mercredi 18 août 2010

auteur, éditeur et manuscrit (version Federman)

 
Voyez-vous, me dit-il, malgré les bons aspects de votre roman, nous le trouvons…
 
Ce nous m’a tout de suite intéressé car cette fois-ci il était évident que ce petit singe de Gaston faisait que répéter ce que la connasse de directrice lui avait soufflé à l’oreille au sujet de mon roman, ah la pouffiasse, tu te rends compte, et elle était si charmante avec moi au déjeuner chez Laplume, elle me faisait des sourires si mignons, m’écoutait si bien, se frottait même la cuisse contre la mienne, quelle hypocrisie, et puis voilà elle lit mon roman, ça la choque, ça la dégoûte, et immédiatement mes nouilles à la poubelle, attends que je lui tombe dessus un de ces jours, que je la rencontre par hasard dans la rue, cette salope de Directrice, c’est pas mon zob au cul qu’elle aura, c’est mon pied…
 
Pendant que je règle mes comptes mentalement avec madame la Directrice, Gaston continue ses conneries éditorialistes…
 
Eh bien, votre roman, voyez-vous, nous le trouvons trop postmoderne pour nous, nous pensons que nos lecteurs n’arriveront pas à suivre tous les détours typiquement postmodernes dans lesquels vous vous lancez, ceci ne veut pas dire que votre travail n’est pas bon, mais il est trop compliqué, trop cérébral si vous voulez pour nos lecteurs, ainsi il a peu de valeur commerciale, c’est là le grand problème du roman postmoderne, il n’est pas du tout accessible au grand public, et les lecteurs qui lisent pour se divertir n’y comprennent rien…
 
Je dis toujours rien, je le laisse aller au bout de son pitoyable topo de marchand de livres, je le laisse expirer avant de lui sortir mon gros morceau… (…)
 
Voyez-vous, m’explique-t-il maintenant en toussotant un peu, c’est le refus de votre part de laisser l’histoire se raconter qui empêche votre livre d’être ce qu’il devrait en fait être, un Bildungsroman…
 
Hahaha, t’as entendu ça, c’est pas croyable, Gaston maintenant qui veut m’impressionner avec son Bildungsroman, je l’arrête prompto, je me lève encore une fois, je me penche vers lui en m’appuyant sur son bureau avec les deux mains, mon grand nez touchant presque le sien, et je lui dis en lui crachant un peu au visage, En somme si je comprends bien, toi et ta bourrique de Directrice vous trouvez mon roman un peu trop intelligent, d’après vous il faut écrire des choses bêtes, des choses connes pour plaire au grand public, il faut leur raconter les mêmes petites histoires qu’ils connaissent déjà, ou alors ils comprennent rien, mais ils comprennent  rien parce que c’est dans le rien que les grandes histoires se passent, c’est dans le rien que se trouve la vérité, au fond des mots, dans le point de fuite où s’engouffrent les détails (…).
 
Raymond  Federman, La Fourrure de ma tante Rachel, Al dante 2003, LaureLi Léo Scheer 2009, p. 248 à 251.
 
 
On a beau se dire que bien sûr ça n’a pas dû se passer vraiment comme ça (vraiment qu’est-ce que ça veut dire ?), ça ressemble sacrément à des choses qu’on a soi-même déjà entendues – et au fond, il vaut mieux entendre ça que rien du tout. Quoique. A voir.


Commentaires

Si les éditeurs prenaient moins les lecteurs pour ce qu'ils ne sont pas, c'est-à-dire pour des cons, on entendrait moins ce genre de discours qui a toujours cours. En tout cas, c'est jouissif de le lire ce Federman!
Commentaire n°1 posté par Pascale le 18/08/2010 à 08h53
Tant qu'il y aura des éditeurs pour désirer gagner plus que la viabilité de leur maison ne l'impose et se donner les moyens d'y parvenir, la littérature sera mal servie. Il reste quelques fous, heureusement.
Jouissif, c'est le mot !
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 09h53
La Rachel à la fourrure, un livre vraiment masochiste !
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 18/08/2010 à 08h54
Oh, Rachel n'est pas Wanda, bien au contraire !
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 09h55
Réjouissant, oui ! On vous avez déjà dit que vous devriez tenir un blog ?
Commentaire n°3 posté par Didier da le 18/08/2010 à 09h58
C'est vrai ? ça me donne envie d'en ouvrir un, tiens ! (Sans blague, il m'arrive d'y songer ; mais ça prend du temps, non ?)
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 11h02
TRès très drôle, mais le discours final me laisse un peu sur ma faim... éduquer les foules, tout ça.. hm.
Commentaire n°4 posté par Aléna le 18/08/2010 à 10h34
Oh non, je ne crois pas qu'il s'agisse d'éduquer les foules, mais de faire ce qu'on croit juste, en l'occurrence de faire avancer les choses sans vraiment se soucier du public, en se disant qu'il suivra s'il veut - manière aussi de lui faire confiance, il n'est pas si bête que l'éditeur le croit, on le sait bien puisqu'on en est, c'est crétin de vouloir se mettre au niveau, au niveau de qui d'ailleurs... (Personnellement ce qui me parle dans ce discours final c'est "ils comprennent rien parce que c'est dans le rien qua les grandes histoires se passent" - comprendre rien, bien sûr c'est déjà comprendre.)
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 11h12
Tiens, il y  a longtemps que vous n'aviez pas emmerdé Loïs.
Commentaire n°5 posté par Anna de Sandre le 18/08/2010 à 14h26
Oui, ça commençait à m'inquiéter.
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 15h46
Oui, faire ce qu'on croit juste, certainement est-ce là la seule tenue esthétique qui soit. Justesse. :) Et, bien sûr qu'il faut faire confiance en l'esprit du lecteur... et ce "rien" à comprendre, je l'entends aussi...
Pardonnez mon ton un peu brutal qui n'est jamais que le reflet d'autres discours aussi trop souvent entendus et qui pèsent dans mon oreille... Vieilles idéologies qui percent aussi les tympans... TRouver cette justesse. :)
Commentaire n°6 posté par Aléna le 19/08/2010 à 12h57
Aucun souci, Aléna. Je ne sais pas si Federman avait la fibre pédagogique, quant à la mienne je l'oublie quand j'écris.
Réponse de PhA le 19/08/2010 à 19h24

mardi 17 août 2010

j’arrive pas à te raconter ce que je voulais te raconter

 
Bon, alors on oublie les deux bébés qui sont restés avec la grand-mère, ces deux-là y comptent pas, et on passe aussi sur les trois plus grands qui ont été forcés d’aller travailler, bien que pour eux c’était pas marrant, et je te parle de ceux qui ont été mis à l’orphelinat, ma mère, mon oncle Maurice et la tante Rachel…
 
