mardi 6 octobre 2009

Qu’est-ce que vous faites, vendredi soir ?

 
MARIA SOMBRANO
de Timon Lunoilis
 
Par lassitude, espièglerie ou simple défi, des auteurs se mesurent par­fois aux périls qui les guettent, ceux-là mêmes qu’ils s’évertuent à nier le reste du temps. Ils s’installent alors confortablement à leur table de travail, ou à une ter­rasse de café, ou sous les arbres de leur vaste jardin, et, sur un ton qui se veut dégagé, répertorient puis commentent les idées de romans, de poèmes ou de contes qu’ils ont eues, et qu’ils se sentent incapables de mettre en forme pour diverses raisons (paresse, incompétence, manque de temps ou d’intérêt). Dans le meilleur des cas, ils parviennent à façonner un livre échelonné de débuts, d’es­quisses, de bouts de premières phrases. Ces jolis instruments de subversion littéraire sont autant de modestes cailloux dans la gravière des aphasies en tous genres. Je ne sais si ces auteurs dispersés dans le monde et le temps ont au moins une fois au cours de leur vie en­tendu parler de Maria Sombrano : les troubles révélés en négatif dans leurs livres furent pour cette pauvre femme d’une cruelle réalité, une malédiction.
A ses dépens, cette Chilienne est devenue la muse terrifiée et malheureuse de nombre d’auteurs latino-américains de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe. Alors qu’elle aurait pu deve­nir l’une des premières femmes écrivains de renom issues de cette partie du globe, avant Silvana Ocampo et Lydia Cabrera, elle est restée confinée dans les mémoires friables de ceux qui ont recueilli ses idées avec un brin de malice. Mais, comme on le verra, en les lui filoutant, ils lui rétrocédaient simultanément ses facultés physiques et un minimum de santé mentale. (…)
 
Jérôme Lafargue, L’Ami Butler, Quidam, 2007, p. 11-12.
 
C’est comme ça que ça commence. Je veux dire : c’est comme ça que commence l’Ami Butler de Jérôme Lafargue, et c’est comme ça que commence mon aventure avec Quidam. C’était un mardi, comme aujourd’hui (j’essaie d’avoir toujours mon mardi libre, c’est devenu quasi rituel), et je roulais dans ma non moins rituelle Chamade bleu marine ; j’étais en panne d’éditeur, le dernier ayant fondu comme neige au soleil ; j’allais faire reproduire quelques manuscrits de Liquide. (En fait je crois bien avoir déjà raconté ça, je radote un peu, c’est le(s) métier(s) qui veu(len)t ça. Ceux qui connaissent peuvent sortir discrètement, sans claquer la porte.) C’était donc un mardi et à la radio j’écoutais les Mardis, précisément, littéraires bien sûr, de Pascale Casanova (qui ne sont plus le mardi, d’ailleurs). Je ne me souviens plus bien de ce qui s’est dit dans le détail mais ce dont je me souviens, c’est de mon envie immédiate de lire l’Ami Butler. Le lecteur y a trouvé son bonheur, il en a glissé deux mots à l’auteur qui, après quelques autres lectures, a décidé d’aller vers Quidam (« aller » c’est une façon de parler, j’y suis allé par la Poste, comme d’habitude), convaincu qu’il faudrait dans l’avenir compter avec cette petite maison (j’ai déjà gagné des paris plus improbables). C’est pourquoi je suis vraiment content d’être invité vendredi par la librairie Atout Livre en même temps que Jérôme Lafargue, qui y présentera son nouveau roman Dans les ombres sylvestres. En plus il y aura aussi Jacques Jouet, François Beaune et Jean-Michel Guenassia ; c’est un peu viril comme plateau mais ça ne manque pas de qualité. 


Commentaires

Texte terrible... Je me sens soudain gravillon dans la gravière. Il y a un proverbe à inventer pour me rassurer - un peu.
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 06/10/2009 à 18h53
Oui, il y a quelque chose de vertigineux dans ce roman. (Pour le coup, avec Lafargue, le mot roman, dont personnellement je ne suis pas grand fan, prend une nouvelle noblesse.) Je sens bien le nouveau aussi (entre pinède et océan) (je viens juste de l'acheter).
Commentaire n°2 posté par PhA le 06/10/2009 à 19h00
"Les petits graviers font les grandes gravières", tel était le poème censé me rassurer. Ah oui, la seule mention "roman" suffit à me rendre méfiant. Peut-être un peu moins maintenant.
Commentaire n°3 posté par Depluloin le 07/10/2009 à 12h31
Errata : "le poème", quelle prétention, c'est "le proverbe" qu'il fallait entendre.
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 07/10/2009 à 12h32
Roman, car précisément, il faut voir ce que Jérôme Lafargue fait de la fiction.
Commentaire n°5 posté par PhA le 07/10/2009 à 13h52

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