mercredi 18 août 2010

auteur, éditeur et manuscrit (version Federman)

 
Voyez-vous, me dit-il, malgré les bons aspects de votre roman, nous le trouvons…
 
Ce nous m’a tout de suite intéressé car cette fois-ci il était évident que ce petit singe de Gaston faisait que répéter ce que la connasse de directrice lui avait soufflé à l’oreille au sujet de mon roman, ah la pouffiasse, tu te rends compte, et elle était si charmante avec moi au déjeuner chez Laplume, elle me faisait des sourires si mignons, m’écoutait si bien, se frottait même la cuisse contre la mienne, quelle hypocrisie, et puis voilà elle lit mon roman, ça la choque, ça la dégoûte, et immédiatement mes nouilles à la poubelle, attends que je lui tombe dessus un de ces jours, que je la rencontre par hasard dans la rue, cette salope de Directrice, c’est pas mon zob au cul qu’elle aura, c’est mon pied…
 
Pendant que je règle mes comptes mentalement avec madame la Directrice, Gaston continue ses conneries éditorialistes…
 
Eh bien, votre roman, voyez-vous, nous le trouvons trop postmoderne pour nous, nous pensons que nos lecteurs n’arriveront pas à suivre tous les détours typiquement postmodernes dans lesquels vous vous lancez, ceci ne veut pas dire que votre travail n’est pas bon, mais il est trop compliqué, trop cérébral si vous voulez pour nos lecteurs, ainsi il a peu de valeur commerciale, c’est là le grand problème du roman postmoderne, il n’est pas du tout accessible au grand public, et les lecteurs qui lisent pour se divertir n’y comprennent rien…
 
Je dis toujours rien, je le laisse aller au bout de son pitoyable topo de marchand de livres, je le laisse expirer avant de lui sortir mon gros morceau… (…)
 
Voyez-vous, m’explique-t-il maintenant en toussotant un peu, c’est le refus de votre part de laisser l’histoire se raconter qui empêche votre livre d’être ce qu’il devrait en fait être, un Bildungsroman…
 
Hahaha, t’as entendu ça, c’est pas croyable, Gaston maintenant qui veut m’impressionner avec son Bildungsroman, je l’arrête prompto, je me lève encore une fois, je me penche vers lui en m’appuyant sur son bureau avec les deux mains, mon grand nez touchant presque le sien, et je lui dis en lui crachant un peu au visage, En somme si je comprends bien, toi et ta bourrique de Directrice vous trouvez mon roman un peu trop intelligent, d’après vous il faut écrire des choses bêtes, des choses connes pour plaire au grand public, il faut leur raconter les mêmes petites histoires qu’ils connaissent déjà, ou alors ils comprennent rien, mais ils comprennent  rien parce que c’est dans le rien que les grandes histoires se passent, c’est dans le rien que se trouve la vérité, au fond des mots, dans le point de fuite où s’engouffrent les détails (…).
 
Raymond  Federman, La Fourrure de ma tante Rachel, Al dante 2003, LaureLi Léo Scheer 2009, p. 248 à 251.
 
 
On a beau se dire que bien sûr ça n’a pas dû se passer vraiment comme ça (vraiment qu’est-ce que ça veut dire ?), ça ressemble sacrément à des choses qu’on a soi-même déjà entendues – et au fond, il vaut mieux entendre ça que rien du tout. Quoique. A voir.


Commentaires

Si les éditeurs prenaient moins les lecteurs pour ce qu'ils ne sont pas, c'est-à-dire pour des cons, on entendrait moins ce genre de discours qui a toujours cours. En tout cas, c'est jouissif de le lire ce Federman!
Commentaire n°1 posté par Pascale le 18/08/2010 à 08h53
Tant qu'il y aura des éditeurs pour désirer gagner plus que la viabilité de leur maison ne l'impose et se donner les moyens d'y parvenir, la littérature sera mal servie. Il reste quelques fous, heureusement.
Jouissif, c'est le mot !
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 09h53
La Rachel à la fourrure, un livre vraiment masochiste !
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 18/08/2010 à 08h54
Oh, Rachel n'est pas Wanda, bien au contraire !
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 09h55
Réjouissant, oui ! On vous avez déjà dit que vous devriez tenir un blog ?
Commentaire n°3 posté par Didier da le 18/08/2010 à 09h58
C'est vrai ? ça me donne envie d'en ouvrir un, tiens ! (Sans blague, il m'arrive d'y songer ; mais ça prend du temps, non ?)
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 11h02
TRès très drôle, mais le discours final me laisse un peu sur ma faim... éduquer les foules, tout ça.. hm.
Commentaire n°4 posté par Aléna le 18/08/2010 à 10h34
Oh non, je ne crois pas qu'il s'agisse d'éduquer les foules, mais de faire ce qu'on croit juste, en l'occurrence de faire avancer les choses sans vraiment se soucier du public, en se disant qu'il suivra s'il veut - manière aussi de lui faire confiance, il n'est pas si bête que l'éditeur le croit, on le sait bien puisqu'on en est, c'est crétin de vouloir se mettre au niveau, au niveau de qui d'ailleurs... (Personnellement ce qui me parle dans ce discours final c'est "ils comprennent rien parce que c'est dans le rien qua les grandes histoires se passent" - comprendre rien, bien sûr c'est déjà comprendre.)
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 11h12
Tiens, il y  a longtemps que vous n'aviez pas emmerdé Loïs.
Commentaire n°5 posté par Anna de Sandre le 18/08/2010 à 14h26
Oui, ça commençait à m'inquiéter.
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 15h46
Oui, faire ce qu'on croit juste, certainement est-ce là la seule tenue esthétique qui soit. Justesse. :) Et, bien sûr qu'il faut faire confiance en l'esprit du lecteur... et ce "rien" à comprendre, je l'entends aussi...
Pardonnez mon ton un peu brutal qui n'est jamais que le reflet d'autres discours aussi trop souvent entendus et qui pèsent dans mon oreille... Vieilles idéologies qui percent aussi les tympans... TRouver cette justesse. :)
Commentaire n°6 posté par Aléna le 19/08/2010 à 12h57
Aucun souci, Aléna. Je ne sais pas si Federman avait la fibre pédagogique, quant à la mienne je l'oublie quand j'écris.
Réponse de PhA le 19/08/2010 à 19h24

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