Ma mère et Maurice ils sont restés dans cette boîte, qu’était comme une prison, jusqu’à l’âge de dix-huit ans quand ils étaient plus pupilles de la nation, et laisse-moi te dire ils ont drôlement souffert dans cet orphelinat, tu aurais dû entendre ce que ma mère nous racontait, à mes sœurs et à moi, sur les onze ans qu’elle avait passés dans cette prison, comment elle travaillait dur, et comment les bonnes femmes qui s’occupaient des gosses les battaient tout le temps, pour rien du tout, pour aucune raison, juste pour leur apprendre à bien se conduire, mais surtout parce que ces bonnes femmes qui s’occupent des orphelinats normalement elles détestent les enfants, c’est connu, ces bonnes femmes ce sont des mères ratées, bon mais je vais pas te raconter les détails des souffrances et des misères de ma mère parce que je suis sûr que ça te ferait chialer, et puis c’est pas de ma mère que je veux te parler maintenant, non, c’est de ma tante Rachel…
 
Pourtant faut quand même que je te dise que ma mère, parce qu’elle était la plus âgée des trois enfants à l’orphelinat, elle s’occupait un peu des deux autres, elle leur raccommodait les vêtements quand ils étaient déchirés, elle leur reprisait les trous dans les chaussettes quand y avait des trous dedans, parce que tu sais on leur donnait pas beaucoup de fringues aux enfants dans cet orphelinat, elle leur donnait un peu plus à manger au réfectoire en sacrifiant sa propre portion, elle leur peignait les cheveux, elle leur essuyait les larmes des yeux le soir quand Maurice et Rachel ils pleuraient dans leur lit avant de s’endormir, c’est pour ça d’ailleurs que mon oncle Maurice et ma tante Rachel ils disaient toujours que ma mère c’était une sainte…
 
Qu’est-ce qu’on les battait dans cet orphelinat, les bonnes femmes qui s’occupaient des gosses elles y allaient pas de main morte, ah ça non, donc tu vois comment ma pauvre mère a souffert pendant onze ans dans cet orphelinat, onze années de martyre quoi…
 
Non, qu’est-ce tu crois, c’était pas un orphelinat catholique avec des bonnes sœurs, c’est pas parce que je dis martyre que tu dois immédiatement faire des rapports avec les chrétiens de l’Antiquité que les Romains donnaient à. bouffer aux lions, c’était un orphelinat pour les enfants juifs…
 
Mais bien sûr que c’était juif, il y a des orphelinats juifs tu sais, les juifs ils sont comme tout le monde, eux aussi eux aussi ils s’occupent des gosses qui ont pas de famille, peut-être même mieux que les catholiques, parce que pour les juifs la famille ça compte, en fait cet orphelinat où ma mère elle a été élevée ça s’appelait La Maison Rothschild…
 
Non, qu’est-ce tu crois, ça existe plus cet orphelinat, les Allemands et les Pétainistes ont sans doute démoli ça pendant l’Occupation, ou alors ils l’ont confisqué pour en faire une prison après avoir expédié tous les gosses tu sais où, enfin moi je sais pas, j’ai jamais été le voir cet orphelinat dans le douzième arrondissement, mais ma mère nous le décrivait souvent à mes sœurs et à. moi, elle avait toujours les larmes aux yeux quand elle parlait de son orphelinat…
 
Tu sais ma mère elle pleurait souvent, elle avait toujours ses grands yeux noirs pleins de larmes, d’ailleurs c’est à peu près tout ce dont je me souviens d’elle…
 
Ce dont… tiens, d’où ça sort ce ce dont… me dis pas que tout à coup je vais me mettre à parler en Belles-Lettres, alors là…
 
Oui, ma mère elle avait toujours ses grands yeux noirs pleins de larmes, ah qu’est-ce qu’elle a pu pleurer dans sa vie ma mère, en tout cas ça a pas duré beaucoup, elle a pas vécu longtemps…
 
Bon, mais tu vois comme je suis incorrigible, je m’égare tout le temps et j’arrive pas à te raconter ce que je voulais te raconter, c’est l’histoire de ma tante Rachel que je veux te raconter, histoire formidable…
 
 
Raymond  Federman, La Fourrure de ma tante Rachel, Al dante 2003, LaureLi Léo Scheer 2009, p. 133 à 135.
 
On sait pourquoi « elle a pas vécu longtemps », la mère du narrateur, et ses sœurs, et son père – et comment il leur a survécu. En tout cas, la mort a beau dire ce qu’elle veut, il est bien là, notre Federman. On reconnaît sa voix.
Une présentation plus complète de la Fourrure de ma tante Rachel sur Chronicart et la lecture de Nathalie Quintane sur Sitaudis.


Commentaires

Mais tout ceci n'a rien à voir avec ce qui se passe actuellement en France... et la "une" du Times de ce jour n'est qu'une provocation supplémentaire qui s'ajoute à toutes les calomnies que l'on a pu entendre sur Brice Hortefeux (l'histoire des Auvergnats...).
Sans parler des pseudo-révélations quotidiennes concernant Eric Woerth, autre martyr d'une presse déchaînée qu'il serait temps de museler une fois pour toutes !
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 17/08/2010 à 10h25
Oui, mes inactualités sont involontairement actuelles, hélas et même si bien sûr ce n'est pas vraiment comparable (et me rappellent la réponse largement anticipée de Federman au "la France, aimez-la ou quittez-la" de vous-savez-qui).
Réponse de PhA le 17/08/2010 à 12h07
Il y a bien, près de chez moi, au 76 de la rue de Picpus, dans le 12ème, une Fondation Rothschild (Maison de Retraite et de Gériatrie). Autres temps...
Commentaire n°2 posté par Moons le 17/08/2010 à 11h08
C'est que les pensionnaires de cette Maison Rothschild d'autrefois sont centenaires aujourd'hui...
Réponse de PhA le 17/08/2010 à 11h59

lundi 16 août 2010

mes 15 août...

... ne se suivent pas, mais se ressemblent...


