumeur monte qui est très loin, de sa tête aussi bien, à force le silence lui porte sur le système, une pulsation, confusément, son sang qui circule ?
 
Gabriel Bergounioux, Doucement, Champ Vallon 2009, p. 80-82.



Commentaires

Non, il ne devrait pas y avoir trop loin de RA à IDF ;-)
Commentaire n°1 posté par pascale le 27/04/2009 à 11h26
Moins de cinq minutes à pieds ! (durée variable tout de même selon les encombrements)
Commentaire n°2 posté par PhA le 27/04/2009 à 12h08
je n'ai jamais rien lu de lui, même pas le livre commun aux deux frères (j'ai si peu lu de toute façon) - voilà que j'en ai grande envie
Commentaire n°3 posté par brigetoun le 27/04/2009 à 21h09
Je vous le recommande : je suis très sensible au travail de Gabriel Bergounioux. Doucement est peut-être moins immédiatement accessible que les deux romans précédents, mais ça tient à cette descente : une fois qu'on y est vraiment engagé, c'est une lecture irrémédiable.
Commentaire n°4 posté par PhA le 27/04/2009 à 21h16

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