Il est pas beau mon plafond ? Cliquez dessus pour y voir de plus près (si ça ne vous angoisse pas de dormir sous une page blanche).


Commentaires

C'est de saison... Moi ça y est, fini, 3 semaines de travaux, contente de ne plus camper et du résultat.
Commentaire n°1 posté par Pascale le 16/08/2010 à 07h49
Trois semaines ! l'horreur ! J'espère cette fois ne pas dépasser une semaine.
Réponse de PhA le 16/08/2010 à 13h31
Ce joli plafond immaculé est un appel au graffiti !!
Commentaire n°2 posté par Moons le 16/08/2010 à 13h26
N'allez pas donner de mauvaises idées à l'occupant habituel de cette chambre, qui dort au plafond, pour ainsi dire.
Réponse de PhA le 16/08/2010 à 13h32
Il y a déjà des araignées ? Je ne vais pas déranger.
Commentaire n°3 posté par Moons le 16/08/2010 à 13h56
Heureusement non, c'est le fiston qui dort à deux doigts du plafond (et qui m'impose ces rimes de mirliton).
Réponse de PhA le 16/08/2010 à 15h36
Le petit dort dans un page blanc...
Commentaire n°4 posté par Moons le 16/08/2010 à 15h47
Il est sage comme un page.
Réponse de PhA le 16/08/2010 à 18h31
Pas une trace de pinceau! Je suis très admirative !
Commentaire n°5 posté par Zoë le 16/08/2010 à 16h42
N'est-ce pas ? (Bon, j'avoue : je l'ai fait au rouleau, je veux dire, à la souris...)
Réponse de PhA le 16/08/2010 à 18h36
Maintenant, faut la remplir la page blanche. Non mais!
Commentaire n°6 posté par Ambre le 16/08/2010 à 18h31
Ne m'encouragez pas dans mes vices, Ambre ; un livre par an, c'est déjà beaucoup !
Réponse de PhA le 16/08/2010 à 18h39
Il y a une chose que je n'ai pas comprise, c'est pourquoi vos 15 août ne se suivent pas.
Commentaire n°7 posté par Chr.Borhen le 16/08/2010 à 21h52
364 jours, heureusement, les séparent !
Réponse de PhA le 16/08/2010 à 22h01
On a envie de laisser un graffiti, du style : encore !
Commentaire n°8 posté par Dominique Hasselmann le 17/08/2010 à 11h13
Encore ? Mais non, c'est une monocouche.
Réponse de PhA le 17/08/2010 à 11h50
Ah ah !
Bravo !
Commentaire n°9 posté par François Matton le 17/08/2010 à 20h32
N'est-ce pas que j'ai de l'avenir dans la peinture (en bâtiment) ?
Réponse de PhA le 17/08/2010 à 20h51

dimanche 15 août 2010

commencer par finir, finir par commencer

 
Alors que je viens de finir Comment c’est – seul livre de Beckett que, pour de mystérieuses raisons, je n’avais pas lu (pourtant j’ai dû l’acheter il y a au moins vingt-cinq ans), je remarque à l’instant que, bac oblige, plusieurs requêtes menant vers ces Hublots mentionnent Fin de partie – or Fin de partie, c’est précisément en classe de première que je l’ai lu et vu jouer* (grâce à Danielle Auby), aimé, que j’ai même appris par cœur certains passages ; c’est par cette Fin-là que mon histoire avec Beckett a commencé, qu’inconsciemment j’ai sans doute cru finir par Comment c’est. Le passage ci-dessous notamment, il s’en faudrait de peu que je puisse encore le dire de mémoire. Il a sûrement laissé des traces. (C’est Hamm qui parle, assis dans son fauteuil dont il ne peut bouger.)
 
Où en étais-je ? (Un temps. Morne.) C’est cassé, nous sommes cassés. (Un temps.) Ça va casser. (Un temps.) Il n’y aura plus de voix. (Un temps.) Une goutte d’eau dans la tête, depuis les fontanelles. (Hilarité étouffée de Nagg.) Elle s’écrase toujours au même endroit. (Un temps.) C’est peut-être une petite veine. (Un temps.) Une petite artère. (Un temps. Plus animé.) Allons, c’est l »heure, où en étais-je ? (Un temps. Ton de narrateur.) L’homme s’approcha lentement, en se traînant sur le ventre. D’une pâleur et d’une maigreur admirables il paraissait sur le point de – (Un temps. Ton normal.) Non, ça je l’ai fait. (Un temps. Ton de narrateur.) Un long silence se fit entendre. (Ton normal.) Joli ça. (Ton de narrateur.) Je bourrai tranquillement ma pipe – en magnésite, l’allumai avec une… mettons une suédoise, en tirai quelques bouffées. Aah ! (Un temps.) Allons, je vous écoute. (Un temps.) Il faisait ce jour-là, je m’en souviens, un froid extraordinairement vif, zéro au thermomètre. Mais comme nous étions la veille de Noël cela n’avait rien de… d’extraordinaire. Un temps de saison, comme cela vous arrive. (Un temps.) Allons, quel sale vent vous amène ? Il leva vers moi son visage tout noir de saleté et de larmes mêlées. (Un temps. Ton normal.) Ça va aller. (Ton de narrateur.) Non, non, ne me regardez pas, ne me regardez pas ! Il baissa les yeux, en marmottant, des excuses sans doute. (Un temps.) Je suis assez occupé, vous savez, les préparatifs de fête. (Un temps. Avec force.) Mais quel est donc l’objet de cette invasion ? (Un temps.) Il faisait ce jour-là, je me rappelle, un soleil vraiment splendide, cinquante à l’héliomètre, mais il plongeait déjà, dans 1a… chez les morts. (Ton normal.) Joli ça. (Ton de narrateur.) Allons, allons, présentez votre supplique, mille soins m’appellent. (Ton normal.) Ça c’est du français ! Enfin. (Ton de narrateur.) Ce fut alors qu’il prit sa résolution. C’est mon enfant, dit-il. Aïeaïeaïe, un enfant, voilà qui est fââcheux. Mon petit, dit-il, comme si le sexe avait de l’importance. D’où sortait-il ? Il me nomma le trou. Une bonne demi-journée, à cheval. N’allez pas me raconter qu’il y a encore de la population là-bas. Tout de même ! Non, non, personne, sauf lui, et l’enfant – en supposant qu’il existât. Bon bon. Je m’enquis de la situation à Kov, de l’autre côté du détroit. Plus un chat. Bon bon. Et vous voulez me faire croire que vous avez laissé votre enfant là-bas, tout seul, et vivant par-dessus le marché ? Allons ! (Un temps.) Il faisait ce jour-là, je m’en souviens, un vent cinglant, cent à l'anémomètre. Il arrachait les pins morts et les emportait… au loin. (Ton normal.) Un peu faible ça. (Ton de narrateur.) Allons, allons, qu’est-ce que vous me voulez à la fin, je dois allumer mon sapin. (Un temps.) Enfin bref je finis par comprendre qu’il me voulait du pain pour son enfant. Du pain ! Un gueux, comme d’habitude. Du pain ? Mais je n’ai pas de pain, je ne le digère pas. Bon. Alors du blé ? (Un temps. Ton normal.) Ça va aller. (Ton de narrateur.) Du blé, j’en ai, il est vrai, dans mes greniers. Mais réfléchissez, réfléchissez. Je vous donne du blé, un kilo, un kilo et demi, vous le rapportez à votre enfant et vous lui en faites – s’il vit encore – une bonne bouillie (Nagg réagit), une bonne bouillie et demie, bien nourrissante. Bon. Il reprend ses couleurs – peut-être. Et puis ? (Un temps.) Je me fââchai. Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède ! (Un temps.) Il faisait ce jour-là, je me rappelle, un temps excessivement sec, zéro à l’hygromètre. Le rêve, pour mes rhumatismes. (Un temps. Avec emportement.) Mais enfin quel est votre espoir ? Que la terre renaisse au printemps ? Que la mer et les rivières redeviennent poissonneuses ? Qu’il y ait encore de la manne au ciel pour des imbéciles comme vous ? (Un temps.) Peu à peu je m’apaisai, enfin suffisamment pour lui demander combien de temps il avait mis pouf venir. Trois jours pleins. Dans quel état il avait laissé l’enfant. Plongé dans le sommeil. (Avec force.) Mais dans quel sommeil, dans quel sommeil déjà ? (Un temps.) Enfin bref je lui proposai d’entrer à mon service. Il m’avait remué. Et puis je m’imaginais déjà n’en avoir plus pour longtemps. (Il rit. Un temps.) Alors ? (Un temps.) Alors ? (Un temps.) Ici en faisant attention vous pourriez mourir de votre belle mort, les pieds au sec. (Un temps.) Alors ? (Un temps.) Il finit par me demander si je consentirais à recueillir l’enfant aussi – s’il vivait encore. (Un temps.) C’était l’instant que j'attendais. (Un temps.) Si je consentirais à recueillir l’enfant. (Un temps.) Je le revois, à genoux, les mains appuyées au sol, me fixant de ses yeux déments, malgré ce que je venais de lui signifier à ce propos. (Un temps. Ton normal.) Suffit pour aujourd’hui. (Un temps.) Je n’en ai plus pour longtemps avec cette histoire. (Un temps.) A moins d’introduire d’autres personnages. (Un temps.) Mais où les trouver ? (Un temps.) Où les chercher ? (Un temps. Il siffle. Entre Clov.) Prions Dieu.
 
Samuel Beckett, Fin de partie, Minuit, 1957, p. 70 à 75.
 
 
* C'était dans une mise en scène de Guy Rétoré, avec Pierre Dux (Hamm), Michel Robin (Clov), Gisèle Casadesus (Nell), André Reybaz (Nagg). On peut en voir quelques extraits ici.



Commentaires

... faim de partis. J'hésite entre les verts et les rouges. Ou alors, les blancs peut-être...
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna le 15/08/2010 à 10h52
Quel appétit !
Réponse de PhA le 15/08/2010 à 14h39
Surtout ne pas mourir sans avoir lu Beckett.
"Qu'est-ce c'est mon gros? C'est pour la bagatelle?" Magnifique mise en scène et comédiens, merci pour le lien.
Commentaire n°2 posté par Ambre le 15/08/2010 à 12h23
Alors, maintenant que j'ai vraiment tout lu...
... vite, il faut que je recommence !
Réponse de PhA le 15/08/2010 à 14h40
Mais non! C'est pour ceusss qui n'auraient pas encore commencé de le lire;o)
Commentaire n°3 posté par Ambre le 15/08/2010 à 14h49
Eh bien, je leur conseillerais de commencer par Fin de partie (ou par Pour finir encore), et de terminer par Comment c'est ; c'est une jolie boucle.
Réponse de PhA le 15/08/2010 à 15h20
Ne lisez pas malheureux!!! (Incroyable tout de même!;)
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 15/08/2010 à 19h06
Trop tard !
Réponse de PhA le 15/08/2010 à 21h02

vendredi 13 août 2010

une tumeur au cerveau

 
De la porte, ma femme, qui s’impatientait, m’appela. J’avais pris racine devant un des lits. J’entendais ma femme me rappeler de me hâter, sinon nous serions en retard à  notre rendez-vous avec le traducteur.
– Qu’a donc celui-ci ? lui demandai-je pour la troisième fois.
– Ne t’en occupe pas. Nous n’avons plus le temps. Tu vois bien que c’est un cas grave.
– C’est bien ce que je ne comprends pas. Il a une curieuse expression.
– Eh bien, c’est ce que nous appelons un stade final, ce qui signifie qu’il n’a plus que quelques jours à vivre. C’est une tumeur au cerveau inopérable. On ne peut rien faire.
– Tiens, c’est cela. Je me souviens maintenant. Mon ami Havas est mort ainsi, il y a vingt-cinq ans. C’est pour cela qu’il a l’air… Pauvre type !
– Ecoute-moi, combien de fois t’ai-je répété qu’il ne fallait pas montrer ta pitié au malade ? Ce n’est pas une chose à faire. Tu risques de lui faire un mal infini.
– Mais je sais bien qu’il ne comprend pas le hongrois.
– Il n’y a aucune différence. Il comprend ce que tu dis à ton expression, mais fait semblant de ne pas saisir un mot. Tu dois être terriblement prudent. Maintenant, il est temps que nous partions.
Elle descendit rapidement le large escalier, pendant je la suivais d’un pas plus modéré. En chemin, je rencontrai un médecin de ma connaissance et m’arrêtai quelques instants pour bavarder gaiement avec lui au sujet de Budapest. Mon rire s’interrompit brusquement. A quoi pensais-je une minute auparavant ? De quoi devais-je, sans faute, m’assurer ? J’aurais dû faire une note.
Ah oui, je m’en souvenais. Arrêté net devant la grille, tel le bœuf que j’avais vu hésiter à entrer à l’abattoir, la lumière venait subitement de se faire dans mon esprit. Je me souvenais. Le visage pâle et hagard du mourant me rappelait ma propre expression telle que je l’avais récemment vue dans mon miroir, en me rasant. Je fis deux pas en avant, m’arrêtai à nouveau. Avec une grimace de dément, comme quelqu’un qui fait semblant de minimiser un exploit dont il est fer, je dis à ma femme :
– Aranka, j’ai une tumeur au cerveau.
– Ne dis pas cela, un homme de ton âge, tu devrais avoir honte. Tu parles comme un étudiant de première année.
 
Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne, Viviane Hamy, p. 63-64.
 
J’avais prévu de reproduire un autre passage, plus loin dans le livre et qui d’ailleurs fait directement écho à celui-ci, avant de me rendre compte que Didier da l’avait déjà choisi. Quant à l’opération, elle-même, pratiquée sur le cerveau de l’auteur conscient, j’hésitais à en choisir un extrait quand j’ai constaté que Didier m’avait encore devancé et que Romain Verger, lui, n’avait pas hésité – gare aux âmes sensibles – à en proposer une version illustrée par le film visionné par Frigyes Karinthy lui-même, incrédule, au début du livre, ignorant encore (mais jusqu’à quel point ?) qu’il subirait bientôt la même opération. Car c’est le récit de sa propre maladie que fait ici Frigyes Karinthy, le père de Ferenc – on y voit d’ailleurs le jeune Ferenc et l’on se dit que la fierté paternelle (et émouvante) de Frigyes, mal dissimulée, n’est pas pour autant mal placée : Epépé sera un livre majeur. Majeur, je n’en dirai peut-être pas autant de Voyage autour de mon crâne, mais assurément troublant, notamment par cette agaçante légèreté apparente du narrateur, la manière forcenée dont il tente de dissimuler son angoisse derrière un masque de plaisantin un peu fat, lequel heureusement craque avec les os de son crâne sous l’action du trépan qui le sauve enfin – et donne a posteriori son sens à ce qu’on prenait jusque là pour une simple légèreté.



Commentaires

La plume peut parfois remplacer le bistouri. Le livre est alors la salle de réveil.
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 13/08/2010 à 10h18
Le bistouri aussi, ça chatouille ?
Réponse de PhA le 13/08/2010 à 13h40
Je ne crois pas que je lirai ce livre. Impressionnable = hypocondriaque. La moindre migraine me jetterait dans les affres
Commentaire n°2 posté par Zoë le 13/08/2010 à 10h26
Du moment que vous n'entendez pas des trains imaginaires... (C'est comme ça que ça commence pour lui.)
Réponse de PhA le 13/08/2010 à 13h41
Peut-on cliquer sur l'image pour l'agrandir - pour retrouver la mer ?
Commentaire n°3 posté par tor-ups le 13/08/2010 à 15h11
Tiens ! Madame Tor-Ups, quel bonheur ! La mer ? il suffit de demander.
Réponse de PhA le 13/08/2010 à 19h32
C'est bien vendredi treize aujourd'hui ?
Commentaire n°4 posté par Aléna le 13/08/2010 à 15h31
Oui, et il paraît même que c'est le jour des gauchers, dont je suis. J'ai entendu dire que les gauchers avaient l'implantation des cheveux inversée par rapport à celle des droitiers. Comme mon crâne est trop peu chevelu pour vérifier cette version capillaire de la loi de Coriolis, j'ai demandé à Topor de dépêcher trois pêcheurs charger de faire des tourbillons dans mon crâne, sans succès jusqu'ici.
Réponse de PhA le 13/08/2010 à 19h40

mercredi 11 août 2010

il ne fait rien comme les autres, qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi

 
 
Style, en effet, impossible. Larry Snider n’est pas le premier à l’observer. A se demander comment se débrouille Emile.
Il y a des coureurs qui ont l’air de voler, d’autres qui ont l’air de danser, d’autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leurs jambes. Il y en a qui ont juste l’air d’aller le plus vite possible où on vient de les appeler. Emile, rien de tout cela.
Emile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir. Ses traits sont altérés, comme déchirés par une souffrance affreuse, langue tirée par intermittence, comme avec un scorpion logé dans chaque chaussure. Il a l’air absent quand il court, terriblement ailleurs, si concentré que même pas là sauf qu’il est là plus que personne et, ramassée entre ses épaules, sur son cou toujours penché du même côté, sa tête dodeline sans cesse, brinquebale et ballotte de droite à gauche.
Poings fermés, roulant chroniquement le torse, Emile fait aussi n’importe quoi de ses bras. Or tout le monde vous dira qu’on court avec les bras. Pour mieux propulser son corps, on doit utiliser ses membres supérieurs pour alléger les jambes de son propre poids : dans les épreuves de distance, le minimum de mouvements de la tête et des bras produit un meilleur rendement. Pourtant Emile fait tout le contraire, il paraît courir sans se soucier de ses bras dont l’impulsion compulsive part de trop haut et qui décrivent de curieux déplacements, parfois levés ou rejetés en arrière, ballants ou abandonnés dans une absurde gesticulation, et ses épaules aussi gigotant, ses coudes eux aussi levés exagérément haut comme s’il portait une charge trop lourde, il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être ainsi une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref il ne fait rien comme les autres, qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi.
 
Jean Echenoz, Courir, Minuit, 2008, p. 49 à 51.
 
J’avais sans doute raté Jean Echenoz (dont je n’avais lu que Je m’en vais, qui ne m’avait pas déplu mais m’avait laissé un peu sur ma faim), c’est ce que je me dis au sortir de ce Courir. Il faut dire que l’auteur jouait sur du velours : je ne peux pas voir une course (surtout à partir de 5000 mètres) sans avoir la larme à l’œil à l’arrivée. J’ai beau ne pas connaître les noms des coureurs et n’avoir jamais couru moi-même (sauf, et même assez souvent il est vrai, après mon train dans les couloirs et sur les quais de Montparnasse), il y a dans le spectacle d’une course quelque chose qui me retient lorsque (de moins en moins souvent certes parce que je ne regarde plus guère la télé) je tombe, hasard du zapping, sur un 10 000 mètres, voire un marathon. Ça a sans doute un rapport avec la pauvreté intrinsèque de ce sport qui ne se pratique avec rien d’autre que soi-même, comme l’écriture : moi aussi je n’aime faire qu’avec rien, c’est certainement pourquoi (ou comment) j’écris, comme autrefois j’ai un peu dessiné, et aussi beaucoup marché.



Commentaires

ça marche aussi auprès de ceux qui s'intéressent à la course à pieds comme au sexe des anges ou à l'évolution des ventes de casseroles
Commentaire n°1 posté par brigetoun le 11/08/2010 à 07h41
J'en doute d'autant moins que moi-même je ne m'intéresse pas du tout à la course à pied et n'y connais rien - c'est juste un spectacle élémentaire qui, depuis toujours, m'arrache des larmes. Ce qu'en fait Echenoz marche merveilleusement (sans parler davantage de ce qu'il dit du style dans cet extrait).
Réponse de PhA le 11/08/2010 à 09h24
Sur les images brouillées du petit film, on le voit, Emile, qui ne fait pas n'importe quoi, on le voit qui utilise son corps comme un pilon qui martèle la piste, on le voit, l'homme sans grâce, qui se propulse comme un obus.
Commentaire n°2 posté par Gilbert Pinna le 11/08/2010 à 09h39
Oui, cette énergie à la fin, on se demande où il va chercher ça.
Réponse de PhA le 11/08/2010 à 11h38
Ce livre d'Echenoz est un bijou scintillant sur la cendrée (j'en avais parlé, à sa sortie, sur mon blog mais je ne vais pas profiter de celui-ci pour me faire de la pub !).
Commentaire n°3 posté par Dominique Hasselmann le 11/08/2010 à 09h51
Mais si, mais si !
Réponse de PhA le 11/08/2010 à 11h39
Oh, et puis Philippe me pardonnera, voici le lien (ce n'est pas long), je franchis la ligne ou le ruban d'arrivée, tout juste un petit ajout à cette réussite littéraire pas courue d'avance.
Commentaire n°4 posté par Dominique Hasselmann le 11/08/2010 à 09h58
Très bien ! ça me fait penser qu'Echenoz va faire paraître à la rentrée un troisième roman biographique : Des éclairs. Et puisque c'est la minute de pub, c'est Didier da Silva qui m'a redonné envie de lire Echenoz ; et il avait aussi relevé un autre joli passage de Courir.
Réponse de PhA le 11/08/2010 à 11h48
Sans compter cette vie étonnante, conquise de bout en bout sur l'adversité. La course pour lui est bien plus qu'un sport, elle est son Graal.
"Je m'en vais " ne m'a pas laissé un grand souvenir.
Commentaire n°5 posté par Zoë le 11/08/2010 à 10h03
C'est vrai que l'homme, dans sa simplicité et sa volonté hors du commun, est une figure éminemment sympathique.
Réponse de PhA le 11/08/2010 à 11h50
J'avais dévoré Courir, quel style ce Echenoz !
Commentaire n°6 posté par Pascale le 11/08/2010 à 12h24
C'est vrai que ça se dévore - comme Emile semble dévorer la piste.
Réponse de PhA le 11/08/2010 à 12h30

lundi 12 juillet 2010

Pour Rambouillet, prenez la première à gauche.

L'épisode final du feuilleton législatif à Rambouillet s'est joué hier : Anny Poursinoff (Europe Ecologie) a battu Jean-Frédéric Poisson (UMP), sur les terres de Christine Boutin et Gérard Larcher. Eh bien je vous le dis : si Rambouillet est passé à gauche (du jamais vu - mais en moi-même je ne pouvais m'empêcher d'imaginer la chose possible), tous les espoirs sont permis : un jour, j'aurai le Prix Nobel. (Non, quand même pas ; ça, je n'arrive pas à l'imaginer. C'est sans doute que je ne le souhaite pas assez fort. En réalité je pensais à autre chose.)


Commentaires

Voir Rambouillet passer à gauche et mourir. (Bravo)
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna, le blog graphique le 12/07/2010 à 09h21
Passer à gauche, d'accord, mais l'arme, ce sera pour un peu plus tard : nous avons encore quelques projets en cours !
Réponse de PhA le 12/07/2010 à 10h39
Quelle incohérence ! D'un côté on arrête (pour raison d'Etat et d'"économie") les chasses présidentielles - et notamment celles de Rambouillet - de l'autre on autorise la pêche électorale avec le lamentable résultat que l'on connaît depuis hier soir : l'élection, dans la 10e circonscription des Yvelines, d'une "Verte" qui ravit son "banc" (au sens "maritime" du terme) au député UMP du coin.
Non, une Poursinoff (sans doute une militante d'origine russe et d'idéologie stalinienne, ou pire) à la place d'un Poisson bien de chez nous... mais où va la France ?
Et c'est vous, M. Annocque, qui avez participé à ce concours alieutique ? Vous avez lancé un appât empoisonné et votre canne a fait des moulinets pour attraper à la gorge un représentant du peuple qui avait donné, jusque là, toute satisfaction à son électorat !
Quelle est verte, votre forêt !
Mais que tous vos colibris et petits singes hurleurs, ainsi que votre zoo portatif, fassent bien attention : un jour le bulldozer umpiste entrera en jeu, au nom de la politique de l'Industrie dont vient de nous entreprendre M. Estrosi sur France Inter il y a quelques minutes, et de la morale républicaine dont il est un des hérauts fameux.
Et alors vous triompherez plus modestement : votre bannière sera en berne, et le béton solidifiera vos rêves de liquidités (c'est à la mode) !
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 12/07/2010 à 09h39
Je ne le dirai jamais assez : Liquide est une fiction ; ce qui s'est passé hier, en revanche, c'est du solide !
Réponse de PhA le 12/07/2010 à 10h48
Bonjour Philppe.
Aux dernières municipales, Roland Ries, un socialiste, a succédé à l'UMP Fabienne Keller. Alors la presse locale (et nationale) a cru bien faire en disant qu'une nouvelle fois la capitale alsacienne venait de basculer à gauche. Quelques mois plus tard, aux régionales... Enfin bref.
Cordialement.
Commentaire n°3 posté par Chr.Borhen le 12/07/2010 à 14h25
Oh, je sais bien, Christophe - c'est justement pour ça que je danse la carmagnole dès que j'en ai l'occasion !
Réponse de PhA le 12/07/2010 à 14h40
POISSON = ZOOLOGIQUEMENT N° combien ?
;-)
Commentaire n°4 posté par espace-holbein le 12/07/2010 à 14h51
Poisson ? Zoologiquement 48 (virgule et des poussières) - hélas pour lui !
Réponse de PhA le 12/07/2010 à 15h04
A gauche, à gauche... c'est vite dit! Enfin c'est formidable!
(Philippe, vous allez connaître mon cauchemar : les vélocipédistes sur les trottoirs qui vous insultent parce que vous, piétons, vous vous trouvez sur leur chemin!:)
Allez, ne boudons pas notre plaisir! C'est un petit pas vers la monarchie, la mienne!;)
Commentaire n°5 posté par Depluloin le 12/07/2010 à 14h59
Pensez-vous ! Il y a longtemps que la municipalité a fait peindre quelques lignes blanches ici et là pour faire croire que tant de kilomètres de piste cyclable avaient été réalisés (je suis moi-même à l'occasion un vélocipédiste râleur).
(La gauche comme la droite, en effet, tout dépend d'où on se trouve. Vu de Rambouillet, l'horizon à gauche est vaste (peut-être même un peu trop dégagé) et varié. Je n'y suis qu'un point imperceptible, qu'on ne distingue qu'au prix d'un torticolis assuré.)
Réponse de PhA le 12/07/2010 à 15h13
Ah oui, on a eu une petite pensée pour vous en l'apprenant... Et même si Europe Ecologie, ce n'est pas encore les lendemains qui chantent (la carmagnole ou autre), c'est toujours mieux que ça, non?
Commentaire n°6 posté par r1 le 12/07/2010 à 16h59
Oh la la oui ! En fait Europe Ecologie, ce n'est pas vraiment ma tendance ; mais à Rambouillet, où la sensibilité à l'environnement est assez forte, c'était sans doute plus jouable qu'avec un autre parti. Il faut savoir se fixer des objectifs qu'on peut atteindre.
Réponse de PhA le 12/07/2010 à 17h13
On attaque ?
Commentaire n°7 posté par albin le 12/07/2010 à 17h38
Taïaut !
Réponse de PhA le 12/07/2010 à 21h00
Le Nobel te permettrait un long congé de l'Educ nat ! Alors ça vaut la peine de le souhaiter. Quant à Boutin et Larcher, ces pieuvres !
Commentaire n°8 posté par Dominique Boudou le 26/07/2010 à 17h05
J'aime le poulpe ! (dans mon assiette)
Réponse de PhA le 02/08/2010 à 18h17
 

mercredi 30 juin 2010

Colette des collèges

http://englishonline-reverso.typepad.com/photos/uncategorized/2008/04/26/sand_pie.jpg
 
Beau temps. On a mis tous les enfants à cuire ensemble sur la plage. Les uns rôtissent sur le sable sec, les autres mijotent au bain-marie dans les flaques chaudes. La jeune maman, sous l’ombrelle de toile rayée, oublie délicieusement ses deux gosses et s’enivre, les joues chaudes, d’un roman mystérieux, habillé comme elle de toile écrue…
– Maman !…
– …
– Maman, dis donc, maman !…
Son gros petit garçon, patient et têtu, attend, la pelle aux doigts, les joues sablées comme un gâteau…
– Maman, dis donc, maman…
Les yeux de la liseuse se lèvent enfin, hallucinés, et elle jette dans un petit aboiement excédé :
– Quoi ?
– Maman, Jeannine est noyée, répète le bon gros petit garçon têtu.
Le livre vole, le pliant tombe…
– Qu’est-ce que tu dis, petit malheureux ? ta sœur est noyée ?
– Oui. Elle était là, tout à l’heure, elle n’y est plus. Alors je pense qu’elle s’est noyée.
La jeune maman tourbillonne comme une mouette et va crier… quand elle aperçoit la « noyée » au fond d’une cuve de sable, où elle fouit comme un ratier…
– Jojo ! tu n’as pas honte d’inventer des histoires pareilles pour m’empêcher de lire ? Tu n’auras pas de chou à la crème à quatre heures !
Le bon gros écarquille des yeux candides.
– Mais c’est pas pour te taquiner, maman ! Jeannine était plus là, alors je croyais qu’elle était noyée.
– Seigneur ! il le croyait !!! et c’est tout ce que ça te faisait ?
Consternée, les mains jointes, elle contemple son gros petit garçon, par-dessus l’abîme qui sépare une grande personne civilisée d’un petit enfant sauvage…
 
Colette, « En baie de Somme », Les Vrilles de la vigne (1908).
 
C'est le texte du brevet, sur lequel ont planché mes élèves de 3e. Bon, je file corriger ça.
 
Un petit addenda (après correction), ce sera la réponse la plus instructive de la journée.
A la question IV, de conclusion ("En vous appuyant sur vos réponses, indiquez si la mère vous paraît corespondre totalement à l'expression "grande personne civilisée"...") : "On ne peut pas dire que la mère soit vraiment civilisée, car au lieu de sortir un ordinateur ou un i-phone, elle sort un livre." (C'est pas une blague.) 



Commentaires

"Seigneur! il le croyait! et c'est tout l'effet que ça lui fait" - très drôle, ça, non? Osé presque. Colette, c'est autre chose que de Gaulle...
Commentaire n°1 posté par Aléna le 30/06/2010 à 09h35
Oui, je trouve le texte bien choisi (il y aurait plus à redire sur les questions).
Réponse de PhA le 30/06/2010 à 13h00
Colette des collèges comme on dit Manon des sources ?... joli.
Commentaire n°2 posté par Gilbert Pinna le 30/06/2010 à 10h52
Depuis des lustres, elle hante nos manuels - et ma foi je ne m'en plains pas.
Réponse de PhA le 30/06/2010 à 13h04
me demande ce que ça a donné
Commentaire n°3 posté par brigetoun le 30/06/2010 à 11h35
Le sujet est vraiment très facile - sauf la dictée, curieusement (mais le barème n'est guère méchant). Bon, il faut que j'y retourne ; c'était ma pause déjeuner.
Réponse de PhA le 30/06/2010 à 13h05
"- Liliane...
- Oui, François-Marie ?
- J'ai perdu ma pelle, alors je ne peux plus construire mon chateau de sable, c'est affolant !
- Ecoute, François-Marie, je vais demander à Patrice qu'il t'en achète une autre à la paillotte du coin...
- Merci, et puis si je pouvais aussi avoir un Hasselblad numérique pour prendre des photos des vagues quand elles vont attaquer ma petite forteresse...
- Aucun problème, mais ne tarde pas trop : nous devons quitter notre île d'Arros ce soir, l'avion attend déjà sur la piste privée. Ensuite tu retrouveras le monde des grandes personnes à Paris : on m'a dit que tu exposais dans les salons du Bristol ?
- Oui, et j'en ai même déjà expédié quelques-uns, ha ! ha ! ha !"
(Texte proposé au Brevet de l'an prochain. Extrait de : Une plage de silence, c'est celle qu'on aime, Jean Dutourd, de l'Académie française, éditions du Grain à moudre, 2010.)
Commentaire n°4 posté par Domnique Hasselmann le 30/06/2010 à 16h09
Joli ! (Tiens, je rajoute une réponse trouvée aujourd'hui, qui remet un peu la littérature à sa place, si elle en a encore besoin.)
Réponse de PhA le 30/06/2010 à 16h37
La réponse concernant la mère "civilisée" est tout à fait bien observée : c'est comme si, à l'inverse, Liliane avait sorti un jour une calculette de sa robe de chez Dior devant l'épouse du ministre du Budget d'alors !
Commentaire n°5 posté par Domnique Hasselmann le 30/06/2010 à 16h49
Oui - elle est terrible.
Réponse de PhA le 30/06/2010 à 18h06
Haaa! ha!!!! J'arrive trop tard pour être tout à fait sérieux!! Eh bien, bon courage aux écrivains, Philippe!! (Ça reste un peu triste tout de même! Je convoquerais les parents sur le champ! Une amende de 1500€ dont 800€ avec sursis!)
Commentaire n°6 posté par Depluloin le 30/06/2010 à 16h52
Ah, ce gaillard-là a de la chance que les copies soient anonymes !
Réponse de PhA le 30/06/2010 à 18h07
Moi je la trouve très tordante la réponse du môme!
Commentaire n°7 posté par Ambre le 30/06/2010 à 18h59
Moi aussi - hélas !
Réponse de PhA le 30/06/2010 à 22h48
En effet, pas branchée, la mère. Lire un livre ! Tout de même !
Commentaire n°8 posté par Dominique Boudou le 30/06/2010 à 20h06
C'est vrai, on n'est plus des Cro-Magnon, tout de même.
Réponse de PhA le 30/06/2010 à 22h50
"Tu n'aimes pas lire ? Non, dit Lily, ça me fait réfléchir. C'est plutôt bien, dit la mère. Non, dit Lily, c'est pas bien, ça me raconte des histoires qui me font envie, et tôt ou tard je me demande si la mienne vaut la peine." Christian Gailly, Lily et Braine, éd. Minuit 2010
Commentaire n°9 posté par Pascale le 30/06/2010 à 22h59
Bien sûr, vu sous cet angle...
Il faut aimer ne pas ressortir indemne.
Réponse de PhA le 30/06/2010 à 23h18
Il est drôle comme tout ce texte, j'aime bien le "petit aboiement excédé". Que les questions posées soient moins rigolotes, ça ne surprendra personne. Bon courage, corriger les copies c'est le pire, je trouve
Commentaire n°10 posté par Zoë le 30/06/2010 à 23h42
C'est vrai (qu'il est drôle - et que corriger les copies, ça l'est beaucoup moins) !
Réponse de PhA le 01/07/2010 à 07h14
Philippe, j'ai relevé ce dialogue lors de ma lecture car je l'ai trouvé, et le trouve, très subtil et loin d'être faux.
Commentaire n°11 posté par Pascale le 30/06/2010 à 23h47
Je suis d'accord. J'aurais dû dire : pour aimer lire, il faut aimer ne pas ressortir indemne.
Réponse de PhA le 01/07/2010 à 07h17
Et réfléchir... c'est un effort, là est le noeud du problème.
Commentaire n°12 posté par Pascale le 01/07/2010 à 08h07
Une de mes écrivaines préférées. Je suis consternée par cet I-phone qui en fait une sauvage.
Commentaire n°13 posté par Anna de Sandre le 03/07/2010 à 11h18
C'est même, tout simplement, un écrivain ; ne stigmatisons pas les femmes qui écrivent.
Cet I-phone est d'autant plus consternant qu'il est révélateur.
Réponse de PhA le 03/07/2010 à 11h55
PhA je connais votre point de vue sur la féminisation des titres de fonction, nous n'avons pas le même.
Commentaire n°14 posté par Anna de Sandre le 03/07/2010 à 12h28
C'est un point de vue linguistique (la féminisation n'a pas de sens en français dans la mesure où le masculin n'existe pas) et social (je suis contre la discrimination, y compris par l'orthographe). Un jour j'écrirai un billet là-dessus, et je vous convaincrai.
Réponse de PhA le 03/07/2010 à 12h43
Extrait édifiant de Christian Gailly le jazzman qui écrit ou inversement.
Commentaire n°15 posté par Dominique Boudou le 03/07/2010 à 13h06
N'est-ce pas ?
Réponse de PhA le 03/07/2010 à 14h03
@PhA : vous m'étonnez, c'est ce qui fait votre charme.
Commentaire n°16 posté par Anna de Sandre le 03/07/2010 à 13h35
Et j'espère vous surprendre encore (le charme est mon signe dans le zodiaque gaulois, figurez-vous ; pour l'entretenir il suffit de l'arroser de temps en temps).
Réponse de PhA le 03/07/2010 à 14h02
Convaincre Anna de S ? Elle est tignous, ça sera dur. 
Commentaire n°17 posté par Dominique Boudou le 03/07/2010 à 14h00
Même si on lui joue la musique d'Indiana Jones ?
Réponse de PhA le 03/07/2010 à 14h04
@PhA : c'est de la tricherie manifeste, vous en conviendrez ?
Commentaire n°18 posté par Anna de Sandre le 03/07/2010 à 19h37
Tous les moyens sont bons, s'ils s'en donnent la peine. (C'est ce que je dis à mes élèves.)
Réponse de PhA le 03/07/2010 à 20h07
Mon fils a eu son brevet avec mention trés bien, ouf ! il était stressé pour cette histoire de civilisation ! ...
Commentaire n°19 posté par soulef le 09/07/2010 à 20h31
Bravo ! (sans blague : avec sa mention très bien, il ne fait pas partie du club toujours plus nombreux des gagne-petit)
Réponse de PhA le 11/07/2010 à 22h40